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Full text of "Annales médico-psychologiques"

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ANMLES MED1CO-PSYGHOLO6I0UES. 

JOVBIVAli 

de llnatomie, de la Physiologia et de la Pathologie 

DD 


SYSTEME NERVEUX. 








— Imprimerie de BouacOoNK ct Martinet, rue Jacob, 30. 



MALES MEDICO-PSYCHOLOGIOIIS. 

jrOlIRBTAli 

de rAnatomie, de la Pliysiologie et da la Patlio%ie 

DD 

SYSTEMS NERVEUX, 

DESTINE PARTICOLIEREMENT 
A reoueillir tous les documents relatifs 



PARIS. 

CHEZ FORTIN, MASSON ET C‘% 

IIBRAIRES RES SOCl^T^S SiVASTES I’R^S l,E IIINlSlta DE I’iXSTRUCTlON PDBLIQUE, 

PLACE DE L’KCOLE-Bn-MEDECmE, 3. 

MfiME JIAISON, CHEZ L. MICHELSEN, A LEIPZIG. 

1846. 




ANNALES IIED1CO-PSYCHOLO6I0UES. 

JOUKSTAli 

de I'Hnalomie, de la Pbysiologie at de la Pathologie 


SYSTEME N: 



DES 

HALLUCINATIONS PSYCIlO-i 

PAR M. BAILLARGER, 


Dans un pr6c6cleiit travail, j’ai admis I’existence de deux 
sortes d’hallucinalions: Ics unes, dues a Ja double action de 
nmagination et des organes des sens, et qu’ou peut appeler 
psycho-seiuorielles; les auli-es, au coniraire, tout-h-fait indd- 
pendantes des appareils sensoriaux, seraient de nature pure- 
ment intelleciuelle. ^ 

G’est des fausses perceptions de la premiere especequeje 
m’occuperai dans ce mdmoire, pour essayer de prouver la rda- 
litd de I’intervenlion des organes des sens. Cette intervention, 
nide par plusieurs auteurs, est, en elTet, Irds difficile a com- 
prendre, et la inanidre dont on a clierclid h I’cxitliquer csl bien 


I. Janvier tS'lfi. I. 




2 HALLUCl.NATlOXS PSVCHO-SKNSORIELLKS. 

plus propre & la faire rejetcr qu’b la faire admettre. 11 y a lies 
ph6nomenes qu’il faut se coiUenter de constater sans chercher 
a en p6nelrer Ic m6canisme, et inalheureusemcnt I’halluciijaiion 
estdece nombre. Si done nous admettoiis I’intervention des 
organes des sens chez les hallucines, ce n’est pas parce tjue 
nous pouvons I’expliquer, niais bien parce qu’elle nous parait 
d6inontr6e : 

1“ Par le Icmoignage des nialades, et surtout de ceux qui 
ont eu ces hallucinations sans delire ; 

25 Par les details que doniieni sur leurs fausses perceptions 
quelques hallucinfo sains d’esprit, et que la nature de leurs 
etudes mettail a ineme de bien juger ce qu’ils eprouvaient. 

Preuves qu'il existe des halltwinatipns psychn-sensorielles. 
'I'mioignage des hallucines sains d’esprit. Opinion de Bur- 
dach. — Bui'dach, qui a dprotive des hallucinations de la vue 
dans I’dlat inlermediaire a la veille et au sommeil, et qui les 
a eludiees avec soin, s’explique de la manidre la plus nette 
sur la nature du phenoniene. « Ce sont rdellement, dit-il, des 
images qui apparaissent au sens de la vue; chacun pent s’on 
convaincre par le temoignage de sa propre conscience. » Et 
plus loin il ajoute: « Quand ces images nous assiegent, nous 
les 'iosons reellement, e’est-a-dire qu’d I’occasion dela pensee, 
nous avons dans I'ceil la rneme sensation que si un objel extii- 
rieur se trouvait placd devant cet ceil vivant et ouvert (1). »11 
est assurdment impossible de s’expliquer avec plus de precision, 
et Burdach parlait de ce qu’il avail lui-indme eprouve et senti. 

Opinion de Muller, d’apr'es ses propres hallucinations. — 
Le passage suivant de Muller, outre les particularitds curieuses 
qu’il renfermc sur le phdnomene des images fantastiques, 
lirouvc que ce physiologiste apprdciait coinme Burdach les 
hallucinations de la vue qu’il dprouvait souvent avant de s’en- 
dormir. « Qui ne se rappelle, dit Mtlller, les images fortemenl 
dessindes qui Bottent devant les yeux avant qu'on s’endorme, la 


'!) Burdach, Pliiniolofie, traduction do Jourdan , t, V, pag, 207. 



HAfXVOlNATIQNS PSVCHQ-8ENSORIELLES. S 

clarle qui parfois apparait alors dans ces organes, quoiqu’ils 
soieiu fermfis, les apparitions ot les mfitamorphoses si souvent 
brusques de ces images, les sons qu’on enlend souvent tout-Si-* 
coup, sans nolle cause exterieure, corame si quelqu’un nous 
parlait h Itaute voix dans I’oreille ? En st observant soi-mime 
avec attention , on demevre hientdt convaincu que ce ne sont 
pas Id de simples idees , et quit y a reellement des sensations. 
Quiconque pent encore s’observer au moment de s’eudormir 
parviendra quelquefois b saisir les images avant qu’elles se soient 
6vanouies de I’oeil. Mais la chose a lieu aussi chez celui qui se 
trouve dveill6 dans line chambre obscure; car il n’est pas rare 
qu’on se surprenne alors ayant dans les yeux des images claires 
de paysages ou autres objets semblablcs. Aristote avait d6jh fait 
cetteremarque, Spinosa aussi, Gruilhuisen egalement. J’ai 6t6 
autrefois fort sujet b ce phenombne, pour lequel j’6prouve au- 
jourd’hui moins de disposition; mais j’ai contract^ I’habitude , 
toutes les fois qu’il se presente, d’ouvrir les yeux sur-le-charap 
et de les diriger sur la muraille; les images persistent encore 
pendant quelque temps, et ne tardent pas bpblir; on les voit lb 
oh Ton tournela t6te, mais je ne les ai pas vues se mouvoir avec 
les yeux. D’aprfes les informations que j’ai coulume de prendre 
chaque annee aupres de ines eibves, j’ai acquis la conviction 
que, proportion gardee, il y en a tres peu qui connaissent ce 
pbenomcne, un on deux sur des centaines. Cependaut je suis 
persuade que cette proportion est plus apparente que reelle, et 
quo I’observation r^ussirait chez beaucoup de personnes, si elles 
apprenaient b s’observer en temps utile. Du reste, nul doute 
non plus que le phenorabne ii’arrive point chez une multitude 
d’hommes; moi-ingme je suis quelquefois des mois entiers 
sans I’eprouver, tandis que j’y dtais fort sujet dans majeu- 
ne.sse. Jean-Paul recommandait d’observer les fantSmes qui 
apparaissent avant qu’on s’endorme, corame un moyen de s’en- 
dormir reellement (1). » 


I) MOIlor, ’f'/ntt.'fet dc ph’j^inln 


iilie , tr.vi. p.ir Jourdap , t. Il, pjig. 



k HALLUCINATIONS PSTCHO-SENSORIELLES. 

Ainsi Muller, comnie Burdach, jugeant d’aprfes sa propre 
.experience, alErme que Jes hallucinaiions iie sent pas de sim¬ 
ples id6es, mais bieii r^ellemeiit des sensations. 

Preuves tirees de Vetat complet de veille et de luddite dans 
lequel les halludnations ont lieu; hallucinations du physiolo- 
giste anglais Bostock. —11 faut surtout tenir compte de I’fitat 
complet de veille et de lucidite dans lequel les lialliiciiiations se 
continuent dans quelques cas. Tel est le fait du physiologiste 
anglais Bostock. «Comme j’^tais sans dMire, dit-il en parlant de 
ses visions, je pus faire mes observations sur elles pendant les 
trois jours et les trois nuits qu’elles se montrerent presque sans 
interruption. Pendant environ vingt-quatre heures, j’eus con- 
stamment devant moi tin visage humain dont les trails et I’ha- 
billenient etaient aussi distincts que ceux d’une personne 
vivante, et dont I’ensemble, apres un intervalle d’un grand 
nombre d’ann6es, m’est present comme au moment ineme{l).» 

J’ai cite ailleurs I’observation d’un malade qui s’explique 
encore plus nettement, s’il est possible, sur r6lat de veille et 
de lucidite dans lequel il avait ses hallucinations.« Corapletement 
evcill6, dit-il, fort calme, ayant toute ma mdraoire et ma 
raison, conversant avee les assistants, distinguant parfaitement 
les objets ext^rieurs, je fus charme par une succession de 
figures que ma volonlfi n’avait pas le pouvoir d’empScher de 
paraitre, de rester ou de s’en aller. » 

Les idees reproduites par la memoii'e et I'imagination ne 
peuvent etre confondues avec les hallucinations psycho-senso- 
rielles; observation de Nicolat. — Si les hallucinations n’6- 
taient que des idfies reproduites par la memoire, associees par 
rimagination, il faudrait pour les confondre avec les sensa¬ 
tions quele malade fflt en proic au delire. Or, commentcom- 
prendre cetle erreur chez des persounes iustruites, qui d6cla- 
rent qu’elles avaient toute leur raison et qu’elles apprficiaient 
aussi nettement que possible ce qui se passait autour d’elles ? 
J’ai moi-meme eprouv6 un assez grandnombre de fois au moment 

(1) Brierrc de BoLstnonI : Des fJnlliiciiintiniit, pag. 48. 



HALLUGlNAilOKS PSYCUO-SENSOKIELLES. 5 

du sommeil le ph6nomfene des images faiitastiques; je I’ai eludifi 
avec soin, et il m’est reste cette conviction que les images qui 
m’apparaissaient spontan^ment et que je voyais a une certaine 
distance, et quelquefois avec une nettet6 parfaite, ne sauraient 
en aucune manifere 6tre assimil^es Ji cedes que reproduit la 
m^moire, Quand on cherche i se figurer un objet, on se rap" 
pelle successivement les dilTfirentes parties qui le composent, 
ilsemble alors qu’on les voit; mais, en realitd, on n’aperfoit 
rien , et il n’y a la qu’un fait purement psychique. Quand, an 
conlraire, dans I’fitat intermddiaire a la veille et au sommeil, ce 
mgme objet apparait spontanSment, alors on le, voit hors de 
soi, a une certaine distance, sans aucun effort, et, comme le 
dit Burdach , on 6prouve la m6me sensation que si cet objet 
etait place devant I’oeil vivant et ouvert. 

Je rappellerai d’ailleurs que le savant Nicolai s’est tr6s nette- 
ment explique sur ce point: « J’essayai, dit-il, de reproduire 
a volont6 les personncs de ma connaissance par une objectivity 
intense de leur image; mais, quoique je visse distinciement (fans 
mon esprit deux ou Irois d’entre elles, je ne pus i-yussira rendre 
exterieure I’image interieure. » Ainsi Nicolai, comme tous les 
malades capables de bien juger les fausses perceptions, dtait 
bien loin de confondre les produits de I’imagination avec les 
hallucinations. Voir dans son esprit est une locution vicieuse, 
car en ryaliie on ne fait que se souvenir d’avoir (iprouvA une 
sensation bien ryelle; dans I’hallucination, on voit ryellement, et 
on ne saurait en fournir de meilleure preuve que la conviction 
intime qui reste au malade. 

Preuves quit exists deshdlucimtions psycho-sensorielles. 
Temoignage des dunes gueris. — Le tymoignage des alienes 
qui acceptent comme existant ryellement tout ce que reprodui-^ 
sent leurs fausses perceptions sensorielles, ce temoignage n’a 
sans doute que peu de valeur. Il faut, en effel, dans les rensei- 
gnements qu’on obtient, faire la part du dyiire. Cependaht il 
importe de faire remarquer qu’on peut souvent interroger les 



6 HALLUCINATIONS PSTCHO-SENSOBIELLeS. 

malades apr^s leur gu^-rison, alors qu'ils sont pat-faiteftieht 
sains d’esprit, et nul doBte qu’on no doive, dans ce cas, ajoUtef 
une assez grande confiance aux details qu’ils doiiHent sur ce 
qu’ils ont eprouve. ‘ 

Esquirol a connu des hallucines qui, aprh leur tilaladie, 
lui disaient: « J‘ai vu , fai entendu aussi distinctement que 
je vousvois, queje vous entends{l). » 

Plusieurs, ajoute-t-il encore, racontent leurs visions avec uii 
sang-froid qui n’^ppartient qu’a la conviction la plus inlime. 
Aussi lessorciers liallucines se laissaient-ils bruler plutot que 
de nier qu’ils eussent eie an sabbat (2). 

T^moignage des dienes. — Quant aux alidnes pendant la 
duree de leur maladie, il y a dans la mani6re dont ils s’expri- 
ment un tel accord qu’il est impossible de lie pas tchir coinpte, 
au inbins jusqu’a un certain point „ de leurs affirmations. 

M. Leiiit essayait de conibaltre la conviction d’un hallucine 
dont leS fausses perceptions duraient depuis longues anhdes. 
Je Be Suis pas fou, repondait-il; je sens bien ce quC je ims. 
ft II h’^ a rien a repliquer a cela, ajoute M. Lelul; ses halluCi- 
iiations soiit plus fortes, plus nettes, plus suivies quC la plu- 
part de nos Vraies sensations, et sa rdponse a mes insinuations 
e.st Celle que m’ont toujours faite tous les ulalades se trouVaht 
dans ie meme cas que lui (3). » 

Une des preuves invOquCes par M. Foville pour demontrer 
^ue les hallucinations ne sortt pas dea erreurs de riraagination, 
e’est que les aliengs, apres leur gugrison j affirmertt avoir efts^ 
tendu aussi dislinctement que dans I’gtat normal. Un jOuC fee 
mgdeCifl voulait dissuader uii prgire hailucing : « Monsieur, 
ifgportdait ce malade, je dois done douter de tout ce que voiis 
me dites j je dois douter que"^ je vous t^is, que je yous en- 
tends (4). I) 

(1) Esquirol, Traili des maladies mentales, 1.1, p. 194. 

(2) Id., t. I, p. 194. 

(3) Lglut) Dimon de A'ocrale , p. 382. 

(4) foville, Dictionnaire de midecine, en 15 volumes. 



HAtLUClNA'I'lOiNS PSYCHO-SENSORlliLLES. 7 

M. Leuret a refu la meme repoiise d’un Portugais traits li la 
maisou de Charenton. « Vous prelendez que je me trompe, di- 
sait-il, parce que vous uc coiiiprenez pas comment ces voix que 
j’entends arrivent jusqu’h moi; mais je ne comprends pas plus 
que vous comment cela sc fait; cequeje saisbien, c’est qu’elles 
y arrivent, puisque je les entends. Elies sont pour moi aussi 
distinctes que voire voix, ft si vous voulez que j’admetle la 
rfialite de VOS paroles, laissez-moi aussi adraetlre larealit6des 
paroles qui me viennent Je nesaisd’ou, car la realite des unes 
et des autres est egalemenl sensible pour moi (1). » 

«Les ballucinfe, ditM. Aubanel, racontent leurs sensations 
avec une nettete et une precision peu ordinaires. Leur croyance 
est si intime, leur conviction si profonde, qu’ils vous disent 
quelquefois: Je vous assure, monsieur, que ce que j’ai vu est 
aussi clair que le jour; il fautqueje doute que je vous vois, que 
je vous entends (2).» 

M. Bayle a public dans la Revue mMicale I’observation re- 
marquable d’une demoiselle hallucinee qui se croyait entouree 
de demons, qu’elle voyait, qu’elle entendait et qu’ellc. touchait. 
Voici ce qu’elle repondait quand on essayait de lui demontrer 
son erreur. «Comment connait-on les objels? disait-elle, parce 
qu’on les voit et qu’on les touche; comment connait-on lesper- 
sonnes? parce qu’ou les voit, qu’on les entend et qu’on les touche. 
Or, je vois, j’entends, je touche les demons qui sont hors de 
moi, et je sens de la maniere la plus distincte ceux qui sont dans 
mon intfirieur. Pourquoi voulez-vous que je rdpudie le temoi- 
gnage de mes sens, lorsque tous les homines les invoquent 
comrae I’unique source de leurs connaissances ?» / 

Quelquefois on se faisait aupres d’elle un argument des er- 
reurs de inOme nature qu’elle reconnaissait chez les autres 
malades, mais elle rcpoussait bien loin cette comparaison. « Ce 


(i) Leurtl, Fragments psycliotogiques, p. 203. 

.Aubanel , Thhe iiir les hhlUecinatimtSs Paris, 1839, p. 80, 





8 HALLUCINATIONS PSYCHO-SENSORIELLES. 

que mon ceil voit, r6pondait-elle, mon oreille I’entend, ma 
main le touche; les malades dofit vous me parlez se trompent, 
I’un de leurs sens est contredit par Tautre ; pour luoi, au con- 
traire, j’ai Tautorite de tous. » 

Jecrois inutile de faire un plus grand nombre de citations; 
celles qui precedent sufiisent pour prouvcr quel accord existe 
entre les hallucines dans la inanifere don tils rcndent compte de 
leurs fausses perceptions sensorielles. Ce que j’ai moi-ni6me 
Ckbserve est en tout point conforme & ce qu’ont ecrit Esquirol, 
MM. Lelut, Fovillc, Leuret, Aubanel, Bayle , etc.; j’ajouterai 
seulement qu’il faut distinguer sous ce rapport plusieurs classes 
de malades. Ceuxquiontdes hallucinations completes ou psycho- 
sensorielles sont les senls qui s’expriment commeje viens de 
ledire; les autres, au contraire, comme nous le verrons, in- 
diquent dansquelquescasd’une manifere tout aussi precise que 
ce qu’ils entendent est tres different des voix ordinaires, que 
les oreilles n’y sont pour rien, que c’est tout intfirieur, qu’ils 
n’entendent que hpensee, etc. 

Ainsi, soil qu’on invoquele tfinioignage des personnes saines 
d’esprit, quiont des hallucinations passageres, soit qu’on in- 
terroge les ali§nes aprfes leur gufirison ou mSme pendant leur 
maladie, on arrive & ce fait que les perceptions sensorielles des 
hallucines sont aussi reelles, aussi distinctes que les sensations 
normales. 

Preuves quil exhfe des hallucinations psycko-sensorielles. 
Details que les hallucines donnent sur la mani'ere dont Us sont 
impressionnes. Hallucinations de I'ouie. — Parmi les details 
que les hallucin6s donnent sur leurs fausses perceptions, il en 
est qui peuvent servir a demontrer la r6alite de I’irapressiou 
sensbrielle. Non seulement les malades qui ont des hallucinations 
de I’ouie indiquent le caractbre de la voix qu’ils entendent, et 
qui est forte et grave ou faible et criarde, mais il arrive parfois 
que cette voix n’est entendue que par une seule oreille. II y a 
des fails qui meritent surtout de fixer I’attention sousce rapport 



HALLUCINATIOINS PSYOHO-SENSOlllEtLES. 9 

ce sont ceux dans lesquels les malades out eprouve successive- 
ment ou Sprouvent encore sitnultanfiraent deux phenomenes 
dislincts; des voix avec bruit, venant de I’interieur, et,en tout 
semblables a cedes quc Ton entend par les oreilles, et d’autres 
vok secretes, interieures, qui ne font point de bruit, et aux- 
quelles les organes auditifs sont tout-h-fait etrangers. 

Ces observations sont d’autant plus importantes qu’elles se 
reproduisent chaque jour dans les reves. Les fausses percep¬ 
tions de I’ouie sont alors, en effet, le plus souvent purement 
psychiques, et ce ii’est qu’exceptionnellement qu’elles devien- 
nent reelleinent seusorielles pendant le sommeil. 

J’ajouterai que Gruithuisen, cit6 par Burdach , a donne la 
preuve la plus direcle de I’action des sens dans les fausses 
perceptions de Touie; il rapporte, d’aprfes sa propre experience 
et celle d’autres personnes, des cas dans lesquels les organes 
sensoriels avaienl encore au rCveil I’arriere-sensation de I’im- 
pression qui avait 6le r6vec, ou , aprfes un r6ve dans lequel ou 
s’etait figure entendre un coup de canon , I’oreille causait de la 
douleur et lintait (1). 

Details siir la maniere dont les Imllucines sont imp'ession- 
nes. Hallucinations de la vue. — C’est surtout dans les obser¬ 
vations de fausses perceptions de la vue qu’on trouve les de¬ 
tails les plus propres a souleuir I’opiuion que je soutiens ici. 
Bostock a remarque que les images suivaient la direction des 
yeux.|Gruithuisen , que je viens de citer, a vu des cas dans 
lesquels ces images couvraient les objets extfirieurs, ou, confor- 
mcment aux lois ordinaires de i’optique, «tantbt une image 
fantastique tres brillante laissait a sa place une figure de nieme 
forme, mais obscure; tanlot, apres avoir r6v6qu’onjetaitdu spath 
floor violet sur des charbons ardents, on apercevait une lache 
jaune sur un fond bleu; ou enfm, aprfes avoir r@vd qu’on par- 
courait une bibliotheque de gauche a droite, les images des 


(I) huidSicb, Physiolologie, traduction de Jourdan, I. V, p. 207. 



lo 


ttALLUClNATiONS PSVCHO -SENSDRlELtfiS. 


liVreS paSsaifeht dfevailt lesyedx de droite ii gauche, pfelidaUl 
ifjuelqUes rtiiniiles encore aprfes le reveil (1). » 

ta progression d(5troissante dans les vivacites deS images, si 
bien d^crite par Nicolai, et surloiit la pefsistance de Certaines 
parties des objets qui restent visibles beaucoup plus longtefflps 
que d’autres, sont anssi des faits qii’il est important de rap- 
pelei’ pou^ demontrer faction des organes des sens. 

JU dois encore renvoycr a I’obscrvation de ce malade qui 
apercut tout-a-coup, sous un arbre, un homme drapfi danS un 
large inanteau bleu, et qui, voulant verifier fexperience du 
docteur Brewster, pressa le globe d’un de ses yeuX, sans antre 
effet que de rendre seulement la figure moins dislincte, mais 
qui, en regardant obliquement, vit la figure double et de gran¬ 
deur naturelle (2). 

L’abaisscmeiit des paupiSres suffit, dans quelques cas, pour 
provoquer des hallucinations de la vue; elles survieiinent sur- 
tout tr6s souvent, comrne on Sait, au inoment du sorameil, et 
plusieurs malades ne peuvent s’endormir dans I’obscurit^ Sans 
Stre obsed6s par des images elTrayantes. Ces faits, quoique 
moins probalitsque ceiix qui precedent, tendent cependant en- 
iOl’e a debontrer la part active que prennent les sens dans la 
production des hallucintitions; les observaiions faites par Muller 
et Purkinje doivent surtoiit leur faire accorder une assez grande 
importance. Ces auteurs out remarqueque les images fantasti- 
qUes soiit souvent prdcedees de points brillants bu obscurs, qui 
se cliangent aii bout de quelqufes minutes en stries nuageUses, 
etranles, pUis eii filanients droits ou courbes. Or, CeS points, 
ces taches, cos stries, tout le mbnde s’accorde h les attribuer a 
1‘organe sensoriel; dfes lors comment sCparer des faits qiti Se 
produisent dans les m6mes conditions, se succfedent et Se con- 
ibiident ? 

(1) "Uurdach, omr. die, 1. V, p. 207. 

(2) Paterson, Des iiallucisations, midico-psychologiquee, 

l.'lli, p. ITO. 



HALtUCIlSA'llONS PSyC!H£)-SESi80AlELLE8. 11 

Preiives quU existe des hallucinations psycho-sensOrielle^i 
Actes des hallucines. — 11 y a des hallucinies qui s’intrOduisent 
dans les fosses nasales, dans les oreillcs, de I’herbe» divliftge, 
fesperant se soustraire ainsi aux odeurs infectes qui les |iour^ 
suivent, aux voix qui les injurient. Un malade observd par 
M. Fovilles’elaiteiifonce ave'c effort dans chaque oreille un gros 
noyau de prune qu’il garda plusieurs inois sans se plaindre. Oh 
voit souvent les iiallucinfis conrir vingt fois par jour aux poPtes 
derrifere lesqiielles ils eliiendeiit leurs interlocuteurs invisibles^ 
J’ai parl6 plus haul d’une femme qui se mit tout-a-coup k ddr 
tnolir un tuyau de pofile dans la conviction que les ennettiis qui 
la poursuivnient de leurs injures s’y tenaient caches. 

II faut surtoul rappeler ici les determinations si finergiques 
et souvent si fScheuses que provoquent les ballucinations. Com- 
bien d’exemples de suicide et d’homicide ne pourrait-on pas 
citer, dont les fausses perceptions sensorielles ont etc la cause ! 
Ces faits, qui appartienneut plus particuliferement k la medecine 
legale, se reproduisent encore assez souvent pour nOus faire 
comprendre ceux que I’histoire nous a iransmis, et partni les- 
qUels nous devons surtout citer la inert en quelque sorte volon- 
tairc de tant de sorciers et de denionomaniaques qlui suppor- 
taient autrefois la torture et mouraient sur le bucher plutot que 
de nier qu’ils fusscnt alies au sabbat. 

Je ne pretends pas d’ailleurs aiiacher k cetle derniere consi¬ 
deration, lireedes actes des hallucines, plus d’imporiance qu’elle 
n’en inerite; mais nul doutequ’une foi si vive dans la realite 
des fausses perceptions sensorielles ne soit un argument de 
plus a invoquer pour demontrer qn’il y a dans les hallucina¬ 
tions plus que des idees reproduites par la memoire et asso- 
ciees par I’iraagination. 

En resume , je crois qu’il se produit chez la plupart des hal- 
luciues des impressions sensorielles, aussi,reellesquecel|es qui 


(1) Burdach, ouvr. citi, I, V, p. 206. 



12 HALLUCliNAllONS PSi'CHO-SliNSOUlliLLES. 

donueiit lieu aux sensations nornnales. Je lue fonde pour sou- 
tenir cette opinion : 

1° Sur la conviction iiitime de la reality des impressions seii- 
sorielles, conservfie par des personnes saines d’esprit, et qui 
ont eu des hallucinations passageres, et en particulier sur le te- 
moignage de Burdach.de Miiller, de Bosiock, de Gruithuisen, 
de Nicolai, etc. ; 

2° Sur I’dtat parfait de veille et de luciditd dans lequel les 
hallucinations ont pu etre etudiees par les hommes que je viens 
de citer; 

3° Sur certains details donnes par les malades et qui tendent 
k dfimontrcr la participation des orgaues des sens ; 

[i° Sur les actes des hallucinfe, qui prouvent au plus haut 
degr6 la foi absolue qu’ils out dans la realitd de leurs fausses 
perceptions; 

5" Sur ce quo j’ai moi-meme eprouve, quant aux fausses 
perceptions sensorieiles de la vue.qui m’ont laisse la conviction 
intime d’impressions sensorieiles aussi reelles que celles de I’etat 
normal. 

Je pense done qu’il existe des hallucinations dues a la double 
action de I’imagination et des organes des sens, et qu’ou pent 
appeler hallucinations psycho-sensorielles. 



DES HALLIICIMTI01\S, 

M. MACARIO. 

(SOITE ET r.E.) 


Hallucinations internes ou ganglionnaircs. 

Ces hallucinations ont leur point de depart dans une lesion dti 
grand sympathique ou de la sensibilite interne. II n’est pas facile 
de les distinguer des illusions de celte mfiine sensibilitfi; car un 
lypfimaniaque a-t-il une irritation, une inflammation chronique 
de la muqueuse gastrique ou intestinale, porle-t-il un cancer 
dans I’estomac, il est persuade que c’est un serpent, un cra- 
paud ou des sorciers qui se sent niches dans son corps. Est-il 
atteint d’une .affection du coeur, ce sont des demons qui s’y sont 
installs. A-t-il une dyspnfie, une affection des poumons, ce sont 
des magndtiseurs, des physiciens qui lui coupent la respiration 
par des operations cabalistiques; et ainsi des autres organes. 
Les borborygmes du ventre , les bourdonnementsd’oreilles, les 
craquenients des articulations el des tendons sont pris pour des 
voix, pour des sons articules; les nuages, les troubles de la vue, 
pour des spectres el des fantSraes, 

Pour eviter I’erreur et 6lablir un bon di<agnostic, on doit done 
interroger les organes avec une minutieuse attention; et, on ne 
saurait trop le r6p6ter, les mddecins psychologues ne s’occupent 
gu6red’un tel examen : aussi les bevues sont-elles nombreuses 
et frfiquentes. Combien ai-je vu li I’autopsie des lesions dans 
divers organes des cavites splanchniques qui sont pass6es ina- 
percues pendant la vie 1 

Ce fait est grave. La gu6rison ou I’incurabilitfi des malades en 
depend. 

Les hallucinfis qui composent cette classe sont doues d’un 
temperament melancolique; ils sont gifilesel maigres deleurper- 



14 DES HALLUCINATIONS, 

sonne. Leuis chevcux sont bruns; leur teiiU est pSle, jaune, 
h316; leur peau est rude, ecailleuse; leur regard est inquiet, 
tiinide, soupconneux ; leurs joues sont creuses et dessechees; 
leur physionomie exprime la souffrance, la crainle, la terreur. 
Le sourire ne vicnt jamais 4panouir leur figure. Ils restent or- 
dinairement immobiles, et sontpresque iuseiisibles aux impres¬ 
sions ext^rieures. Quelqucs uns neanmoins, ce sont les halluci- 
n6s ddmoniaqiies, sont remuants, actifs, agites et loujours cn 
^HnuvcIqent. Lours mains sont seches, decbariices et livides. 

Ges malades presenteiU gdneralement des .symptomesd’hypo- 
9hondrie; corame les liypochondriaques en general, ils ont des 
^ouleurs dans le ventre, dans la poilrine, dans la l6te. Jusqu’ici 
riep d’extraordinaire; mais ils eii denaturent I’origine; ils lea 
attribuent 4 uiie cause cliimerique et deraisonnable ; voilii leijr 
(plie. 

Les hallucinations ganglionnaires no sont pas, h beaucoup 
pres, aussi frequentes que les sensorialcs; elles sont m6me Irds 
rares, isuldes compldlement de ces dernidres. Pourmoii compte, 
je n’en ai recueilli qu’une seule. La voici : 

Joseph est qn pauvre ouvrier, age de quarante-quatre ans et 
pdre de fauiilje. Son regard est morne et abaltu; ses traits gripr 
pds annoncent la soulTrance et le ddsespoir; son teinl est jau- 
natre , son temperament bilieu'x. Il est adonne a rivrognerie. 

Joseph se lit, il y a longlemps , unc blessure au poucc de la 
niaiu drpite, et e’est par celie blessure qu’un grand noinbre de 
sorejers sqnt enlrds dans son corps; ils lui serrenl le coeur, lui 
lordent les eiUraillcs, montent dans sa tele et lui inspirent des 
yees de meurtre et de suicide; ils I’excitent surtout a iminoler 
^ fempie et ses enfants. Mais Joseph est honiidte honirne; il 
repousse ces funeslcs pcnsecs. Pour guerir de ces idees, i) a eu 
recpursii Dieu, s’est inipqsd des jedues, a enlrepris despdleri- 
nages; mais ce fut toujours en vain. Il ne lui resle plus qu’ii 
dfsceudre daps la lonibe; j|i seulement i| trouvera pne tr^ve d 
ses longues souITfances, 



DES HAf-LUCINATlOiXS. 15 

yn,c lopeuse do chaises de I’eglise de Saipt-Euslache, ii Raris, 
etait persuadde qu’une asseniblee d’cvfiques tenait concile dans 
spn venire. 

TJne autre femnie, ^g6e de cinquante-quatre ans, disait avoir 
dans I’estomac des araignees, qu’ello avail avalees eii buvaiU de 
I'ean S une fuutaine. 

Les auteurs rapporlcnt beaucoup d’exemples analogues : ja 
ne ni’y arreterai pas davantage. Nous al|ous passer a une autre 
esp^ce d'hallucinalions sur lesquelles les auteurs sont muets. 

111. 

Halliicinalions iiituilives. 

Tonies les hallucinalions ne soul pas aussi iieltcs et aussi dii- 
terminees que cedes doiit nous venous de parler Tonies ne s,e 
font pas par les sens corporels ou la sensibilile interne; il en 
est qui se font par une vue iiilerieure : aiusi quelques liallucinfis 
voient sans les yeux et entendent sans les oreilles du corps, Chez 
eux le nioi est perdu; I’anie vit, niais d’une vie qui n’est pas 
cede de la terre; c’est comme dans la vie des revos, lorsqiie les 
sens sont engourdis el que I’esprit se lance dans un ciutre inonde 
qu tout est plus leger, ou le mouvemcnt est pips rapide, ou lop? 
tes les images nagent dans dinfini. La persoiinabilit6est effacee; 
I’ame s’61eve dans I’espace el fait oublier la terre. Ce sont des 
hallucinations intuitives, s’il m’est permis de les designer ainsi; 
c’est a ces sortes d’hallucinalions que sont snjels les exlaliqpes 
et les inspires. Pendant leurs paroxysmes, ces maiades parais- 
scnt complfitenientetrangers au moiidc exlerieur. La sensibilild 
est abode ou du moius cmoussee; ils restent imraobiles, les 
yeux lournds vei's le ciel; leur figure est pale ou aniinde, raais 
etnpreiute d’uii cachet parlicuder. Ils ne voiept pas loujours des 
qbjels, ils n’entendent pas loujours des sons arlicules cqmme les 
haducin^s ordinaires; niais ils se senlent cqnime auim6spar un 
spuffle aurnaturel, counne inspires par un genie fainilier, qpmmp. 



16 


ms HALI.nCTNATIONS. 


eclaires par une luiniere interieure. Socrate, le Tasse et tant 
d’aulresbrillants genit-s eproiiverent dc pareilles hallucinations. 

Les malacles qui renirent clans cette classe sont en general 
dou6s d’un esprit profond, meditalif; ils sont d’un tempera¬ 
ment nerveux et d’une susceptibilite nerveusc extraordinaire. 
Leur imagination est xive et ardente, leur caractere irritable. 
L’6pilepsie, rhysl6rie, I’liypochondrie, la nostalgie, sont favo- 
rables ii la production des hallvcinatims intidlives. 

Voici quelques exemples: 

Jean P... est ag6 de trcnte-quatre ans; il est d’un tempera¬ 
ment nervoso-sanguiu. Ses cheveux sont blonds, sesyeux gris; 
sa physionomie, lorsqu’il n’est pas dans ses accfes dc manie et 
d’agitation , est douce et bienveillante. 

P... est done d’une constitution vigoureuse ; aussi lesaiguil- 
lonsdela chair se font-ils sentir viveinent chez lui; niais il leur 
livre un combat & outrance et ne succombe pas. Il est ue en 
Prusse et est desservant d’une paroissc dans le departement de 
la Moselle. C’est un excellent cure, charitable envers les pauvres 
et robuste dans la foi. Il se livre avec ardour li la propagation 
desverites 6vang61iqucs. Mais, pour le malheur de rhuuianit^ , 
le maire de I’endroit fait tout ce qu’il peut pour paralyser ses 
efforts. Et en cela rien d’etounant, car ce fonctionnaire est 
I’Antechrist. 

En 1827, etant encore au seinaiuire, P..., echauff6 par le 
travail et les veilles, eut deja un acces dc folie, et plus tard il 
en eut encore au inoins deux. 

Un jour, c’dtait le 3 janvier 1842 , pendant qu’il c616braitla 
messe, il se sentit lout-a-coup disiendre et comme tirailler les 
membres; il crut quo c’elait la fin dn nionde. II se prosterna 
devant I’autel et pria pour ses ennemis, et en parliculier pour 
le maire, son enneini le plus acharne. Force lui fut d’inter- 
rompre le service divin , et il se relira dcrrifere I’autel. Lh, le 
spectacle le plus terrible et le plus effrayanl se priisenta li son 
imagination ; il lui paraissait voir infeUectupUmmt (c’est son 



OES HAIXUCINATIONS. 


17 

expression) toutes les generations qui ont paru sur la terre de- 
puis le commencement du monde defiler devant Ini tristes et 
taciturnes. La trompette du jiigement dernier avait retenti aux 
quatre bouts de I’uuivers. Aussitot les tr^passesse revetirentde 
leurs mortelles depouilles et s’assemblerent dans la vallfie de 
Josaphat pour y gtre juges. Le Christ ne tarde pas a parattre au 
milieu des nuages; son air est terrible. La Vierge est a son c6t6, 
remplie d’une douce pili(S; elle implore son fils et le supplie de 
ne pas appesantir son bras sur les malheureux reprouvds. Les 
justes s’elevent par la Ieg6ret6 de leur enveloppe jusqu’au del, 
oh ils vont recevoir le prix de leurs bonnes oeuvres. Du c6t6 
gauche, les daranes, aux terribles mots: « Discedite a me, rm- 
ledicti, in ignem ceternum, »se pr^cipitent vers I’enfer sous le 
poids de leurs crimes. Le rnaire etait parmi eux. 

Notre pauvre cur6, en presence deceite terrible scene, trem- 
blait de tons ses membres et n’osait remuer; il priait avec fer- 
veur. Dieu I’appelle au del: mais non, a-t-il r6pondu; je n’en 
suis pas digue, je veux faire d’abord penitence. 

Une autre fois, il lui paraissait, loujours intellectuellement, 
qu’il 6lait Napoleon et qu’il assislait a la bataille de AVaterloo. 
Il voyait les armees ennemies s’ebranler et s’entrechoquer Tune 
I’autrc; il entendait le bruit des arines, les cris des conibattants, 
les gdniissements des blesses et des mourants. Puis il fut saisi 
d’une douleur inexpriraable, lorsqu’il vit la deroule de son 
armee, et qu’il eniendil les cris de victoire pousses par les An¬ 
glais et les Prussiens. 

Je le repute, toutes ces visions n’etaient pas reelles pour 
P...; comme il le dit lui mgine , elles avaient lieu dans son ima¬ 
gination ; elles elaient intellectuelles, intuitives. 

Enfin P... se presenta dernierement cliezle prefetde la Mo¬ 
selle, lui annonca la mort de I’archeveque de Cologne,.quele 
roi dePrusse avait tant persecute , et la disposition des pro¬ 
vinces prussiennes a se soulever, et le pria de communiquer 
ces importantsavisau roi des Francais. 

MFD.-I'svrn. T. VII. .lanvier IR46 •?. 2 



DES HALLUCINATIONS. 


lb 

: Ell recompense d’uu si grand service l endu ii la palrie , P... 
fut dirigfi sur Mareville le 11 fdvrier 1843, d’ouilsortit quel- 
que temps apres pour entrer dans un aulre asile. 

On lit dans ies Chroniques des freres Mineurs un dialogue 
inluitif singulier entre deux personnages de marque. Ce sont 
frfere Gilles, disciple de Saint-Francois, et saint Louis. 

n Fr^re Gilles estant a la porte , le roi et lui s’agenouillerent 
en terre et s’embrass6rent triis etroitenient I’un I’autre, s’entre- 
donnant de tr^s d6vots et saints baisers en la face. Apres avoir 
aiusi demeurequelque temps, et s’estant entremontrd plusieurs 
signes de charile, ils se separerent on silence sans s’entrcdire 
une seule parole. Les religieuxse troubleront fort, parcequ’ils 
avoientvu que fr^re Gilles n’avoit pas meme dit une seule pa¬ 
role a un si grand roi. A cela , frare Gilles leur repondit; Mes 
freres, ne vous raettez point en peine et ne vous estonnez point, 
si vous ne m’avez vu parler a ce roi, ni luy a moy; car, quaiid 
nous nous sorames embrasses, la divine luiniere nous a mani- 
festa I’intericur denoscoeurs, merav61antle secret du sien, et a 
luy eeluydu mien; nousavonsparle ensemble tant que nous 
avons voulu, avec une extrSme consolation d'esprit, sans au- 
cun bruit de paroles, lesquelles nous eussent plus empesclifs 
qu’aidas a cau.se de la douceur que sentoient nos ames. » 

Van Helniont, I’illustre Yan-Helmont eut une hallucination 
intuitive admirable ; void comment il la decrit lui-mame: 

a En I’aimae 1610, apres une longue contemplation qui m’a- 
vait fatigua et pendant laquelle je m’elTorcais d’acquerir quel- 
que connaissauce de mon esprit, je m’endormis. Bienlot je fus 
enleva en dehors de la raison, et il me sembla que j’atais dans 
une salle obscure; a main gauche, je vis une table, et surcette 
table une bouleille contenant une liqueur qui me parla en ces 
termes: « Veux-tu des honneurs, des richesses? » — Je fus 
tout slupafait d’entendre ces paroles; je me promenai, cher- 
chant en moi-meme ce que cela pouvait signifier. A main 
droite, je vis dans la muraille une fente par laquelle panelra 



UES HArxuqiNA'rio.ss. 


.'HI 

uuc lumifire, doiit I’eclat me fit oiiblier la voix ile la liqueur et 
cliangeale cours de mes peiisees, car je vis des choses qui sur- 
passent tout cequel’onpeut dire. Cette lumiere ne dura qu’un 
inslanl. Tout desole , je retournai a ma bouteille et jel’enipor- 
tai avec moL Je voulais gouter la liqueur qu’elle conteuait; je 
parvius cl grand'peiae a la deboucher; j’eprouvai un senliment 
d’horreur el je m’6veillai. — Mais il me resta un dfisir ties vif 
. de CQtinaitre fame, et ce desir dura pendant vingt-trois bonnes 
annfies, c’est-a-dire jusqu’en 1633 , oil j’eus une vision pen¬ 
dant laquelle je vis mon ame elle-meme. C’6tait plus qu’une 
lumiere ayant figure humaine , d’une homogfineitd parfaite , 
composee de substance spirituelle, cristalline et brillante. Elle 
etait contenue dans une enveloppe, comme un pois dans sa 
cosse; et j’entendis une voix qui me dit: Voilii ce qiie lu as vu 
par la fente de la muraille. C’est intellectuellement, dans Vcme 
que cette vision s’est op6ree. Celui qui aurait vu son ame par 
les yeux du corps deviendrait aveugle (2). » 

Ainsi, voilii une hallucination intuitive claire et nette, j’es- 
pfere; et elle esl d’autant plus prdcieuse , qu’elle est racontde 
par fhallucine lui-m6me; hallucine qui, par la nature de ses 
dtudes et par la superiorite de son genie , etait a ineme de se 
rendre compte des operations de son eutendement. Aussi a-t-il 
soil! de dire que ce n’est point une vision materielle, mais bien 
iiUellectuelle; vision qui s’est operee dans fame. 


Hallucinations causies par I'exaltation de la sensibilite (ballucinations 
slheniques.) 

Les hallucinations dont nous allons parler different essentiel 
leraentde toutes les autres. Elies soot le resultat d’une ndvrose 
des nerfs sensoriaux , le centre encdphalique et fintelligence 


(I) Van 'Helinont, ftnago Dei. 




20 DES HALIUCINATIOXS. 

demeurant intacts et ne prenant qu’une part indirecte h leur 

production. 

■ Cette terrible nevrose est connue sous le nom d'exaltation 
de la sensibililfi. 

Tons Ics organes des sens peuvent en 6tre le siege ; mais 
ceux de la vue et de I’ouie le sont de preference aux autres. 
Vient ensuite le sens du toucher. — Pour ce qui est du goflt 
et de I’odorat, je n’en ai point observe de cas, ni rngme en- 
tendu parler it leur etat d’isolement. 

Cette cruelle maladie peut sevir indistincternent dans tons 
les rangs de la societe ; mais on concoit que les individus qui, 
par leur profession , excrcent plus assidflinent I’organe de 
la vue, sur des objels ties petits surtout, comme les horlo- 
gers, ou qui s’exposent continuellement aux rayons d’un 
foyer ardent, comme les cuisiniers , les forgerons, les em¬ 
ployes des usines, etc., doivent, ce me senible , 6tre plus ex¬ 
poses que toute autre personne a contracter la nevrose du nerf 
optique; comine les individus qui vivent au milieu d’un bruit 
etourdissant, tcls que les canonnicrs, sont plus exposes a con¬ 
tracter celle du nerf acoiistique. — Je dois avouer, du reste, 
que les idees que j’emets sur ce point ne sont que des idees 
inductives, car ici I’experience nous fait defaut. L’exallation 
de la sensibilite est une maladie vaguement connue et qui n'a 
pas encore pris droit dc bourgeoisie dans la science, et il seraif, 
k desirer que les mddecins lournassent un pen leur vue de ce 
cote. Quant a moi, je m’estimerai tr6s heureux d’avoir im- 
prim6 le mouvemcnt en appelant I’attention des hommes de 
Tart sur ce nouveau point de pathologic. 

Quoi qu’il en soit, les hallucinations produites par cctte ne¬ 
vrose paraissent se. compliquer de panophobie; et, lorsqu’elle 
siege dans I’organe de la vue, il y a en meme temps photopho- 
bie ; et si elle affecte Torgane de I’ouie, le bruit est insuppor¬ 
table. 

L’ouie est alors d’unc sensibilitd si doulbureuse , que, bien 



DES HALLUCINATIONS. 


21 


qu’on parle aussi bas que po.ssible, les paroles brisent a ce point 
le tympan du nialade, qu’il lui senible que son crane est une 
cloche, etqu’un 6iiorme batlantd’airaiii.misen branle au inoin- 
dre son , lui maiTelle la tete d’une tempe a I’autre, avec un fra¬ 
cas ^tourdissantet des elancements atroces. 

Si, au contraire, elle a son origine dans I’organe do la vue, 
des torrents de clarl6 flamboyante passent devant les yeux; par- 
tout ce sont des gerbes de feu, desraillicrs d’elincclles eblouis- 
santes. TJne lumiere torride traverse les paupiferes fermees; elle 
brule, elledovore.,.. 

Le malade eprouve des elancements, corame si on lui cnfon- 
fait dans les orbites un fer aigu chauffe a blanc. — Tous ces 
syrapibines s’accompagnent ordinairement d’hallucinalions. 

Corame il est facile de le voir, ceshallucliifis ne sont point 
desfous proprement dits. Nfianmoins on conceit parfaiteraent 
qne si ces hallucinations avaient lieu sur une personne ignorante 
et superstitieuse, cette personne pourrait ties bien croire Ji 
leur realite. D’ailleurs I’exaliation de la sensibilite comjilique 
quelquefois I’alidnation raentale. 11 n’est pas rare de rencon- 
trer des insensfis doni le sens du toucher est tr6s exalte et, pour 
ainsi dire, dans un etat permanent d’dreciion. Ces malades res- 
sentent alors une telle irriiation de la peau, qu’ils croient etre 
frappes et meurtris par le plus leger contact; ils se persuadent 
qu’on leur jette des substances ou des poisons qui les brulent, 
qui les dechirent. Esquirol cite I’exemple d’une femme alienee 
qui pousse les hauts cris des qu’on la touche du bout du doigt: 
Foms me faites du mal! ne me fmppezpas, ne me frappezpas ! 
s’ecrie-t-elle. 

J’ai entendu parler vaguement d’un individu qui suppliait 
des personnes qui chuchotaient d’une maiiifire presque imper¬ 
ceptible de ne pas I’etourdir de leurs cris. Chez cet horame il y 
avait exaltation de la sensibilite du nerf acouslique. Je ne I’ai 
pasvu; ce sont des gens du monde qui m’enout parle, maisje 
presume fort qif^jl.avait des hallucinations del’ouie. Cet organe 




22 DES HALLUCINATIONS, 

s’etait prodigieusement developpe; il entendait, pour me Servif 
d’une mfitapliore, le bruit des couleurs; uii verre renverse, un 
craquement de fauteuil, un mot prononce bas, vibraient et re- 
tentissaient en Ini comme des roulemenfs de tonnerre. 

Onlitdanslei/owna/(fes/?e'tos(l/t juin 18^14) (1) quelques 
fragments d’une lettre dans laquellc M. Lelorgno de Savigny, 
ancien membre de I'lnstitut d’6gypte et membrc de I’Acadfiinie 
des sciences (section d’anatornie et de zoologie), retrace lui- 
ineme la maladie qui a suspendu scs travaux , et qui, depuis 
vingl ans , le ticiit exil6 du moncle. 

« Le U aout 1817, je fus tout-a-coup atteint, specialement 
dans I’organe de la vue, d’une affection nerveusc tr6s grave qui 
me forga de snspendrc immediatement tout travail etdeme re- 
tirer a la campagno. Cette affection , qui, suivant les medecins, 
devait diniinucr par le repos et niettre cinq a six mois h se dis- 
siper, s’etendit indefiniment au-dela de ce tcrme- Fatigue a la 
longue d’une inaction qui m’etait peu naturelle, je me laissais 
quelqucfois aller a des etudes dont les occasions h la campagne 
se rnultipliaient aulour de moi. Enfin je partis pour I’ltalie, 
dans I’espoir d’accflerer ma guerison , et dans ledessein de me 
livrer, siir les cotes du golfe Adriatique et do la Mdditerran^e , it 
desrecherches|)Iusimportantes, sansfitre plus pCrilleuses. Jepro- 
longeai ceite excursion jnsqu’a la fin de 1822 , 6poque oil les 
obligations les plus impiM'ieuses me rappelerent it Paris. J’y re- 
vins, ct peu de temps apres je me remis serieuserhcnt au travail. 
Je le repris trop lot; des symplomes de la nature la plus inquid- 
tanlenelardtrcnt pas it se manifester. Je pressenlais une rechute^ 
je le disais ; mais ricn de visible a I’exterieur ne paraissait jus- 
lifier cepressenliment. On hesita h me croire, el je succombai. 

» J.e temps s’ecoulait au milieu de conlinuelles anxietes, 
lorsque, le 20 mars 182/i, se declara brusquement la rechute 
tantredontee , ou plulot une affection nerveuse mille fois plus 


(ty Voy. Aiiimlesmddico-psi/ehohijifinci ,l IV, p. :il i. 



I)ES MALLUGINAIIONS. 


grave et dont rien ne peut arrfiter )es progr&Si C’^tait la funeste 
nfivrose coniiue des medecihs sous le nom A'exaltctfion de la 
sensibilite, lifie des son principeau sentimenl d’une invincible 
lerreur. Quoique commune ii tons les organes des sens, cette 
nouvelle affection avail, comme la prec6denle, son siege prin¬ 
cipal dans I’organe de la vnc. Elle ne pouvait, quelle que fflt 
sa violence , amener la cecitii, dans I’acceplion rigoui euse du 
mot, mais die rendait pen a pen mes yeux incapables de sup¬ 
porter la lumierc; et, dans robscuritfi toujours plus profonde 
ou elle me forfait de me tenir, elle faisait briller une foule d’i- 
mages vivement color^es dont les emissions successives, r6ite- 
rtics ii rinfini, me fatiguaiunt, m’obsedaient sans cesse. Aces 
premieres apparencesen succddd'entbientbtde plus formidables 
encore. Bientot des pbenomenos impetueux , lumineux , ar- 
dents , immenses , remplissant nuit et jour tout I’espaCe sous 
milic aspects divers, provoquferent les crises les plus iiltenses, 
les plus d6plorables. D’autres phenomeiies, disting uds des pre¬ 
cedents moins par leurs formes et leurs couleurs que par leur 
redoutable influence, vinrent periodiquement en aCcroitre, en 
aggraver les effets. Aux sensations propres k la vue s’unirent Uil 
entrainement rapide en haut, en bas, en tons sens, uile odeur 
fetide, des sifflements aigus , des sons harmonieux ou discor- 
dants, des voix humaines chantant ou parlant, dficlamant, et 
d’autres bruits non moins etranges. Le sommeil suspendait ra- 
rement ces detestables illusions, sans qu’il se pfoduisit au r^- 
vcil des visions menacantes, bizarres, incotnprehensibles. Jo 
citerai, comme une des plus frequentes, la voflte spacieuse for- 
mee d’iniiombrables faces humaines, toutes egalonient express 
sives, prenant je ne sais quel air inflexible, et fixant sur moi 
des regards siiiistres.» 

» On le comprendra sans peine, un tel ^branlement du sys- 
t6me nerveux m’interdisait non seulenient toute application , 
tout travail de I’esprit, mais encore toute relation serieuse au 
dehors. 



UES UALLUCUNATIONS. 


» Les medecins, consultes en 182i sur I’avenir probable de 
ma maladie, en avaieiii geiieralenient porte la duree & deux ou 
trois annfies. Cette fois encore, leurs previsions les moins ras- 
surantes furcnt cruellement depassees; les annees se succ6de- 
rent, se mullipliereut sans amener autre chose qu’une diminu¬ 
tion presque insensible, s’operant ii travers d’inexprimables 
tourments, et ne me laissant dans ma solitude de disiractions possi¬ 
bles, pour faire diversion ii tant de maux, qucl’etude etla des¬ 
cription quolidienne de cesm6mes tourments : journal unique, 
insense peut-6ire, que j’ai dicte avec Constance, en alTrontant 
mille augoisses, dans la pensee qu’il donnerait un jour la juste in¬ 
telligence des causes de si alTreuses tortures.» 


Le malade qui faitle sujetde cette observation , quoiqu'il 
n’ait de 16se que I’organe de la vue, eprouve neaiiraoins des 
hallucinations de la vue, de I’oule et de I’odorat; car il voit des 
faces huraaines, il entend des sons et sent une odeur infecte. 
— Est-ce par syuipathie que les deux dcrniers sens sent ici hal- 
lucinds? — Ou bien doit-on rapporter ces phenomenes It une 
irritation plus ou moins etendue de I’organe de la pens6e ? 

Causes, diagnostic, pronostic des hallucinations. 

Si Ton est forcfi d’adraettre dans une foule de maladiesune or¬ 
ganisation .speciale, une predisposition, c’estsurtout dans la folie 
que cette predispositionsemontre d’une nianiere fividente, incon¬ 
testable. L’hdr6dite joue un roleimmense dans la production des 
v^sanies. M. Ferrus y attache, et avec raison, un grand intfiret. 
Je suis persuade que si on reniontait h la source, on trouverait 
que plus des trois quarts des folies reconnaissent rher6dit6 pom- 
cause premiere. Cependant sur 8i ou 86 observations d’hallu- 
cinfs, je ne I’ai rencontrfie que 25 fois; mais ce r6sultat, ainsi 
que je I’ai dejii dit, tient aux obstacles sans nombre qui s’oppo- 






UliS HALLUUNAXIOKS. 


25 


sent loujours a la recherche de la v6rite. Unfou, eii effet.jette 
une grande dffaveur sur sa famille et avec raison , car qui vou- 
drait s’allier a une telle famille? On heriie de ses parents du 
moralcoinme du physique: aussi cherche-t-on a donner le 
change et b ensevclir dans I’oubli et les tfinebres unepareille in¬ 
fortune ! 

Je n’ai pas reiicontrfi d’hallucines ages deraoinsde 20 ans. 
Mais depuis 20 jusqu’a 50 ans, ce parait etre I’age favorable a 
la production dcs hallucinations. 

Voici a ce sujet un tableau statistique qui ne sera pas sans 


importance: 

De 20 a 30 ans.23 

De 30 a ao. 19 

De ZiO a 50. 20 

De 50 a 60. 12 

De 60 a 70. 6 

De 75 ans. 1 

De 85 ans. 1 


Les derniers 6laient hallucines depuis plusieurs anuses. 

La proportion des homines et des femmes atteintes d’hal- 
lucinations a ^te la suivante : 


Hommes. liU 

Femmes. 38 

Total. 82 


Sur le mOme chiffre, 50 sontcfdibataires. 

Les professions sddentaircs paraissent exercer une certaine 
influence sur Icdeveloppement des hallucinations, et celasc con- 
foit. Dans ces professions, I’esptit a tout le loisir de rcagir, de 
se replier sur lui meme ; aucune distraction forte et^nergique 
ne vient le distraire de ses preoccupations et excrcer une sa- 
lutaire diversion, comme cela a lieu dans les excrcices aclifs du 
corps. 

Le temperament nerveux, une imagination vive , ardente, 
ddsordonnee, lesprejuges, rignorancc, le fanatisme religieux et 













DES HALLCClNA'i'lONS. 


politique , une Education faiisSde , les enseignements supersti- 
tieux, la lecture des livres mystiques ou de magie cliez les es-* 
pritsfaibles, predisposent siuguliferemcnt h ces affections. 

Je croisqu’ona exagerfi beducoup la part de I’igiioranceetdes 
prejug^s; car, sur mcs observations, jc compte 62 maladcs qui 
onl refu quelque instruction, parini lesquels plusieurs avaient 
respritemiiieminontcultive. fit encore ui]efois,-combiend’hoin- 
inesd’ungeniesiipdrieurquionteteliallucinfis! Cependailtonne 
peul nicrque I’etat de civilisation, les croyanccsgen{‘raIcseXer- 
cent line grande influence sur les csprits, il cst vrai; mais je ue 
peuse pas que cette influence aillejusqu’ii augmenter le fiombre 
d’hallucincs. Seulenient on a remarque que les formes des hal¬ 
lucinations presentent le caractere des idees genfiralcs qui do- 
minent cliaque siecle. Ainsi les anciens liailucines elaientpour- 
suivis par les furies et par les Eumenides , I’amour les faisait 
descendre aux enfcrs dans le but d’enlever Proserpine, etc. Au 
moyen-agc c’etait le tour des zoanthropcs, des sorciers el des 
posscdes, parce qu’alors tout le monde, y corapris les savants, 
6tait persuade qu’un homme pouvaitpactiser avec les esprits in- 
lernaux et acqucrir par Ih une puissance surnaturellei quelque- 
fois pour porter secours, le plus souventpour nuire h ses sem- 
blables. On savait quo Ics loups-garous et les sorciers pouvaient 
exciter cl apaiser les oragcs ; il n’y avail pas une lempfilc qu’on 
lie leur attribuat. On en Irouvait des preuves irrefragables dans 
les eiranges apparences que pfenaiCnt les linages en s’anionce- 
laul el dans lesquels I’imagination irouvait des figures de gganls, 
de demons, etc. Les aslrologues donnaieht des lois aux princes, 
Toute maladie un pen dtrange eiait atlribuee it un sort, k uil 
mauvais ceil, fit comment ne pas croii e a tbules ces prdtertdueS 
merveilles, lorsqu’on voyait les chefs deS peuples et leS repu- 
bliques rendre des decrels centre les cnchanteurs; et I’figlise 
consacrer des forinules pour les maiidire etles conjurer; et des 
tribunaux poursuivre les delils de sorcellerie ? D&s lors la 
croyanbe aiix sorciers pril le caractere de la ccflitildc , car off 



DES ilALLtiCINAfiONS. 27 

116 [iouVait pas iitiagiiier que !a justice ffit dans I’erretlr. Aussi 
accusail-on de blaspheme el d’h6r(5sie quiconque avail la liar- 
diesse de la rfivoquer eii doute, et le noinbre des sorciers crois^ 
sail on faison des persecutions dont ils etaient I’objet. 

De nos jours on ne croit plus ii I’intervention du diable dans 
les alTaires humaines, mais on croit encore en Dieu : aiissi les 
formes des hallucinations sont-elles diff6rentes. Nos hallucinfis 
voient la police, les 6chafauds, Ic ciel, mais rarement I’enfer. 
Cependant, dans certaines provinces, la demonoilianie n’est 
pas Iriis rare (1). 

L’histoire de la folie etdes hallucinations presente encore un 
autre point de Vue. Elle se lie aux differents systemes philoso- 
phiques qui ont regne dans les sciences. Les m6decins, eli effet, 
ont presque toujours emprunte leiirs theories aux philosophes; 
mais aucune branche de I’art de guerir n’en reflete d’une ma- 
niere plus 6vidente et plus claire les preceptes que ralienation 
mentale (2). 

Les pratiques religieuses exagerees, les travaux intellectUels 
exclusifs, la vie solitaive, la vie contemplative , dans laquelle 
toUtes les facultes de rintelligence restenl invariablement coii- 
centrees sur Un memc sUjet, sent propres a faire naitre dans Id 
cerveau ces bizarres conceptions, realisees bientbt apr&s par les 
sens Chez les personnes dont I’exaltation morale depend d’tin 6lat 
particulier du systeme nerveux. Cost ainsi que les moiiies dgyp- 
liens se mettaient en communication avec Dieu, le voyaient 
sous la forme humaine, etc. De la la doctrine sur la nature cor- 
porelle de Dieu , doctrine qii’Origene combattil h outrance. 

La doctrine de Texpialion enseignee par I’^vangile, la lulte 
des mauvaises passions contre le devoir, de la chair contre I’eS- 
prit, personnifiee dans uneespece de combat onlre le bon et le 


(1) Eludes cUniques sur la dirnonomanie. Annales midico^psych., ca- 
hier de mai 1840. 

(2) Sprcngel, HUi. du la midec. Arcliambault, Iiilrod. & £tlis. 



28 DISS HALLUCINATIONS, 

mauvaispriiicipe, donnerent naissance a despratiques religieuses 
dont I’apre rigorisme fut port6 jusqu’ii [’extravagance. Le jeune, 
les macerations , les veilles prolongees, les privations de loute 
sorte, I’isolementabsolu, eiaient les moyens & I’aide desquels on 
esperait obtenir la haute faveur dc la Diviuite et prevenir les ap- 
petits charnels, et les consequences de celle vie contemplative 
etaient des hallucinations (1). Une foule de pieux solitaires , de 
cenobites, d’anachoretes qui ont souvent donne I’exeniple des 
plus hautes vertus, devinrent hallucines a la suite de leurs ma¬ 
cerations et.surtout de leurs longues meditations. 

Par une raison analogue, I’ecole neoplatouicienne mystique 
d’Alexaudrie compta beaucoup d’hallucines, entre autres I’lolin 
et Porphyre; car cetle ecole considerait I’extase coinni^la con¬ 
dition indispensable pour bien philosopher, et I’extase engendre 
souvent les hallucinations. 

La philosophic cabalistique, qui compta tant de partisans a 
reffervescente epoque de la renaissance , eut les infimes conse¬ 
quences. 

On trouve aux diverses epoques des sciences, des letlres et 
des arts, de nombreux et indmorables exemples d’hallucinations 
produites par [’excessive concentration d’une ardente imagi¬ 
nation. 

L’entrainement des passions, le dereglement des sens , les 
desappointeinenls de I’amour, les affections brisees, I’ambition 
de^ue, la vanile et la crainte portees al’exces, la misereet les 
chagrins qui en sout insep-rables, exercent une funeste in¬ 
fluence sur le dAveloppeinent des hallucinations. 

L’onanisme, une continence absolue, les exces de table, I’i- 
yrognerie, I’age critique , la suppression d’une evacuation habi- 
tuelle, de la menstruation, du flux hemorrhoidal, d’une Spislaxis, 


(1) Archambault, Imroduciion h Ellis. 

(1) l/abus des liqueurs fermentiies produit surtout le delirium tremens 
caracUirisfe par des hallucinations. 



DES HALLUCINATIONS. 


29 


d’un calarrhc pultnonaire, de la sueur habituelle des pieds, la 
repercussion d’une dartre, de furoncies, une congestion c6re- 
brale, la fixation d’un rbumatisnie erratique a la tete, I’fpilep- 
sie, I’bysterie, la catalepsie, la nosialgie , sont, d’aprfes ines 
propres observations, des causes assez frequentes d’ballucina- 
tions. 

11 est des substances niedicamenteuses, telles que la bella- 
done, ledatura, la mandragore, quiont la propri6t6 siiigulifere 
de donner naissance a de fausses conceptions. Nos ancelres en 
faisaient usage lorsqu’ils voulaient aller au sabbat. 

L’opium fuind est dans le meme cas; il procure un bicn-6tre 
ineffable. Voila pourquoi les peuples de I'Oriciit et de la Cbine en 
font unc grande consommation, 

II est encore une autre substance qui produit des effets mer- 
veilleux sur le systeme nerveux et les facultes de Tame; ce sont 
lesfeuilles An cannabis indica, que Ton fait cuire avec du beurre, 
des pistacbes, des amandes et du miel, de nianiere a composer 
une espece d’elecluaire d’un gout assez agreable connu sous le 
noni de hachisch , de Daimmesc. 

«L’action du hachisch, dit inon ancien maitre et ami, 
M. Moreau (de Tours), s’exerce sur toutesles facult4sli la fois. 
Elle se signale par un surcroit d’eiiergie intellectuelle, la viva- 
cil6 des souvenirs, une conceplion plus rapide, etc. Insensi- 
blemenl elle arrive h produirc dans la volonte, dans les instincts 
un tel relacbeuient, que nous devenonslejouet des impressions 
les plus diverses, de telle sorte qu’il dependra eniierement des 
circonstances dans lesquelles nous nous irouvons placds, des 
objels qui frapperont nos yeux, des paroles qui arriveront k 
notre oreille, etc., de faire naitre en nous les plus vifs senti¬ 
ments de gaiete ou de Irislesse. » 

D’apresM. Aubert-Roebe, les mangeurs dehacbi.scb dprou- 
vent, sous I’influence de cette cspece de ebanvre, un bien-etre 
paiTait, ineffable; ils ont des eclatsderirebruyants; les idees les 
plus varices, les plus grotesques leur passeni par la i6ie avec 



30 PES HAlipClNA'I’XONS. 

une incrpyable rapidity; dps illusions el des hallucinations (es 
pips bizaiTCS viennenl completer la scene. Tout leur parait sous 
nne face nouvelle; les traits les plus beaux et les plus reguliers, 
la taille souple et dfiliee d’une sylphide , leur psraissent gro¬ 
tesques et ridicules. 

Uu chose bien digne de remarque, c’est quo cette substance 
ne cause aucun mal de tete, ne gene nulleinent la respiration , 
u’auginentc pas la circulation, et ne laisse apres elle aucune 
fatigue. 

J’ai essay6 le hachisck sur luoi-nieine; les effets que j’ai 
ressentis sont un peu dillereuts de ceux fiprouves par les au¬ 
teurs que je viens de citer. Je vais les d6crire exaclenieut. 

Un jour J’ai ete invite a dejeuner avec plusieurs celebrcs per- 
sonnagcs de la capitale , par mon ancien maitre el ami, .M, Mo¬ 
reau , medecin de BicOtre, dcteruiine mangeur de hachisch s’il 
en fut jamais. Parmi les convives se trouvaient MM. Baiilarger, 
Cerise et Carrifere, qui, n’ayant pas pris de la substance eni- 
vrante, eurent le loisir d’fitudier attentivement les effets pro- 
duits sur les autres cotnmensaux. Moi surtopt je leur ai fourni un 
excellent sujet d’dtude, car les effets que j'ai ressentis furent 
extraordinaires. 

Apres dejeuner (nous avions mangfi le hachisch avant de nous 
mellre h table) , on fit venir un joueur d’orgues des rues qui 
nous d6bila ses meilleurs airs et ses plus belles symphonies 
pendant que nous prenions notre cafe et huniions notre cigare 
de la riavanc. Le (abac, le cafe et la musique secondent mer- 
veilleuseincnt I’action du hachisch. 

Plusieurs convives elaient deja tr^sexaltesj ilscriaient, ils 
sautaient, ils dausaient, ils gambadaicnt, ils riaient avec eclat; 
moi, je demeurais toujours immobile a moitie couche sur un 
divan , au point que je me croyais invulnerable. Mais un quart 
d’heure venait a peine de s’ecouler, que je ressentis tout-k-coup 
un fourmillement dans les jambes qui me fit tressaillir, et en 
m€me temps il me semblait que mes majns .se dessechaieiit 




OES HALLUClNATlOiNS. 


31 

coinnie cellesd’une momie, et je voyais ines doigts se rider iur 
seijsiblement; puis, pouss6 commc par unc force irresistible, je 
me leve, rapide coimne la foudre , et je me lance d’un bond an 
milieu de la nifilee , en imposant le silence d’une voix de stenlor, 
Tous se turent comme fascines par mon regard, qui, sdon 
I’expression des assistants, jetait feu et flarame; le joueur d’or- 
gues en fut eHrayeet cessa de jouer. Sla figure eiait d’une pajeur 
raorlelle, mes levies iremblaient; mes gcstes, niadeintirche et 
ma pose etaient ceux du commandement. Je fis quelques tours 
dans la chambre sans mol dire , puis je in’arrete et je barangue 
mon monde; et en ce moment jc me figure quo je suis cbef de 
brigands, et que les personnes qui m’entourent sont sous mes 
ordres, et je les exhorte a un audacieux coup do main. Le moi 
cependanl n’f'tait pas perdu , la personnalild n’etait pas effacfie | 
je savais bien que je n’etais pas clief de brigands, mais une force 
irresistible me poussait a me croire et a parler comme tel, 
L’acces dura une demi-heure environ , puis je lorabai dans un 
eiat d’affaissement ou plutot de quietude ineffable. 

Ce qu’il y a de particulier dans I’ivresse du bacbiscb, c’est 
qu’elle n’est pas continue: elle est apyr6tique. Une demi-beure 
s’etait ecoulee environ, que je retombai sous son empire. Cette 
fois j’elais gai et bruyant: je cbantais des airs d’opera avecbeau- 
coup d’ame, je faisais des bonds de cbevreuil; je passais d’nne 
idee a une autre avec la rapidite do I’eclai'r. Puisje me calmais 
pour retomber encore une derniere fois dans uii troisifeme ac- 
ces. Oh! pour lors, j’elais coinpletement fou; pourpeu qu’on 
m’eut conlrarifi, j’aurais tout brise, tout casse. Mais, dans 
aucunacces, je n’eus jamais d’ballucinations bien caractfi- 
risdes. 

11 n’en fut pas de mSme de quelques autres convives. Les 
uns virent vol tiger dans I’air des myriades de papillons dont 
les ailes bruissaient comme des eventails. D’autres virent le so- 
leil au milieu du plafond de la cbambre. Pour quelques uns, 
les objets presents s’^taient im^tamorpbosds d’unc mani^re bi- 



32 DES HALUjClNATIONS. 

zarre et grotesque. Uii bonnet ^cossais, qui surmontait un 
faisceau d’armes, s’clait traiisfornid, aux yeux de M. Moreau, 
en une figure hideiise et souillee de sang. Une vieilie fille de 
soixante et onze ans, malgrc ses rides et ses cbeveux blancs, 
lui paraissait avoir loute la grace, tons les attraits d’une jeune 
et belle personne. Un jeune eludiant en medecine cprouvait un 
sentiment de legferete tel, qu’il lui paraissait s’61ever ou mgme 
s’envoler dans les airs. Ce phenomfine, je I’ai dprouvd moi 
aus.si. Les images les plus bizarres, les plus excentriques, les 
plus het^roclitcs passaient devant les yeux d’un jeune litterateur 
distingue : caprimulgues, coquesigrues, oisons brides, licornes, 
griffons, cuchemards, toute la menagerie des reves monstrueux, 
en un mot, troitait, sautillait, voletait, glapissait par la 
chanibre, et luide rire aux i'clats. Chez quelques autres, I'ouie 
s’etait prodigieusemeiit developp(5e, au point que le moindre 
bruit ressemblait au grondement du tonnerre ou a l’6clat d’une 
bombe. 

Tels sont les effets du hachisch; niais, je I’avoue francheinent, 
ils me paraissent exageres, car j’en ai pris a deux reprises diffd- 
rentes, et je n’ai rien epronve de semblable. 

Les altaques d’epilepsie et d’hysterie sont souvent precfidfies 
d’hallucinaiions de la vue et de rou'ie. Dans mon mdmoire sur 
\aparalysie hystcvique , je cite deux observations qui viennent 
ii I’appui de ce que j'avance (1). 

Enfin cerlaines pcriodcs de plusieurs maladies aigues peu- 
vent aussi engendrer les inemes phdnomenes. 

Le diagnostic des hallucinations n’est pas difficile; les solilo- 
qiies, les interrogations, les reponses du malade causant avec 
des Sires imaginaires nous raetlent sur la voic. A-t-il une hallu¬ 
cination de la vue, il fixe les regards sur I’objet que son imagina¬ 
tion acree; a-l-il'une hallucination dc fouie, son allitude est 
celle de riioinine qui ecoute, et tend I’oreille du cole d’ou le 


(1) Voyez les ylnnules mMico-psych., ealiier dc jnnvier tSAA. 




DES HALLUCINATIONS. 


33 


son lui vient; a-t-il une hallucination de I’odorat : il fuil les 
odeurs qui I’affectent d’une nianifere dfisagreablc, en se bouchant 
)e nez, on en faisant cette grimace caracteristique qui consiste 
h relever par un mouveinent instinclif les ailes du nez et la 
levre sup6rieure ; ou bien, si rodeur est suave, il home avec 
d61ice, fermant la bouche et faisant des inspirations rapides et 
bruyantes, etc., etc. Mais il ne faut pas oublierque les malades, 
pour eviter les sarcasmes et les moqueries, ou par crainte de 
passer pour fous, cachent souvent a lout le monde leurs fausses 
perceptions, et dans ce cas il est difficile de poser un diagnostic 
sftr, et souvent il est ndcessaire, pour arrlver au but, d’dpier, 
d’etudier longtemps les malades, et de les amener, par la con- 
fiance qu’on leur inspire, h faire part de toutcs leurs sensations. 

Quant au pronoslic, il est toujours grave. La monomanie 
sensoriale surtout est Irds opiniStre , et rdsiste souvent au trai- 
tementle mieux combine. Et comment en serait-il autrement, 
puisque ces malades, avec les memes sens haliucinds, apprd- 
cient parfaitement les sensations rdelles? Voilii pourquoi la con¬ 
viction produite par les hallucinations est si profonde. «Un 
Portugais, tres versd dans les sciences et trds en etat de rendre 
compte des opdrations de son esprit, dtaittourmentd par des 
hallucinations presque contlnuelles. Un jour M. Leurct cher- 
chaith lui ddmontrer son erreur; il luirdpondit:« Vous ditesque 
je me trompe , parceque vous ne comprenez pas comment ces 
voix que j’entendsarrivent jusqu’a moi; mais je ne comprends 
pas plus que vous comment cela se fait; ce que je sais bien, 
c’est qu’elles y arrivent puisque je les entends : elles sent pour 
moi aussi dislinctes que votre voix; et si vous voulez que j’ad- 
mette la rdalild de vos paroles, laissez-mol admeltre aussi la 
rdalitd des paroles qui me viennent je ne sais d’ofl, car la 
rdalitd des unes et des autres est dgalemenl sensible pour 
moi (1). » 

(1) Leuret, Fragm. psych, sur la folic. 

AN«,\L, MED.-psYcit. T. vii. .Tanvicf 1840. 3. 3 




HALLUCINATIONS. 


Voilii le secret du role que les lialliiciiialions out joue dans la 
vie des peuples. Chose remarquable! les hallucines ont impost 
de nouvelles croyances, de nouvelles institutions; ce sont des 
hallucines qui iransforment I’art de gu6rir : c’est Paracelse, 
c’est Van-Helniont qui ebranlent et renvrsent, apres qnatorze 
siecles de duree, la mgdecine de Galien. 

Si les hallucinations sont multiples, le pronostic est encore 
plus grave, parce qu'alors profonde est la lesion de I’intelli- 
gence; et cette gravity est d’autant plus grande que les indivi- 
dus qui les presentent ont nne intelligence faible, et que sou- 
vent elles les pnussent ii des actes nuisibles h eux-m^nies on 
aux personnes qui les entourent. 

Ce fait est grave, et doit etre pris en grande considdration 
dans les cas de jurisprudence medicaleoule medecinest appel6 it 
d6cider de la culpabilite d’un individti par I’appreciation de son 
dtat mental. « Le medecin legiste devra rechercher avec soin, 
dans les circonstances qui ont precede, si le crime n’a pas 6i6 
consomme sous I’erapire d’une hallucination; de memeil ne de¬ 
vra pas se laisser abuser par une simulation habile, difficile 
quelquefois a demasquer chez des hommes accoutum6s ati 
crime (1). » 

Anatomie pathologique. 

On a voulu rattacher les hallucinations k des alterations orga- 
niques constantes. « Les desordres intellectuels, dit M. Mo¬ 
reau , dependent essentiellement d’une lesion du syslfeme ner- 
veux, ou plutot de cette portion du systeme nerveux chargee de 
presider a I’exercice des functions dites morales. 

« Quelque idde que I’on se fasse de cette lesion, de sa nature 
intime, qu’on WggeWe. organique, dynamiqm, iln'importe, 
elleexiste; la nier, c’estnier I’existence meme des ph6nomenes 
qui eii sont I’expression, la traduction exterieure; c’est diviser 


1) Aubanel, Thine imugiirale, Paris, IS39. 



Hts hallucinations. 


35 


ce qui, de sa nature, ne pent 6tre divis6, I’organc et ses fonc- 
tions, la cause et I’effet; en d’autres termes, c’est gtre ab- 
surde(l). » 

Selon Darwin, les hallucinations proviennent de I’origine du 
nerf de la sensation, qui est plus susceptible d’fitre attaqufi d’in- 
flammalion. Chez un aveugle hallucine de la vue, Esquirol a 
trouv6 les deux nerfs opiiques atrophies depuis leur chiasmS 
jusqu’a leur enti-ec dans le globe de I’oeil. Chez un autre hal¬ 
lucine de la vue et de I’ouie, et devenu brusquement aveUgle 
S la suite d’une saignee trop abondante , Esquirol a trouv6 les 
nerfs optiqucs grisatres, offrant la couleur et la transparence 
du parchemin mouille; ils 6taientaplatisetatrophies,d6ponill(5S 
du n6vrilfeine; ils 6taient fermes, consistants et grisatres; cette 
couleur, cette consistancc, se poursuivaient jusqu’ti leur im-* 
plantation dans les couches optiques. M. L61uta trouvd aussi les 
nerfs optiques alter^s chez un hallucine de la vue. M. Foville 
assure dgalement avoir vu les nerfs Ifacs dans les hallucinations, 
et, suivant cet auteur, elles sonl liees a la Idsion des parties 
nerveuses intermfidiaires aux organes des sens et au centre de 
perception, ou a I’altdration des parties cerebrales auxquelles 
aboutissent les nerfs des sensations. 

D’apres M. Bottex, I’on ne pent preciser le si6ge organique 
de chaque hallucination ; mais on est forC6 d’adraettre qu’elles 
sont, comme les rfives, le resultat de I’irritation de plusieurs 
parties du cerveau, dont Taction est niomentanement soustraite 
k Tempire de la volonte. 

Toutes ces opinions sont hasarddes; il y a plus, elles sont op- 
posees k la saine raison. En elTet, s’il y avait reelleraent lesion 
organique, les hallucinations seraient continues et pernianentes, 
elles ne disparaitraient pas brusquement, comme il advient 
quelquefois, par le raisonnement, ou sous Tinfluence d’nne 
violente emotion,- ou de la crainte, ainsi qu’on Ta vu assez sou- 


(1) Moreau, Mimoirc sur le trait, des halliic. par le datura. 



36 


DES HALLUCINATIONS. 


vent, car la lesion organique est de sa nature permanente. 

D’ailleurs, combien d’hallucines chez qui les nerfs sensoriaux 
itaieiit intacls! 

Les hallucinations nesont done pas le resultat d’une alteration 
organique; si on rencontre quelquefois cette lesion, on doit 
I’attribuer h une simple coincidence; tout au plus est-elle I’effet 
et non la cause. D’ailleurs des lesions organiques de toute sorte, 
de renc6phale ct de ses membranes, se sont renconlrees dans 
les cadavres d’individusqui n’ont jamais eu d’hallucinations, et 
par centre, beaucoup d’ouvertures de corps d’hallucines n’ont 
presente aucune lesion cerebrale, quoique la folie persistat un 
grand nombre d’annees. 

Sans nous arrSter plus longtemps, concluons done que ,1a 
cause immediate des hallucinations nous ediappe entiereinent: 

« Et j’ai reconnu que rhomme ne pent trouver la raison de 
toutes les oeuvres de Dieu qui se font sous le soleil. » {VEccle- 
smsfe, ch. VIII, 17.) 

Traitement des hallucinations. 

Je seraibref; je renvoie pour de plus amples details h mon 
memoire sur le traitement moral de la folie (1), qui resume 
toute notre doctrine. 

La division des hallucinations que nous avons etablie dans ce 
travail va, ce me scmble, en simplifier siugulierement le trai¬ 
tement et en faciliter les diverses indications therapeutiques. 

1“ Hallucinations sensoriales. Ici le raisonnement seul 
ediouera generalement, ainsi que tout I’attirail pharmaceutique. 
Enelfet, comment prouver a un homme qui enlend, voit, 
touche, percoit desodeurs et des saveurs, comment lui prouver, 
dis-je, qu’il n’entend, ne voit, ne touche rien, qu’il ne per- 
foit ni odeur ni saveur? Car, pendant raSme que cet hoinme 

(1) Du trail, moral de la folie, Chcz Just Rouvier, 8, rue Je I’iEcole- 
de-MMecine.aParis. 



I)ES HAI.LUGIINATIOKS. 


37 


est en proie aux hallucinations d’un on de plusieurs sens; il 
percoit et juge a I’aide do ces memes sens les-objets reels du 
monde ext6rieur, avec la meine rectitude que les personnes rai- 
sonnables. D’un autre c6t6 , les hallucines se complaisent sou- 
vent dans leurs id6es d^lirantes. 

Si Ton veut gu6rir ces malades, il faut done provoquer chez 
eux une perturbation morale energique, donner le change it leur 
esprit, les forcer a s’occuper et a fixer leur attention sur des 
objets dtrangers a leur d61ire. D’autres fois il faut attaquer de 
front 1'hallucination , la combattre corps a corps, en obligeant 
rhallucin6 a agir et a parler comme une personne raisonnable. 
Le cerveau resle alors en repos par rapport au d61ire, les hal¬ 
lucinations s’affaiblissent pour disparaitre ensuite, des que I’at- 
lention du malade ne s’y arrete plus et est contrainte de se 
porter ailleurs. 

Void une note qui confirme cette doctrine ; cette note a 6td 
§crite par riiallucine lui-in6me aprfis sa gud’ison; elle est vrai- 
ment reniarquable en ce qu’elle exprdine la succession psycho- 
logique de ses sentiments et de ses idees avant et pendant la 
maladie, pendant le traitement et le retour a la gufirison. 

« Six mois consecutifs au moins avant ma folie, j’ai 6prouv6 
» des maux de tete qui n’etaient pas tres violents, mais conli- 
» nuels. J’6prouvais continuellement des insoinnies; je ressen- 
» tais comme un derangement general dans tout le corps; jc 
» ressentais surtout une douleur assez vive dans la moelle des 
» os; mes membres 6taient sujets li certains tremblements. Au 
» moindre bruit, je me sentais frissonner; une porte fermde avec 
» trop de violence me faisalt ressentir une douleur assez vive k 
» la tdte. J’avaispeu d’appdtit; je devenais difficile pour la nour- 
» riture; les mets les plus exquis ne flaltaient plus mon gBflt. 
1) Soif continuelle; souvenl de mauvaise huineur sans en dire la 
» raison k personne; passion pour la podsie , consacrant toutes 
» mes rderdations a faire des vers. La maladie dtant tout-k-fait 
» ddclarde , passion encore plus vive pour la podsie, voulant k 




UES HALLUOINATIONS. 


n tputprix donner des seances littfiraires, croyant que laduchesse 
» d’Orl^ans assisterait a ces seancesvoulant faire un poeme 
» pour le dedier & la mSine duchesse; croyant fernaement que 
» ce poeme devait 6tre compare avec d’aulres poemes fails par 
a les princes royaux, et que, le mien fiiant jugo le meilleur, 

9 j’aurais tons les droits li la couronne de France; que nonob- 
9 stanl cette espece de coneours, la duchesse d’Orleans m’avait 
^ c§d6, par privilege special, la province rbenane, ce qui me 
9 valait 32,000,000 fr.; que je devais traiter avec M. le marquis 
9 de la Foret-Noire, a I’ellet de lui vendre lous mes droits & cette 
» province; que je connaissais parfaitement ce marquis, peiv 
» suadfi que j’avais passe quelques ann6es chez lui par suite 
» d’^migration et de troubles en France; que la j’avais 6t6 pris par 
» des voleurs qui m’avaient fait manger de la chair humaine; 
» qu’enfin j’avais 6t6 renvoyd li la campagne (mon pays natal), 
» chez des gens d’une fortune bien mMiocre, et que j’avais 
j> refu d’eux aulant de soins qu’un enfant peut en recevoir de 
.9 ses parents, mais pensant qu’ils ne m’avaient donn6 tant de 
I) soins qu’a raison de ma naissance distingufie, me croyant fils 
X deLouis-Philippe; regardant clone mon pfereetmamdre cornme 
» des personnes auxquelles j’dtais bien redevable cause des ser- 
» vices qu’ils m’avaient rendus, mais leur refusant le titrede 
» pfere et de m6re; me croyant aurdessus de tons les Franpais; me 
» laissant aller aux menaces centre quicouque me contrariait; 
» croyant avoir des droits sur tous les citoyens; promeltant de 
» grandes recompenses a ceux qui m’approuvaient dans ma con- 
» duite; croyant que Ton cherchait par tous moyens a se defaire 
9 de moi, que Ton cherchait a m’empoisonner, ayant m6me cru 
a avoir ete empoisonne et avpir ressenti I’effet du poison; 
,0 croyant qu’on cherchait a troubler mon repos pendant la nliit, 
9 que meme on me battait; que je voyais des brigands pour 
9 m’Sssassiner; que je voyageais en pays etranger, que je tra- 
v-versais des mers, que je tombais dans dcs abimes, que j’etais 
9 attaqae par des bOtes feroces; que j’avais extrgniement en 



DliS HALLUCIINATIONS. 


39 


» horreur M. le mMecin pii chef, qu’il cherchait h me faire 
» mourjr pour s’emparer dc mes grandes richesses, que je fai- 
» sais mfme extdrieurement des menaces conlre lui ; qu’aprfes 
» avoir fait le voyage de la Forfit-Noire, je devais me rendre a la 
» cour royale de France, ou j’espfirais avoir la plus brillante 
» rficcptioii. Enfm il me semblait souvent qu’il me tombalt sur 
» le cerveau comme un voile Wger qui me faisait baisser les 
II yeux et mdme la tfite, ce qui me metlait comme au milieu 
» d’un brouillard. 

I) I'raitement. Douches frequentes. Douleurs extraordinairesj 
» au milieu de ces douleurs, je croyais qu’on attenlait a mes 
>) jours; je iie pouvais me figurer que c’^tait un procM6 de la 
» medecine. Je m’altendais done ii mourir un jour sous la dou- 
» che. Cependanl un reste d’esp^rance que la famille royale de- 
» vait venir me chercher me consolait, et je m’alteudais de jour 
» en. jour a parlir; je pensais que la famille royale savait lout ce 
» qui se passait sans que je lui ecrivisse. A force de r6it6rerles 
» douches , je me suis trouv6 comme domple; j’ai commence li 
I) dissimuler et ii faire croire que je ne pensais plus a la famille 
» royale; une crainte, forlement iraprimfie en moi par le trai- 
» tement douloureux , me faisait concenlrcr mes iclees au fond 
» de mon ame; mais j’eprouvais un besoin bien grand de parler 
» de tout cela; ou ne pouvait me faire un plus grand plaisir que 
» de me remettre sur ce rhapilre. Une fois que cette crainte de 
» la douche a dt6 fortement imprimfie en moi, j’ai commence 
» par sentir la n6cessit6 de ne plus d6voiler a personne le fond 
I) de ma pensfie. Apres beaucoup d’elTorls sur moi-mfime et de 
» r6flexions sur ma position, le tout occasionn6 par la memo 
» crainte, j’eii suis venu insensiblement au point de douter 
>1 presque de tout: doule sur ma maladie, doute sur ma nais- 
» sance, doute si mon sejour 6tait vrairnenl i Maryville, croyant 
» parfois que c’6tait seulement par rfive que je me trouvais A 
1) cet 6tablissement, et qu’en rdalite je n’y 6tais pas. Enfin, li 
» I’aide des occupations multipliees auxquelles j’ai €lA livr6, 



OES HALLUCINATIONS. 


40 

» moil esprit s’esl trouv6 dcbai rassc peu a peu dc ccs chinieres 
» qui I’assifigeaient sans cesse auparavant. Il y avail cependant 
» encore comme un niouvenient aliernatif, car tantot je pen- 
» chais d’un c6l6, tantot d’un autre; en sorie'que j’aifitelong- 
» temps sans pouvoir me prononcer pour uu parti plutot que 
» pour un autre. Les bains nombreux que j’ai pris ont produit 
» sur moi le plus grand effet. Chaque jour, aprfis mon bain , je 
» me sentais soulage; mon corps devenait plus agile , reprenait 
» de la vivacilfi et de la vigueur, et a la longue je me suis sent! 
» revivre et reparailre sur cetle terre comme sur une terre nou- 
» velle. Changement complet, gouts diffdrents, appetit, affec- 
» tion pour mon mfideciu, retour sur moi-meme, d&ir ardent 
» de revoir ma femme, sentiments nouveaux; en un mot, nou- 
» vel hemisphere pour moi, gaiete, desir de reprendre mes oc- 
» cupations habituelles, enfin reintegration dans mes facultds. 

» Signe : C. T***. 

»Mar6ville, ce 14 janvierl843. » 

Get 6crit n’a pas besoin de commeutaires; il resume et con¬ 
state il la fois nos doctrines sur le traitement de la Me d’une 
maniere pfiremptoire et remarquable. Il n’y en a peut-etre 
pas de si cluir, de si net, de si decisif dans les archives de la 
science. 

Resume de nos observations : 

Exercice de I’intelligence et de la mfiraoire des hallucinds, 
exercice du corps, conseils salutaires, repression de leurs hearts, 
mais non pas a coups de fouet et de baton comme le conseille 
Celse; mais repression morale, 

2° Hallucinations ganglionnaires. 

Chez les hallucines internes, la contrainte morale pent assez 
souvent 6chouer. Par centre, des concessions faites h propos, la 
ruse et I’adresse employees habilement peuveut rameuer ces ma- 
lades it leur type r^gulier. C’est ainsi qu’A. Par6 gufirit un hy- 



UliS UALLliClNATlONS. hi 

pochondriaque qui croyait avoir des grenouilles dans I’eslomac, 
en lui administrant un purgalif qui Iri procura des selles abon- 
dantes. L’habile chirurgien avail en soin d’inlroduirc furlive- 
ment de petites grenouilles dans le vase qui devait recevoir les 
matieres rejel6es. 

Un macon, ag6 de quarante-quatre ans, pr6tendait avoir une 
couleuvre dans le venire. M. J. Cloquel caressa son idee. '— 
Oui, dil-il, je sens la couleuvre. La void; elle remonle par le 
gosier. El le malade de s’eerier : J’en 6lais sdr Ulya longlemps 
que je I’avalai en buvanl de I’eau d’une mare; elle Ctalt petile 
alors; mais depuis elle s’esl developpee , elle a gross!, elle a 
grand!, cl, si on ne meI’enlfeve pas, elle fmira par me devorer. 
J’en elais sur, rep6lail le macon; je le disaisparloul, el parlout 
on me riait au nez. — Alors, dil le medecin, il nous faul ope- 
rer. Une incision longue, mais superficielle, esl faile a la 
region dpigastrique; des linges, des compresses, des bandages 
rougis par le sang sonl appliquds, el la idle d’une couleuvre 
donl on s’elail precaulionnd esl passde avec adresse enlre les 
bandes cl la plaie. — Nous la tenons enlin! s’ecrie I’adroit 
operaleur; la void. En meme temps le malade arrache le ban¬ 
dage qu’on lui avail applique sur les yeux; il vent voir le reptile 
qu’il a nourri dans son sein; il le regarde avec le mdme plaisir, 
le mCme attendrissement qu’une mere envisage le premier 
fruit de ses enlrailles. Mais, quelques heures apres, une sombre 
melancolie s’empare de lui; il gemit, il soupire; le mddecin esl 
appeld. — Monsieur, lui dit-il avec anxield, si elle avail des 
petits ! — Impossible, mon ami, e’est un male. Et par ce bon 
mol le malade fut gueri. 

Le medecin Menecrate, qui poussait 1’extravagance jusqu’&se 
croire Jupiter, dcrivit en ces lermes a Philippe, roi de Mace¬ 
doine : «• Mendcrate-Jupiter ii Philippe , salut. » Philippe lui 
rdpondit: «Philippe a Mdndcrate, sanld ethon sens.» Ce prince 
n’en demeura pas Ih, el, pour gudrir son visionnaire, il ima- 
gina une plaisante recelte : il I’iuvila a un grand repas. Mend- 



DES HALLUCINATIONS. 


crate eut une table h part, oii on ne lui servit pour tous mets 
que de I’encens et des parfunas, pendant que les autres convi^s 
goutaient tous les plaisirs de la bonne chere. Les premiers 
transports de joie qu’il ressentit de voir sa divinite reconnue lui 
fircnt oublier qu’il 6lait homme; mais quand lafaim le for^a de 
s’en souvenir, il se degouta d’etre Jupiter, et prit brusquement 
conge de la couipagiiie (1). 

3° Hallucinations intuitives. 

Le raisonnement, ce me semble, doit occuper le premier 
rang dansle traitement des hallucinations intuitives; eton con¬ 
ceit qu’il soil souvent couronn6 de sucefcs, car la conviction de 
ces hallucinfs ne saurait 6lre aussi profonde que chez les hal- 
lucines externes on internes, attendu qu’ils n’fiprouvent pas de 
sensations r6elles; et partant la tache de les convaincre de leurs 
erreurs, soil par le raisonnement, soit par la lecture des maxi- 
mes desphilosophes, lorsque les malades ont recu de I’instruc- 
tion, soit enfin par la crainte si les circonstances I’exigent, 
sera beaucoup plus facile. 

e’est ici surtout que le nnidecin doit faire preuve de beaucoup 
de sagacit6 et d’habilet^ pour captiver la confiance des malades 
et les dominer de toule la sup6riorit6 de son intelligence. Nous 
ne saurions done trop le repiter, I’erudition du nuidecin psy- 
chologue doit etre variee et dtendue, sa connaissance du coeur 
huniain profonde; car si les malades s’apercoivent de son infd- 
rioritd, le prestige tombe, et il 6cbouera constaniment dansses 
efforts pour les ramener h la raison. Le mfidecin doit en outre 
bien se garder de chequer ouvertement cerlaines convictions 
erron6es des malades confies ii ses soins, surtout si elles por¬ 
tent sur des sujets religieux; la prudence veut qu’il les respecte i 
seuleraent, il aura soin de faire ressortir habilement leur in¬ 
compatibility avec les pr6ceptes de la v6ritable religion. 


(l)Rollin, HiSloireanciewit. 



DES HALLUCINATIONS. &3 

Je n’ai observe qu’un seul hallucin6 de ce genre, e’est le 
cur6 dontj’ai relate plus haul I’histoire. II cst facheux qu’i! soil 
sorli de I’asile avant d’etre gu6ri. Mais je suis persuade que 
M. Archanibault n’aurait pas r6ussi auprfis de lui; car ce mMe- 
cin passait a ses yeux pour un ath6e, pour un iinpie, et par- 
tant il lui 6tait odieux. Moi, au contraire, j’avais loute sa con- 
fiance : aussi r^pondait-il bonnetement h ines questions, et 
entrait-il volontiers en conversation avec moi, sans s’emporter 
aucunement, coninie cela lui arrivail toujours avecM. Archam- 
bault, et peut-Stre aurais je eu le bouheur de dissiperles nuages 
qui obscurcissaient son intelligence. 

Hallucinations stheniques. 

Il nous reste a parler du traitement des hallucinations qui 
reconnaissent pour cause I’exaltation de la sensibility. Je ne m’y 
arrSterai pas; car chez ces hallucinys, I’intelligence n’est pas 
dyrangee, et par consequent le traitement doit 6tre exclusive- 
ment physique. On s’enquerra, bien entendu, des causes de la 
maladie, de son intensity, de sa durye, etc., etc., afin d’y por¬ 
ter remfide avec conuaissance de cause. 

Avant de finir, un mot sur le traitement des hallucinations 
par le datura stramonium. Comme on le salt, les plantes narco- 
tiques jouissent du singulier priviiyge de provoquer des illusions 
et des hallucinations bizarres : or, M. Moreau, de BicStre, d’a- 
pres le principe homoeopathique, similia similibus curantur, 
eut ridee d’administrer aux hallucinys I’exirait de stramoine, et 
il en porta la dose jusqu’li 50 ceniigr. par jour. Les rysultats 
qu’il pretend avoir ohtenns sont ties satisfaisants. (Voyez, pour 
de plus amples dyiails, son Mymoire cite.) Je ne puis me pro- 
noncer a cet ygard; car nous n’avons essaye qu’une seule fois 
le datura, et ce fut sans succes. Le cas etail pourtant favorable; 
Jes hallucinatipns ^taient simples et sans dyiire. Mais ee cas nd- 



44 UliS UALLUCIINATlOlNS. 

galif lie suUit pas pour infirmer la doclrine d’un observateur 

aussi conscieiicieux quo mon savant maitre. 

Dans le Iraitement des hallucinations, on remplira les indi¬ 
cations fournies par la suppression d’un flux nienstruel, hdnior- 
rhoidal, etc., en cherchant a les r6tablir par des irritations 
portfies sur les organes qui president a ces dvacuaiions. On pro- 
voquera tin ecoulement chronique qui a disparu, on rappellera 
une dartre, on rouvrira un ulcere dont la guerison subite aura 
engendrd les hallucinations. 

Si les appareils digestif et biliaire sont deranges, on y appor- 
tera remfede, etc., etc. 

D’aprfes ces considerations, on voit bien que nous ne sommes 
pas partisan exclusif et quand meme du traitement moral ou 
du systerae d’intimidation, conime on voudra I’appeler. 

Nous savons, quand les circonstances I’exigent, combiner les 
moyens physiques avec les moyens moraux; mais nous procla- 
mons hautement quelorsque la folie est simple , sans complica¬ 
tion , c’est a la crainte que le mfidecin sage et prudent doit re- 
courir. — La crainte a ete, est et sera toujours rsiement social 
predominant. Devant la crainte, toules les autres passions se 
taisent, car ellc les absorbc toutes. Un journal de medecine, en 
rendant compte d’unde mes ecrils, a blame fortement mon sys- 
t6me, et m’a presque taxe de cruaute et de barbarie; comme 
si la cruaute et la barbarie n’etaient pas plulot du cote de ceux 
qui, faute d’energie ou par respect humain, laissent tomber 
dans la demence les pauvres insensds qui leur sont conlies. Qu’on 
se penetre bien de cette maxime : Chez les hommes revetus d’un 
ministere important, le trop de bonhomie est un defaut, j’allais 
dire une faute, car c’cst de la pusillanimite : or, ce n’est point 
avec de la pusillanimity, mais bien avec une volonty forte et 
ynergique qu’on conduit aubien les hommes, insenses ou non. 
G’est connaitre bien peu le coeur hiimain que de vouloir rame- 
ner a la raison par des voies de douceur et de complaisance tous 
les alienes sans distinction. In multitndine regenda plus pcena 



PATHOLOGIE MENTALE EN ITALIE. 65 

qmm obsequium void, a ^crit Tacite. «L’experience nous ap- 
prend, a dit I’liommc le plus humain et le plus probe , peut- 
6tre, des temps modernes, I’experience nous apprend qne, sans 
I’intervenlion d’un pouvoir coercilif, les hommes n’adoptent et 
n’executent pas les inesures les mieux calcul6es pour leur propre 
bonheur (1).» Faisons done le bien pour le bien envers et centre 
lous, sans nous inquieter des murmures qui s'elevent autour 
de nous, et aitendons-nous a etre payes d’ingratitude: e’est la 
recompense des bienfaiteurs de la race bumaine. Qu’importe ? 
Les hommes d’uiie forte trempe s’eievcnt au-dessus des clameurs 
de la multitude, bravent ses calomnies et sa fureur, et travail- 
lent pour riiumanite. Cette consideration settle doit nous empg- 
cher de rire des folies du stupide vulgaire, et de sa credulite 
envers quiconque entreprend de le rendre dupe en le llattant. 


PATHOLOGIE MEMALE M ITALIE. 

3' Settre (2,'. 


A M. le docteiir Fenm. 

COUP d’OEII, SUR les PRINCIPAUX liTABLISSEJIENTS D’ALIENIiS. 

Malgte beaucoup de causes qui retardent en Italic I’introduc- 
lion des reformes et des progres, I’ameiioration des maisons 
d’alienes a cependant marche de maniere it contenter les amis 
de riiumanite. Les descriptions qu’on a faites de ces asiles, il 
y a line vingtaine d’annees seulement, ne peuvent plus s’appli- 
quer a ce qui existe aujourd’hui. Si plusieurs etablissements 
laissent encore beaucoup h desirer, il faut s’en prendre moins 
au zfele des medecins qu’h d’autres causes indgpendantes de leur 


(1) Washing ion, par M. Guizot. 

(2) Voy. les Numiros de septembre ct de novembre 1815. 





46 PATHOLOGIB MENTALE 

volonte, teUes que le manque d’argent d’une part, de I’autre 
la position de ces etablissements au centre de grandes villes, 
o6 I’espace manque, et od les malades non seulement sont trop 
aecumul^s, mais encore ne peuvent se livrer au travail si utile 
des champs. 11 est fiicheux que ce but n’ait pas 6t6 atteinl dans 
I’toblisseinent de G6nes, qui, dit-on, a coute pr6s d’un million. 

Ce qui retarde encore en Italie les progres de la science, 
c’est la lacune qui existe dans renseignemeiu des maladies sp6“ 
dales, le sort que font les gouvernernents aux medecins ali6- 
nistes, et qui ne les dispense pas de faire de la clientde pour 
vivre et de remplir souvent d’autres fonctions incorapatibles 
dvec les leurs; de la les changements frequents dans le per¬ 
sonnel des hospices et le besoin vivement senti d’une direction 
raMicale plus forte. Ce que je dis pourtant ne doit pas s’en- 
tendre d’une manicro absolue. Il est, en Italie, des medecins 
speciaux qui se sont vou6s avec succ6s a cette infortune : 
MM. Fassetta & Venise, Gualandi a Bologne, Riboni a Milan, 
Bonacossa a Turin , peuvent revendiquer une bonne part des 
progres qui existent; beaucoup d’autres rivalisent de zele et 
tendenl au mfime but. Quandje ferai de la critique, je m’adres- 
serai plutot aux choses qu’aux homines. Vous savez mieux que 
personne, monsieur, par la position que vous o.cupez, el par 
font ce que vous avez fait eh France, combien il est difficile 
d’operer les rfifornies, meme les plus indispensables el les plus 
simples. Que sera-ce done quand il faudra appliquer une id^e 
utile a un pays divish en une multitude de gouvernernents dont 
les interets, la marche et les tendances sont si divers ? 

Ce que j’ai h vous dire sur I’ltalie comprendra plusieurs or- 
dres de qne.slions; 1° hospices d’alienes et stalistiques; 2° causes 
generales les plus frequentes des maladies mentales en Italie; 

litthraturc psycho-rnedicale; 4" statislique criminelle; 5° Etu¬ 
des de I’fitat normal du pays el influence de cet 6tal sur le d6ve- 
loppement des diverses alienations menlales. 



HOSPICES o’ALlfiNfiS DE YENISE , MILAN , g£NES , BOLOSNE, 
FEREARE, FLORENCE, ROME, NAPLES, PALERME. 

Reflexions pr4liminaires. — Lorsque yous parcourez I’ltalic, 
au point de viie de I'observalion morale , les motifs de vos juge- 
ments vons arrivent au milieu de tant d’6motions et d’impres- 
sions diverscs, qu’il en resulte pour I’esprit un trouble invo- 
loniaire. On se troiive malgr6 soi en contradiction, soil aYec 
les jngements ant6rieurs d’autres personnes, soit avec les id^es 
pr^coiifues que Ton apporte avec soi. J’ai cssnye de ddposer eil 
entrant le prisme trompeur a travers lequel la v6rit6 arrive 
toujours doutcuse, iiicertaine eta!t6ree. J’ai chercheii marclier 
sur les traces de M. Mittermaicr, el d’6ludicr les causes morales 
et physiques des maladies, en m’entourant des donnees statis- 
tiques, en visitant les prisons, les hospices, les maisons d’alid- 
n6s et les 6tablissemenls de bienfaisance si nombreux dans' ce 
pays; en consultant les niMecins surtout, seuls appreciatettrs 
dignes de foi des souffrances jjhysiques et morales de I’es- 
p6ce humaine. La parlie monumeniale de I’ltalie est celle dont, 
malgr4 soi, on subit premierement I’impression; tout d’abord 
on est frapp6 du douloureux constrastc des monuments d’nne 
gloire pass6e sYdevant tristement aupres des creations modernes. 
Des palais, abandonnfis bu habites par des fantoraes dechus, 
servent parfois k abriter des populations devorees par la misere 
et les vices qui I’accompaguent. Venise et Rome fournissent 
sous ce rapport bien des ^^flexions au philosophe et au m6- 
decin moralisle. La demarcation si tranchee qui existe entre les 
monuments vous frappe encore lorsque vous etudiez les po¬ 
pulations ; les extremes de la richesse et de la mis6re se heur- 
tent h chaque pas. En vain chercheriez-vous, dans les Jillais da 
sud surtout, cetle classe moyenne de la soci6t(5, active , 6ner- 
gique, intelligente, r^pandant partout, par son travail et ses 
lumibres, I’aisance et le gout de I’occupation; elle manque, 
elle cherche k se former, et se formera par la force des choses: 




48 PATHOr,OGIE IIENTALE 

car tout prdsage quo de beaux jours sont r&ervfe h ce pays, 
si riche encore, malgrc ce qu’il a souffert, cn ressources in- 
tellectuelles et en 6I6uiciUs de regeiidration morale. 

Si maintcnaiit vous enlrez dans une ville, quelque petite 
qu’elle soil, si vous voyez iin edifice qui vous frappe par 
son architecture exteiieure, par sa belle position, par cct en¬ 
semble de choses qui donne de suite I’idee d’ofdre, d’aisance 
et de bonheur, visitez le si vous etes mfidecin: e’est un hopital, 
un hospice pour Ics orphelins, ou un de ces somptueux monu¬ 
ments dfisignes sous le nom de Albergo deipoveri; car la mi¬ 
sfire a aussi ses palais dans ce pays. L’intfirieur fitonne par 
I’ordre, la proprete, je dirais prosque par le bonheur qui sem- 
ble regner dans ces asiles de la souffrance. Les salles sont iin- 
menses, contenant parfois quatre ou cinq cents malades, et si 
bien afirees, que jamais la moindre odeur desagreable ne vieut 
vous frapper; les soins le;- plus tendres et les plus dfilicats en- 
tourent les patients. J’ai vu, a I’hopital de la Paix, a Naples, 
des fauteuils entre chaque lit; les bains sont apporles prfis des 
lits dans des baignoires ii roulettes. Je defie les heureux du 
sificle d’etre entoures de plus de soins que les malades des hos¬ 
pices des Fatte bene Fratelli et des Fatte bene Sorelle, h 
Milan : e’est la pofisie de. la charite mise cn pratique, « Vous 
»tons, dit M. Guislain , sur qui la fortune accumule toutes ses 
» favours, quittez le sol oii vous restez immobiles et oisifs... 
» allez en Italic, a Turin surtout, et, a I’aspect des incurables 
» de Saint-Louis, il sui-gira peut-fitre de vos entrailles une voix 
t dont vos pfires connaissaient mieux que vous la puissance 
» bienfaisante; et si aucuue corde de commiseration ne vibre 
1 ) plus dans votre coeur, votre vanite sans doute s’en exaltera et 
» tournera au profit de I'humanitfi souffrante; I’ideevous vien- 
» dra peut-fitre d’immortaliser votre nom en I’attachant li la 
» erfiation de quelque hospice, de quelque refuge, de quelque 
» hfipital. » 

Si les maisons d’alienes ne sont point encore au point de per- 



feclion dfisirablc, il faut ponser aussi qu’il n’y a pas longlemps 
que les prejug6s exislaiits coiilre cette classe de inalades com- 
menccnt h disparaitre. Ou en etaicnt, je le demande, la France, 
I’Angleterre et I'AHemagiie sous ce rapport, il y a trente on 
quaraute ans it peine? ou en est encoreaujourd’huila Belgique? 

J’ai remarque avec plaisir, dans toute I'ltalie, que quelle 
que fut la defectuosite de cerlaines localiles, la plus grande pro- 
prcl6 rfegne dans les asiles d’alienes. Cos raaladcs comincncent k 
rentrer dans la categoric des malades ordinaires, les mfiines 
soins les entourent, ct les statistiques nous prouvent que les 
gu6risons sont en progression et la raortalite cn decroissance. 

Veiiise. — Le manocomio de Venise est plac6 dans une divi¬ 
sion du grand hopital civil de Saint-Jean ct Saint-Paul, qui etait 
autrefois le magnifiquc couvent des Doininicaius. Avant les 
aradliorations introduites par le docteur Fassetta, les femmes 
qui occupent cet emplacement eiaient releguees it San-Servolo 
avec les alienes horames; les plus deplorables abus resultaient 
de cet etat de cboses. Depuis, la division des femmes a et6 pen¬ 
dant dix ans sous les soins de M. Fassetta, et Ton voit qu’une 
bonne impulsion medicalc et une bonne direction administra¬ 
tive peuvenl corriger, jusqu’it un certain point, les vices de la 
localit6. 

Toutes les communes des provinces vcnitiennes sont tenues 
d’envoyer leurs malades aux hospices de la capitale : cepcndant 
les maniaques restent pendant quelquc temps en observation 
dans les hopitaux de leurs provinces. Cette disposition, qui 
existe a Milan , a, comme nous le verrons plus tard, son bon el 
son mauvais cote. Le noinbre des alienees estb peu pres de250, 
diviseesen six classes: inanie, monomanie, melancolie, idio- 
lisme , stupidite (demence aiguii) et demence chronique ; 
chaque alien6e porte de petits galons sur I’epaule, indiquant 
par une difference de couleur le genre de folie dont elle est 
atteinlc : la laque annonce la maiiie, le bleu la monomanie, le 
vert la melancolie , I’orange I’idiotisme , tandis quo le bleu pale 

ANNAt.. MHD.-PSVCU. T. VII. .Tanviei' IS-iG. ■4. 'i 



50 


PATHOLOGIE MENTALE 


appartient a la stupidiie et le jaune a la demence. M. Guis- 
lain ne voil pas, et avec raison , Tutilite scieiiiilique d’une telle 
pratique, mais le docteur Fassetta n’a eu d’autre but que d’e- 
tablir plusd’ordre dans lesdivisions des alienees; ce resultat lul 
semble toujours difficile ii atteindre dans iin 6tablisseinent qui, 
originairement, n’a pas 6te bati pour la destination que plus 
tard on lui a donn(5e. 

La partie de I’liospice destinee aux alienees forme un carre 
partagd en rez-de-chaussde et on deux dtages supcj'ieurs : le 
rez-de-chaussee, ou etaient autrefois les cellules des nialades, 
a abandonne a cause de Thumidite qui y regiiait, chose fa¬ 
cile a concevoir dans une ville ou il y a plus d’eau que de terre 
ferme; je ne suis pas etonn6 aussi que M. Fassetta, dans ses 
tableaux statistiques, ait sigiiale un aussi grand noinbre de ma- 
lades morts de scorbut, de marasme et de diarrhee. Au rez- 
de-chaussee , horde de magnifiques galeries, lelles que Ton 
en trouve dans tons les convents en Italic, se irouvent main- 
tenant les bureaux, les cuisines, etc.; une salle d'observation 
pour les malades arrivants; une salle de reunion pour les tra- 
vaux a I’aiguille, une autre renfermant les metiers pour tisser. 
C’est une des industries de I’hospice, qui, I’an dernier, a rap- 
porte plus de 10,000 livres autrichiennes; outre ce gain, les 
malades ont encore pu se vetir tres proprement. Je regarde 
comme un bon element d’ordre et de discipline I’usage d’un 
vetement uniforme simple et ddeent; rien n’est aussi penible it 
voir et aussi ddgradant pour les malades que les resultats de 
la Goutume etablie dans quelques hospices, de laisser les nia¬ 
lades porter des oripeaux de toutes couleurs, arranges souvent 
h leur facon. La mfime salle contient un theatre de marionettes 
oil. Ton joue dans les grandes circonstances. G’est pour les ma¬ 
lades une recompense de leur travail et un moyen de distrac¬ 
tion , du reste trbs recherch6e en Italie; les frais sont pr6Iev6s 
sur ce qu’elles gagnent elles-memes, Ges jours de representa¬ 
tions sont de grands jours de fete pour les alien6es; rien n’egale 



EN ITAIilE. 


51 


rattentioii avec laqilelle elles suivent les mouVemefIts factices 
de ces aiitomales; I’interfit Qnit suuvent par devenir general, et 
malades, iidirmiers, adminislrateurs el m6decins prennent leur 
part de ce plaisir innocent. Au premier 6tage, on trouve deS 
dortoirs sp6ciaux pour les maniaques, les idiotes, les d6mences 
chroniques et les epileptiques; iin rfifectoire pour I’hiver et un 
autre pourl’dtfi. Les dortoirs conimuns pour les agil6s ont, Si 
mon avis, partout de grands inconv6nients: il suffit d’un seul 
maiade pour troubler le repos des autres, les cris se rdpfetent, 
et bientot tous les malades sont a I’unisson; c’est ce que j’ai 
observe dans la salle d’attente de I’hospice de Milan. Il y a en¬ 
core , Si Saint-Jean et Saint-Paul, des divisions sp6ciales pour les 
malades payants; car, dans toute I’llalie , exceple Milan et Na¬ 
ples, je crois, il n’y a pas d’etablissements parliculiers pour les 
maladies mentales. Revenons un moment a I’hosprce de San-, 
Servolo que j’ai nomme plus haut; cette maison, qui contient 
seulement les alienes honnnes, est placee dans une de ces lies 
qui forment la ceinture de Venise. Si la beaut6 de la position ,, 
les admirables points de vue suffisaient a la guerison des mala¬ 
dies mentales, cet dtablissemeut n’aurait C' rtes rien h enviei* 
aux autres les mieux favorises sous ce rapport. « Mais ce qui 
» manque, c’est du terrain , ce sont des cours; cette absence 
» de dispositions les plus indispensables fail que les ali^n^Si 
» errent dans les salles et dans les corridors, et qu’il ne devienti 
» possible de les adraettre qu’a tour de role. J’etais lii au mo^^ 
» ment ou une brigade de malades descendait I’etage superieur. 
» Ces hommes 6taient conduits comme un troupeau de bfitail, 
» s’agitant, criant, descendant avec grand bruit les escaliers,; 
» parrni eux dtaient des furieux , qui, pour comble de misfire y 
» occupent I’etage le plus eleve. Le travail, puissant agent dedis- 
»traction et de gufirison, in’y a semble totalemeiit negligfi (1).» 

Le nombre des malades fitait, b ma visile, de 350 ii 380, 
nombre supfirieur b celui qu’y trouva M; Brierre de Boismont, 


(I) Guisiaiir, Letiresmidicales. 



52 PATHOLOGIE MENTALE 

alors que I’fitablissement 6lait encore destiii6 aux alifin^s des 
deux sexes. Dans cet hopital, la direciion in&licale est a peu 
prbs nulle, coinme dit A'alenlin : «11 est desservi par les freres 
de Saint-Jean de Dieu;»quelques tins soni gradues, I’un d’eux 
exerce menie dans la ville les fonctions de chirurgien. Ce res¬ 
pectable frere m’a montr§ plnsieurs pieces d’anatoinie patholo- 
gique , enlre autres un lesticule squirrheux qu’il avait enlev6 
avec beaucoup de succes cliez un aliSnC. 

M. Guislain a conslat(5, comme inoi, la rarete de la paralysie 
g6n6rale dans les hospices d’ali6ni5s en Italic; il croit que le 
d^veloppeinent de cette maladie lient au temperament plus hu¬ 
moral , plus sereux, plus lymphatique et plus sanguin dans le 
Nord que dans le Midi. Le seul hopital ou j’aie renconlr6 des 
paralysies generales en proportion notable est it Genes; il est 
a remarquer que, tant sous le rapport de la constitution phy¬ 
sique que sous ceiui des tendances intcllecluelles et des habi¬ 
tudes sociales , ce pays se rapproche beaucoup de la France et 
des habitudes francaises. 

Je lie puis m’empccher de signaler ici les travaux statistlques 
de H. Fassetla; il a bien voulu ni’en donner une copie. M. Guis¬ 
lain , ce juge si competent et que je me plais h citer, dit qu’il 
a lu avec une grande satisfaction les registres statistlques de 
I’dlablissement de Saint-Jean et Saint-Paul donl on lui a perniis 
Texaraen, et dans lesquelsil a rencontre un soin de rfidaction et 
d’ordre qui fait, dit-il, le plus grand honneur au medecin de 
cet hopital. Je crois fairc plaisir a nos confreres des hospices de 
France en leur doiinant une id6e; les travaux statistlques pren- 
neiit tous les jours un nouveau developpement, et une ma- 
nifere uniforme de proceder, sous ce rapport, dans nos hospices, 
scrait favorable, je crois, aux progres de la science. 

Les cadres statistlques de M. Fassetta contiennent six tableaux 
principaux. Ils vont de I’annde 1837 & la fin de 1843, et com- 
prennent une epoque de sept ans. 

Le premier tableau indique le rapport des causes avec les 
diverses formes de maladies mentales. Ges causes sont au nom- 



EN ITALIE. 


53 


bre de ti8, tant physiques que morales. On voit que telle cause 
a produit la manie dans tant de cas, la monomanie dans tant 
d’autres, la m^laucolie, la dfimence dans tant d’autres cas. An 
bout de chaque ann6e on voit le relev6 des entrees, des morls, 
des sorties. Une des causes qui m’a le plus frappd par sa fre¬ 
quence est celle de 1’exaltation religieuse {il bigotismo). Elle 
a produit: 

La manie.20 fois. \Le tableau indique 

La monomanie.... 21 f la forme de la 

La meiancolie.15 ( maladie en en- 

La slupidite.11 ) trant. 

Total. ... 67 

De ces 67 malades, sont sortis, 31; morts, 32 ; restaieut, Dn 
del8i3, 19 malades, en y ajoulant ceux qui exislaient deji 


enl837. 

La pellagra a produit: 

La manie.181 fois. 

La monomanie. U 

La meiancolie.69 

La demence aigue (ou stu¬ 
pidity) .80 

La dymence. 1 

Total..215 


Sont sortis, 78 ; morts, 103 ; restaient 69. 

On voit dans quelle effrayante proportion se montre cette cause 
d’alienation mentale. 

Les causes qui figurent ensuite pour leur frequence, sont: 


L’hysterie, dans.66 cas. 

Revers de fortune.66 

Amore contrariaio .... 15 


(1) Je donne toules ces stalistiques sans faire aucunc reOexion sur leur 
valeur ou uUlitii r(iellc; jc veux laisser chacun libre de porter son opi¬ 
nion. Je cherchc aussi a rdunir des maldriaux pour faire le plan d'une 
stalistique uniforme. 













PATHOLOGIE MENTALE 


BU 

Amore deluso.35 

A.more tradito.12 

Jalousie.16 

Abus de plaisirs v^nfiriens; vie 
ddvergondde.60 

L’abus des spiritueux, qui depuis quelques anndes seulement 
s’est introduit en Italie, figure pour 35 cas. De ces 35 malades, 
25 sont inorts. 

En 1837, le nombre des malades dtait de 184. 

Pendant CCS 7 anndes, sont enlrds . . . 889 

— — sont sortis . . . 389 

— — sontmorts. . . 402 

A la fin de 1843 , restaicnt.282 

Je n’ai pas besoin de vous dire que beaucoup de ces causes 
n’ont pour M. Fassetta qu’une valeur relative; il faut toujours, 
il faut, avant tout, metlre en ligne de compte I’influence he- 
r6ditaire et certaines predispositions dont le point de ddpart 
est dans I’dtat social et dont I’individu ne peut manquer de 
se ressentir. 

Le deuxieme tableau ddrnontre le rapport des professions avec 
le developpement des maladies mentales. Dans les Etats Lom¬ 
bards venitiens, les pavsans ( contadini) , 4 cause des ravages 
exerces par la pellagre, figurenl toujours pour le plus grand 
nombre. 

Le troisidme tableau indique les maladies auxquelles ont 
sitceombe les alidnes. Les maladies qui onl fait le plus de ravages 
sont celles qui se trouvaieiit en rapport avec le ddveloppement 
des lubercules. Aussi voyons-nous figurer : 

La diarrhde (avec tubercules). . 92 
bronchiie tuberculeuse. . , 17 
catarrbe pulmonaire. ... 14 

entdriie.18 

D’un autre cOtd, la paralysie (gdndrale). ... 47 

gangi'dne.6 

marasme.29 

scorbnt.59 

pellagre.403 














EN ITALIE. 


55 


Oiit succombg dans la manic.180 individus. 

monomaide. ... 61 
m^lancolie. ... 88 
idiotisme .... 9 

ddmence aigue. . . 129 
ddmence .... 23 

Enfiii, dans un dernier tableau , nous voyons le nombre pro- 
portionnel des femmes mariees, non marines et veuves : 

Non marines (nubiles).391 

marines.385 

veuves.167 


.Te finis ce qui regarde Venise en exprimant le regret qiie 
M. Fassetta, un des honimes les uiieux dou6s en Italie pour la 
sp6cialit6 des maladies mentaleS , n’ait pu continuer a diriger 
le service des ali^nes de I’hospice de Saint-Jean et Saint-Paul. 
Malhedreuseraent, les hommes qui se dfivouent danstous les pays 
du monde it une id6e utile Oprouvent souvent des d^gbuts et 
des decouragements qui les rejeltent hors de la voie qu’ils au- 
raient pu fdconder par leur z61e et leur travail. 

Je dfeirerais que le gouvernement autrichien, dans sa solli- 
cilude , transportSt dans un autre local les deux asiles d’alidnds 
dont j’ai parle. II trouverait un emplacement unique au mohde, 
prds de Venise, dans I’lle du Lido, si cdldbre depuis lord Byron. 
Un air salubre, la VUe deI’Adrialique d’une part, de I’ancienne 
reine des mers d’un autre; des terrains a fdconder: tels se- 
raient les elements qui donneraient a I’etablisseraent situd dans 
ce lieu les plus belles chances de succds. J’ajouteral qiie 
Venise est la ville du monde ou les malades alidnds que Ton 
fait voyager trouveront les emotions les plus appropriees a leur 
etat. Une citd magnifique, aux formes orientales, dont le calme 
ii’est plus guere trouble que par le bruit des rames et le glis- 
sement des gondoles; tons les chefs-d’oeuvre des arts rdunis 
dans les musees et surtout les eglises; un air pur, un ciel raagni- 
fique, la vue des Alpes Juliennes, un ensemble enfin de choses 







56 PATHOLOGIE MENTALE 

que Ton ne retrouve nulle part ailleurs, et les plus propres 

reuiuer forteraent le coeur ct I’imagination. 

Milan. — L’ancienne capitale cles rois lombards, si riche 
en dtablissemenls de bienfaisance, ne possede pas uii hospice 
public d’ali6n6s qui soit digne de ce qu’elle a fait pour les autres 
souffrances de I’humanite. Lorsque Ton a vu VOspedale mag- 
giore, celui de Santa-CoMarina; des Fade bene Fratelli, 
des Bonne Sorelle, la niaison des Orphelins, des Femmes en 
couches, etc., etc., I’on est assez pdniblement affecte de voir 
la Senavra. Get ancien couvent des jesuites sert maintenant 
d’hospice aux alifinfis. Situ6 dans un endroit excessivement hu- 
inide , il a dans son ensemble quelque chose de sombre et de 
iriste. Tons les medecins du pays dfisirent voir elevcr un autre 
asile. Ce ne seraient pas les ressources qui manqueraient; car 
dans aucun autre pays les pauvres, les malades, les orphelins.etc. 
n’ont 6t6 dotes aussi magnifiquement par la charite publique (1). 
Le seul eloge que Ton puisse faire de cet etablissemeut, dit 
M. Brierre de Boismont, est d’dtre tenu propremeut. Depuis 
son voyage, dont le souvenir est bien present a la memoire des 
mSdecins ilaliens, qui tous m’ont parlfi de notre compatriote 
avec les plus grands 61oges, des ameliorations ont 6t6 op6r6cs 
a la Senavra. On a organist dessalles de travail, el les resultals 
oblcnus ont file lout-a-fait consolaiUs. On y fait usage de la ca¬ 
misole derfipression, et d’une ceiulure de cuir solide avec des 
bracelets mobiles. Il y avail, au moment de ma visile, 502 ma- 
lade, divisfis en maniaques, mfilancoliques et dfimenls, dans la 
proportion suivante: 


(1) Pendant mon s^jour a Milan, un individu venait de laisser quinze 
cent milic francs a VOspedale magrjiore pour faire des sailes de con¬ 
valescents, dont, notez bien, on ne voit pas rutilitfi. 



EN ITALIE, 


57 


Hommes. Femmes. 

Manie.... 106 99 

MSlancolie. . . 96 93 

DSmence... 89 19 

Total. . . 291 211 

502 

Les malades, comrae je I’ai d6jh dit a propos de Venise, ne 
sont pas envoyfis iramMiatenient a la Senavra. II y a \\YOspedale 
maggiore une salle dite d’observation ou ils sejournent avant 
leur admission definitive dans I’asile. Je ne suis pas de I’avis de 
M. Guislain, qui trouve cetle disposition excellente, en ce que 
riionime n’est pas deslin6 a se voir, do prime abord el au 
moindre derangement intellcctuel, sequestr6 dans unemaisonde 
fous. La salle d’observation atteint mal son but. Rien n’y est 
dispose pour le traitement des alienes. J’ai visite trbs souvent 
cette salle pendant nion sejour, J’y ai vu les malades presque 
exclusivement abandonnes aux soins des infirmiers. Les agitfis 
(et ils le deviennent bienlot prcsqiie tons par le bruit qui regne 
dans ces salles) sont fixes dans leurs fits par les pieds et les 
mains, avec des courroies en cuir qui passent par des anneaux 
en fer fixes au bois du lit. L’on concoit du reste qu’avec un 
systemepareil, I’hospice principal ne soit plusqu’une succursale 
ou depot d’incurables. On salt aussi co qu’etait, d’apres Pinel, 
le resuliat de cet ordre de chose lorsque les malades 6taient 
d’abord places en traitement a I’Hotel-Dieu de Paris. 

Le personnel de la Senavra, a I’epoque de M. Guislain, 
(5tait completement change h mon arriv6e. Le mfidecin en chef 
actucl est I’honorable docteur Capsoni, avantageusement connu 
par ses travaux de stalistique (1). 

D’apres SI. Capsoni, le nombre des malades recus, sortis et 
morts S la Senavra, a 6ti5, de 1804 a la fin de 1843, dans les 
proportions suivantes: 

(1) Rkerche politico-medico-scanuiche del donor Capsoni. 



58 


PATHOLOGIE MENTALE 


Epoques. Existant eii 180^^ 

De 1804 a 1813 433 

De 1814 a 1823 » 

De 1824 a 1833 » 

De 1834 a 1843 

Total. . 433 8,986 5,417 3,515 

N’oublions pas quela pellagre augmente beaucoup lenombre 
des morls et des incurables. J’ai conserve le titre de sortis 
(useti), parce que, comme le remarque M. Capsoni, le chilTre 
des sorlis ne represente pas exactemeiit celui des gu6ris. J’ajou- 
terai que si la progression des entries est croissanle, cela tient 
d’abord au nouibre incoiUestablement plus grand des ali6n6s en 
general d’une part, et de I’autre a I’accroissement de la popu¬ 
lation. Cette derniere, qui du temps des Francais 6tait de 
910,3-14 individus, s’tiiave aujourd’hui a 1,209,068. 

M. Capsoni a trouve que la moyenne proportionnelle des 
admis gu6ris (guariti) el morts, a 6te pour chaque p6riode de 
10 ans de: 

Admis. Gu^ris. Morts. 

1« p^riode. Moyenne annuelle. 678 4/10 178 7/10 79 3/10 

2' ptiriode. — 686 285 125 

3' p^riode. — 668 237 85 

4' p^riode. — 627 217 60 

Ce n’est vraiment qu’eii hesitant que je donne le chilTre de 
M. Capsoni pour le nombredes alienSs dans son rapport avec la 
population. Nous verrons d’ailleurs, pour le royauine de Naples, 
un chiffre encore plus extraordinaire. 

Commen^ons par Milan. 

En 1839, sur 147,191 habitants, nous trouvons 34 abends. 

En 1840 148,434 — — 43 — 

En 1841 148,901 — — 39 — 

En 1842 150,077 — — 41 — 

Enl843 151,438 — - 47 — 


Entrds. Sortis. Morts. 
1,787 1,066 793 

2,856 1,684 1,253 

2,371 1,461 850 

1,972 1,306 619 


Total. . 746,041 


198, Ou 1 suf 3,768 




EN mUE. 


59 


Les proportions vont encore en diminuant dans les provinces. 
f C6me. ... 1 ali^iie sur 5,92/i 
„ , ] Pavie. ... 1 — 9,788 

Milan. ... 1 - 5,857 

[sondiio. . . 1 — 27,037 

Bref, sur 5,929,231 habitants formant la population de la 
Lombardie, M. Capsoni compte 962 ali6n6s, ou 1 sur 6,163 ha¬ 
bitants. Je n’ajouterai qu’une seule reflexion. Il est certain, et 
des faits ultfirieurs nous le prouveront, que le nombre des 
alifines, des suicides et des criminels est bien moindre en Italie 
qu’en France, en Angleterre et en Alleraagne. Jechercherai Ji 
donnerl’explication de ce phcnomene dans le chapitre de I’fitude 
de rSlat moral de I’llalie. Je veux dire seulement (et loin de 
moi I’idfie de mettre un seul instant en doule la bonne foi de 
M. Capsoni) que les recherchcs statistlques, lorsqu’elles- n’at- 
teignent que les raalades existants dans les hospices et maisons 
de sante, ne peuvent jamais doiincr que le chilire approximatif. 
Je ne congois qu’une maniere de faire la statistique des alienfis j 
c’est celle qui en cherchaiit le nombre essaie aussi de remonter 
aux causes. C’est ce que M. le docteur Iluer a fait pour la 
Westphalie. Permettez-moi de vous en donnei’ une idee. 

Ce pays est divis6 en provinces et en districts. On compte. 
Zh de ces districts; pour chacun d’eux, M. Ruer s’est pose les 
questions suivantes: 


1” Nombre dc milles carres? 

2'’ Population : combien d’hommes , de femmes! 

3° Religion ; combien de catlioliques, protestants, juifs? 

A* Terriloire ; son dldvalion; forSts, plaines, culture? 

5“ Arro,sement: i;ivi6res, lacs? 

6° Tempdrature : vents r^gnants; observations mdtdrdologi- 
ques ? 

7“ Nourriiure; habillement; maniere de seloger; rdponses 
des habitants; genre de commerce, d’industrie; be- 
soinsgenSraux? (La maniere dese nourrir, la quantity 
de boissons spiritueuses consommdes , sont trfes im- 
portantes a npter. > 




60 


PATHOLOGIE MENTAI.E 


8° Amusements du people? 

9“ Manages : a quel Sge? clans quelles conditions? 

10“ Education inlellectuelle; ecoles; cnseignement religieux? 

11° Naissances illdgitimcs; crimes; suicides? 

12“ Maladies regnantes, maladies pvincipales, etc. 

M. Ruer, apros avoir pris Ic iiombre des alidnes de cbaque 
village, passe aux alidn^s de cbaque district, 

Nombre des alicbids de cbaque district? Combien d’bom- 
mes, de femmes? Combien de catboliqucs, de pro- 
testants, de juifs? Forme des maladies , rapport avec 
I’age, etc., etc. 

Si j’ai fait celte digression, c’est que je suis persuade qu’une 
statistique aussi rigoureuse, faite pour chacun de nos d^parte- 
ments, aiteindrait non seulement le cbiffre aussi exact que pos¬ 
sible, mais jetierait un nouveau jour sur I’etiologie de cettc 
maladie, et eclairerait bien des questions d’hygiene et de cri- 
minalite (1). 

Revenons k la Senavra. Nous trouvons dans les tableaux sta- 
tistiques de M. Capsoui I’indicatiou des inois de I’annee qui ont 
fourni le plus de inalades : c’est juin et juillet. Le cbiffre du 
minimum est dans le mois de mars. Pour Page, c’est enlre 
21 et 30 ans que le nombre se trouve etre le plus grand. II est 
de 1A6. De 30 a kO il se trouve dtre de 141. 

Le cbiffre des guerisons a marche dans une progression asse 
croissants de 1804 a 1844. 

De 1804 a 1813, gudris 47,57 pour 100 

De 1814 k 1823 — 49,24 pour 100 

De 1824 a 1833 — 53,11 pour 100 

De 1834 a 1843 — 54,00 pour 100 

Les pellagreux finissent presque tons par mourir dans I’iii- 
curabilite, et succombent dans un kge trks peu avance. 

Le nombre des inorts, malgre un local malsain , a suivi une 


(I) Je recois a I’instant la statistique mddicale du petit duchd de 
Nassau. G’est un vdritable chef-d’oeuvre de ce genre. 



EN ITALIE. 


61 


progression d^croissante. Plusieurs autres tableaux indiquent le 
temps proporLioniicl de la durce de h maladie. 

Milan coiuient plusieurs maisoiis de saute particulifires remar- 
quables par la maniere dont elles sent dirigees et par le nombre 
des malades qu’elles contiennent. Plusieurs de ceux-ci arrivent 
d’autres provinces de I’ltalie. Les priiicipaux etablisseraents sont 
ceux de MM. Lombardi et Riboni (maisoii Dufour). 

0 Chacune de ces maisons contient 80 a 85 malades. Le trai- 
» tenient, dit M, Brierre de Boismont eii parlant de I’institut 
» Lombardi, y est presque entiereraent pharmaceutiquc. Les 
» sangsues, le tartre emetique, les bains, la vapeur, les dou- 
» ches ferment la base du traitement. II y a une charabre 
» obscure ou Ton fait a volonte parailre le jour el la nuit,tomber 
I) la pluie, gronder le lounerre.»Je n’y ai pas vu, pour raa part, 
ce dernier moycn employe. Je rcmarquerai quo generalement 
les m6decins ilaliens sont revenus sous le rapport du traitement 
i des idees plus rationnelles. Ils out vu que la musique et le 
spectacle ne guerissent pas les malades; que la veritable base 
du traitement moral reside dans la personne du medecin d’une 
part, el dans la discipline , I’ordre de I’etablissement et le tra¬ 
vail de I’autre. J’ai vu chez M. le docteur Lombardi un ancien 
monomoniaque ambitieux et erotique qui se disait le mari 
de rimperatrice, et qui, dans un acces de manie, s’est amputd 
les testicules. Sa sante generale a depuis ete florissante; il se 
porte a merveille; la nature de son delire s’est changee; il est 
depuis ce temps affecte de panophobie. 

M. le docteur Riboni est un des medecins italiens qui se sont 
occupes avec le plus de zele du traitement des maladies men- 
tales. Sous le rapport de I’ordre, de la propretd et de la bonne 
distribution , I’etablissement ne laisse rien it d6sirer. J’y ai vu 
r^aliser le voeu que je vous 6metlais dans ma premiere lettre It 
propos de I’^ducation des infirmiers. Ils sont nombreux, bien 
choisis, et recoivent des instructions .speciales sur la maniere 
dont on doit se comporter avec les ali6n6s, Dans un salon par- 



PATHOLOGIE MENTALE 


ticulier sont disposes des mannequins sur lesquels on leur ap- 
prend a habiller et ddshabiller les malades, a leur mettre la 
camisole, lemanchon, a les fixer dans leurslits, etc. Dcpuis 
de longues annees dejh les lits des 6pileptiques sont disposes 
de manifire que dans leurs acc6s ces malades ne puissent en 
tomber. L’invcntion est ties simple. Une especc de treillage en 
fil de fer solide est fix6 au lit par deux crochets roulant dans 
des anneaux en fer. Qiiand le malade est coiiche, on relive ce 
treillage et on le fixe par des crochets aux tringles en fer qui 
soutiennent les rideaiix. J’aivu dans pliisieurs hospices d’ltalie 
des precautions de ce genre en faveur des malheureux 6pilep- 
tiques. 

Les moyens de repression sont peu nombreux, comme cela 
doit 6tre dans toute inaison bien tenue. Cependant les mede- 
cins que j’ai vus, taut en Allemagne qu’en Italic, sont unanimes 
sur le point quo I’on ne pent s’en passer entiferement. 11 est des 
malades que I’oii est oblig6 de garantir contre eux-memes. 
L’usage de la chambre noire et matelassee est general en Italic. 
M. Riboni m’a as.sur6 calmer souxent par ce moyen des acchs 
de fureur. C’est aussi un agent de punitiou pour certains ma¬ 
lades indoniptables, qui, par la mechancet^ do leurs tendances, 
troublent souveiit tout I’ordre de la maison. Ces chambres sont 
faites d’apres le modble Iaiss6 parAVillis, et I’expfirience de 
M. Guislain lui a appris que c’est surtout dans le principe de 
la maladie, a I’entree des alieties dans I’etablissemeut, qu’elles 
rendent d’utiles services. 

La camisole est rarement employee. Elle n’est pas sans incon- 
v6nients dans un pays aussi chaud, par la gene qu’elle apporte 
dans les mouvements respiratoires. On prefere la ceintnre de 
Reil perfectionnee par Haslam. 

Le travail maiiuel est peu en vigueur, comme dans toutes les 
maisons destinees it la classe riche. Je sais combien il est dillicile 
de faire travailler les malades de cette position. Cependant je 
crois, d’apr^s ce que j’ai vu li Illenau, qn’il y aurait moyen de 



EN mUE. 


63 


faire mieux que I’on n’a fait jusqu’a prdsent. Les all6n§s, comme 
tous les homines en general, se laissent aller h I’entrainement 
de I’exemple. Goiifoit-on le bien que pourrait faire un chef de 
maison si, au lieu de prficher de paroles, il se mettait tout d’un 
coup h prdchor d’exemple? 

J’ai vu I’instrumeut desliufi h ouvrir la bouche des malades 
qui refusent do manger, mais il est de peu de ressources. Les 
malades que Ton ne pent convaincre par la force morale sont 
bien difficiles ii nourrir malgro cux. M. Riboni a employ^ une 
fois avec succhs I’electricite pour forcei- un mnlade a ouvrir la 
bouche. Au reste, il est peu partisan des moyens violenls, et il 
se sort avec succes du doii de la persuasion qu’il posshcle h un 
degr6 precieux. 

M. Riboni eraploie souvent la belladone {in refracta dosi) et 
lajusquiame. Il pr§f6re les lotions stibiees & lapeauaux fiictions 
slibides faites sur le crane. 

Il a suspeudu , siuon gudri, des accds d’dpilcpsie chez un 
mddecin abend avec des pilules composdes 

D’exlrait d’alofes 
Et fleurs de zincs. 

Quatre pilules d’un grain et demi par jour. 

Le soufre en nature, employe chez un lypdmaniaque avec 
predominance d’idees religieuses, a developpd une dnorme 
quantitd de furoncles a la peau, qui out amend une crise des 
plus heureuscs, et par suite une gudrison compldte. 

Je comptais, monsieur, a propos de Milan , vous parler dela 
pellagre, que j’ai dtudiee avec beaucoup de soins, grace a la di¬ 
rection qu’a bien voulu donner a mes etudes M. le docteur Cal- 
deri, mddecin de la section des pellagreux. Je dois h co savant 
ra,ddecin des planches trds bien faites reprdsentant des membres 
pellagrosds. Mais I’dtiologie de cette maladie,-sa marche, son 
influence sur le ddveloppement de I’alidnatiou , m’ont entraiiid 
dans des recherches qui demandent un travail li part. 




PATHOLOGIE-MENTALE 


Je ne puis quitter Milan sans temoigner ma gratitude aux ho- 
norables confrtires qui ont bien voulu m’eclairer de leurs lu- 
mieres. Je prie MM. les docteurs Gianelli, proto-infidecin; 
Calderini, rfidacteur des Annales universelles de medecine; 
Calderini, mddecin des pellagreux; Zanerini; Rizzi, auteur 
d’un excellent ni6moire sur la pellagra; Fossalla, Riboni, ct M. Ic 
directeur de I’hopital Majeur , de recevoir I’expression de mes 
sentiments les plus rcconnaissants. 

Ferrare. — Je 'visitai I’hospice de Fcrrare plutot pour la 
prison du Tasse que pour voir la section des alidnds, qui y sent 
au noinbre d’une trentaine, dans des chambres tr6s propres et 
tres spacieuses. La cellule ou plutot le caveau froid et huniide 
qu’habita le celebre auteur de la Jenmlem dHivree est visite 
avec respect par les Strangers. C’est Ih que ce sublime melan- 
colique mit la derniere main a son chef-d’oeuvre et composa 
quelques unes de ses plus admirables po6sies. 

Bologne, si c61ebre par son ancienne university, possede, h 
un mille de la ville, I’hospice de Sainte-Ursule, destinfi non 
seulement aux aliynes, mais encore aux. sypbilitiques et aux 
pellagreux. M. le docieur Gualandi tache de suppleer par son 
z61e et son talent ii tout ce que I’etablLssement ade vicieux. Les 
malades sont irop accumules, le terrain manque, et le travail 
manuel est presque impossible a organiser. Des i-yformes im- 
portantes attendent cet hospice, qui a tons les dfifauts d’un 
asile d’alienys place dans un etablissement oh sont traitees des 
maladies d’une autre nature. 

Lorsque M. Gualandi fut charge de la direction de Sainte- 
Ursule, en 1819 , le plus deplorable desordre rdgnait dans les 
archives, tant administratives que medicales. 11 n’etait tenu 
note ni de I’entree des malades, ni de leur guerison, ni de la 
forme de leurs maladies. Les efforts que fit M. Gualandi pour 
ytablir une statistique medicale m6ritent d’etre citys, et je 
vais V.OUS donner un apercu de sa maniere d’entendre cette 
partie de la science. 



EN. ITALIE. 


Ses recherches comprennent trois desiderata ayant i-aj^port 
a I’cntree, la giierison , la mort: 

Iiigressus , sanalio, mors. 

Chacuii clc CCS desiderata souleve 9 questions, qui reponclent 
a autant de tableaux slatisticjues. Pour ne doniicr lieu a aucune 
equivoque, je citerai ccs tableaux dans les tenues lalins de 
M. Gualandi. 


Categoru P'. Imjrcssus. 

I. Tabula ingressus quod adsexum et aalalem. 

It. — quod ad scxum et anni icmpora. 

III. — quod ad scxum et ai'tcin. 

JV. — quod ad sexura et vivendi rationein. 

V. — quod ad sexum , exteniiim corporis ha- 

bitum et staluram. 

VI. — quod ad sexum el causas pliysicas. 

Vtr. — quod ad sexum et causas morales. 

VIII. — quod ad sexum et causas uiixtas. 

IX. — quod ad scxum. prognosticon et classes 

et genera stullitiae. 


Categoria II. Sanatio. 

Ce sont les in6mes questions {tabula sanationis quod ad 
sexum). Le tableau VIII renferme seulement la question: Quod 
ad diumitatem curce in riosocomio? 


Categoria III. — Mors. 

Renferme aussi quelques questions avec quelques modifica¬ 
tions , telles que: 

VIII. Tabula mortis quod ad sexum et prascipuos morbos 

quibus stulti moriantur. 

IX. Tabula mortis quod ad sexum, classes et genera stul- 

tiliae, et prrecipuas mutaiiones palhologicas. 

Pour ce qui regarde Page , les mois de I’aniifie les plus favo- 
rables ii cetle maladie, la classe qui en est le plus souvent al- 
teinle, les resultals sont les memes qu’ii Venise et Milan. 

ANNAL. MED.-psvcii. T. vu. Janvici' 1846. 6. 5 



PATHOLOGIE MENTAJ.E 


6G 

Quant ^ la durde, de la maladie, nous voyons les chiffres 
suhants: 


11 malades gudiis aprfes 2 semaines. 

50 — aprts 1 mois. 

70 — aprfes 2 mois. 

56 — aprfes 3 mois. 

100 — aprfes 6 mois. 

tiZ — aprfes 9 mois. 

18 — aprfes I’annfee dcoulfee, 

;i3 — aprfes 2 airs. 

7 — aprfes 3 ans. 

12 aprfes un nombre d’anndes inddtermindes. 


J’ai recueilli, pour ma part, des faits assez curieuxde guo- 
risous de malades apres un laps d’annees qui ne laissait plus 
aucun espoir. A Vienne, j’ai eu occasion de voir, dans unc 
reunion chez iM. le docleur Goergen, une baronne allemande 
dont la conversation parsemee d’observations psycliologiques les 
plus piquantcs in’intfercssa vivement. J’appris de cette dame 
qu’elle avail d’abord el6 malade a I’etablissement pendant quatre 
annees. Aprfes un intervalle de deuxannees, ellc rfecidiva. Cette 
seconde pferiodc dura Imit ans. Elle se croyail la grande bfele de 
rApocalypse desliuee a devorer le monde. Elle implorait du soir 
au matin N. S. J.-G. popr le prier de vouloir bien prendre la 
moiliu de la tadie. Celle dame m’assura qu’elle iiese laissa im- 
pressionner par les raisonnemenls du mfedecin que dfes le mo¬ 
ment ou die se demontra a clle-raeme qu’il fetait ridicule de 
rosier dans un fetat pareil. 

M. Herght, a Illcnau, m’a cite une malade, rogardfee comme 
incurable, qui guerit parfailcment apres quatorze annees, avec 
le retour d’une fifevre inlermitlente qu’elle avait eue en entrant. 

J’ai un cas a peu pres de cc genre, a I’liospice d’Aversa, chez 
un malade dontle sfejour datait dp quatorze annfees aussi, 

Le maximum des guerisons et des morls se Irouve, d’apres 
la statislique de M. Gualandi, dans les mois de septembre, 
octobre et novembre. 



EN ITALIE. 67 

Tous les tableaux que je vous ai indiqu6s, el qui doiyent 
comprendre un espace cle dix ans, n’elaieut pas encore ter- 
niines a mou passage; M. Gualandi y travaillait et tn’a promis 
d’en faii e pari aux Anmles, medico-psychologicjties. 

Le nombre des malades , & Sainle-Ursule, esl a peu prbs de 
200 , et le nombre des femmes n’est guere interieur h celui des 
hommes. 

Je ne puis m’empecher de vous entretenir d’une mfithode 
ingenieuse que j’ai vu employer a cel hospice pour rccueillir 
les observations, et qui m’a sembld avoir le double avantage 
d’economiscr le Icmps el de donner des rdsultats plus dignes 
de foi. 

Un infirmier esl sp6cialement charge de porter it la visile 
un enorme cabier ou les noms des malades sont inscrits par 
ordre alphabetique, Gbaque malade a, dans cc livre, une feuille 
qui lui esl deslinee, et qui contient un certain nombre de ques¬ 
tions relatives a son age, son temperament, son 6tat, les causes 
les plus ou moins probables de sa maladie, etc., etc. Lorsque 
le chef de service a uu remede a prescrire, une observation b 
faire, il les dicte sur place, et on transcrit imraddiateuient. Si le 
malade guerit ou nieurt, I’histoire de sa guerison et le resultat 
de sou autopsie sont soigneusemenl recueillis, et une nouvelle 
feuille en Wane attend un nouveau malade. Toutes ces observa¬ 
tions sont soigneusemenl conservees, el rien de plus facile, a la 
fin de I’annec, d’etablir un statistique avec des donnbes aussi 
bien recucillies, ct non pasfaites, comme cela arrive souvent, 
apres uu temps ecoule plus ou moins long dont la memoire, 
pleine de souvenirs incertaius, fait souvent tousles frais. 

Florence, cpi nous rappelle les travaux du celbbre Chiar- 
ruggi, possbde aussi un hospice d’alicues. J'y suis rest6 trop 
peu de mmps pour I’etudier; d’ailleurs le medecin, M. Gapecchi, 
venait d’etre change. 

Ge qui m’a frappe dans cct hospice, e’est le grand nombre 
d’idiots et d’incurables: sur un total de 377 malades, i|s elaient 



PATITOLOGIU MliNTAI.E 


dans la proporlion cle uioili6. 11 y a clans la maison 177 bommes 
et 120 femmes. Dans ce nombre figiircnt 27 epileptiques do la 
premiere calegorie et 17 dc la scconde.—Lc medcrin acliiol, 
dont !c nom malheureusemcnl m’echappc, ct cjui m’a paru un 
jeuuc bqmmo plein de zele ct dc moyens, m’a assure n’avoir 
que Oindividus affectdsde paralysie geiicralc. J’y ai vu dcs pel- 
lagreux vcniis dc la region montagnonsc aux environs dc Flo¬ 
rence, et riiii sc nourrissent autrement etmieux que les paysans 
des environs de Milan. Cc fait a beaucoup frappe Ics mfidecins 
de cette dernifire ville, surtout partisans dc la cause de la pel- 
lagrepar I’usage exclusifdu pain de niais. 

J’ai admire a Florence la beaute et la proprete des .sallcs, dcs 
dortoirs ct des r6fectoires. Nulle part, memc dans la section dcs 
idiots, on nc sent cette odeur rcpoussanlcqnc je nepnis mieux 
comparer qu’i celle qu’exbalent les betes fauves an Jardin des 
Plantes. J’ai vu quelques idiots dont le type cst cxccssivement 
remarquable. Sous le rapport de la configuration de leur tSte 
et de \mv habitus extfirieur, ils meritent d’Cire places clans 
I’dcbelle animaleentre I’liomme etle singe. 

Les femmes sont occupees h tresscr ces fameux cbapeauxile 
paille d’ltalie, si recberches dansle reste do rEuropc. 

Rome, qui nous occupera surtout a propos de mes etudes 
morales sur I’ltalie, ne fixera pas longtemps votre attention 
pour ce qui regarde son hospice d’alidnes. J’ai repondu franche- 
menl au Saint-PFre, qui ni’avait demande ce que je pensais de 
I’hospice dc Rome, que je ne voyais pas la possibilitd de 
faire aucune cspfece tie traitement moral avee /lOO alienfis ren- 
fermes clans tin espace qui d’abord n’avait 6te bali que pour 80. 
Ce mot de traitement moral a provoque cle la part clu Saint- 
Pere plusieurs observations qui m’ont fait voir que le sujet 
I’inleressait. Sa Saintetfi m’a beaucoup conscille dc voir I’bospicc 
cl’Ancone; j’avais forme cc projet, quo malheureusement je n’ai 
pu realise!-. Le medecin de I’bospice dcs abends dc Rome cst le 
professeur Valentini, homme de beaucoup dc nidrite; il est 



EN IXALl)-. 


69 


I’inventeur d’une piiice dilalante pour faire ouvrir la bouche, 
dont M. Guislain donne la description et qu’il vante beaiicoup. 

Genes. Mon intention est de vous paiier avec quelqucs de¬ 
tails de Genes. Le nouvel hospice (Hellebrosis) nierilc d’etre 
cite, afin de preinunir centre ses ddfectuosites ceux qui seraient 
tentes d’en elever do parcils. II est un de ceux on Ton a sacrifie 
I’uiile a I’eldgance eta la magnificence extdrieure; rien do plus 
flatteur ii I’ceil, en elTet, que cet elablissement au point de vue 
architectural. Lorsque M. Guislain visita G6ncs, les raalades 
n’eiaient pas encore dans le local qui leur 6tait destine; uiais, 
avec son esprit sagace ct pratique, le medecin de Gaud vit tout 
de suite les inconvenients»du systeme rayonnant; e’est d’abord 
I) le peu de resseurccs qu'il presente pour la multiplication des 
» cours. » Dans ce nouveau nosocoinio il y a six cours; moins 
encore, car il faut docompter une cour que Ton accordera au 
service de la maison. Aussi j’ai pu voir par mes yeux la difir- 
cullc qu’eprouvaient les medecins pour classer leiirs malades. 
Les uianiaques, lesepileptiques, les gateux, les idiots, genent 
a chaque pas les alienes convalescents et traiiquilles. Le bruit 
que les malades font dans les cours retentit dans I’intf'rieur et 
agite facilement ceux qui sent dans lours cliambres. Gclles-ci 
communiquent daus des corridors etroils et ont leurs portis 
vis-a-vis les unes des autres ; cette disposition vicieuse est cause 
quo le bruit que fait.un aliene dans sa cellule, reteutii dans 
toute sa division. La difficultede classer tous ces malades, sur- 
tout dans un 6tablissement on il y a des ponsionnaircs, est 
encore augmentce par la necessite de loger les deux sexes. 

Enlin on a tout sacrifie, daus cet etablissement, au centre 
de surveillance: aussi a-t-on ete obligd d’auginenter les elages, 
et cinq ctages dans une maison d’alienes est un inconvenient 
capital, non seulement pour les malades, inais pour le medecin, 
qui, obligd de fairesa visite deux ou trois fois par jour, en res- 
sent une tr6s grande fatigue. Notez encore, pour comble de 
disgrace, que I’hospice est bati dans un endroit has ct huinide; 



70 PATHOLOGIE MENTALE 

qu’il est environne de toiites parts de maisons qiii ont vue sur 
I’etablissement el qui empechciU de s’etciidre. Deux jeunes uie- 
decins, M. Verdona, directeur, et M. Garibaldi, faisaient lous 
leurs efforts pour organiser la inaison ; ils auront dti mal Ji kilter 
centre lesinconvdnientsque nous avons signalfis. Jene saistrop 
comment ils pourront faire travailler leurs malades; car non seu- 
lement Ics terrains manquent, mais dans rinleriL'ur il est im¬ 
possible d’a-voir de grandcs sallcs pour reunir les alidues ct los 
occuper. Ces deux inedecins doivent bientdt publier la staiisti- 
que del’etablissement; j’en snis reduit pour Ic moment a mes 
premieres impressions. 

M. Guislain dit qu’il a envain cherche des cas de paralysic 
gen(5rale bien caracterisee ; j’en ai vu plusieurs pour ma part, 
ct pendant mon sejour il est entre trois malades avec les 
symplomesles plus frappants de cette maladie. he premier clait 
le colonel d’nn rigiment de la garnison, frappe tout-li-coup 
d’alienation el de paralysie gSnerale. Son delire ambilieux est 
des plus formcls ; il ne r6ve qu’honneurs, dignites, fesiins 
splendides servis dans de la vais.sclle d’or. Jl commande tousles 
cbalcaux-forts ct citadelles de I’Europe. 

Le deuxibnie est un employe aux mines, age de trente a 
trcnle-cinq ans: il est roi de Sardaigue. Le iroisieme est un 
epicier age de trenle-cinq a quarante ans, qui deja a eu cinq 
oil six attaques d’apoplexie. C’ost unc de ces letes nees pour la 
demencc. Front retreci et fuyant cn arribre. Le diamelre bi¬ 
temporal est assez considerable; mais la panic postOrieure dela 
t6te manque presque cbmpletement. A partir du sommet du 
crane la cliule est abruple. La forme de ses orcilles et leur im¬ 
plantation Icurdonnent quelque analogic avec cellos d’une bote 
fauve. Celui ci e.sl faligant avec son delire des richesses; il est 
tres violent, balbulic beaucoup, et vous poursiiit parlout avec 
rehumeration do ses tresors et la description de ses mines de 
diamants. 

^A Genes, comine partoiit, j’ai pu observer lit frequence des 



EN ITALIE. 


71 


delires ambitieiix et orgueilleux. J’en ai vii un double cas chez 
deux domesliques ayant servi I’un et raulre deux individus 
avec nioiiomanie dcs grandeurs. Cliacun do son c8t6 a Ii6rii6 des 
idees de son maitre. Tous les deux doivent recueillir de riches 
successions et epouser des princesses. La simuUan6it6 de leur 
folie est d’autant plus remarquable, qu’avant leur entrfie a 
rhospice ils ne se sont point connus, etque depuis ils n’ont pas 
eu de rapports ensemble. 

A propos de manie ambilieuse, je n’ai pas vu d’hospices cn 
Italie qui ne renferme son Napolcoii. Genes cn a irois ou quatre; 
j’y ai vu un fils de l’Em])ereur plus vieux que son pere. Si les 
arguments en forme do syllogisme sulGsaient pour gu8rir les 
fous, rien ne serait plus facile avec ce dernier, ce serait I’affaire 
d’une simple vdrification de dates. 

La manie ambitieuse, moins frcquente gcnfiralement chez les 
femmes, h cause du cerclc resireintlaissc h leur ambition dans 
la sociele, est pourtant frdquente en cc pays; mais dies choisis- 
sent a peu pr6s toutes les memes specialitds: elles sont reines, 
princesses, ou duchesses. Les families rdgnantes qui ont beau- 
coup d’hd'itiers sont surcs de voir beaucoup de pr6tendantes 
dans les maisons d’alienes. 

11 est peu de villes en Europe oft les pratiques religieuses, 
les processions, par exemple, soientaussifreciucntesqu’a Genes. 
A chaque coin de rue vous voyez des madones plus ou moins 
veiifirees. Aussi dans plusieurs cellules d'alidnds on voit des 
petits autels, des chapelles, et ceux qui savent dessiner repro- 
duisent sur les murs les images de la Vierge et des.saints. 

J’ai vu une femme arrivee avec une exaltation religieuse, 
6tre nourrie depuis cinq semaines avec la sonde oesophagienne. 
Dieu lui defend de manger. On m’a fait observer un cas du 
meme genre k Vienne. Une autre a une manie religieuse alter¬ 
nant avec la stupiditd : pendant cinq a six mois, e’est une veri¬ 
table statue de Niobe. Dieu lui ordonne aussi de ne pas bouger. 

J’ai vu aussi un cas remarquable de melancolie religieuse 



72 I’ATHOLOGIli MliKTALli 

avec melange de stupidiie et d’uii ctat catalepliqiio clicz mi 
jeune novice d’un ordre mciidiant. La forme de la siupklite si 
bien decrile par IM. Eloc et M. Baillarger est frequeiitc ici. J’ai 
vu on malade de ce genre donl les membres avaient uno 
rigidile presque cadaverique : cependant la sensibilito de la 
peau csl loin d’etre eleinle. Ne pourrail-on pas profiler de cetto 
occasion pour slimulcr plus energiquemeiit les nialades qu’on 
lie le fait ? 

■Parmi certaincs folies queje ne sais designer antremenl quo 
sous le nom de folic fantastique , vu quo ces aberrations do 
I’esprit ne sent eii rapport iii avec les idees anterieures dii 
malade, ni avec aucune cause appreciable, soil particuliere, soil 
g^neralc, je vous citerai robservatioii d’un individu age da 
soixanic-cinq ans. C’cst un homiiie d’uiie instruction rare, 
d’une education parfaite, coinprcnant toute I’absurdite do sa 
folie, qui consisle dans une liorreur profonde qu’il lemoigne 
pour les corps gras. Inutile de dire que son regime ne consisle 
qu’en aliments maigres. Encore faut-il que sa nourriture lui 
soil presentee d’une ccrlaine facon; s’il soupconnele contact dcs 
doigls (corps gras), il se laissera pluiot mourir de faira que de 
toucher a ce qu’on luiapporle. Lavue de n’importe quel bipede 
ou quadrupede lui cause une horreur iiiexprimable : aussi lui 
fait-on le moins de visiles possible pour ne pas augmenler son 
agitation. 

,1’ai remarque aussi beaucoup de cas de manic crotique, taut 
chez les femmes que cliez les homines. Deux tentatives de viol 
avaient anieiie chez deux malheureuses jeunes filles les meines 
desordres, la manie d’abord, et la demence ensiiite. Dans un 
scul de CCS cas le crime avail ete consommd et suivi de gros- 
sessc. 

Je vous citerai encore une observation asscz belle de d61irc 
des sentiments; il s’agit d’unc femme qui n’est plus jeune, et 
qu’un violent dcsespoir, cause par la mort de son mari, fit 
lomber dans la m^lancolie la plus profonde. Uii jour la gaietfi 




KK U ALlli. 


73 


scnibla lui rcvenir; uiais ce n’elait que Ic rcsultat d’uiic iiou- 
Telle et triste illusion : son niari n’etait jias morl; elle Ic lenait 
einbrasse dans la peisonne do son fils atne, qu’clle no voiilait 
plus rcconuailie mainlenanl commc son fils, puisqu’il est son 
niari. 

M. Guislain raconle aussi dans son iraite sur les nevropalhies 
I’histoired’iiiie nialhcureuse femme qui avail adople une jeune 
idiote qu’elle prcnait pour son fils mort dans la campagne do 
Russie, 

Quelc nombre dcs incurables soil considerable, cola sc con- 
coit clairemcnt. Un nouvel elablissement qui s’ouvre commence 
d’abord par recevoir les depots existants dans les anciens, ainsi 
que les inalades gardes depuis longues annees dans leurs famil¬ 
ies. Le chiffrc des alienes etait a ma visile de 320 (164 liommes, 
156 femmes). Ces messieurs, qui onl etc pour moi d’une com¬ 
plaisance donl je ne puis assez les rcmercier, m’onl dil faire 
usage avee sucres du valerianate do zinc cl de quinine, surtoul 
dans les cas qui se compliquenl do spasmos nerveux et de maux 
de tete nevralgiques. On commence par six grains, et Ton va cn 
augmcnlant scion les indications. 

L’extrait de jusquiame, de digitale et de cigue est tres em- 
ploy5, surtoul dans les complications de maladie du coeur avec 
epanchement. Ces affections sont communes en Italic, a ce quo 
m’ont assure Ics medecins. 

Quant au traitement de la paralysie generale, je n’ai eii occa¬ 
sion de voir nulle part I’emploi do la cauterisation avec le fer 
rouge a la nuque , comme I’indique Valentin ; ce traitement est 
completemcnt passe d’usage. Notre honorable confrere, le doc- 
teur Coindet, de Geneve; me disait qu’avec des raalades aussi 
irritables, il faut bien se garder d’augmenter cette dispo.silion 
avec des moyens aussi violents que I’application du fer rouge; il 
rejette m6me I’emploi du seton et du vesicatoire. J’ai pourtant 
vu CCS moyens avoir beaucoup de succes dans les mains 
de M. Falret a la Salpfitriere. M. Coindet prdtend que le mcil- 



74 


PATHOLOGIE MENTALE 


leur traitenient de la paralysie gendrale consiste dans les grands 
bains, I’exercice gradiia, un regime excessivement doux, des 
aliments de facile digestion , et de legers purgatifs. 11 faut sur- 
tout eviter, dit-il, lout re qui pent causer de violentes Emotions. 
J’ai vu a son hospice un nialade en traitement avec lequel il 
avail obtenu deja une amfilioration notable. 

En gdneral, les malade sent traites avec beaucoup d’huma- 
nite. Les 6pileptiques, lorsqu’ils sent couches, sont pr6serv6s 
de tout accident au moyen d’un rcbord en planches matelassfies 
qui garnit leurs lits; ce moyen est peu couteux et pent etre 
employe dans les etablissements pour les pauvres. 

Naples, — Avant 1812 les alienes se trouvaient relSgues dans 
une division de I’hospice dit Casa santa degl’incurabili , qui 
servait en mCme temps de d6p6t pour les pauvres. Ces derniers 
out aujourd’hui leur albergo, palais commence par Charles III, 
et pouvant contenir 8,000 individus; les premiers sont a Aversa, 
a sept milles de Naples. 

En 1812, un gouvernemenl dont le souvenir est grav§ encore 
dans bien des coeurs napolitains, celui de Murat, confia a un 
homme dontil serail injuste de ne pas parler ici, I’organisation 
d’un hospice d’alien^s plus en rapport avec les progrfes de la 
science et de I’huraanite. 

Ce fut au P6re Lingueli, de la congregation deserviteurs de 
Marie [Prate de servi di Maria), homme d’un zele et d’une 
science admirables, qu’echut cette mission. II choisit dans ce 
but pour emplacement un ancien convent de Franciscains, 
situe a un mille d’Aversa, appele convent della Magdalena. 
Mais comme ce local etait insufiisant, on y annexa trois aulres 
convents qui se trouvaient dans le voisinage. De maniere que 
I’hospice d’Aversa est compose aujourd’hui de quatre baiiments 
bien distincls et situes li peu pres k un mille de distance les tins 
des aulres, et qui sont: 

1° La maison-mkrc, dite de San Magdalena ; 

2“ San Agostino , particnlikrement destine aux curables et 
convalescents; 



EN ITALIE. 


75 


3” (11 monte), pour les incurables ; 

Zi” (II monteVii gine), specialemenl consacrd aux femmes. 

Unc scule mai.son siiffit a c'es deriiitros, qui so trouvent 6tre 
dans une minoritfi notable, puisqiie sur 700 inaladcs, I’hospice 
ne renferme quc 200 femmes. 

II vaudrait mieux sans douto n’avoir qu'ime maison unique 
pour tons CCS malacles; mais diverscs circonslances firent qu’on 
ulilisa cos couvenis qui se trouvaient vides de religicux. Lc 
Perc Lingueti, donl la reputation altira bienlot les nialades de 
tout le royaumo, mourut en 1826, lai.ssant a d’aulrcsle soin do 
perfecliomier une oeuvre it laquelleil n’avait pu necessairement 
meltrela derniere main. 

L’ho.spice, sur le fronlispice duquel on lit I’admirable devise; 
Vigilanza e Urncmita, conlient un cabinet pathologique, une 
bibliolhequc pour les nialades, unc typographic ou ceux-ci tra- 
vaillent, un ihealre, et tous les agents de distraction de la 
classe riche. 1! y cut une epoqueoii Ton croyait pouvoir gucrir 
CCS maladcs par les distractions, le chant, la musique, el aussi, 
comrae I’observe M. Guislain, avait-on affecte a Aversa une 
tendance plus romaniique quo medicale. M. le doctcur Gtia- 
laudi a fait de cet hos[)ice une critique amfere; mais il Ccrivit 
■son livre ii y a vingt ans, et je me range de I’avis de I’honb- 
rable medecin beige, qui voit dans les premiers efforts tentfis a 
Aver.sa le point de depart de toutes les arabliorations qui se sent 
ensuite clfeciuees dans les divers etablissemenls d’ltalie. Ce 
scrait uneerreurde croire, ditill. Rossi, qui a beritsurAversa, 
que le traitement moral consisle li distraire les nialades; il cite 
a ce propos les travanx que Ton execute it BicStre. De mon cole, 
jc me plais it le reconhaltre, I’esprit qui regne mainleuant dans 
cet hospice cst toul-a-fait medical. M. le profes.seur ViUpes, 
mbdeciu en chef, et M. le docteur Simoneschi, medecin-direc- 
teur, sent dans des idbes differentes de cedes qui regnaient 
autrefois; ce sent des hommesde nierite, et trfes bien secondfis 



76 PA.T1I0L0G1E MENTALE 

par les medecins assistants, parmi lesqiiels je citerai M. le doc- 
teur Miraglia, rddacteur principal du Giornale medico, storico, 
statisco, del reale morolrofio del regno delle Due Sidle, dont 
le premier volume a paru cn 1843. 

Le principal reproche a faire a Avcrsa, c’est d’etre le scul 
elablissemeul d’alienes du royaunie de Naples, qui con- 
lient 6,185,000 habitants. Au.ssi la statistique nous monlre-t-elle 
la frequence des morts et la raretd des guerisons en rapport 
avee le plus ou moins d’eloignemcnt du pays des malades. Le 
meine reproche s’adrcssera ii Palerme. Concoit-on cc que doi- 
vent souffrir sous uii ciel de feu, des malheureux qui, du fond 
de la Calabre ou d’un point eloigne de la bicile, sont anienes a 
Aversa ou a Palerme ? 11 n’est pas rare, a ce que m’a assure 
M. le comte Amary, directeur de I'liospiccaPalerme, queciuel- 
ques tins meurent cn route. Toujours est-il qu’ils arrivent dans 
un dlat piloyable. 

D’un autre cold, j’attribue moins au ddfaut de vigilance qu’a 
I’dloignement du lieu de leur naissance, les fi cquenles evasions 
de malades que Ton a signaldesa Aversa de 1813 a 1839. On a 
compld jusqu’ei cette epoque seixante-dix dvasions operees par 
des hommes, une seule par unc femme. 

Nous pouvons nous expliquer, par I’antipatliie que les parents 
montrent 4 envoyer leurs malades si loin , pourquoi la statisti- 
que de I’hospice ue nous olTre qu’un nialade sur 30,92.5 habi¬ 
tants. 

Cette proportion augmcnle encore h mesure que I’on s’dloignc 
d’Aversa. Ainsi, tandis que Naples a envoyd avec ses 440,000 ha¬ 
bitants, 218 alienes hommes ct 139 femmes, soit 1 sur 11,000, 
ct la province de Naples 1 sur 16,166, nous voyons la Calabre 
moyemie fournir 1 aliene sur 81,750 habitants, la Calabre 
mdridionale 1 sur 92,666, etc. 

Je veux bien que les causes d’alienation soient plus nombreu- 
ses dans uue grande ville que dans les provinces; mais icila 



EN ITALIE. 


77 


clisproporlion est trop forte, ct ce n’est done qu’eii faisanl ines 
reserves que je vous donne le tableau suivant de la statislique 
d’Aversa : 

Du 5 mai 1813 a 1840 

Furent rcgiis. 5,580 malades. 

Exislaient dans la inaison. . . 325 

Total.5,906 

La inoyenne anniielle des admissions a 6t6 de 190 malades. 

La population continentale du royaume elant de: 

6,185,000 liabilants, 

nous trouvons 1 inalade stir 32,553 individus. 

Encore une fois, il est certain que I’ltalie contient moins 
d’aliends que les autres contrees; mais je rdpete que la statisti- 
que des pays a la manifcre de Rucr, par exemple, doit prec(':der 
la slatistique de I’hOpital; autremenl Ton n’aura que des chiffres 
erronds. 

Sur ces 5,906 malades recus dans cette periode. 


Gudrirent.2,135 

Fiirent ameliords. ... 780 

Mourureiit.2,244 


M. Simoneschi a fait de louables efforts dans ces derniers 
temps pour etablir une statistique dont les resultats sent publics 
tons les ans. Les tables de mortalite ont subi de grandes varia¬ 
tions dans ces dernieres annees, a cause des ravages du choldra, 
qui a 4t6 bieii autrement terrible a Naples et a Palerme qu’h 
Paris. 

Je ne puis m’expliquer autrement les chiffres suivants: 

Sur 1,100 malades recus dans ces six dernieres amides, 


.Sont gudris.385 

Morts.723 


Lc cliiffre des morts a done dtd plus que double de cclui des 
gufrisons. Les malades succoinbent le plus ordinairement h des 
affections cerdbrales. 








78 


PATHOLOGIE MENTALE 


Sur 100 malades qui ont succomb6, nous voyons figurer: 
Affections cSr^brales lant aigiies que clii oniques. 28 


— thoraciquos.23 

— abdominales.28 

Maladies diverses.21 

Total.100 


Je desirerais clans itlusicurs tableaux plus de precision. Ainsi, 
pour ce qui regarde les causes morales, je voudrais des termes 
plus explicites que, amour-propre lese, regrets, tristesse, 
craintes, immoralite. 

Quant aux professions, je ne suispas plus avancfi quand jelis, 
par cxcinple, qu’il y a viugt-quatre pretres dans rotablisseraent, 
ne counaissant pas le noipbre exislant dans le pays. 

L’opinion de C. Aurelianus, qui pretend quo I’alienation est 
moins coniinune cliez les femmes quo choz les homines, semble 
trouver sa confirmation eu qe pays. Nous reviendrons plus tard 
sur la cause do ceite difference si notable. 

M. Ic docteur Simoneschi, directeur actuel, pent reyen 
diquer uiie bonne part des amdiiorations qui ont eu lieu dans 
ces dernidres annees. Dans ce delicicux pays, oil la douceur de 
la temperature excuse jusqu’ii tin certain point la tendance au 
far niente, on ne peqt qu’admircr I’aclivite et la regularite avee 
les.quclles le travail s’execute dans retablissement. 

J’ai complc h San gros^ino plus de trente-cinq metiers de 
tisscrands, tous occupes, Toutes les industries trouvent des 
malades qui les exercent. La typograpbie surtout en occupe 
beaucoup. J’ai vu un individu en demence, agd de cinquante- 
cinq ans, ne pouvant pas lier deux mots raisonnables de suite, se 
disant le poete Metastase, parlant et s’agitant coutinuellement, 
livrer tout ce qu’on lui donnait pour Tiuipression avec une 
correction parfaite ct une exactitude retnarquable. 

On a cherchd a introduire dans I’asile uii ordre tout-k-fait 
militaire. Les malades vont aux divers exercices et au rdfectoire 
au son du tambour. J’ai dind avec eux; la nourriture m’a paru 







EN ITAHE. 


79 


tr^s bonne, tres saine, et surlout servie avec une proprel6 
exqiiise. Les tables sont en marbre blanc. Nolcz qu’avec cela 
on nc d(5pense pas 55 centimes par jour pour chaque malade, 
tous les frais d’eulretien compris. II est juste d’ajouter que la 
plupart des cboses essentielles se fabriquent dans la maison, et 
que la uialiere premiere des aliments est ties bon marche. 

L’elablisscment a des revenus considerables; mais il en fait 
noblement usage. Les malades de quelque pays qu’ils soient 
sont egalement admis et soignes avec celle charite, caraclfire 
distinclif des hospices en Ilalie. Il y a une salle d’attente on 
d’observation pour les malades arrivants, et chaque sortie, 
ainsi que chaque entree, necessile la reunion des medecins de 
la maison. 

On a pousse le.soin de ce qui pouvait eveillerla susceptibilitd 
des malades a un point qui a paru ridicule it quclques auteurs. 
Ainsi, retablissemeiit est ddsigne sous le nom de Morotrofio; 
et pour I’interieur, des noms particuliers tires soitdu grec, soit 
du latin, sont donnes aux diverses formes de I’alienation (1). 

Quant au traitement somatique, les evacuations sanguines, 
les moyens revulsifs, les bains temperes en forment la base. Le 
temperament napolitain exige que I’on fasse plus de concession 
que dans leiiord a la melhode aiitiphlogistiqiie. 

M. le docteur Mira'glia (journal cite) observe avec justesse 
qu’une bonne iiourriture entre pour lienucoup dans reiement 
du traitement. J’ai vu dans, tous les pays que j’ai parcourus, soit 
en Belgique, en Allemague, eii Italie, I’insulRsaiice de la bonne 
nourriiurc d’unc part, et I’exces des boissons alcooliques d’un au¬ 
tre, fitre la cause des plus graves desordres physiques et moraux. 


(1) Pour cc qui esl des noms sous lesquels on a voulu masquer Ic but 
des asiles d’alienes, on n’cmpechera jamais te peuplc de quelque pays 
que cc soil d’appcler les clioses par leur veritable nom. Ainsi, un Mo¬ 
rotrofio, vm Uellcbrosis, un Mmiicomio, sera loujours pour le peuple 
una casa dei Pazu, maison dcs fous en France, IYarreii-//iiu< en A*lc- 



PATHOLOGIE MENTALE 


La plupart cles iiistriimenls de coercition en usage autrefois 
ne sont plus conserves aujourd’ui que coiunie un objet de curio- 
site ; on y fait cependant usage du lit de force pour tenir le 
inaladc dans une position horizonlale. M. Guislain en a donn6 
ia description. Les lits des fpiieptiques sont a un pied i> peine 
d’elevation du sol. Les parquets, fails avec une esp6ce de slue, 
sont trfes favorables a la proprete; on peut les laver Ires bien el 
ils ne conservent aucune mauvaise odeur. 

Les grandes galeries qui regnent autourdes coiirs et que I’on 
trouve dans la plupart des convents d’llalie, m’ont paru bien 
favorables dans un pays aussi cbaucl. II est a reniarquer que les 
anciens dans lours villas recherchaient plulot rombrage qu’ils 
se procuraient artificiclleinent, que celui des arbres, qui ne les 
abritaienl pas cornpletcinenl contre un soleil brulant. Je laisse, 
monsieur, a votre sagesse a decider si memo dans nos pays des 
galeries bien exposees au midi ne seraient pas une bonne chose 
pour favoriser la promenade les jours de pluic. 

Palerme. — Je finirai ina course par Palcrme. J’avals Ic 
plus grand d6slr de voir cet etablissement, qui se presentait a 
moi de loin sous une forme toul-a-fait roinanlique. J’en avais 
lu autrefois une description dans un ouvrage anglais. On y disait 
que M. le baron Pisani, dans ses voyages en Europe, avail ete 
frappe de la manihre barbare avec laquelle on traitail la demence. 
A force d’observer les ph6nomenes qui y sont relatifs, il s’etait 
persuade , dit-on, quele seul veritable remade elait la douceur 
et la complaisance; qu’ilfaut toujours flatter le caprice et I’amour- 
propre du fou; que les mauvais traitemenlset la duretene font 
qu’augmeuter son raal, et qu’une bonne maison de fous doit 
etre un veritable paraclis. 

Je visitai la casa dd Pazzi, dit I’auteur que je cite. II eut dt6 
impossible de se douter que tous ces gens-la elaient fous; les 
grandes allees rectilignes de la villa italienne, les nouibreux 
jetsd’eau, les pelouses vertes, les terrasses elegantes, tout don- 
nait I’idde d’uiie maison de plaisance, etc. 



EN ITALIE, 


Je vais revenir sur Ions ces fails, et reprendre ma narration 
an point de vue du positivisme de 1 observation niMicale. 

L’etablissement, situe dans une charmanle position, a la porte 
de Palerinc, conticnt 9.'j honimes el 84 femmes. 

Le baron de Pisani, qui mourut en 1834, victime de son zele 
pour les alienes , qu’il ne voulut pas quitter pendant les ravages 
du cholera, est un de ces hommes que la Providence susciie de 
temps 4 autre pour iniroduire de force quelque idee on 
rdforme utile dans une socieid. Sans dire mddecin, il com- 
l)rit qu’il y avail quelque chose 4 faire pour des malheu- 
reux, dont le sort elait alors allreux en Sicile. II com- 
inenca, commePinel, par rompre leurs chaines. On voit encore 
im de CCS instruments do supplice suspendu aux murs avec 
celle inscription: 

Nunc hie nonslrictor, tracteeque catence. 

Entraind par son ame sensible et ardente, il ndgligca trop 
peut-dtre la direction mddicale, et chcrcha a rdunir dans ce 
nouveau local destine aux alidnds lout ce qui pouvait les 
sdduire au point de vue de I’impression exerede sur les sens et 
I’imaginalion. 11 ne faut pas en vouloir pour cela a un homme 
qui, voyant que les mddecins dtaient restds jusqu’4 ce jour sim¬ 
ples spectateurs de la nialadie dans son pays, crut mieux faire 
dans I’interdt de la gudrison, en rdunissant dans un hospice 
toutes les ddlices des villas italiennes. 

Aussi voyez-vous en entrant une cour environnde degaleries, 
et dont les murs sont converts de fresques reprdsentant des 
scenes de sentiment, maisle plus souvent des charges plaisantes 
et spirituelles. Quelques unes de ces peintures out dtd faites 
par des alidnds. 

Lorsque vous pdndtrez plus loin, des jardins ddlicieux, des 
ombrages frais, desgaleriessouterraines, artificielleS, de baro- 

ASNAI., AiiiD.-i'SVCii. T. YU. Jaiivicr 184ti. G. G 




PATHOtOGIE MENTALE 


ques trompe-l’ceil, des eaux jaillissantes, etc., vous font croire, 
en effet, que vous files moinsdans une inaison de fous que dans 
une ravissante habitation filevee ii grands frais par un luxe 
capricieux. 

Un theatre h ciel dficouvert, dans le genre de ceux que Ton 
voit a Pompfii, servait autrefois a donner des reprfisentations; 
mais on a fitfi obligfi de renoncer a un plaisir qui exaltait trop 
rimaginalion d’un peuple ardent. Celieu sert maintenant d’en- 
droit de rfiunion pour faire de la musique et assembler les 
alienes tranquilles. Prfis du theatre est un bassin rempli d’une 
eau fraiche et pure, ou les alienes convalescents peuvent se 
livrer aux plaisirs de la natation. J’ai admirfi une salle dans le 
style antique, eiivironnfi de giadins et bassins de marbre, desti- 
nee seulement ii laver les pieds des malades. Ce qui m’a le plus 
surpris encore, c’est que pas un arbre, pas une fleur, pas un 
fruit, ne sont touches par les alifines. 

Une section absolument batie sur le plan des petites loges h 
la Salpe trifire du temps de Pinel , est destinfie aux agitfis. J’ai 
vu dans toules les cellules rfigner la proprelfi la plus grande. 
Que M. Pisani ait elfi trop loin dans sa condcscendance envers 
les alienes, c’est ce que le directeur actuel, M. lecointe Amary, 
m’a lui-niemc avouc. Je ne vous citerai qu’un trait: un alifine 
furieux avait tue d’un coup de baton un infirmier dont il avail 
ete raaltraite. A la mort de ce malade, M. Pisani fit faire son 
portrait, et le beatifia de sa propre autoritfi. Il est suspendu 
dans le refecloire avcc les portraits de plusieurs autres malades; 
a tient a la main un baton rompu. 

Je suis obligfi, vu les details nombreux auxquels je me suis 
laisse entrainer, d’en rester la pour cette fois. 

Jerevienclrai h Palerme dans ma prochaine lettre, et vous 
dirai les progres que i’on a faits sous le rapport de la statistique, 
du traitement el de I’organisaiion du travail. On doit ces amfi- 
liorations h M. le comte Amary, digne successeur de M. Pisani. 



EN ITAUE. 


Si ces ligues lui parviennent, qu’il les lise comme I’expression 
(les sentiments quo son zfele el sa science in’ont inspires. 

MOREL. 

P. S. J’aurai a vous parler encore du docteur Guggenbiihl, 
qui vient de renoncer an monde pour aller soigner sur le sommet 
del’Abendberg en Suisse, les enfants cretins, auxquels il veiit 
consacrer le reste de son existence. Admirable dfivouenientd’un 
horame modesle et savant! L’instilut qu’il a fonde servira de 
module a ceux que Ton elevera, et les insliluts pour les enfants 
cretins dcviendronl aussi indispensables que ceux que Ton doit 
il d’autres bienfaiteurs des sourds-muets et des aveugles. Je 
vous parlerai de ce que j’ai vu sur I’Abendberg dans ma pro- 
chaine lettre; vous pourrez au moins voir par celle-ci que dans 
tous les pays du monde les medecins se meltent noblement en 
avant pour remplir la peuible mais glorieuse mission dont ils 
sont inveslis. 



m 


CONSIDfiRATIONS MEDICO-I.fiGAIJ 


Medeciiie Icsjalc. 

RAPPORTS JUDICIATRES 

ET C()\SIDEIiATIO\S lEOICO-UiCALES 

SUU QUELQUES CAS DE FOLIE HOVllGIDE, 


M. LE D' AUBAIVEL, 



2" OBSERVATION D’ON DELIRE LTPEMAKIAQDE AVEG TEN¬ 
TATIVE d’homicide. 

Affection vdnArienne grave, jalousie, Iristcsse consecutive, mefiance 
extreme, crainlcs d’empoisonnement, violence envers sa femme, refus 
do manger, dmacialion ct mort. 

Ce malade, que nous nominerons Pierre, csl un petit 
homme, age de trente-huit aiis, exercaiit la profession de coif¬ 
feur, d’une constitution asscz faible et d’un temperament ner- 
veuxtres prononed. Ha toujours eu un caraclere trisle, taci- 
turne, peu amical. Dans sa jeunesse , il avait aiine les femmes, 
et, en se livrant assez souvent a la ddbauche, il avait fmi par 
contracter une affection vendrienne qui fut extrSmementtenace, 
et qui, aprds avoir cedd a un traitement fort actif, reparut plus 
tard sous la forme d’accidents secondaires d’une grande gravitd. 
G’est la le point de ddpart, h ce qu’il parait, du derangement 
intellectuel que nous allons observer. En effet, il y a quelques 
amides, il fut tellement effrayd des consdquences quo cette ma- 
ladie pouvait avoir pour sa saute, que son caraetdre prit une 
leinte treS prononede de melancolie. 11 se soumit ii un nouveau 
traitement, mais il ne criit plus h la possibilitd d’linc enlidre 




SUU QUELQUIiS CAS DE FOLIE HOJIICIDE. 85 

gufirisoii, et, quoique tout symptonie syphilitique eut disparu 
au bout de quelques mois, il conserva les plus grandes inquie¬ 
tudes sur son avenir. 

Cependant, s’dtaut mis a voyager pendant quelque temps, il 
senibla reprendre un peu de caline, et il revint chez lui dans Ic 
departeinentdesBasses-Alpes avec un moral nolablement ara6- 
liorfi. Use maria, et, de concert avec son Spouse, il quiita son 
infitier de coiffeur pour prendre un caffi, dont I’exploitation, ^ 
ce qu’il pensait, devait lui Ctre tres avantageuse. Mais deux 
mois il peine s’etaient ccoules, qu’il retoraba de nouveau dans 
son humeur sombre et inquifete, paraissant toujours prfioccupfi 
et moins soucieux de ses affaires que des id6es noires qui I’obsS- 
daient. Un jour sa femme lui ayant demands le motif de sa 
tristesse, il ne lui fit aucune r^poiise; mais, la nuit suivante, 
aprfes avoir barricade toules les issues, il I’entraina au milieu de 
la chambre, et, I’accusant d’etre I’amante de la piupart des 
habituis de son caK , il lui adressa mille injures et mille me¬ 
naces. Il ne lint aucun compte des protestations d’innocence que 
celle-ci lui faisait, et, dans son acefes de jalousie furieuse, il se 
laissa aller pour la premiere fois it lui porter plusieurs coups. 
Les voisins accoururent aux cris que celte femme poussait; mais 
Pierre devint calme immediatement, il se mit a pleurer de 
regret, il embrassa son epouse et promit a tout le monde de ne 
jamais plus avoir le moindre soupcon sur sa vertu. Ges proraesses 
n’eurent pas un grand effet; la bonne harmonie ne rdgna que 
quelques jours dans le menage. Le caractfere du mari devint 
tous les jours plus soupconneux, il epia tons les gestes et toutes 
les paroles de sa femme, et, toutes les fois qu’il croyait voir en 
elle quelque signe d’intelligence avec les habitu6s du cafe, il lui 
donnait des soufflels ou des coups de pied sans autre explication. 
Gelte malheureuse , pour 6viter de pareilles violences, se voit 
forcee de ne plus sorlir et de ne plus parler li personne. Mais 
cette manifire d’agir ne tarda pas a d^plaire it ceux qui frequen- 
taientson ^tablissement, et en pen de temps ils I’eurent dfeerte, 



86 CONSlDfiRATIONS M£DIC0-L£GAIE3 

ne voulant plus Stre tdmoins des scenes qui se renouvelaient 
journelleinent & leur occasion. Pierre, s’apercevant que tootle 
monde abandoiinait son caf6, et ne pouvant en lui-mSnie s’expli- 
quer la cause de cet abandon , crut devoir Tatlribuer a I’in- 
fluence d’ennemis occulles, h des persecuteurs qui dtaient 
d’accord avec sa femme pour arriver sa ruine. II fut bient6t 
oblig6 de fermer son ^tablissement. II resta alors plusieui's mois 
sans rien faire; puis ilfinit par former le projet d’aller s’etablir 
dans un autre pays. Il dit un jour, ^ cet effet, a sa femme de sc 
tenir prdle & partir; mais li I’heure indiqud*e, il I’enferma dans 
sa chambre h double tour de clef et il partit tout seul. Celled 
alia le rejoindre Irois jours apres, mais elle ne put jamais savoir 
au juste pour quel motif il I’avait enfermfie dans sa chambre. 
Son projet d’etablisseinent n’ayant pas r6ussi, il vint ii quelque 
temps delii babitcr Marseille, ou il travailla de son mfitier de 
coiffeur. Parfois doja il avail concu une certaiue mefiance sur la 
qualite des aliments quo sa femme lui pr6parait; mais il ne s’y 
etait point encore arr6t6, et il prennit m6me sans repugnance 
tout ce qu’on lui prfisentait. Cependant sa jalousie, qui avail 
delate I’annde d’avant, fit graduellement des progres, et des 
scenes de violence pareilles aux premieres eurent lieu de temps 
a autre. 11 commenca en mSme temps de se m6fier d’autres per- 
soniies; on le vit changer fr(5quemmeiit de boutique, quoique 
partoul on lui prodiguat beaucoup de soins et toutes les attentions 
possibles. Cependant il travaillait; sa femme supportaitsonmal- 
heur avee patience, et quelques annees s’6couiarent sans que 
son dlat mental subit une plus grande alteration. 

Mais, en 1841, son ancienne affection syphilitique ayant re- 
parudenouveau, il n’en fallutpas davantagepourexalter son ima¬ 
gination deja malade.Pt pour transformer ses iddes habituelles 
de mefiance en une veritable monomanie. Il fut dfes lors persud6 
qu’on cherchait a I’empoi.sonner en mettant des substances 
toxiquesdans ses aliments et dans ses boissons; e’etait le pain, 
la viande et le vin qu’il disait etre principalement irapregnes de 



87 


SUH QUELQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE, 
poison; il se mit h dire que la viande qu’on lui donnait ^ manger 
n’etait ni de boeuf ni de mouton, quecen’6tait autre chose que 
de la chair humaine provenant des hdpitaux, celle de malades 
atteints de virus syphilitique; c’filait Ih, disait-il, la source de 
la maladie dont il 6tait infect6. Le vin qu’il huvait 6lait du sang 
huinain.suivantlui. Lepain rcnfermait uneassez grande quan¬ 
tity de noix vomique, coinme il s’en ytait assui-y maintes fois au 
gout et il I’odeur qu’il riipandait. Il se priva alors souvent de 
hoire et de manger, parce qu’il avait la certitude, disait-il, 
d'avoir des coliques, quand il prenait la raoindre des choses. 

Dans cet ytatil alia consulterune fouledem6decins; touslui 
donnhrent quelques conseils; niais il ne suivit I’avis d’aucun, 
n’en etant point satisfait, les croyaut tons ligufe centre sa per- 
sonne et les jugeantcapahles de vouloir aggraver son mal. Il ne 
voulut plus dfeormais se fier qu’a lui-m6me pour les soins de sa 
maladie. Il acheta h cet effet un livre de mMecine qu’il se mit 
sans cesse a consulter; et un jour, pensanty avoir trouvy un 
traitemeiit utile, il se livra ii la preparation d’une tisane dont 
il avait lu la formule; ce qu’il renouvela d6s cc moment presqiie 
chaque matin. Il employait pour cet ohjet une marmite dont il 
prenait le plus grand soin; d^s qu’il s’en fitail servi, il I’enve- 
loppait de Huge et I’enfermait hermytiqucinent dans une armoire 
dont il gardait la clef. L’eau dont il avait hesoin 6tait prise, tantot 
dans un endroit, tantot ii un autre; et clSsqu’il s’apercevait que 
sa femme avail le moindre doute sur le lieu oh il allait la puiser, 
il n’y retournait plus de quelque temps. Une foule de drogues 
entraient dans la composition de cette tisane; malheur a sa femme 
et a ses enfants, s’ils avaient eu la curiosite de s’approcher du 
feu au moment de I’opyration. Celle-ci une fois achevye, il trans- 
vasait la liqueur dans des carafes qu’il cachetait avec soin et re- 
cachelait de m6me toutes les fois qu’il en prenait pour hoire. 
Nous donnons ces minutieux details pour qu’on puis.se hien ap- 
pricier la mefiance qui r6gnait dans I’esprit du malade, dominS 
qu’i! ytait par des craintes d’erapoisonnement. 



88 COKSlDfiHATIONS 5IKD1CO-LfiC.ALES 

Plusieurs inois se passerent sans que celte sortc de breiivagc 
produisit le nioindre bien; il ne tarda pas des lors a perdi e la 
confiance qu’il avail accordee asonlivre de medecine; il acciisa 
I’auteur de I’oiivrage de scdlcralesse, et il jura bien, h I’avenir, 
do ne plus se fier pour son traitement qu’a ses propres inspira¬ 
tions On le vit, en effet, des ce moment avaler tout ce quo son 
imagination delirante lui fournissait; il prit jusqu’ii rurinc do 
ses enfants, ce qui, continue assez longtemps, devait linir nc- 
cessairement par allercr sa same d’une manierc tres sericuse. 
Il maigrit beaucoup, en effet; il ressentit de violentes douleurs 
d’eslomac; il ne travailla plus; il passa toute lajournee dans son 
lit, et, non content de ne rien gagner lui-m6me pour vivre, il 
voulait que sa femme restat avec lui et qu’elle n’allat point tra- 
vailler enjournee. Quclquefois il lui permeltait d’y aller ; mais 
aussitSt qu’elle dtait pnriie, il se levait et il passait toute la 
journde dans la rue pour la surveiller; il se prdsentait quelquc- 
fois dans les maisons ou elle travaillait, pour voir si clle elait 
rdcllement h son ouvrage. Le soir, apres I’avoir ramenee cliez 
lui, il fermait hermetiqueraent portes el fenetres, il placait des 
cadenas a divers endroits, et il avail soin de coller sur les join¬ 
tures et sur le Iron des serrures des bandes de papier sur les- 
quelles il travail certains signes, pour pouvoir s'assurer que 
personne n’etait venu les enlever et les changer pendant la nuit. 
Le plus ordinairement avant de se coucher il se livrait a un 
examen minulieiix des parties sexuelles de sa femme, pour s’as- 
surer si elle ne portail aucune trace de mal vdnerien. Quand 
celle-ci faisait la moiudre resistance, il saisissait un rasoir qu’il 
tenait habituellemciit sur une table de nuit, et la mena^ait de 
lui couper la gorge. Apres cola il se couchait; mais le plus sou- 
vent il passait toute la nuit a se promener dans sa chambre, 
epiant sa femme et ses ennemis imaginaires qu’il croyait d’ac- 
cordavec elle pour I’empoisonner. 

Les iddes dont il dtait domine prenaient tons les jours un plus 
grand empire suv lui, Bientdt ii ncmangea plus que des poniines 



89 


StR QUELQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE, 
de lerre qu’il faisait cuirc liii-ineme; son air etait dc- plus en 
pluslriste. Ilsemefiaitchaquejourdavaniagede toutle monde; 
il se levait souvent le matin avec I’idee qu’on lui av.iil donne 
pendanl la nuit des lavements empoisonncs. Un soir, il saisit un 
gros caillou qu’il avail cach^'sous rorciller et menaca d’en ecra- 
ser la tfile de sa femme. Un autre jour, paraissant memo cn cc 
moment plus calme qu’li I’ordinaire, il engagea sa femme h se 
laisser peigner par lui; ce!le-ci s’y soumit pour nc pas lui dd- 
plaire; maisau raememomentou elle courbait latele, clle recut 
un coup de couteausur I’occiput qui lui fit une large blessure. 
Elle evita les autres coups qu’il cherchait a lui porter, cn s’6- 
cbappant dans la rue et cn appelant du secours. Pierre, pre- 
voyant tout de suite ce qui pouvait lui arriver, eut la finesse de 
se faire une Icgere blessureh un doigt, ct, quand les voisins fu- 
rent survenus, il accusa sa femme dc lui avoir porte le premier 
coup; il montra cependant du regret de I’avoir b'ess^e. La po¬ 
lice vint le saisir, et, traduit bientot cn police correctionnelle, 
il ne chercha point h nier le fait; mais il prctendit avoir ct6 pousse 
il cette cxtremilC pour faire cesser les nombreuses persecutions 
dont sa femme dtait le mobile, etsurtout pour se venger du genre 
de vie scandaleux qu’elle menait. II avail compose pour sa de¬ 
fense un meinoire volumineux, oil il passait en revue toutes les 
souITrances qu’il avail endurfies depuis si longtemps et ou se 
trouvaient les injures les plus grossieres et les plus iniques conlre 
sa femme. Le tribunal, ii ce que celle-ci m’a rapporte, ne lui 
laissa pasachever la lecture de son mfimoire, et, le considerant 
comrae criminel, le condamna it six mois de prison. Pierre, en 
se voyant condamn6, cria h I’injustice et a la trahison. Ifen ap- 
pela il la cour royale d’Aix, mais il ne fut pas plus beureux; 
I’arrfit fut confirme eii tout point. Il eut done b subir sa condam- 
nation. Voici, a quclque temps de lb, ce qu’il dcrivait ii sa femme 
de la maison penitentiaire d’Aix ofi il 6tait renfermfi. 



90 CONSIDERATIONS MEDICO-REGALES 

« Aix, 5 septembre 1842. 

» Ma chere Epouse, 

» La prEseiite est pour te prEvenir que je reconnais parfaite- 
ment que j’ai Ete dans I’erreur de toute sorte de maniEre, 
altendii que je suis Ete coiifirraE par la cour. Je reconnais 
parfaiteuient que tu es innoceiite. C’est bien facbeux pour toi 
que lu aies re^u un pared coup de ina main. Je puis I’assurer 
que j’en ai eu un exireme regret; car I’eau de la mer ne pour- 
rait me laver cette tache que j’ai tons les jours sous les yeux 
quoique j’en fasse pEnitence. Si lu savais ce que je souffre, tu 

conviendrais peut-Etre que je ne luErite pas cela. 

.MalgrE la inauvaise nour- 

riture que je fais, je suis content de I’Elat de ma santE, vu que 
rien de mon corps ne me fait mal. Je ne m’attendais pas ii cela 
ni toi non plus. Je suis, etc. » 

Six mois plus tard, lorsque Pierre sortit de prison , il se remit 
avec sa femme, et plusieurs mois s’Ecoulerent sans que leur in- 
timitE subit la moindre alteinte; mais, ses anciens soupfons 
s’Etant rEveillesdenouveau sanslemoindre motif, il recommenga 
a se mefier de sa femme, a la menacer, a se conduire, en un 
mot, ct son Egard comme il le faisait avant sa condamnation. 
Celle-ci, craignant avec juste raison d’Etre un jour victime de 
ses violences, ne tarda pas a I’abandonner, et ellealla se placer 
en qualitE de domestique dans nne maison sans lui en faire con- 
naitre I’adresse; mais le hasard ayant voulu un jour qu’il la ren- 
contrat, 11 lui Ecrivit la letlre qui suit, en termes qui expriment 
parfaitement la nature de son dElire. 

« Ma chere Epouse, 

» Je profile du printemps pour te renouveler mes sermenls; 
en mfime temps te temoigner la peine que tu m’as causEe lorsque 
je t’ai vue passer sur le cours; te voyant .si trisie, cela m’a rendu 
le coeur si sensible que je ne puis m’empecher de te le faire sa- 






SUR QUELQUES CAS DE FOEIE HOMICIDE. 91 

voir. Ah! si lu poiivais te faire line idee de ce que j’dprouve loin 
de toi et des enfants, lesquels je chdrissais taut. J’aurais fait je 
ne sais quoi pour eux et pour toi, tu le sais bien ; je n’aurais pas 
besoin de te le dire. Tu sais de la manibre donl j’6tais enthou- 
siasm6, malgr6 tout ce que tu peux avoir dit, fait ou faire agir; 
tout ce que j’ai passe et que je passe, rien ne peut me refroidir 
de I’amitie que j’ai. II n’y a que la mort qui pourra m’en s^- 
parer, qui peut-etre n’estpas loin. Si on ne casse pas ma pipe, 
je trouverai une marche pour la casser, parce que je me trouve 
fatigue d’y fumer. A force de furaer et de miner, il y aura quel- 
que chose qui s’ecrouhira , le feu prendra. Si tu pouvais 6tre 
penetree des soulfrances que j’ai endur^eset quejesuis obligdi 
endurer, tu ne garderais pas autant la haine dont je pense que 
lu la gardes. Voici le temps oil je pense que tu t’approcheras du 
saint-sacrement de I’eucharistie, ou Ton ne peut pas garder la 
haine si Ton veut obtenir le pardon. Je pense que tu oublieras 
tout, que tout sera foule aux pieds; quant a moi, cela est ainsi. 
Jetejure sur ma foi de n’aimer autre que toi; tu peux croire 
que tu n’as jamais cesse de possfider mon cceur. Tu peux 6tre 
tranquille; je te jure et te promets sur et certain que tu he seras 
plusfrappfie de mes mains. C’est mon cceur qui te parle; d’ail- 
leurs si tu I’as et6, c’est la faute; car tu dois te souvenir que je 
I’avais signifi6 plusieurs fois d’aller chez la voisine pour que tu 
ne fusses pas devant mes yeux, parce que je voyais que le coup 
htait inevitable; je voulais I’eviter, mais je ne I’ai pas pu, li 
cause de la grande irritation de mon sang. Pour que tu puisses 
6tre p6n4lree, touchhe des soulfrances que j’ai endurees, je veux 
te dire Ics principales. Tout ce que je mangeais et que je buvais 
me faisaitdu mal. Il auraitfallu queje pusse vivre de Pair, que 
j’eusse pu y rester. J’ai manque d’etre devore par la vermine, 
chose que tu sais que je dfiteste. La chemise que la pauvre Ma- 
rietle est venue prendre a I’exhcrable prison te doit prouver 
cela; encore il a hth bien pire li Aix : je ne pouvais pas dormir 
un moment tranquille, a cause des soupirs, des g^misseinents, 



92 considerations MEDICO-LEGALliS 

des tour . eiits el de tout ce qu’on me faisait lorsque je dorniais, 
quo je n’aurais pas voulu dorrnir, j’aurais voulu m’en empecher. 
Que de clioses que je vois , que de mesures de precautions; que 
de peine que ceiTaines gens prennentpour me faire fuiner, me 
donner toutes les maladies imaginables. Que vois-je dans tout 
cela? je vois que les galeriens sont mieux quo moi; du nioins je 
pense qu’ils dorment tranquilles, que ce qu’ils mangent ne leur 
fait pas du mal; car moi je me trouve en peine de trouver du 
vinaigro, je me vois oblige de mourir de la soif, de la faim, li 
cause du ble dur empoisonne. L’Ecliafaud est prfiffirable que 
d’endurer tout cela. 0 ciel! que vois-je? cruelle desiinfie! je 
me vois sur le bord d’un rocher entourE d’une troupe formi¬ 
dable, commandeo par des vaillants et des puissants generaux , 
dont ils out pris toutes les positions possibles, de manifere que 
je ne puis pas en echapper, tcllcment qu’ils s’en sont pris si 
adroilement et si fmement. J’aurais encore bcaucoup de choses 
a te dire, mais jo pense de t’en avoir assez dit pour que lu sois 
penetree, touchfie de tout ce que j’ai sonffert. Je finis en to 
disantqueje viens me prosterner a tes genoux pour t’implorer 
a faire un traite do paix, qu’il ne se pa rle jamais plus de la 
guerre; car e’est un triste fleau. Je suis, etc. » 

Cette femme, quelque peine qu’elle eprouvat de rosier separec 
de son mari, ne crut pas devoir se rendre a son invitation; 
elle resta ou elle 6tait et ne lui repondit point. Les id6es d’em- 
poisonnenient revinrent alors avec plus d’intensite que jamais. 
On le vit aller aclieter du pain chez tons les boulangers de la 
ville, le couper par morceaux et le laisser maccrer plusieurs 
jours dans I’eau pour y dccouvrir des traces de substances 
toxiques. Quand il croyait on avoir la preuve, il so transportait 
chez les commissaires de police pour en faire la declaration. 
Econduit maintes fois des bureaux de police, il en 4crivit au 
prefet; mais n’ayant jamais recu de reponse, il forma le projet 
d’allcr h Paris pour deposer ses plaintes aux pieds du trone. Il 
partit en avril 1843 pour la capitale, emportant avec lui uii 



93 


SUR QUELQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE, 
morceau de pain empoisonne. Son sejour a Paris iie ful pas trfes 
long. Voyant qu’il ne pouvait obtenir I’andionce cju’il desirail, 
il 6 crivit a sa femme que la comme a Marseille, toutes les sub¬ 
stances fitaient fraudees; que le vin etait du sang do barbare, et 
qu’un jour pour avoir essaye d’en boire , il avail rendu du sang 
par le foudement; ensuite que les medecins de cc pays 6 lalent 
aussi il sa poursuite..., etc. Il ne tarda pas li retourner a Mar¬ 
seille , on il recommenca comme par le pass 6 a vivre dans une 
sorte d’isolement, semblablc ii un homme qui craint la society 
et qui cherclie a echajjper h des persecutions. Get elat allant 
toujours en empirant, tons ceux qui renlouraientredoutant de 
plus en plussesviolences, onse plaignit plusieurs fois a I’auto- 
rite, et on demanda iustamraent que Ton prit des mesures im- 
inediates pour sa sequestration dans une maison d’alienes. Les 
demarches resterent longtemps sans resullat, vu que I’individu 
n’eiait pas furieux; ce ne fut qu’apres des plaintes i-eiterees et 
des sollicitations actives qu’on finit par obtenir son placement 
dans I’asilc public. Voici ce que nous avons observe pendant le 
temps qu’il a ete soumis a notre observation. 

Il nous arriva, le h Janvier 184^ , dans I’etat suivant : il est 
calme, doux en apparence; mais sa physionomie est triste, i-e- 
flediie comme celle d’un homme profondement malheureux 5 il 
est maigre, grele, d’une constitution faible; tout annonce en 
lui un etat de deperissement. En I’interrogeant, nous ne trou- 
vons auGune incoherence dans ses idees ni de I’exaltation; mais 
il ne tarde pas a nous entrelenir de ses tourments, de ses craintes 
et des ennemis qui le poursuivent depuis si longtemps, et qui 
out fini par alterer sa sante. Nous croyons inutile de devclopper 
de nouveau ce qu’il nous raconle a ce sujet; ce sont les memes 
idees dont on a lu le recit dans le corns de ceite observation. Il 
en parle comme un homme convaincu , comme un homme qui 
se sent bien mallicureux de sc trouver dans ceite triste position. 
Pendant une quinzaine de jours, louten ne rcnoucant a aucune 
de ses idees favorites, il prend sa nourriture, ildort bien, etou 



94 considerations mEdico-lEgales 

le dimit par momenls pen preoccupe de ce qui fait I’objet de ses 
tourments imaginaircs. Mais aprfis ce temps, il se plaint qu’on 
lui donne des lavements d’arsenic et de tabac, que ses aliments 
sent remplis de poison , qu’on vent le perdre et lui oter la vie a 
petit feu. Il refuse de manger, et ne se nourrit que de pain. Les 
consolations, les exhortations et le raisonnement ne peuvent 
pas le convaincre de son crrcur ni le decider It prendre de la 
nourriture; il faut en vcnir a une douche pour lui faire avaler 
les soupes et les aliments que Ton donne it tout le monde. Mais 
ce moyen, auquel nous etions obliges d’avoir recours pour I’em- 
pecher de niourir d’inanition , nous repugnait en quelque sorte, 
a cause de la faiblesse de sa constitution, et des syncopes qui 
avaient suivi plusieurs fois I’emploi de la douche. Un autre mo¬ 
tif qui ne nous portait guere a revenir frequeniment a la douche, 
c’est qu’it part ce que nous obtenions pour sa nourriture, nous 
ne vOyions survenir sous cette iulluence perturbalrice aucune 
modification notable dans la nature de ses idees. Plusieurs mois 
se pass^rent dans cette situation ^ sans que rien de remarquable 
parut, si ce n’est une aggravation graduelle de sa Me, de- 
venant tous les jours plus tenace et plus opiniatre, ainsi qu’uiie 
grave alteration desa sante physique , sedeteriorantchaque jour 
davantage par suite de son obstination it ne vouloir prendre au- 
tun aliment substantiel. Nous'avions essayE tons les moyens 
physiques el moraux sans le moindre succcs. Cepeiidant, dans 
le courant de I’Ete ISZii, nous eumes pendant deux mois envi¬ 
ron une sorte de rErnission ; le inalade paraissait moins triste. Il 
prenait ses repas ordinaires; sa santE s’Etait un peu amEliorEe; 
mais ce mieux fut de peu de durEe; vers rautomnede la mEme 
annee , le mal s’aggrava a un tel point qu’il ne fut plus possible 
de lui faire prendre autre chose qu’un peu de crEme et des bis¬ 
cuits ; il disait que tout Etait salE, que tout ce qu’il prenait le 
brfllait et augmentait sa maladie, parce qu’on y mettait des 
substances malfaisantes j il nous accusait souvent d’en Eire I’au- 
teur. Son amaigrisseraent ne tarda pas h Etre extrEme. BientOt il 



SUH QCELQDES CAS DE FOLIE HOMICIDE. 95 

lui fut de toute impossibilite de quitter le lit; uiie diarrhee s§- 
reuse s’6tablil; des vomisseinents eurent lieu; le pouls devint 
miserable, et une sorte de marastne s’empara de lui. Nous lui 
demandioiis chaque matin ce qui pouvait lui 6tre agreable ; nous 
avions tout essayd, poulets, crdines, fruits cuils, confitures, 
biscuits, lait d’Siiesse, etc.; rien ne lui convenait; il le goutait 
ii peine et le rejetait le plus souvent, dans la persuasion intime 
que tout lui fitait nuisible. Il fut bientOt reduit & un etat de 
squelette, et il niourut dans la dernifire p6riode d’une Emacia¬ 
tion des plus completes. 

L’histoire de ce lypemaniaque offre, comnie on a pu le voir, 
plusieurs points de ressemblance irEs frapjiants avec le dElire de 
Biscarrat. Tons les deux ont eu I’imagination frappee, et sent 
devenus hypochondriaques la suite d’un Elat raaladif, d’une 
fievre inlerraittente chezl’un, d’une syphilis Conslitutionnelle 
chez I’autre. Alors ils se sont exagere singulicrement les souf- 
frances rEelles qu’ils pouvaieiit ressentlr; et, constamment 
plongEs dans ce cercle d’idEes, ils ont fini tous les deux, en re- 
cherchant la cause de leurs maux, par cn trouver I’explication 
dans des tentatives d’empoisonuement. Cette persuasion imagi- 
naire est devenue tellement dominante Chez Pierre, qu’il se 
mefiait de tout le monde; on I’a vu sc condamnera une absti¬ 
nence complete de toute espfece d’aliincntation, dans la crainle 
qu’on ne lui fit pi-endre des substances malfaisantes. Ces tenta¬ 
tives d’cilipoisonnement Etant pour leur cerveau malade une 
rEalitE, ils ont cru tous les deux avoir beaucoup d’ennemis qui 
coraplotaientcontre leurs jours; delh des projets de vengeance, 
des actions criminelles, I’un contre son ami, son caraarade, 
I’autre contre sa femme, dont il Etait jaloux, et qu’il considErait 
comme faisant partie de I’association de ses persEcuteurs. Le 
dElire lypEmaniaque avail pris une plus grande extension chez 
ce dernier, probablement parce que la maladie datait de plus 
longtemps; mais quelque variEs que fussent ses actes de folie, 
chez lui comme chez le premier, le dErangement ne roulaitque 



96 


CONSIDERATIONS MEDICO-LEGALES 


sur une seule sErie d’iddes; et, part celte prEoccupation ma- 
ladive, il ii’y avail che 2 tous les deux ni incoliErencc dans les 
paroles ni aucun signe exlErieur qui put au premier abord les 
faire prendre pour fous. La haine que Pierre a vouEc aux inEde- 
cins qu’il avail consullEs depuis qu’il Elait malade nous rap- 
pelle I’observation de Bourgeois, que nous avons eu occasion de 
voir il I’liospice de BicEtre. Ge Bourgeois Etait comme lui bypo- 
choridriaque; il avail cousultE une foule de uiEdecins, el comme 
aucun remede ne pouvaii gucrir ses maux imaginaires, il prE- 
tendit que les conseils qu’on lui donnait liii Elaient plus nui- 
sibles qu’uliles. Unjour, il lira deux coups de pistolet sur 
M. Bleynie, niEdecin deCharenton, qui, quelqucs annees au- 
paravant, lui avail ordonnE des bains de riviEre. M. Bleynie 
ne fut pas meme blessE, lieureusement, el Bourgeois fut envoyE 
il Bicetre par un arret de non-lieu. 

Pierre, avons-nous dit, a donnE beaucoup plusde preuvesde 
fplie que Biscarrat: cependant ce dernier qui avail lue a ElE ac- 
quitlE, tandis que I'aulre a ElE condamnE a six mois de prison 
pour avoir seulement blessE sa femme. On ne peut s’expliquer 
cela que par la diffErence des invesligations auxquelles on a du 
se livrer a leur Egard , I’EnormilE du crime ayant appelE un sE- 
rieux examen sur I’Etat menial de I’aliEnE homicide, les simples 
violences de i’aulre envers sa femme n’ayant pas EveillE ratten- 
tion des magistrals au point de le faire examiner par des hommes 
de I’arl. On comprend de celte maniere que le delire de Pierre 
ail ElE mEconnu, ce dElire lui permettant par son isolement de 
converser sur toute autre chose avec calme et precision. 

Cependant, apres avoir lu I’liistoire de ce malade, qui pour- 
rail douler aujourd’hui qu’il ne fut rEellement aliEiiE a I’Epoque 
ou il a comparu devant le tribunal ? Les pi'euves de son dEran- 
gement sont tellement surabondantes ei evidentes pour tout le 
monde, que je crois iiuiiile de les signaler; chacun aura bien 
su les dislinguer li la simple lecture de cette observalion. Je 
comprends neaumoins que les personnes Etrangeres ii la pratique 



Sl!R QUEr,QlIES CAS DF, POME HOMICIDE. 97 

dc ce's sortes d’aberralions aient pu ne pas s’apercevoir que les 
violences donton I’accusaitfussent le r&nltat d’un Cut maladif, 
ii celtc periode de la folie ou tonics les apparences de la raison 
etaicnt encore conscrvecs; mais iin inedeciii habitue a des eludes 
■speciales aurait su rallacher Cviileniment celte action criminelle 
a sa veritable cause ; il aurait fail rcssortir les traits distiiiclifs de 
celtc affection menlale, quelquo peu avancee qu’clle fnl; ct le 
tribunal, beureux d’avoir trouvC rexplication dc I’acle inculpc 
ailleurs que dans un sentiment de perversite, aurait rcnvoyC 
I’individu dans nnc inaison d’alienCs, au lieu de le condainner & 
la prison. 

De ce que le sCjour de la prison a paru ameiier un certain 
aniendenient, meme une amelioration marquee dans I’etat men¬ 
tal de cct homrae , il ne faudrait pas en conclure quo la con- 
damnation fut necessaire. Il y avail peut-Clrenn peu de simula¬ 
tion , car les alienes savent feindre , dans ce calme apparent, 
dans cette lettre it sa femme ou il marquait des sentiments de 
repentir. Du reste, le mieux, s’il a Cle rCel, ne nous eionne 
point; nous voyons souvent survenir des effets analogues chez 
les alienCs soumis, an debut deleurmaladie, a une commotion 
morale qui ebranle profondCment le cerveau. Il faut croire quo 
sa comparulion devant la justice et le chagrin de se voir empri- 
sonne ont dO amener chez Pierre le rCsultat que nous avons 
signale. Mais ces ameliorations sont souvent de courtc durCe; 
on a vu , en effet, que chez lui, ce mieux avail Cte tont-a-fait 
ephemere, et que, peu de temps apres sa sortie de prison , le 
delire elait revenu avec une nouvelle intensilC 

Cette erreur jndiciaire a ele deplorable pour deux raisons: 
d’abord parce qu’elle a fait peser le dCshonneur d’une condam- 
nation sur un malheureux alienC dont la loi accuse les Ccarts et 
les actions; ensuite parce qu’elle I’a prive des jjessources thC- 
rapeutiques qui auraient pu peul-etre le guCrir, si, I’individn 
ayanl Cte placC de bonne heure dans une maison dc santC, ellcs 
ANXiL. MKD.-p.sYcii. T. VU. .Tanvtpr IS4G. 7. 7 



98 CONSID^nATIONS MfeDICO-LteAf-ES 

avaient 6td appliqudes i une periode oij la folie n’avait pas encore 
contracte des caraciferes d’incurabilitd. Cette dernidre conside¬ 
ration , jointe an danger qui resulte pour la security publique 
de laisser errer certains alidnes an milieu de la socidtd, nous 
conduira plus loin a examiner la question des placements de ces 
inalades dans les asiles, placements qui, a notre avis, sont ren- 
dus souvenl trop difficiles. La faniille de Pierre n’a pu I’obtenir, 
comme on I’a vu, qu’apres un ou deux mois de ddmarches et 
de sollicitations rditdrdes. Cependant Pierre dtait un hommc 
dangereux ; il pouvait trier sa femme ou quelqu’un de ses voi- 
sins; et s’il n’est pas devcnu tout-a-fait homicide comme Bis- 
carrat, il faut s’en etoimer, et I’attribuer, moins d des senti¬ 
ments meiUeurs, car les meilleurs instincts se pervertissent en 
pareil cas, qu’ii la nature de son caractere, qui etail pen ddler- 
mine, trds pnsillanime et trds timore. Ce raalade, je le rdpdte, 
etait un liomnie dangereux, quoiqq’il ne fut pas agild, et qu’en 
apparencc il pariit jouir du ealme le plus parfait. Nous revien- 
drons stir cette question a I’occasion du rapport mddico-ldgal 
qtii suivra bienlot. 

Void deux autres fails ou, a notre avis, il y a cu fausse ap- 
prdciation des causes qui avaient ddlermind I’acte inculpd. L’lm 
des deux surlout esl un exemple frappant d’erreur judiciaire , 
quelque Idgere qu’ait dtd la condamnation; car, chez celui qui 
en fut I’objet, la maladie dtait on ne pent mieux caractdrisde, et 
anterieurement S I’action qu’on lui impulait, la famille avail fait 
des demarches pour obtenir son placement dans I’asile public 
des abends. 

1" Une femme de frenlp aps environ, habitant la campagne 
daps la commune d’lVoriol, est apcusee, il y a quelques atinees, 
d’ayoir iputile son mari, en Ini cpupant le membre viril avec un 
rasoir. Void les reiiseignements qu’on nops a donnes sur le 
compte de cette femme. Sa mdre est nam ie folie, et sa maladie 
avajt dtdopcasionnee par uqe jalousie excessive; uqede ses tantes 



SUR QBEtQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE. 99 

uiatenielles s’est suicidee. Elle n’a aucuiie instruction, elle est 
pen intelligcntc (1). Mais, dans I’annde 1840, elle devint triste, 
pensive; elleparutconstammentpreoccup6e. Bientotelle mani- 
fesia de la jalousie contre son atari; elle I’accusa sanslemoindre 
motif d’avoir des maitresses, et, nuit et jour, epiait sa couduite; 
elle lui faisail des querellesaffreuses a propos derien. En meme 
temps, elle qui remplissait a peine ses devoirs religieux, elle se 
jeta dans nnc ddvotion extreme, ct elle alia se confesser bieii 
plus souvent que d’habitude. On la voyait presque toujours 
triste, pensive; elle parlait souvent de sorciers, et elle parais- 
sait croire parfois qu’elle etaitsous I’empire de quelque sortilege. 
Elle se plaignait depuis quelque temps de souffrir de la tete; son 
mari lui fit prendre des bains de pieds. Mais trouvant chaque 
jour dans son lapgage et dans ses maniferes quelque chose d’in- 
solite, i| disait a un de ses aims, piusiem's jours avapt sa muti¬ 
lation : « Je ne sais pas ce que ma femme peut avoir, elle n’est 
I) plus la meme, elle est toute cliaiigee; je crains qu’elle iie de- 
» vienne folic; je me propose de la faire voir un m^decin. » 
Depuis quelque temps, il y avail quelque chose eii elle, une 
voiif intfii'ieure qui lui djsait de se venger de son mari; souvent 
ell<! lie dorniait pas de tqjite la nuit, etant constamnieiit preoc- 
pupee de celte idiie. Une nuit elle se leve, ayant entendudans 
un rfive cette meme voix de sorcier, corome elle I’appelait; elle 
fait une prierea genoux aux pieds de son lit. elles’empared’un 
rasoir tout rouill6 qui etait pnblie depuis longiemps dans un coin 
de la cherainee, elle deepuyre son mari, profoud4ment en- 
dormi, et, d’un seul coup, elle lui ampule la verge tout prfis 
de sa racine. Elle ne pril pas la fuite, elle ne chercha pas ^ se 
pacher. Les gens qui accoururent la lrouv6reut toute confuse, et 
on la vit manifester lout de suite le plus grand regret. 

Eli s’arrfitent nos renseignements. jVous tenons ces details des 


(1) D’unc grande simplicity, tres superstitieusc, croyanl k rexistence 
des sorciers: cependanl die s'etait mariye, et plusieurs annies de ma- 
riage I’ytaient pasiyes dans le pins parfait aewrd. 



dOO CONSIDliRATIONS Mf:DICO-I,ltGALES 

personnes qui la connaissaient et clu mCclecin qiii avail soiivciit 
donn6 des soins a cettc maison. Le magistral charge d’instruire 
I’affaire, ayanl coiTcu qnelques doulcs sur I’ctal des faculles men- 
tales de I’accusCe, demanda line enquelc medicale, cl le docleiir 
Guiaud, donl nous d^plorons la perle r6cente el preinalur6e, 
fut prie d’exaininer celte femme, deteniie dans nne prison de 
Marseille. Le rapport de ce medecin distingue conclut, ii ce 
qu’on dit, ii I’exislence d’un dfirangemcnt intellectuel; mai.s 
I’affaire ayanl ete portde aux as.sises d’Aix , son opinion ne jire- 
valut point, et I’inculpee fut condamnee a hnit ans de reclusion. 

Nous regrettons de n’avoir pas In ce rapport, on devait 
6tre consignde toule I’liistoirc de celte femme; mais , si les 
fails antCrieurs & la mutilation et relates plus haul sont vrais, 
ainsi qu’on me I’a assurd ^jlfirforce d’admeltre qu’elle elait 
reellement alienee au nn^f^iVde la perpetration du forfait dont 
elle s’est rendue counii^, etj^u’il y a^eti cq-eur judiciaire dans 
le verdict de culpabii^ prob^p-celpar'16 On n’a du voir 
dans celte affaire qu^jal6^^^e.i’^ih^lpje|; c’etait, en effet, 
ce qu’il y avail, auf ^emi^^o^dV-^' pips lapparent, et, tout- 
naturellement, on po^lj|jis ycbx s^huc passion, et la 
regarder comme I’u^^ue pa^,.^y|o^veHMancc qui s’en elait 
suivie. Mais ce qu’on c’etait quo cetle passion, que 

rien ue motivait, pouvaV^ire la'pfepifii-e expression d’un d6- 
rangeraent intellectuel, et qu’elle devait eire necessairement 
maladive, portee au paint ou elle en etait, et accompagnfie 
d’autres phenomenes psychologiques tres caracleristiques. Les 
details que nous avons donnes ne laissent presque aucuii doule 
a ce sujet. 

2“ Le noram6 Antoine M..., age de quarante-trois ans, sa- 
vonriier, 6tait laborieux, bon ouvrier et d’une conduite parfaite. 
II dlait marie; il aimait sa femme et ses enfants, et il n’avait 
jamais doiind dans sa jeunesse le inoindre signe de derangement. 
Mais, on 1839, ou commenfa a s’apercevoir qu’il n’etaitplus 
le mfime, qu’il avail change de goflls et, d’habitude. 11 elait de- 
venu tr6s apathique ; chaque matin, c’etait une affaire pour le 



SUa QUELQUES CAS DE I'OEIE HOMICIDE. 101 

decider d’aller au travail; il lu' arrivait quelquefois de quitter, 
brusquement la fabriquc oil il travaillait, ct de s’en revenir chez 
lui sansle moiiidre motif. On le vit eii meine temps s’adonner i 
la boisson, et reiUrer souvent ii sa maison pris de vin. Cependant 
il continuait a travaillcr, il parlait toujours raisonnablement, ne. 
faisait aucune extravagance, et deux ou trois ans se pass6rent 
sans qu’on put croire qu’il (inirait par devenir fou, quelque in- 
solitesque fussentquelquefois ses maniOres. Mais , en 18ii3, il 
n’y cut plus ii douter do son 6tat de folie ; ses idees dtaient de- 
venues confuses, incoberentes; ses reponses dtaieut lentes et 
souvent peu prdcises; il avait des moments d’impatience et de 
frayeur; la moindre menace de ses camarades le jetait dans 
rdpouvante; sa mdraoire dtait faible; il volait frequemment le 
dejeuner des autres ouvriers ou leur pi'epait d’autrcs objets de 
mince valour; il faisait mal son travail, on lie pouvait plus comp¬ 
ter stir lui, et son maitre, qui I’aimait beaucoup, se vit forcd de 
le renvoyer. En meme temps on s’etait apergu que sa langue 
fitait parfois tres embarrassee, que ses jainbes dtaient le siege 
d’une grande faiblesse. Sa famille fit des ddmarches pour le 
faire placer dans un asile public ; mais le commissaire de po¬ 
lice , auquel on s’adressa, n’dcouta point la demande des parents, 
prdlendant qu’il n’y avait pas urgence a le faire renfermer. 

Quand il eut cesse de travailler, il vdcut dans la plus grande 
insouciance sur sa position. Use mita errer dansles rues de la 
ville; et, toutes les fois qu’il en avait I’occasion, il volait des 
fruits ou autres choses capables de satisfaire sa faim, qui dtait de- 
venue ddvorante. Il se livrait a ces petits larcins sans rdflexion 
ni discernement sur la culpabilitd qu’il encourait. Etant alld uu 
jour au cimetiere, il lui prit fantaisie de voler des couronnes 
d’immortelles et des cloches en verre, et il alia vendre son butin 
au prix de 5 it 6 sous. Il retourua d’autres fois au cimetiere, et 
fit pendant quelque temps ce commerce illicite h I’insu de sa 
femme, qui, quelque surveillance qu’elle exercat sur lui, finis- 
sait souvent par perdre ses traces. La police, it qui des plaintes 
ayaient dtd adressees, ne tarda pas a le prendre sur le fait; ce 



lOi CONSIMrATIONS MfiDlCO-LfiGALlja 

raSiUti commissaire ((lii n’avait pas voulu recevoir la deiiiaridfi 
des parents, ayant Contribud h son arrestation, dressa tin pro^ 
cds-verbal oiS I’individu fut reprdsenid corame tin voletir qiii 
jouissait de toute sa conliaissance et de son bon sens. Il coinpa^ 
rut a quelques joufs de la sur les bancs de la police correction- 
nelle. Lk, il avoua sbn ddllt sans rdticence, mais avet la plus 
complfete indiffdrence, rfcstant, poUr ainsi dire, dtranger h ce 
qui Se passait autour de Ini. Il fut condamnd h uti mois do pH- 
son! La punition ne fut pas sdvdre, conlme 6n leroit; maiSi 
quelque Idgdre qu’elle fflt, elle dtait injusle : cat’ Arttoine dtait 
alidnd, c’est-k-dire innocent, ainsi qu’on va en jUger d’une 
maniere irrecusable par ce qui suit. 

Dans la prison ofi il subit sa condainnatlon, oil I’entendit 
niaihles fois pous.ser des gdmissenlents, parler aux raursde sa 
cellule et marchel* toute la unit. En outre , il se disait riche et 
possesseurd’immeUses palais: enCn, ses traits de folie devinrent 
si dvidents, que les gardiens enx-mdrties furent convaincus qu’il 
devait avoir I’esprit ddrangd. Sorti de prison en ddceinbre 1843, 
il retourne dans sa maison, on onle tint constauinient renfcrmd. 
Mais la bielitdt il eut des moments d’agitation ; il ddchirait ses 
vdtements, ddpfacait a chaque instant les meubles, ramas.sait 
tous les chiffons, riait 6u pleuraitcomme un enfant; toutesseS 
actions, en un mot, dtaient irrefldchies. Cetdtat S’aggravantde 
jour en jour, on fit des ddmarches plus actives, etl’on obtint, 
en fdvrier 184A, son admission dans notre dtablisseUient. Get 
hommc nous parUt atteint, au moment de son entrde, de tous 
le-i caracldres distinctifs d’une ddmeUce paralytique; nous le 
traitames en consdquence. Quelques fdvulsifs puissants rendi- 
rent, pendant uncertain temps, la maladie stationnaite; mais, 
dans les premiers mois de I’annde 1845 , la paralysie fit les plus 
grands progres, tout amioncait mdme une fin assez prochaine, 
lorsque, le 22 avril 1845, le inalade est mort subitement as- 
phyxie, par suite du passage du bol alimentaire dans les voies 
adrienues. flotis avons trouvda I’antopsle du cadaVre de graves 
altdratlons darts le ceft'eau, et deS alttnents ert grartde quatiiitd 



SUB QUELQUES CAS DE FOLTE HOMICIDE. 103 
dans le pharynx, I’oesophage, le larynx i la trachde-art&re, et 
mfime dans les branches. 

La lecture de cette observation ne laisse pas le moindre doute 
sur r^tat mental de cet homme. Son atfectiou inentale a 6vi- 
demment commence en 1839, epoque h laquelle on reconnut 
en lui quelque chose qui sortait de ses habitudes, mais doiil on 
ne se rendait pas bien compte. G’est surtoul dans I’annfie 1843 
quo sa maladie a delate d’unemanierebien dvidente : I’dtatd’in- 
souciance dans lequel il vivait, son indifference sur toute chose, 
le changement de ses habitudes et son incapacitd 4 exdcuter son 
travail ordinaire, prouvent surabondamment que les vols dont 
il se rendait coupable quelquefois a I’dgard de ses camarades 
dtaient commis sous I’inlluence d’un cerveau malade. Quand il 
s’est mis a voler dans le cimetiere, il avait ccssd depuis plusieurs 
mois de travailler; sa famille, qui pouvait mieux que tout 
autre apprdcier son etat mental, lui voyant I’esprit derangd, 
avait ddja cherchd, comme nous avons vii, a le faire placer 
dans I’asile public. Nul doute que ce vol il’ait etd commis sans 
discernement; car cette forme d’alidiiation mentale, que nous 
nommons ddmence paralytique, et dont i’individu dtait alteint, 
consistant en un affaiblissemcnt graduel de tous les actes cerd- 
braux, lose plus que lout autre le libre arbitre, et, ddtruisant 
toute conscience du mal, exclut la culpabilild des debts. On rd- 
pondra & cela qu’Anloine avait conservd du discernement, puis- 
qu’il avait soin d’aller vendre les objets qu’il avait voids. Mais 
cela, pour moi, ne prouve qu’une chose, e’est qiie, tout en 
n’apprdciant pas la criminalitd de son vol, son cerveau lui per- 
mettait encore de tirer parti de son butin, dans le but de satls- 
faire un besoin organiqUe, sa faim, qui dtait devenue excessive. 
Eut-il fait cela s’il n’avait dtd malade, lui qui jusqu’a ce jour 
avait toujours eu une conduite rdgulidre? Il faut croire que 
cette sorte de boulimie qui le tourmentait depuis plusieurs mois 
devait le porter a aller voler, ne pouvant plus ddrober, commfe 
il le faisait autrefois, leS aliments de ses camarades de fabrique. 
Les alidnds atteints de cette forme d’alidnation mentale, donii- 



104 (JONSIDlillAilOiNS JllimCO-LliOALtS 

nes qu’ils sont par des idees .de richesse, uielleiit (juchiiiefuis 
en circulation des billets de commerce, ou vont aclictcr des voi- 
tures et des objeis de la plus grande valeur; ils le font meme 
quelquefois avec un calrae et une apparence de raison capables 
d’en imposer aux personncs avec lesquelles ils out affaire. Pour- 
quoi n’admettrait-on pas que ceux-la agissent avecdiscernemcnl, 
et ne les rendrait-on pas responsables de leurs actions, si le 
delire d’AiUoine est considere comme criininel? 

Ainsi voilj trois fails incontestables ou , la folie ayant f'te me- 
connuc , les tribunaux ont inflige a des intelligences malades des 
peines qui ne doivent atteindre, aux termes de la loi, que des 
volontcs saines et libres. En rapporiant ces fails, je le repete, je 
n’ai nullement voulu jeter le moindre blame sur les honorables 
niagislrats charges de rexecution des lois; je n’ai pas voulu non 
plus donner ii la folie une extension qu’elle ne comporte point, 
et comprendre dans son cadre des debts et des crimes que la loi 
doit punir. J’ai cite ces fails, qni se sont presentes a mon ob¬ 
servation, pour faire voir que des condamnations sont parfois 
encore prononcees a regard de malheureux alifines, et pour en¬ 
gager les magistrals a se tenir en garde contre de telles erreurs, 
lout en comprenant leur circonspection en pareil cas, et en ad- 
mettaut avec eux qu’h tout prendre, les droits de la sociele sont 
plus chers que ceux de I’individu. Du resie, il ne pent pas y 
-avoir dissenlinient entre des hommes de coeur et de bonne foi; 
nous voulons lous le triomphe de la virile. Nous, m^decins , 
nous sentons la necessite que la justice sevisse sur le veritable 
criminel; niagislrats, vous ne voulez point que I’aliene suiiisse 
I’infamie d’une condamnalion. Nou^ il ne pent pas exister un 
idissenliment durable et volonlaire entre nous; nous devons au 
contraire mutuellement nous eclairer, quand nous sonimes ap- 
pel(5s a apprficier ensemble de pareils fails, et finir par nous 
entendre; car de la discussion jaillit la lumifere, de la luniiere 
la v6rit6. 

31. le doclcur Lelut, niMecin de la Salpelrifere (femmes 
ali6nfe) et de la prison de d6p6t des condanmfs de Paris, a 



SUK QUELQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE. 105 

signale dans ce recueil (ann6e 1843) plusieurs fails d’erreurs 
jndiciaires analogues a ceux relates plus haul. II termine son 
travail par des considerations que j’approuve en tout point, et 
dont je me plais ici ii citer le passage, parce qu’elles ne peuvent 
pas avoir trop de retentisseinent: «Que Ton restreignc, dit ce 
» raedecin , dans ses limites les plus 6troites le cercle de la deral- 
»son, de cette deraison qui fausse ou qui delruit le libre ar- 
» bitreet fait disparaitre la culpabilite. Mais, ce cercle une Ms 
» etabli, que les malheureux que leur eiat y a places et qui le 
»franchissent pour commettre une action dangereuse , voient 
»s’ouvrir pour eux, non point les grilles de la maison centrale 
» ou du bagne, mais les portes d’un 6tablissement de cbarite. 
1 ) Pour arriver a ce resultat, il serait a desirer, ce me semble , 
» que dans les prisons preventives, dans les maisons de d6p6t, 
» d’arret, de force, les choses fussent arrangees de telle sorte, 
» que i’etat intellectuel d’un detenu, pour peu qu’il preseniat 
» quelque chose d’anomal, ne put manquer de venir a la Ms h 
1 ) la connaissance des directeurs et des medecins de ces dtablis- 
»sements II faudrait que cet etat, une Ms signale, put etre 
» recherche, suivi, et enfin constate, soit pour le faire rentrer 
» dans le cadre ordinaire de la raison et de la responsabilite des 
»actions, soit au contraire pour Ten faire provisoirementsortir. 
» Dans ce dernier cas, c’est-a-dire dans le cas de raison au moins 
»douteused’un prevenu, on rechercherait si cet 6tat n’6tait pas 
» deja le meme, et peut-Slre plus grave encore, a I’epoquedela 
» perprelration du debt ou du crime imputable. Enfin, les r6sul- 
» tats de cette indispensable enquete seraient portfis a la con- 
1 ) naissance, places a la disposition de M. I’avocat du roi et de 
» celui de I’accuse, de telle sorte qu’il put s’(5tabllr entre eux, et 
» en presence des jurfis et de la cour, un d6bat contradictoire, 
» de nature a pr6venir la reproduction des fails que cette courte 
I) note a pour objet de signaler. » 

{La suite au prochain numiro.) 



REVUE FRA^CAISE ET ETRAAGERE, 


L’4tendiie el rimportance dcs articles de bibliographie nous ont 
empficlids de donner I’aiialyse des journaux judiciaires; nous I’a- 
vons renvoyde au procliaiu numdro. 

M. le docteur llenaudin, mddccin eh chefdireeieur de Tasile des 
alidiids de Faihs, dont les lecteurs des Annales ont ddjd pn apprd- 
cier les excellents articles sur rudininislration des asiles d'alidnds, 
a bleu voulu se charger de la revue critique des journaux de iiid- 
decine allemands, dont nous donnerons ddsofmais rdgulitrement 
I’annlysc. 


JOURNAUX FRANgAIS. 

REVUE DES JOURNAUX DE MEDEOINE. 

OBSERVATION REMARQOABLE DE CHOREE PARTIELLK DES MEMBUES 
INFdRIEORS CHEZ DN JEUNE HOMME DE VINGT-DEUX ANS. 

Le 5 avril 18Zih, le nommd i’essar, fusilier au 19' regiment de 
ligne, en garnisoniLyon, dprouva lout-ci-coup, et sans causeconnue 
delul, une douleur assez vive a la rdgioh temporo-maxillaire 
gauche, pour qu’il ddt se faire porter inalade. Au bOut de quel- 
ques jours j cette douleur prit un caractere ihterinitient, gagna 
I’oell et les paupitres du meine cOtd, et il enlra a I’liOpital le 11 du 
mdme mois. 

Le lendemain, i deux heures et demie, Pessar commengait S ac- 
cdserun sehliinertt de pesahteur dans toUtle cOtd gauche de la 
face. C’diaii potir lui I’indice le plus certain du retour de I’accfes 
qui avail eu lieu a la mOme heure les jours precOdenls. L’accOs 
Vint en ellel, et sadurOe fui, comme la veiileet ravant-veillc,d’une 
iieure quarante minutes. On put constater un rapeilssement nota¬ 
ble et pfogressif de touie la iliOiti^ gauche du visage, dont les 
muscles linirent par se coniracter; le globe de I’oeil resia en pariie 
cache SOUS les replis dcs paupiOres pendant loute la dureedes dou- 
leurs.quiacquirent un haul degrd d’inlensiie; il ii’y eut ni chaleur, 
ni tension, ni goniiement de la partie, et, aprfes la detente, le ma- 
lade sccoua la lOte, les muscles de la joue se reiachfcreut, et, sauf 
un pen d’aballetrtent et de fatigue gOnerale, tout centra dans 
I’ordre, 



JOHRNAUX FRAWgAlS. I01 

On prescrivit 1 gramme de su'fate de quinine et 5ceniigrarames 
d’exiralt ihiibaTque dans une poiion gommee, & donher par etiille- 
rdesi bouche le lendemiiin,dansle eourant de lamalinde; frictions 
sur la rdglon malade avec une pommade renfermaiit de I’acdtate 
de morphine ; infusion de fleurs de tilleul pour boisson. 

Lelendemain, I’accSs n’eut pas lieu; mais, chose remarquable $ 
a parlir d’Uhe heure de I’aprfis-midi, les muscles des deux niollets 
sc contractferent irrdgulierement et d’une inanitre continue; les 
mouvemenis en dtaient ddsordonuds el vermiculaires ; ils dtalefit 
dgaux dans les deux meuibres et inddpendanls de la voloiiid; la 
progression avail quelque chose de sautillant et de saccadd qui fai- 
sait rehondir tout le corps. Toutefois, les meinbres ne se pliaient 
pas sur eux-mdmes, ils ne ddcrivaient pas de courbe sensible pen¬ 
dant la marche, mais ils dtaient sous la puissance de mouvemenis 
dont le desordre et la coiitinuitd n’dtaientinterrompus par aucune 
position, par aucun lien. Le malade ne paralssait nullement fati¬ 
gue de cetie perpdtuitd de contractions. Ces raouvements dtaient; 
du reste, liinitds aUx muscles des deUx jambes ; les auires rdgions 
du corps dtaient dans le calme le plus complet, et I’inlelligence 
parfailement Iniacte; le pools ne prdsentalt rien de particulier ; 
toules les fonclloiis s’accomplissaienl avec une rdgularitd parfaite; 
mais quelques jours aprfes, On consiata un Idger alfaiblissement de 
la mdiiioirc; les mouvements semblerent se concentrer dans un 
plus petit espace ; ilsdevinrent plus prdcipitds et plus animds. 

Rien dans les anldcddents, ni dans I’diat acluel du malade, ne 
pouvait expliquer cette invasion siibite de chorde partielle. On ne 
pouvait ratlribuer ni it- la profession de laboureur que le malade 
exerqait avant d’entrer au service, niii I’influence de I’hdrdditd , 
pui.sque dans la famille, au dire du malade, 11 n’avait jamais existe 
et n’existait point de maladie nerveuse; nl aucune maladieantd- 
rieure, non plus qu’d son temperament plul6t sanguin que nerveUx, 
ni enfin A aucune cause morale apprdclable. Resterait done la dis- 
parition brusque de la ndvralgie faciale, qui pourrait avoir dtd la 
cause effleiente de I’invasion de cette chorde partielle.; mais ce 
n’est lit qti’une de ces hypothfeses dont on est si souveht fored de 
secontenier quand il s’agit de I’dtiologie des maladies , et princi- 
palement des ndvroses. 

Qnoi qu’il en soil, on prescrivit une saignde de 250 grammes, une 
infusion de valdriane pouf boisson, deux pilules de Mdrat, et oii lit 
appliquer un bandage rould et legdrement eompreSsif sur toute 
rdtendue desmembres inl'drieurs. Au boulde cinq jours, on ajoula 
cl cette raddicalion des frictions avec la pommade stibiee sur loute 



t08 REVUE FHANgAlSE ET flTRANGfeBE. 

IMtendue du rachis: le 10' jour, applicaiion de douze venlouses 
scariflfies aur les rdgions lombaire etsacree. L’dlat du malade res- 
taiu le mdnie, ou recourut pendant treize jours a des pilules coale- 
nanl chaciine 0,005 de slrychnine et 0,05 de conserve de roses , 
et on conliniia en indme temps I’infusion de valdriane et defeuilles 
d’oranger, ainsi que la compression et les frictions; puis on eni- 
ploya, toujours avec le indme insucces, les purgatifs liuileux et sa- 
lins, les prdparations ferrugineuses, de nouvelles dmisslons san¬ 
guines, les vdsicaloires promends le long de I’dpine dorsale, la 
pommade stibide, les immersions du corps dans I’eau a la tempdra- 
tiire ambiante, et les bains sulfureux. La inaladie resta stationnaire 
et rdsista a toiites ces mddications. I’cssar, que le rdgime sdvdre 
auquel 11 dtait soumis avail noiablemcnt amaigri, dtait devrnu 
triste, inquiet, irascible ; les jambes s’dtaient sensiblemcnt amai- 
gries et avaient perdu leur consislance; il y avait ddpdrissement 
gdndral, coincidant avec line altdration manifeste de I’intelligence, 
etil futddclard bors d'dtat de faire le service militaire et renvoyd 
danssa famille. {Gazette medicale, 23 aodt 18Zi5.) L. L. 


SOCIETES SAMIVTES. 


Acailemie des Sciences de Paris# 

Sdance du 17 novembre. 

SYSTiiME KERVEUX GAKGLIONKAIRE. 

M. Brachel (de Lyon) lit sur ce sujet a I’Acaddmie uii memoirc 
dont void iesconclusions; 

1° Le systfeme nerveux ganglionuaire existe seul ou presque soul 
dans les classes infdrieures ; 2" 5 mesure que roiganisalion s’dldve 
et se complique, il s’y joint successivement les portions d’cncd- 
plialequi sont appcldes 5 influencer ces organes nouvcaux, celte 
vie de relation; 3“ le systdme nerveux cdrdbral s’ajoute cn devant 
pour conslituer le cerveau, et le systdme nerveux ganglionnalre 
reste en ariidre dans le ventre; A" dans les animaux des classes 
dlevdes, le rdle des deux systdmcs nerveux devient de plus en plus 
marqud et distinct. 






. SOClfiTfo SAVANTES. - 109 

Stance du 24 novembie. 

FORMATION MORBIDE DE GANGLIONS SDR LES KERFS. 

M. Mayer, piofesseiir d’analoiiiie el de pliysiologie ii I’ficole de 
mfidecine navale de Brest, el M. Payen fils, chef des iravaux ana- 
tomiqiiesa la mcme ^colc, oni communiqiid a I’Acaddmie I’obser- 
valion d’un maladc, chez lequel on troiiva 5 I’aiilopsie tout le sys- 
leme nervciix periplidriqiic semd, en qiielque sorle, de petits 
ganglions dc\eloppds sur le trajet des nerfs. Lcs branches motrices 
eigjent bcaucoupplus alTecldesqueles branches sensitives. Cema- 
lade dpiouvait, depuis quclquc temps , un engourclissemenl qui 
augmenla de plus en plus. 

M. Scries communiqua I’annee derniire 4 I’Acaddmie une ob¬ 
servation analogue. 

Acailemie voy ale de Medeciiie tie Pavia. 

Sdance publique annuelle du25 novembre 1845. 

Prix Civrieux. 

Madame Bernard de Civrieux ayant mis 4 la disposition de I’Aca- 
ddmie un prix annuel pour rauleurdu meilleur ouvragesurle trai- 
leinent et la gudrison des maladies provenant de la surexcitatipn 
nerveusc; I’Acaddmie avail proposd pour sujet de prix, pour 1845: 

« De Vhysterie. » 

Ce prix dtait de 1,200 fr. 

L’Academie a pariagd le prix entre M. Brachet (de Lyon), auteur 
du mdmoire n" 7, el M. Landouzy (de Reims), auteur du -mdmoife 
no 11. Elle a accordd de plus une mention honorable 4 M. Emile 
Marchant, mddecin 4 Sainte-Foy, auteur du mdmoire n” 2; et une 
deuxiSme mention honorable 4 M. .Salvator de Renzy, docteur en 
mddecine 4 Naples. 

Nous rappellerons que I’Acadcmie a proposd pour sujet de prix, 
pour 1846: 

« Du sidcide. « 

Ce prix-sera de 1,200 fr. 

L’Acaddmie a proposd pour sujet de prix pour 1847 ; 

« De I'astlme. » 

Ce prix sera de 1,000 fr. 

Les mdmoires , dcrils en francais ou en latin , doivent 6tre 
envoyes, francs de port, au secrdtqire de I’Acaddmie, avant le' 
1" mars 1847. 



BIBLIOGRAPHIE. 

DE LA FOLIE 

CONSIDBREB 

SOUS LE POINT DE VUE PATHOLOGIQUE, 

PIirLOSOPHIQUE, IIISTORIQUE ET JUDICIAIRE, 

DEPniS LA RENAISSAKCE DES SCIENCES EN EDIiOPE 
JOSQU’AU DIX-NEUViiME SitCLE , 


Paris, IfiZiS, 2 vol, in-8. 


Certaines anomalies que nous offre la vie de plusieurs person- 
nages cel6bi-es, de, quelquespenseurs illiistres, ont dtiS, coiiiine on 
ie sail, expliqii^es an inoyen de la doctrine des hallucinaiionspar 
la pathologie psycliologiqiie. A voir le supcrbe dedaiii avec lequel des 
m^decins onl traiid cette e.\plication, on serait lenid, en vdrild, de 
croire qu’elle n’est dclose que dans quelques cerveaux exlrava- 
gants. II est cependant noloire qu'il s’cst renconlrd des praliciens 
trds liabiles, des intelligences fort distingudes qui I'ont sputenuede 
preuves sinon irrdfragabies , du moins fort spdcieuses. Pourquoi 
4onc ces airs mdprisants ? D’abor4 ils ne spnt jamais de mise dans 
la science dont I’dtude se compose , non de mots i tire, mais de 
(aits it examiner; ensiiite la valenr des homines qiii avaient drais 
celle llidse prdtendue absurde, mdritait bien une discnssipn tant 
soit peu serieuse. Passe quand la plaisanterie est accompagnde de 
bonnes raisons; en user aiors, c’est se servir des deux tranchants 
de I’arme, achevcr son adversaire du revers de I’dp^e dont la 
poinie vienlde le percer. Mais la plaisanterie seule, sans tin argu¬ 
ment et sur un terrain scienliiique 1 Ce n’est pas mdme essayer 
d’opposerune lame de bois al’acier le mieux aiguisd. Etquedirait- 
on si, aprfes un combat do ce genre, I’homme ddsarmd se croyait 
vainqueur, parce que.'en toinbant, il a lancd quelques brocards? 
C’est pourtant la scdiie assez singuliere a laquelie on nous fait as- 
sisler. On prouve i une doctrine qu’elle est inconsdquente, illo- 
glque; on montre k ses partisans qu’il faut de tonte ndcessitd opter 
entre deux propositions, dont I’une est absurde, si I’auire est vrale. 



nmUQGKAPHJB. 414 

el ail lieu de se decider hardiment et dc se rendreli I’dvidence du 
dilemrae, nos psychologisles se liilenlde faire un bizarre mdlaiige 
del’uneetde I’auire, d’associer les deux liifeses conlradictoires. 
Puis les voili ricanant, qui se declarenl victorieiix. II y a ici, on 
ne pent le nier, un jusle inolif de rire, carnul procddd scientiliquc 
nesaurait dire plus ridicule, et nous npus associons de grand coeur 
a leur liilarild. 

Uelever le gant de pareils adversaires qui, rcnversds, i terre, 
nous regardeiit duhaut de leur grandeur, ce serait uno lenialive 
inutile. Nous sonimes d’ailleurs irop charitable pour frappcr deux 
fois, puisque le premier coup aproduit son effet. En tombant, ces 
imperlurbables lutteurs out eu la force de rire encore, de diTier 
leurs aniagonistes : homcur au courage malheureuxl Laissons- 
les done satisfaits de la position que nous leur avons faite, et 
adressons-nous aux gens .sdrieux ; e’est pour etix que nous dcrivons 
ces pages, aOn que si les critiques dont nous venous de parier leur 
tombent sous les yeiix, ils n’aillent pas s'imaginer, au ton des rd- 
pliques, que la thdorie combattue n’etait qu’une mystification phi- 
losopliique, qu'il a sulTi de couvrir d’un peu de ridicule pour la 
rdduire a ndant. Abordons done francheincnt la question, et com- 
pldtons les iddes que nous avions d’abord diiiises, en les enchalnant 
dtroitement avec les fails. 

Les niddecins qui se sont occnpds de riiallucinalion sont loin 
d’filre d’accord sur la maniire dont cc pbdnomene se protluit. 
Gomme e’est une question qui dchappe h robservation exlerne et 
qui rentre dans le domaine psychique, op comprend ces incerti¬ 
tudes, et 11 n’y a pas lieu de s’dtonner de voir presque autanl de 
tlidories que d’auteurs ayant dcrit sur jq inniifere. 

Si les objections que nous avions opposdes a M. Brierre de Bois- 
mont eussent dtd fonddes sur une thdoi ie pariicglidrq dc la forma¬ 
tion du pbdnomene, nous u’aurions nul raisond’allirmer que nous 
ne nous trompons pas. Mais ce n’est pas ce point douieux que noijs 
avons prjs pour point de ddpart de noire argumentation. Notre 
base a did plus solide, car die n’est autre qu’un fajt iicquisala 
science depuis longtemps; nous en avons lird seulement les coroj- 
laires ndeessaires. C’est de ce fait que nous avons parld qiiandnous 
avons dit:La thdorie de rhallucinationesifaiieicar c’csl surlui que 
reposerapplicalipn de la pailmlogie a rhisloirq de I’esprii buniaiii. 
C’csl encore lui que npus meltrons en diidence, et a son aide que 
nous diablirons la soliditd des vues que nous ddfendoiis. 

Le fait que nous admetlons comme dtabli par I’observaiion, e’est 
I’existence des hallucinations Isoldes et sans folie sensiiriale cbez 





BIBUOGnAPHIE. 


icertaines personnes; c’cst la nature imaginaire et fanlasliqiie des 
objets pci'QUS par les hiillucinfe que nous rencontrons aiijoiir- 
d’hui. Quant aux personnes qui nient ces propositions, nous les 
renverrons aux travanx ties mddecins d'alientis et a ceiix de nos 
adversaires en particulier. Pour cedes qui les acceptent, c'esl avec 
dies que nous voulons poursuivre la recherche des constiqucnces 
qui en (idcoulent. 

Dans I’hallucinationenlendne dans son acceptionla plusgtind alc, 
nous croyons voir ce qui n’a pas dc rdditii objective; nous ernyons 
sentir et percevoir exliirieurcment des (dres et des objets qni ne 
sont pourtant doues d’aucunc existence en dehors de nous, dans 
le monde au sein duquel nous vivons, et avec le(|ucl seiil nous 
pouvons communiquer. Ce phenomtne implique necessairement 
un trouble dans les facultes perceptives, on dii moins une excita¬ 
tion excessive et anomale qui les place dans des conditions voisines 
de la maladic. Ce trouble pent n’fitre quo passager, accidentel: 
raais, quelque coiirte que soit sa duree, il n’en est pas moins con¬ 
stant que taut qu’il a existe, les facultds ont mal fonctionne , car 
elles ont produit defausses sensations. L’intelligencc a did alTcctde 
coinme si elle percevait, et die n’a point pergu ; I’mil a dprouve 
la mdme impression que s’il voyait. et il n’a point vu ; done il y a en 
dans la pulpe edrdbrale ou aillenrs une modification qui a donnd 
naissance <i cette illusion. Celle modification a dtd mqrbide, oh 
pout I’alDrmer d priori; car toute modification qui s’optrc dans 
I’etat de I’homme sain et qni tend a ddnalurerses facultds ou ses 
functions , ne saurait dire qu’une altdration de I’dconomie , -qu’une 
Idsion d’un ou de plusieurs organes. On pent encore mietix se con- 
vaincrc de ce fait d posteriori; car, loutes les fois qu’on a observd 
les hallucinations, on les a trouvdes accompagndes de sympidmes 
raorbides. Tanldt elies .-ont le prodi ome de la folie et rdfet d’une 
maladie de I’encdphale, lantdt le rdsultat de I’hypochondrie, de 
riiysldrie, de quelque affection nerveuse ; souvent une congestion 
arrivde par un exeds de travail, I’ingestion d’un toxique, I’nsage 
d’un narcotique, lesddterminent. Ensnite elles cessenl par I’emploi 
des moyens hygidniques et thdrapeutiques qui mettent fin it ces dtats 
maladifs; et cela memo chez ceux dont la raison est deraeurdc le 
plus intacte au milieu des hallucinations. Tdmoin cedes du li- 
■brairclNicolaI,quicdddrent 4 dc frdquentcs applications dc sangsucs, 
et cedes de la dame dont parle Hufeland (1), qui disparnrent par 
le nidme remdde. 


(11 Voy. Emmies 


mjchohgiqm'!, t. Ill, mdm.deH, Patersoh. 




BIBLIOGBAPHIE. 


113 


Dc ce qiie les hallucinnlions penventchez certaines gens se pro- 
duirc cn quelque sorle u volontii par suite de la fixation dc I’espvit 
sur line id^c et de la lassiludc iniellectuelle qiii cn rdsulte, ainsi 
que cela est arrivd pour Ics cxiatiqnes et visionnaires de diverses 
scctes, les boiiddhistcs indicns et les soiiphis dc la Perse, line 
s’cnsiiit pas qiic I’diat hallncinatoire soit inoins paihologiqiie. En 
se placant dans cerluiiics condilioiis. sous cerlaines inllucnces, 
riiomnie pent sc donner a volonlfi line maladie aussi bien du corps 
que de I’esprit. 

Ce qii’nii airimpur, unc clialcur intense, unc liumidile exces¬ 
sive, unc maiivaise alimentaiion, prodnisent snr les viseCres et les 
sderdtions, les jednes, la maceralion, les vcillesct un exefcice men¬ 
tal pariiculier, comme cclui des bouddliistes et des quietisles, aussi 
bien qu’un narcotiqiie, de fortes libations, lo liachiscli, Ic pro- 
duisent sur Ics nerfs et le cerveau. Et la preuve qne riiallucina- 
lion resultant del’usagede ccs inoyens est un litat morbide, e’est 
quo si ellc se continue, se prolonge, celui qui en est affeetd finit par 
tnmber dans riiypochondrie , I’liystdrie, la catalepsle, la ddraence 
mfime, ainsi que ceia se voit chez les santons, les sanyasis, les il- 
liimindset les mangeurs de liachiscli. 

On aurait done tort de dire, comme quelques uns ont pant 
Tavancer , que I'hallucination est un dtat normal, bien quo rare, 
de I’esprit. Tout au contraire , e’est un dtat de crise, de paroxysine 
qui I’altdre et I’affaiblit, e’est une perturbation de I'ordrc du ddlire 
du fdbriciiant el de I’ivresse. II est une circonslance, il est vrai, 
dans laquellcriiallucination ne paralt pas .sortir de I’ordrc normal, 
e’est le sommeil. he rdve est une suite de vdritables haliucinalions, 
et il ne semble impliquer I’idee d’aucun trouble cdrdbral. Mais re- 
marquons d’abord que les conditions de la vie sommeillanle ne 
sent pas les mdmes quo ceiles de la vie dveillde. La raison n’esl faite 
que pour agir durant la veille, et les rdves ne sont pas des phdno- 
mdnes qui appartieiiuent ii la vie rdelle et active. Mais le rdve lui- 
memc est-il un dtat normal, et ne ddcele-t-11 pas uii trouble du cer¬ 
veau, bien que sans gravitd et sans durde? Le sommeil profond, 
c’cst-ii-dire la suspension des fonctions animales, des facultds in- 
tellectuelles et alTeclives, n’est-il pas I’diat normal de Thomnie 
dm ant le sommeil ?En toutcas,nul ne pent nier quo durant le 
rdve le travail du cerveau ne se fasse iri dgulierement, eleette irrd- 
gularitd n’est- elle pas au fond une sorte de trouble? Onaiid un or- 
gane fonciionne irregulifcrement, il est ndeessairement troulild 
dans ses dlemenls, quelque Idger que .soit d’ailleurS le trouble. 

invicr I84G. 8. 8 


vii. Ja 



H4 BIBLIOGKAPHIE. 

Ainsi il n’y a aucun argument h tirer du rfive, contre le trouble 
qu’impliqiie la production d’hallucination. 

Puisqu’un ddrangeinent a lieu dans le cervcau ou I’innerration 
pendant I’ballucination , que celle-ci n’en esl qiie le r^snltat, com¬ 
ment adnieltre alors que les produits de rinlelligence liallucinde 
puisscntfiti ecompMtement raisonnables, comment vouloiry Irouver 
simplenient I’expression plus vivo dcs idces que I’esprit conqoit 
dans I’diat de raison? Quand on prfile <i une idde un corps, une 
rdalitd objective, quand on la voit apparaitre toiU-,Vcoup, d’elle- 
mdine, sil6t que I’alteniion esl ddlcndue , que les facullds actives 
sonten quelquesorte paralysdes, ainsi que I’afaitvoirM. Baillarger, 
y a-t-il li quelque chose qui olTrcla moindre analogie avecla raison? 
II n’y a pas seulcmcnt une pcnsSe plus forte, puisque la pensde 
n’exisic plus ; une alien lion plus concentrde, puisqu’elle esl rem- 
placde par une contemplalion involontaire; un jeu plus puissanlde 
I’imaginaiion, puisque rimaginalion est suspendue dans son acii- 
viid. II y a rdellemenl un plidnomdnc inlellcclucl d’un oidre tout 
nouveau qui accuse une perturbation edrdbrale ou nerveuse. Car 
I’effet de ce plidnoradne est de pervertir les sens en leur faisant 
prendre pour des rdalildsexternesdeschimferesinternes. Une foule 
de penseurs illustres ont puissamment rdfldchi sur ces sujets,s’y 
soul appliquds sanscesse, el ils n'ont pas dprouve pourcela d’hal- 
lucinaiions. Si ce pbdnomfene dtait normal, cependant, s’il n’dtait 
que le summuin dc la mdditatiou, il devrait ndeessairement se pro- 
duire aprds une grande concentration de la rdflexion. Eh bien , il 
n’en esl pas ainsi ; loin de la, raltention le fait souvent dvanouir, 
et s’il apparait, c’esi tout-a-conp. Sans doute il se rapporte presque 
toujoitrs auxiddesquiont forlement>prdoccupd celui quil’dprouve, 
mais ce n’esl pas'a In suile immediate du travail de ces iddes?, e’est 
souvent apres un laps assez long. Les pensdes se prdsenlent alors 
sans dtre appeldes; elles sedcssinent vivement i I’espiit demeurd 
passif. Il y a done eu une fatigue premiere dans I’esprit provenant 
d’une preoccupation plus forte; celle fatigue a agi comme principe 
ddsorganisalenr, ct e’est quand la Idsipn a lieu, s’est opdrde, que le 
plidnomene se produit. Ces circonslances Indiquent aussi claire- 
menl un trouble des facullds perceplives que rapparilion subile a 
I’oeil d’un objet longtemps regardd, plusieurs instants apris qiie 
i’on a cessd d’y fixer la vue, annonce un ddsordre de I’oeil, du nerf 
opllqu e (!'. _ 

fl) C’esi une faussc sensation que mon pere dprouva bien souvent 
dans les derniers temps de sa vie. Une lumeur squirrheuse dans le cer- 
veau avail amend le ddsordre dcs sens et une impressionnabititd exces¬ 
sive dc la vue. 



BIBLIOGRAPHIE. 


115 

Quand on iie voiidrait qu’appeler exaltalion, surexcitation ner- 
veuse, la cause du phdnomfene qui s’accomplil alors, il ii’en serait 
pas moitis constant que cette cause ollVe un caractfire anomal et 
morbidejc’estunc excitation tiopforte: ov,dansrinnervaiion, une 
difference d'cxi ilaiion fait toute la ditldrence de I’ctat sain 5 I’dtat 
malade, et la folie seinble, dans bieii des cas , n’fitre qu’uiie exal¬ 
tation excessive. 

Si nous prenons maintenantl’haliucinationenelle merae, si nous 
I’envisageons ind^pendatnment do i’dtat intcllectuelqui pent la faire 
naitre, nous lui trouverons toiijours un certain caraetbre d’incolib- 
rence,dc bizarrerie.d’absurdiibquinousrainfenearidbepriicedente 
d’un trouble dans les facidlds. II en est de I’lialiiicination couime 
du reve : ellc ofl're toiijours, quelque vraisemblable qu’elle puisse 
Ctre, on petit coin qui traliitson caraetbre fantastique; elie prbsente 
constaminent son cOlb d’iiupossibiiitb. II y a toujours une condi¬ 
tion de temps, de iieu , d’existence qui necadre pas avec la rbaliib. 
Cherchez-la bicn, et voiis I’y trouverez. Lisez les visions de tous les 
saints du moyen-age et dont fourmille la collection desBoliandisles, 
et vousserez frappd de rinconlidrence desidbes, del’dirange asso¬ 
ciation des images, de la bizarrerie des descriptions. II y a pen de 
rfives aiissi exiravaganls que les idvblalions de sainte Brigitte, de 
salute Gertrude, de sainte Rose de Lima , de sainte Marie de I’ln- 
carnation , de saint Kranijois d’Assise et de bien d’aulres. Ces lial- 
lucinbs sont m6nie cHonnbs de la singnlaritd effrayante de ces ta¬ 
bleaux. Loin que ceux-ci soient chezeux la gbnbralisation deleurs 
conceptions, ils ddclarent qu’ils y voieut une foule de choses qu’ils 
ne sauraient comprendre. En un mot, Ics liallucinations, mfimejes 
moins extravagantes, ont toujours un certain cachet d’invraisem- 
blance;carla vraisnmblancenedemaude pas seulementqu’unechose 
soit possible dans des circonstances quelconques, elie veut encore 
que la possibility s’applique aux conditions d’existence, de temps, 
de lieu, de position Jans lesquelles on est placd. 

Mainlenant que nous avons lilabli que I’lialluclnation ytait reffet 
d’une intelligence troubliie, et que, conirae telle, elie ne pouvait 
etre qu’un produit intellectuel vicid et imparfait, passons a la ma- 
uibre dont nous devons juger celui qui en est affeetd. 

SiI’ballucination a dtd Isolde, si elie a passd comme un dclair, 
lesiddes extravagantes ou cliimdriques qu’elle aura fait nalire 
dans I’esprit s’effaceront de mdme, et riioramerentreraprompte- 
ment en possession de lui-mdme. Mais le peu de temps que cet 
homme a dtd enlevd it la vie rdelle, taut que i'iiallucinalion a durd, 
il n’en a pas nioins dtd sous I’empire d’impressions fausses. Comme 




116 Urr.T.tOGRAPHIE. 

lemal n'a (51(5 que passager ; accideiitel, c’est-i-dire ddtci'mind par 
une cause accidentelle et passagfere, il n’y aura besoin pour lui 
d’aucmi irailemenl; et cependant le m;d a bicnddmenlcxisld, et le 
malade a dte rdeDcincnt alUne dans la vdi ilable acception du mot, 
antrement dit, il a cessd d’etre nialtre de lui-mfime, durant les quel - 
ques instants qu’il a dtd obsdde par une sensation fanlasti(|ue. 
Le lerme d'aliene , dans sa vdritable signification, coniprciid, en 
effet, tons ceux qni ont perdu Icur libertd , qui obeissent foredment 
a une idde non dlective , i une impulsion dirangdre el qu’ils ne 
peuvent surmonter. Ce n’est pius dans leur volontd qu’ils puiseni 
le motif de leurs actions, mais dans des sensations fausses ndes 
de I’organismc altdrd. C’esl la, & noire avis, la vdriiable ddlini- 
lion de I’alidnation , et e’est ainsi elfectivcnicnt que la question 
de son existence se pose devant les tribunaux. Or, nous avons 
vu que dans rhallucinaiion, c’esl d’clle-nidme et non par un 
effet direct de la volontd qu’elle se produit. Le nioi est devenu 
passif; il assiste aux jeux de ses iddes, qui s’objectivent pour lui. 
Il ne pent plus les diriger, il a perdu les rOiies de I’inlelligence ; 
e’est un speciateur condanind a subir une representation d une pifece 
qui I’enieut, I’agite, le transporie malgrd lui. C’est dans ce sens 
queM. Ldlutaditque la pensee devenait sensation. Par un eifet 
analogue, dans I’expdrience de Newton, si voiis avez viveitient 
conterapld le soleil, vous le voyez encore mdme apres qu’il a coin- 
pldtement disparu; I’image du spectre solaire qui s’diait grave au 
fond de votre reline, sort en quelquc sorte de vous, et vous aperce- 
vez votre pensde , votre souvenir, comme une vdritable image ex- 
terne. Vous n’diesplus maitre de ne plus la voir, en ddlouriiantles 
yeux, en cessant de les fixer sur le disque radieux, elle vous pour- 
suit dans robscurild. 

Ainsi , quelque fugitive qu’ait did I’hallucination, celui qui I’a 
ressentie n’eii a pas moins dtd alidnd ; un moment, la raison a cessd 
de rdgler les monvements, les crdalions de son imagination; celle - 
cia clievaucbdd’elle-mdmeet au hasard, et lesimagesqu’elle a en- 
fanldes sans logique et sans cohdrence, I’esprit Ids a subies comme 
des conceptions etdes pensdes. Le ddlire a rdellement exisld. Peu 
imporle que I’hotnme ait eu ou non la conscience de cetdtatde 
servitude intellecluelle, la servitude n’en a pas moins exisld. Car 
ce n’est pas dans la conscience de I’dlat, mais dans I’dtat que con- 
sisic le plidnomene « Ueberdicss gebbrt es niebt zuin VVesen dieser 
Pbaenome, dass die Realiiact geglaubl wild (1)). » C’est le cd- 
lebre Jean Muller qui parle. 


(I) liunclbuch del- Pliiiniolntjie des Mcnschen, C,ind II, s. 565. 



BIBLIOGRAPHIE. 


117 


Nous avons fait remai'querqii’il y avail toujours dans rhallucina- 
tionun,cdtd sensible de bizanei-ie et d’incobdrence; cettebizai rcrie, 
cette incohdrence pent dire plus ou moins grande, et il s’ensuit que 
le sujetde I’baliucinalion est plus ou moins extravagant. Si celle 
hallucination une fois produite, il n’cn rdsulte aucune influence 
siir la conduile et les iddes de Thomme, bn ne peut taxer celui-cl 
de folie, et sa raison peut dire aussi saine queloule autre ; Ic mal 
passd, I’dquilibre revient dans I’dconomie. Si cette balhicination 
n’olTre en elle-mdme riendebien extravagant, qu’elle rentredans 
les doctrines religieuses, les superstitions inculqudes 5 cet homme, 
regues de son temps, il n’est pas fou davantage, bien entendu si 
sa conduite ne prdsente rien de conlraire au sens common. Tou- 
tefois les iddes auxquelles il se conforme n’en sont pas moins 
Ibllcs, car ellesont did dlabordes par une raison iroubldc. 11 semble 
y avoir contradiction adirequ’un homme raisonnable ades iddes 
folks. C’esi pourtant un langage dont on fail usage tons les jours 
el qui est parfailement juste. Quand nous disons folks, nous vou- 
lons dire faussemeut assocides, car leur conviction prend pour 
point de ddpart des fails imaginaires el non pergus. Quelqu’un pour- 
rait croirc a la raison d’une personne folk, sans dtre lui-mdme eh 
dial d’.ilidnalion menlale; car il peut supposerque les iddes fantas- 
tiques du fou reposent sur des donndes rdelles. Nous avons connu 
un fou dont on a cru longtemps les extravagances, on acceptait ses 
iddes folks, et cependantceux qui I’entouraient n’dtaient pas fous. 
Pourquoi? parce qu’on Imaginait une base rdelk aiix raisonne- 
ments de cet homme, tandis qu’ils procddaient d’un principe 
imaginaire. Eh hien, le superstitieux qui crolt a son hallucination 
est vis-i-vis de lui-mdme comme le public vis-a-vis de ce fou que 
nous avons observd. 11 crolt 4 ses iddes folks, parce que ses 
croyances lui font tenir pour rdelles les fausses perceptions qii’il a 
dprouvdes. Il croit done par les lois de la logiqud k des fails illogi- 
ques et incohdrents. 

Si riiallucination eslcorapldtement extravagante et conlraire au 
bon sens gdndral et que I’homme s’y conforme, ii devient fou ; 
car pour s’y conformer, il faut ndeessairement que sa conduile de- 
vieune folk et extravagante. Son hallucination I’a conslitud en 
dtat d’alidnation, ses actes le constituent en dial de folie. 

Ainsi nous devons dans les hallucinds distlnguer trois degrds : 
I’alidnation momenlande, avecou sans conscience de son dtat; I’a- 
lidnation ayant pour effet de donner ensuite i I’homme des iddes 
fausses ou folks; I’alidnation amenant la folie. 

Si au lieu d’une ou de quelques hallucinations isoldes, I’inlelli- 



118 BIBLIOGRA.PHIE. 

gence est assi4g4e sans Cfisse par ces fausses percepiions, oli! alors 
c’estqu’un trouble profonti s’y opfcre; rhomme esl fou ou il est 
blen voisin de letre; car des hallucinations frdqueules, toiijours 
reitdrdes, Qnissent par subjuguer la raison restce d’abord la plus 
intacte. D’ailleurs, outre celte influence des sensations Irom- 
peuses,lMtat morbide qiie traduisenl ces continuelles hallucina¬ 
tions est trop grave et trop diendu pour qu’il ne s’dtende pas pres- 
que loujours it la raison mdme. 

Ces distinctions opdrdes, I'application des doctrines de la patho- 
logie psychique it rdlude dc plusicui s personnages cdldbres sera 
plus facile. Et d’abord laprdtenlion qu’on a euedenier Ics halluci¬ 
nations de ces grands hommes, parce qu’ellcs dtaient d’accord avec 
lesiddesde leurs sifecles, la consdquence qu’on a tirde de cel ac¬ 
cord , pour dlablirque ces hallucinations n en dtaient pas , que ce 
n’dtaientque des pensdes plus vivement con?ues, s’dvanouisscnt 
d’elles-mdnics. 

Puisque , comme le dit J. Miiller et le ddmonire M. J. Moreau, 
dans son savant ouvrage sur le hachisch, la conscience qii’on a du 
phdnomdne ne fait absolument rien a sa nature, comment dlablir 
une distinction fondamentale entre les hallucindsqui ont conscience 
de Icur dtat et cetix qui ne I’ont pas, ainsi que I’a lentd sans snccds 
M. Brierre de Boismont? Comment ne pas voir qu’il y a dans ces 
deux cas tin ddsordre mental, auquel I’erreur dans I’application n’a- 
joule ni n’enldve aucun de ses caraetferes constilutifs? Un catholique 
prendra pour une inspiration divine, une vision cdleste , ce qu’un 
athde regardera comme une simple hallucination , un ndepte du 
mesmdrisme, pour un effet de la clairvoyance magndlique. Le 
phenomdne cdrdbral qui s’est passd n’a-t-il pas dtd pour tous le 
mdme? 

II rdsulte dc leur propre idmoignage ou de celui de leurs con- 
temporains que Pylhagore , Socrate, Cardan, Jean Neper, Ignace 
de Loyola, Luther, Pascal et une fotile de saints et de prophetes, 
que Jeanne d’Arc, sainle Thdrdse et nombrede femmes mystiques et 
livrdes 4 la vie du cloltre out cru voir , entendre, sentir, percevoir, 
en un mot, ce qui n’avait aucune rdalitd externe. Eh bicn, ils ont 
done dtd hallucinds; il y a eu dds lors dans leur intelligence un 
ddrangement partiel, un trouble plus ou moins accidentel. Cette 
constatation u’Oie rien d’ailleurs 4 I'admiration que mdritent les 
grandes cboses qu’ils out accomplies. Toutefols ellc a au point de 
vue historiqtie une grande importance, etcela est loin d’etre aussi 
indilldrent 4 i’apprdclaiion des iddes de ces grands esprits que de 
constater qu’ils ont eu une gastrite ou un catarrhe chronique. 




BIBtiOGRAPHIE. 


119 


Comine au fond de toute liallncination, inemela plus raisonnable, 
il y a loujours Ic c6l(5 extravagant; comme fort sonvent ces hallu¬ 
cinations trahissent un commencement de maladie mcntale, il 
faudra examiner a vec attention leurs peiisdeset leiirs actes. Car si 
nous voyons ces personnages croire & leur vision, riigler dessus 
leur doctrine etleurs actions, nous nous expliqiicrons d6s lorslcs 
bizarrerics et les inconsequences qu’on y rencontre. Ces anomalies 
trouveront leurs molifs en dehors de la raison, et il faudra, dans les 
ouvragesqu’ilsaurontlaissds, lesprincipesqu’ils auront avancds, les 
actesqu’ils auront accomplis, apprecier le depart des deux sources 
qui les auront produits, faire en quelqiie sorte la part de la raison 
et de la folie. Voilft comment retude de la sante de certains grands 
hommes aura une importance reelle pour I’liistoire de la philo¬ 
sophic, et comment la paihologie donnera la clef de certaines ques¬ 
tions quela marche seule de I’esprit hnmain ne livrerait pas. On a 
trouve I’idee ridicule, soit; mriis en est-elle pour cela moins vraie? 
Si nous disions qu’il faiit aller chercher dans le temperament 
bilieux de certains critiques le motif de leurs paroles malveil- 
lantes, et dans la nature flasque et maladivc de tel auteur la 
raison de I’incertitude de ses opinions et de la variation frequente 
descs'croyances, aurions-nous tort? Nous doutons qu’un rndde- 
cin de bonne foi dise le contraire, qu’il tieiine noire explication 
pour absurde, surtout si nous etablissions par des preuves la nature 
bien caracterisee de leur temperament. Faut-il done rire de I’idee 
qui nous a fait dire que e’est la maladie nerveuse de Pascal, I’all'ai- 
blisscment de sa sante qui I’a fait tourncr au mysticisme, I’etat 
hallucinatoire do Loyola qui I’a pousse i la creation de son ordre 
trop ceifebre? 

Onaditencore iciqueceshallucinationsn’ayantetequ’uncexpres- 
Sion plus vive des pensees auxquelles ces grands hommes etaient 
en proie, des motifs que la raison leur avait suggeres, nedevaient 
point eire prises comme le point de depart de leurs grandes actions. 
11 est facile de repondre a cette objection par les fails historiques 
eux-mSmes : e’est que ces molifs raisonnables n’avaient pas pu 
les determiner, qu’ils nlavaient point ete pour eux des causes 
suflisantes d’aciion , et que ce n’est qu’au moment ou ils se sont 
offerts sons forme d’hallucihatiotis, c’esl-ii-dire avec tout le cor¬ 
tege de bizarrerie et d’extravagance qui accompagne ces mani¬ 
festations anomales de la pensee, qu’ils les ont determines. Alors 
ceshommespulssants ont ete subjuges; toules les objections que 
faisait valoir leur esprit libre ont disparu , ils ont ete contraints 
d’agir. C’est done & partir de I’alienalion qu’ils ont mis ti execution 



120 


niiiLiOGr.APHiii. 


eui-s projets. Tant qu’ils ont pens6 que leiirs itltics n’dtaieiit quc 
des consequences de leuis observations, de principes a leurs ycux 
ddinontres,ils se sonlabsienus; raais siiOt qn’ils se sonl imagine qiie 
ces iddes leur avaient did dicldes par un gdnie, annoncdes par on 
ange, rdvdldes par Dieu, ils ont obdi. Cela a dtd une verification s i- 
lennelle de leurs croyances a laqnelle ils nepoiivaient sesonstraire, 
et cela a imprimd a leiirs actes une assurance, une irrdsisiibilild, 
qu’on ne rencontre jamais chezrhomme sain. Ainsi, sans nier quc 
leurs icldcs, et par consequent la raison qni les a fait naitre, aient 
amend I'baliucination, I’liailucination n’en a pas moins, a nos ycux, 
rdagi sur ces iddes et leur a donnd une tournure nouvclle; le phd- 
noindne mental a determine de nouvelles vues, de nouvelles ac¬ 
tions dans lesquelles se relltte en partie le trouble qui a saisi lem- 
porairement I’intelligence. A la raison frolde et calme succtde un 
cnthousiasme fidvreux; a la libertd d’aclion , une coriduite forcde 
que vous impose une puissance qu’on a cm entendre et voir. L’hal- 
lucination nous apparaitra done comme un phdnomfene primordial 
qui, bien que lid aux iddes antdrieui es, fait passer i’esprit par des 
phases nouvelles auxquelles sans cesse elle s’associe. 

Lisons I’histoire pour imprimer a nos paroles le sceau de la cer¬ 
titude. Luther n’est convaincu de I’idoiatrie de la messe que 
quaod le diable en personne est venu le lui prouver, et e'est I’au- 
toritd de Satan qu’ll oppose a ses contradicteurs.C’est depnis la nuit 
ou Ignace de Loyola entendit un bruit soudain, et celle ou la Vierge 
lui apparut, tenant le petit .Idsus entre ses bras et lout environnde 
de luraidre, que, selon son langagc, il ne ressenlil plus les ravages 
de la chair et qu’aucune pensde mondnine ne vint plus le distraire 
de ses projels. Pascal ne change de direction dans ses dtudes 
qu’a partir de I’hallucination qn’a amende I’accident du pont de 
Neuilly. Ces dvdnemcnts ont done dtd rdellement pour ces hommes 
la cause ddterminanie de leurs actions. 

Cesgdnies n’ont point dtd fouscependant; car ddsque I'hallucina- 
tioii a ccssd, la raison a repris les rencs de I’intelligence , et ils ont 
alors pourvu, par des moyens raisonnables, h I’exdculion des projels 
qu’ils avaient coiiQiis dans leur ddlire; et comme leur raison dtait 
puissantc, leur esprit ingenieux , leur sagacitd pdndlrante , ils ont 
opdrd.de grandes choses. Leur conviction, rendue plus forte par 
I’hallucination, a doubld leur dnergie, et ils ont exered sur leurs 
contemporains une influence profonde et souvent utile. Voili cequi 
distingue ces hallucinds de ceux que nous rencontrons dans les mai- 
sons de santd; mais parmi ces derniers il y en a plus d’un auquel 
il n’a manque, pour Otre grand, qu’un thdaire et des disciples; 



BIBLIOGBAPIIIE. 


121 


cinq sitcles pliisi6t ils eussent joud nn autre rdle, et I’onetit admird 
cc qiii nefaitaiijoiird’hui Tobjcl que d’une pitid compalissante. 

Qu’on nous permette une supposition qui mcttra notre pensde 
dans tout son relief et fera inieux comprendrc ce qui a dd se passer 
pour ces grands esprils. Imaginez un liomme plein d’ambition et 
dc ddsir de parvenir; il rdve une haute dignitd, il a, si Ton veut, 
quelque chance de roblenir; tout-i-coup il estsaisi d’unc halluci¬ 
nation , il se figure voir quelqu’un qui lui annonce sa nomination ; 
il y croit facileraent jiar un effet de ses prdoccupalionsantdrieures. 
Voila un homnie lialiucind; son cerveau a did malade. Revenu de 
cctte hallucination, notre arabitieux y ajoule foi; il fait connaitre a 
ses amis sa nouvellc fortune; on croit a cette nouvelle delose dans 
son imagination , et, nourri de son erreur, le dignitaire prdtendu 
emploie a faire des choses utiles, I’autoritd qu’il suppose avoir. Ne 
voili t-il pas I’histoire de nos hallucines cdldbres? Si Thomniequi 
a did I’objet de notre supposition a dtd indubitablement le jouet 
d’une affection raentale passagfcre, ces derniers I’ont did pareille- 
ment et appartiennent tons i la mdme catdgorie. Voili cependant 
une idde folle et chimdrique qui a amend des actes bons et sages, 
Pourquoi chcz un Ignace de Loyoia, une Jeanne d’Arc, des rd- 
sultats semblables ne seraient ils pas ddcoulds d’une cause du mdme 
genre ? 

Placez maintenant notre dignitaire iraaginaire an rnilieu d’incrd- 
dules qui ne croient pas ii sa soudaine dldvalion. Que dira-t-on de 
lui, si ce n’est qu’il est fou, qu’il faut le soigner, le melire entre les 
mains d’un medecin? En vaiuil affirmela rdalitd'de ce qu’il a vu, 
on ne croit que davantage i son mal, on I’cnferrae, on le soumet d 
un traiteinent, Alors le chagrin s’empare de notre hallucind, la con¬ 
tradiction I'aigrit, I’irritation nerveuse qui a amend I’hallucination 
nefait que s’accroltre, et par suite les hallucinations se raulliplient; 
il finira peut-etre mdme par extravaguer. 

Le temps et les lumidres exercent done une influence rdellesur 
I’hallucination; la superstition les ddveloppera non seulement chez 
un plus grand nombre d’hommes, mais empdehera de plus de cons- 
tater I’dtat de trouble mental de plusieurs, en prenanl ce,t dtat pqur 
la preuve d’une dlection divine. Loin de ddpdser en favour de ,l.a 
parfaiie raison de I’hallucind, I'ignorance des.contemporains ne fera 
qn’enraciner davantage I’erreur de cet homme, en I’empdchant de 
jamais s’en apercevoir. Il lui arrivera ce qui adviendrait 4 un mau- 
vais musicien qui se ferait entendre 4 un public dont I’oreilleserait 
fausse , et par 14 dans I’impossibilitd de conslater la mddioerltd dc 
sa composition; celle-ci n’en pdcherail pas moins pour cela contre le 



BIBLIOGRAPHIE, 


122 

rfegles du godt, mais le d^faut d’oreille de ses auditeurs ne pcrmel- 
trait pas au musicien de coiislaler les parlies raauvaises. Nous avons 
ddveloppd ce point important dans Texamen du livre deM. Brierre 
de Boismont, nous if y reviendrons pas davaniage. Nous n’ajoute- 
rons qifune observation : si I’on voulaii s^parer ies hallucinations 
qui reposentsur des croyances et des erreurs g^n6rales de I’dpoque 
^ laquelle vivaient ceuxquiles oni(5prouv^i‘s,decellesquilcursont 
dtrangSres , on serait aineni; a opdrcr la m6me distinction entre les 
rfives, i rapportei-a une origine diverse les rfives oCi I’on croit voir 
ces nifimes 6ldments de la croyance du temps de ceux qui sont pii- 
rement extravaganls. Or, cette distinction serait arbitraire et 
faussej car il y a unltd dans la cause de production du rfive , el la 
facilitd avec laquelle nous passons des songes les plus vraisembla- 
bles aux plus incohdrents nous ddmontre qu’ils sont tons deux le 
rdsultat d’nn mfime dtat de trouble inlellectuel. D’ailleurs la pra¬ 
tique journallfere des mddecinsndglige cette prdtendue distinction , 
tons les ddmouiaques sont traitds enmme fous, et cependant ces 
alidnds ne pulsent-ils pas dans la croyance a la possession diabo- 
lique professde par I’dglise dejustes motifs de croired leur hallu¬ 
cination? Cette hallucination n’est-elle pas I’expresslon mdme de 
cette opinion, de ce dograe? 

M. Brierre de Boismont dit que les hallucinds d’aujourd’bui ne 
sont les reprdsentantsd’anenne idde, d’auenn besoin, d’auenn prin- 
cipe. Nous avouons franchement que nous ne voyons pas parfalte- 
ment ce que M. Brierre entend par Id. Tons les hallucinds, les lial- 
lucinds religieux surtout. croient d une mission, a un projet qu’ils 
sont destinds d exdcuter; mais comme personne ne se soucie de 
leur prdter appui, comme ils dprouvent des empfichements mald- 
riels d leur accomplissement, cette croyance n’aboutit d aucun rd¬ 
sultat. Mais rien ne prouve que s’ils eussent rencontrd plus de con- 
fiance et de bonne volonld, ils nefussent pas arrivds d leurs fins.Ne 
voyons-nous pas urie foule de fondateurs de sectes donner les signes 
les moins equivoques d’un ddrangement inlellectuel ? Bn Anglelerre 
el dans I’Union amdrlcaine, que d’illuminds, de visionnaires aux 
Iddes ddlirantes out trouvd des sectaleurs I Wesley, le fondateur du 
mdthodisme, est en proie d des visions perpdtuelles, Incohdreiites 
etbizarres. Jeminah Wilkinson, quakeresse amdricaine, est folle 
au point de se croire iriorte et d’avoir son drae ddja ehlevde au ciel, 
d’etre une incarnation duClirist, et elle funde une secte pleine de 
charitd et de douceur. Walter Scott, dans ses Puritains d’tcosse, 
observe que plusicurs des lidros de ces guerrts de religion, qui se 
distinguerent par Une grande intelligence et un parfalt bon sens, 



BIBLIOGRAPHIE. 


123 

tels qiie Henvi Vane, Harrison, Overton, avaienl n^anmoins des 
accfes de delire furlenx, des r6ves sangiiinaires, des rages mania- 
ques analogues a cello des ^pileptiqiies. VoilS cependant des liom- 
mes qui ont un but, qui repr^senteht line idSe. Remonlons plus 
hunt dans I’histoire ; prenons cette ficole des ndoplatonlciens qui a 
joud un si grand rdle, qui a transformd le paganisme expirant pour 
I’opposer aux iriomphes du chrislianisme, qui a did le reprdsentant 
d’une grande idde et comptd d’illustres adhdrenis. Eh bien , nous 
y voyons ligurer comine fondateurs, des homniesdont I’inlelligence 
esl toiirmcntde par les hallucinations les plus voisincs de la folie, 
Plolin dvoque son ddmon ; 11 crolt entendre les dlvinitds converser 
avee lui; 11 voit, en mourant, un dragon sortirde dessousson IlN 
Porpliyre est atteint des sa jeunesse d’un aceds de mdlancolie dans 
lequel 11 veutse tuer, et e’est a la suite de cette attaque de lypd- 
manie qu’il lombe dans ses extases. Jambllque s’imagine s’dlever 
dans Pair ct croil que tout son corps est resplendissant; 11 fait d’une 
parole sortir du fond d’un bain Eros et inferos, les deux gdnies 
de I’amour. Edesius force les dieux a lui apparaltre, et 11 en reqoit 
des oracles en vers liexamfetres. 

Les fondateurs du bouddhisme, une des religions les plus im- 
porlanies du globe, el qui a opdrd dans I’Asie cenlrale et orientale 
une revolulion analogue d celle du christianisme dans I’Occideni, 
sont des illuminds qui mfilent i des pensdes sublimes des rdveries 
extravagantes, et dans des extases incessantes repaissent leur esprit 
de toutes les chimferes d’une imagination ddliranle. 

Ponrquoi done piirler de la faiblesse et de Pinddeision des hallu- 
cinds? Ne voilj-t-il pas la preuve qu’ils sont capablcs de grandes 
clioses, et que le ddlire pdut s’associer h une pensde forte et 4 un 
projet bien conduit ? 

Ouvrons d’ailleurs les dcrits que nous dnt laissds tant d’hallu- 
cinds. Cliaque page viendra ddmentir les dislinciions que Pon a 
avanedes sans preuve et Sans rdllexion. G’est un melange de ddlire 
etde raison; Pesprlt y passe sans cesse du ridicule au sublime, et 
le caracldre de Paffection menlale qui frappe leurs auteurs ressort 
de leurs paroles.Chez les femmes, lelles que sainte Brigitte, sainte 
Hedwige, sainte Hildegonde, la bienheureuse Angfele de Foligni, 
sainte Gertrude, sainte Catherine deSienne, sainte Tlidrdse, sainte 
Catherine de Gdnes, mademoiselle Brolion, ce sont des rdcils mys¬ 
tiques Ou se peignent les aceds d’hystdrie, de nymphomanie, de 
lypdmanie, ob le ddsordre de Pintelligence se traduit sous toutes les 
formes, Chez les liorames lels que Jean Taiiler, Denys le charlreux, 
Swedenborg, Roller, Pauteur du fameux ouvrageLtta; in tembris. 



12a 


BIBLIOGRAPHIE, 


le cordonnier Jacques Boehm, Molinos, Poiret, Pierre Rombct, 
Drabicius,Zinzeudorf, saintMariin et bieu d’aulres, Ic raisoiineraent 
predoraine davanlage, et la logique s’enchevftlre singulieremenl aux 
conceptions les plus contraires an bon sens : tons ces gens-lJi ont 
fait secte, ont rencontre et rencontrent mSme encore des adhdrents; 
ils ont cu tin but, ont satisfait les dlans mystiques, les tendances 
fanatiques d’un grand nombre, ont-ils dtd raoinshallucinds, disons 
plus, moinsfous? Car les noms que nous venons de prononcerne 
mdritent pas seulement la premiere epithete; ces seclaires ne sont 
pas seulement comparables aux grands hommes que nous avoiis 
citds, ils les ont de beaucoup ddpassds sur la route du ddlire in- 
telleciuel. 

Hans Engelbrecht, ce cdlfebre visionnaire de Brunswick, que 
M. Brierre de Boismont tient lui-mdme pour uii ballucind, presque 
pour un fou, a dcritdes livres dont plusieurs pages ne paiiraient pas 
devant les Epitres de saint Paul ou les discours de saint Bernard. 
Ces livres ont die iraduits en plusieurs langues. Si M. Brierre. avail 
mieux connu Engelbrecht, qu’il prend pour un Anglais et qu’il 
nomme comme telJohn (1), 11 auraitportd un autre jugement sur 
le caractfere des ballucinds, et 11 se serait convaincu que le gdnie 
pent cxister a c6id de I’exiravagance. 

Sans doute nous ne placons pas sur la radme ligne tous les per- 
sonnages qiii ont dprouvd des hallucinations. 11 y a eu des degrds 
fort divers entrele trouble qui a agiid leur belle intelligence. II ya 
loin de Luther a Cardan et de Cardan i Loyola. Mais que I’on 
dtudie la vie de presque tous ces hallucinds, on sera frappd de les 
irouver tous d’une santd ddbile, d’une complexion nerveiise et 
hypochondriaque. Sans cesse ils se plaignent de douleurs inlolera- 
bles qui les dpuisent; dfes leur enfance, ils manifestent des prddis- 
positions maladives; cequi demontre que cette altdration de leur 
santd n’etait pas le rdsultat du puissant travail inlellectuel auquel 
ils se livraient. Jeanne d’Arc a des visions dts Page de douzc ans, 
e’est-a-dire avant une dpoque ou la raison fut assez forte," chez eile 
surtout, simple paysanne, pour qu’elle fdt viveinent frappde des 
malheurs de la France et de ses projeis de ddlivrance. Saint Fran- 
Qois d’Assise commence a ressentir les visions mystiques aprfes une 
longue maladie qui le rdduisit a un extrdme dtat de faiblesse. Car¬ 
dan est nd d’un pdre. ballucind comme lui, et de bonne heure il 
annonce une grande faiblesse nerveuse. Loyola est blessd au sidge 


(1) M. Brierre n’a parld d’Engelbrecht que d’apres ce qu’enditAr- 
nold; de la son erreur. 



BIBLI06RAPHIE. 


125 


de Pampelune; ilest mal soigne, sa blessure nc se ferine pas, sa 
sanld se cldteriore; c’estii parlirde ce moment, la lecture deslivres 
saints aidant, que ses idees se tournenl ii la ddvotioii la plus ou- 
triie. L’alieralion de la sani^ de Pascal coTncida avec I’apparilion 
de son myslicisme, qui alia jusqu’il’exlravagance. Toiites les hallu- 
cinfies donl nous avoirs parle, el auxquelles nous joindrons la soeur 
AuneCalherineEinmericli, dont on a fait lant de bruit dans ces der- 
iiiers temps, sont en proie i des vapeurs, a des spasmes, loinbent 
en catalepsie on sont consumdes par des fifevres lentes. C’est 4 la 
suite des crises que ies visions, les cxtases se manifestent. Ces con-~ 
sideratioiis suflisent pour nous coiivaincrc que cbez tous cesper- 
sonnagcs, c’cst 4 un trouble rdel dans les organes qu’il faut rappor- 
terles hallucinations, et nulleiiient 4 tine puissance d’imagination, 
de rdflcxion plus vive exercde sous I’empire de la raison. II y a 
sans aucun doute des dislincliuiis a elablir; maisquclque distance 
qu’on mette entre chaque hallucine, quelque large part qu’on ac- 
corde 4 la raison dans leiirs actes, il devra toujours rester un 
cOle assez notable ou le delire a rdgnd seiil, et qui les placera dans 
des conditions diffdrentes de ceux dont la raison a rdgld unique- 
mcnt les pensdes et les actions. 

Ces dehors mystiques, ce radlange de sentiments, de pensdes 
dlevdes et de conceptions extravagantes , c’est ce qui a fait si .sou- 
vent prendre le change aux honimes les plus dclairds et les a con¬ 
duits 4 voir dans ces maladesdes esprits supdrieurs et inspirds.Sides 
intelligences telles que cedes de Fdnelon , dii cardinal de Noailles, 
de I’empereurAlexandre, ont dtd dupesd’une madame Guyoii, d’une 
mademoiselle Hose, d’une madame Krudner, on s’expliquera faci- 
ment que d’autres hallucinds aient sdduit, abusd par leurs dehors 
de bon sens, des masses plus crddulcs et plus ignorante,s. 

Nous avons fait assez comprendre quels sont les priiicipes sur 
lesquels reposcl’application de la psychologic physiblogiqiie 4 I’his- 
toirc. Cette application a rdvoltd quelques critiques comme line ri¬ 
dicule nouveautd, et cependant, eiitre autres griefs , ces critiques 
iul reprochent de n’dtre qu’une idee longtemps rebattue. 11 fau- 
drait pourtant se decider. Si le principe cst nouveau, c’est une dd- 
couverte qui a son Importance en physiologic ; s’il est ancien, ce 
n’est done pas une nouvelle conception des voltairicns pour attein- 
dre Icur but. C’est alors un fait depuis longtemps observd, ctl’an- 
cieniietd de son observation ddpose en faveur de son exactitude. Y 
a t-il dansrapplicalion des faitsqiic la mddecine psyciiique nous a 
fait connalirc, 4 I’dtude de la vie de certains gdnies, une idde 



126 BIBLIOGRAPHIE. 

neuve et qui ne s’dtait pas encore produite? A cela nous rdpon- 

dons ayec assurance: oui, 

Les anciens s’^iaient bien apercus que, dans quelques cas, 
rhoinme devicnt le jouel de fanlpmes sans rPalitP. Plularque, dans 
son traitP de I’opinion des pliilosophes (liv. 6, chap. 12), remarque 
que ce.' fausses impressions se renconirenl chez les mdlancoliqiies 
el les furieux. Valere Maxime a paru entrevoir I’analogie du rfive 
et de riiallucinatiou lorsqii’il dcrivait (lib. 1, c. 10), MuUaetiam 
inlerdiu et vigilantibus accidet'unt, perindc ac tenehrarum som- 
nique nube imolulas. Mais li s’dtaieni anOtSesleurs observaiions: 
ils lie teiitbrent jamais de rccherclier sis dans certains cas, ce n’dtait 
pas i des phPnoinfenes de cet ordre qu’on devail rappoi ler les bi- 
zarreries et les visions de certains personnagcs. Le christianisine vit 
dans les hallucinations soil des inspirations divines, soil des illusions 
diaboliques. Une pareiile opinion etaii peu propre a faire diicouvrii- 
les causes du phPnomftne : cetle manifere d’envisager les hallii ’ina- 
tions se raltacliait a la doctrine orientate, qui regarde les maladies 
comme envoyees par des esprits mauvais. Toute I’antiqnite ecclP- 
siastique a did unanitne pour regarder les liallucinations qui n’a- 
vaienl point le caractere diviii, comme des effets de I’action du 
ddmou sur noire corps. Saint Bonaventure, dans son Compendium 
theologicB, qui fait en quelque some article de foi, parce qu’il n’est 
que le rdsumd des opinions des conciles, dit de ces esprits du mal, 
immutant sensus. Saint Tliomas d'Aquin dcrit dans sa Somme 
thdologique que c’est le diable qui remue nos huracurs et nos 
ncrfs, et nous dpnue e.esphanlasmala que I’on prie Dieu d’dcarter 
dans les cdrdmonies du bapleme el de.Vexorcisme, Toutes les ten- 
tations diaboliques dont ii est tant question dans les vies de saints 
ne sont, en effet, de I’aveu des scolastiqucs eux-memes, que des 
hallucinations; inais, nous le rdpdtons, pour eux les phdnomdnes 
sont entidrement surnaturels. 

Ce sont les mddecins qui ramenferent peu i peu Topinion a-des 
iddes plus justes. L’expdrlence raontra dans les lois pathologiques 
elles-mdmes la raison de ces phdnomdnes, etDieu et le diable se 
vireiit ainsi peu a peu dcpossedds de ces manifestations. Tout en 
rdservant les fails de foi, c’esl-a-dire ceux que I’on ne pouvait ra- 
mener aux lois naturelles sans biesser la croyance gtindrale, on lit 
renlrer dans les causes ordinaires presque tous les phdnomdnes du 
mfime genre qui se produisirent depuis lots. lies docteurs en Ihdo- 
logie commencdrent atissi a distiuguer, non plus entre ce qui ve- 
nait de Dieu ou de Satan, mais entre les visions, les exlases divines 



BIBLIOGRAPHIE. 


127 

et cclles purement caialepiiques, entre les maladies naturelles et 
les suniaturelles. On conqoit comWen une pareille dislinclioii elait 
illusoire, puisque les caractferes de ces diffdrenis phenomfenes 
dtaient idenliques; toiilefois la mddecine, par la n^cessiid des 
temps, I’adopla. Les conlradictions dtaient alors faciles h s'cxpli- 

quer, mfime au point de vue scienlifique; les maladies menlales 
n’^laienl pas encore dtudides, et bien que Ton senilt la source pa- 
thologiqiie de toiites ces appariiions, de ces visions, on les com- 
prenait mal. Ce ne ful qu’aprts les beaux travaux de Pinel que 
Ton commenga a saisir I’unildde produciion de tons ces phdno- 
mfenes; e’est seulemenl de ce moment que les analogies de la 
raison et de la folie furent mises dans leur jour, etquela srience 
reconnut que les alidaaiions menlales diaient plus nombreuses 
qu’on ne I’avait d’abord supposd, et qu’en dehors du mdlancolique, 
du furieux, de I’dnergumbne dont le public avail de lout temps 
reconuH le trouble inlellectuel, il y avail nonibre de ddrangemeiits 
moins apparenis, de ddlires passagers qu’ii importe de consialer. 

En prdsence d’une pareille constaialion, commeut ne. pas faire 
un retour en arribre, et ne point reconnallre dans les fails hisiori- 

ques, dans la succession des opinions qui ont prdoccupd I’liuma- 
nild, la trace de ces aberrations partielles, de ces idees suggdrees 
par des sensations imagiuaires 3 Comment, en face d’une erddulitd 
excessive et d’une ignorance profonde de la mddecine psychique, 
ne pas se dire: Voila des pensdes extravaganlcs, voilii des fails rap- 
porlds, qui sonl extraordinaires, incroyables, impossibleslEsprils 
malades, ames agitdes par les hallucinations qu’enfantent les nerfs 
excitds, le cerveau troubld, e’est vous qui les avez prodults et 
avaneds 1 Etici un jour vdritablement nouveau a lui stir I'liisloire; 
car tons ces dvdnements prodigieux, contraires a I’ordre immuable 
de la nature, que la science a cqnsiatds, contraires h I’observaiion 
directe qui n’en offre plus de nos jours, il fallail jadis les regarder 
comme I’oeuvre de I’imposture ou les admettre. Une semblable al¬ 
ternative rdpugnait au bon sens d’une part, de I’autre au caraetdre 
de vertu, de candeur, dont diaienl empreints lesacies deceux qui 
avaient raconld ces raerveilles."Eli bien, I’iiallucination admise, tout 
s’explique. Le prophdte, I’inspire cesse d’dlre un imposieur, et ce- 
pendant les fails faux qu’ii a rapportds ne s’imposent plus i la 
raison qui les repousse, les droits du bon sens sont garaniis, sans 
compromeltre ceux de la vraiscmblance. 

Si une semblable conception semble du ndovoltairianisme, soil I 
nous acceptons la qualiGcalion. Nous ainions mieux ce vollai- 
rianisme sinedre et avoud qu’uu catholicisme inconsdqueni, qu’une 



128 RlBr3i;0GRAPHIE. 

orthodoxie lidtdi-odoxe, qiie cette perpi5tuelle reclamation en fa- 

vciir de la religion de ses pferes qii’on a iraveslie. 

Qiiand on se dit calholique, il f;iut admctire ce qu’enseignc I’d- 
glise calholique, apostoliqiie et romalne. Qnand on se dit chrdtien, 
on doit accepter ce qne dit I’Evangile :c’est IS un principe de loute 
evidence. Or, se preiendre chretien et catholique, en repoussantla 
possession du ddinon qne reconnaii regliseet qne constate ri^.van- 
gile, c’est IS la phis etuange des contradictions. Etsur qnoi repose 
cette pretention ? snr ce qne I’on ne presume pas qn’iin prfiire re¬ 
fuse I'absolution Scelniqiiicroit qiie la possession n’est qn’un genre 
d’alienation mentaleil En est-on bien siir, et nc croyez-vous pas, 
vous qui parlez ainsi, qne si vous expliqnez caiegoriqncmcnl le 
fait S un prSire edaii-e, il nc vous reponde sur-Ic cliamp; Iierrsie ? 
On a fait certes des heresies et brtiie S meilleur iiiarche. Nicr un 
fait de I’fivangiic! mais nul protesiant n’aeie si loin. Comment 
M. Cerise a-lril pu ecrire(l;: nil est suprenant que la doctrine de la 
possession puissfi encore prevaloir. Cet cnscignement d’ailleiirs 
repose plulbt sur un usage Iraditionnel que sur une affirmation 
dogmatique.i) Il n’y avait en verite qu’a ouvrir rEcrilure. Le savant 
medecin aurait appris que les demons faisaient eux-m6mes con- 
uailre leurs noms , et que le Christ les envoya dans le corps des 
pourceaux. Il n’y avail qu’a lire les Actes des apbircs etlcs I'crils 
des premiers peres pours’y convaiucre qne la tradition conslanti', 
depuis I’enseignement infaillible du Christ, voyait dans cetle re¬ 
pulsion des demons la preuve solennelle qne le fils de Dleu etaii 
Venn metire un terme a I’empire de Satan. L’institulion des exor- 
cisles dans la hierarchie ecciesiastiqne n’est pas seulement une 
affaire de lilurgie, c’est un resullat des fails consacres parl’Evan- 
gile, et qui, ebranlds, emporteraient dans leur mine les miracles 
de I’Evangile, la divinite de jesus-Christ et tout le chiistianisme 
lui-m6me, 

Vouloir faire respecter I’autorite de I’eglise et faire planer sur 
elle une accusation de non-sens et d’ignorance, c’est une contra¬ 
diction difficile a expliquer chez des hommos d’un esprit droit. 
Disons au reste, en passant, que rien n’est plus commun aiijour- 
d’hui que ces contradictions. On est gdndralement fort ignorant 
on mati6rereligieusq,on sait a peine son cat^ebisme, et I’on avance, 
tout en se disant catholique, les fails les plus anlicalholiques du 
monde. On faitplus, on les ^lablit, on les ddfcnd.conirc I’auloritd 


(1) Mdmoire sur la surexcitalion du syslemc nerveux, Mim.de 
I’Aciid. de midec., t. IX, p. 425. 



BIBLIOGRAPHIE. 


129 


de I'dglise. Combien y a-t-il de gens qui se pr^tendent bons catho- 
liques et qui n’acceptent pas la moiti^, non pas seulement des de- 
crels de la cour de Rome, niais des canons des conciles I Le concile 
oecumdniqiie de Nicde diablit dans son XX* canon I’existence de la 
inagie; le droit eccMsiaslique porte la peine de mort contre le 
crime de sorcellerie et de magie, en s’appuyant sur le Dentdronome 
(XVllI, 12), et sur rimpilte, la scdliiratesse de ceux qui s’y 11- 
vrcnt: combien de personnes croient actuellement aux magiciens? 
qnoiqiie cependant, encore de nos jours, tons les dimanches au 
prOne, selon tons les rituels, on excommunie les sorciers, on 
amoncble contre eux les mal^diciions que les conciles de Tours, de 
Reims, de Bordeaux, de Bourges ont sanctionndes de leur appro¬ 
bation. 

Kous avions done raison de dire que nos croyances ne sont, ne 
penvent plus fitre cedes de nos pfcres. Nous renverons nos lecteurs, 
pour le ddveloppement de cette demonstration , ii un petit journal 
fort eurieux redigfi par le frbre H. Tissot. Ce journal, cette sorte de 
revue populaireimprlmee 1 Avignon, cst intitule : L’Maireur du 
Midi ou Repertoire des matures de haute philosophie, des pheno- 
rnenes surnalurels , des propheties , des miracles , de medecine 
naturelle el surnaturelle, des sciences occultes, des fails de ma- 
fjie, dedevinalion, des obsessions et possessions, du magnetisme 
ou malefice somnifique, etc., publie par les frferes liospitaliers 
de St-Augustin. Le frfere H. Tissot, qui dirige ce journal, est un ver- 
tueux religieux , fondateur des frbres hospitallers de St-Jean-de- 
Dieu, des soeurs hospitalibres deSt-Alban, et qui s’occupe beaucoup 
dutraitement des maladies mentales. Le recueil est rddigesons I’es- 
prit de la plus sevfcre ortliodoxie ; il donnera la mesure de ce qu’en- 
scigneTeglise, et du catholicisme de messieurs tels et tels. Qu’on 
Use notamment I’articie intitule ; Le desarmement des esprits ou 
des signes par lesquels on connalt les energumenes et de la ma- 
niere deproceder aceceux, etl’on verra entre autres cette phrase 
(p. 196, annee 181i2): « Tellessont les instructions que I’eglise donne 
aux exorcistes. Avec un pareil document et des preuves si solides, 
il n’y asans doute que des libertius, des hei-etiques et des athdes 
qui puissent nierla rdalitedes possessions.® On npprendraen outre 
dans ce journal des faits eurieux qnl dtablissent que I’exorcisme se 
pratique de nos jours. « Me trouvant, dcrit le frere Tissot, J Bor¬ 
deaux lorsque M. I’abbe Davin , ddputd par rarcheveque, y exor- 
cisait une femme possedde, je fis quelques interrogations au de¬ 
mon, qui, contre Tordinaire , ne me rdpondit pas ; je priai alors 
I’exorciste de Itii demander pourquoi il ne m’avnit pas rdpondu. Le 
ANUAi.. MHD.-Psvoii. T. VII. Janvier 1816. 9. 9 



BIBLlOGRAPfllE. 


430 

demon dit aloes: Je ne dois pas oMir i lant de maltres.» Ainsi, en 
plein XIX* sifecle, I’eglise continue d’exorciser; le journal en four- 
nit d’aiilrescxemples. Et c’est notamment un prelat aussi (5claire 
qne M. de Clieverus qui prescdt celte ceremonie 1 Qu’on nie , en 
presence d’un tel fait, qn’en repoussant la possession un medecin 
ne se constitue pas par cela meme libie penseur! 

Nous sommes convaincu que lout liomme de sens droit, I’esprit 
degage de superstitions et plein du fernie ddsir d’etre logiqiie, 
ayant one fois constate les resultats auxquelslamedecinepsycliique 
est arrivee, en lircra neccssairement les consequences que nous 
avons tirees, qu’il sera conduit ft identifier les hallucinations des 
alienes avec celles de divers personnages ceifebres. Cela ne vent 
pas dire, nous ne saurions trop le repeier, que ces espriis piiissants 
aienl ete dans le meme etat inlellectuel que la generaliie des 
inaniaques et des monomanes; mais cela montre que, tout eievees 
qu’elies etaicnt, ces intelligences ontdprouvedes d^sordres graves 
qui ont delerniinii chez dies des croyances etdes actes particiiliers 
qui n’eiissenl point existd sans I’hallucination, et dont ce plieno- 
m6ne a did par consdquent la source. Cette observation nous em- 
pdcliera d’altribiier h des iddes singulidres une importance, une 
valeur que scmble leur donner le gdnie de ceux qui les ont 
avancdes. 

Tl faudra qu’on s’babitue h cette idde, que de I’inlelligence Hop 
fortement prdoccnpde ii I'inielligence malade il n’y a qu’un pas. 
Qu’on se rappelle le mot de Napoldon a Pinel: Enlre un homme de 
gdnie et un fou , il u’y a pas I’dpaisseur d’une pidce de six Hards, 
il faudra qu’on relise ces beaux vers du Tasse : 

Piango il morir, nfe piango il morir solo 

Ma il modo, e la mia fe, die mal ribomba, etc. 

«Je pleure ma mort, et jc ne pleure pas ina inort settle, tnais la 
manidre dont je meiirs; niarenommden'est qu’un soufuncsle,elc.,» 
et qu’on se dise ; Celui qui les dcrivait dtail alors alidnd. La 
mainde Dieu a assigne h I’esprit humain line splifere dont il ne pent 
sorlir. Dtsqu'il vent s’eii dcliapper, le vcrtige le saisit, I’illusion 
succtdc a la rdalitd, et il prend les cliiineres de son imagination 
pour les rdvdlations du gdnie qui I'a conduit auxlimiles denos con- 
naissances. Ce sont la des faits centre lesquels il n’y a rien h ob- 
jecter. Qu’on les traite d’absurdes, de ridicules, qu’iraporte ? ils 
subslstent, cela suflit. Toutes ces inutiles clameurs ne changeront 
pas I’ordre de clioses. Celui qui nous rdvdle la vdritd peut nous 
ddplaire,si nous rdvions line rdalitd plus brillanle; il ne sauroit 




BIBUOGKAPHIf;. 


131 

fitre qualiriti d’absurde. R^servons ce uora & ceux qui, s’enrdlant 
souslc drapeau de la science qui raisonne, s’ituaginenl combailre 
pour une foi immobile qui foudroie la raison audacieuse, S ceux 
qui, assoclant lesnoms anlipalhiques de cathoiicismeeldeprogr^s, 
veulent que I’ordre immnable d’un Dieu, que sa parole infaillible 
cliange et se iransforrae au caprice de sa cr(5alure. 

Sans les principes que nous venons d’cxposer et de d^fendre lout 
a la fois, il ne saurait y avoir de solide et de raelle ^tude de la 
folic au point de viie pathologique , hisloriqne et philosopbique. 
Voila pourqiioi nous avons fait precdder i’examen de la nouvelle 
pulilication de M, Calmeil de ces longues considerations, qui en 
fcront mieux saisir I’esprit ct apprecier I’opporluniie. Et le plus 
grand mdrile, en effet, de cel oiivrage, c’est celte logique, cctie 
rlgneur dans les aperqus inconnue a I’ecole que nous avons com- 
battue, cetie largenr de vues qui agrandit son cadre et donne a son 
livre une pins haute portae. 

M. Calmeil commence par examiner la folie en elle-m6me, ses 
elements functlonnels, sesprincipaux modes de manifestation dans 
retat simple on dans I’etat de complication. Dans le tableau rapide 
de la manifere dont s’elfectuent les differents modes d’alienation de 
I’entendement liumain , les differentes espaces d’balluciuations 
ocoupent la plus large place. Le savant medecin les analyse et 
lesdecrit toutes, et d6s le debut il donne de I’eiat de I’liallucine 
cette cxcellcnte definition;«Celui-ci est ballucine dont I’imagi- 
nation, fascinee par la maladie, prate un corps et une forme aux 
itiees qui prennent naissance dans son cefveau , rapporte ces idees 
aux appareils des sens, ies converlit en sensations que presque 
toujours il attribue it faction d’objets materiels qui n’agissent 
point actuellement sur les organes, et on vient souvcnt ci baser 
ses raisonnements sur ces donnees vicieuses de I’entendemenl. » 
Hous avons plus baut assez demonire rexactiiude de cette defi¬ 
nition pour n’y plus revenir. M. Calmeil passe ensuite a I’cxamen 
de cede lesion des sentiments, des penchants d’une faculte, de 
plusieurs, d’lm certain nombre de facultes alfectives, qui doivent 
souvent 6tre regardes, ainsiqu’il le rcmarque, comme un des phe- 
nomfenes prlmitifs qui servent de base au deiire. Eufm, descendant 
aux degi-es les plus inlimes de I’alteration intellectuelle, il fait 
connaltre les caracl6res de rimbecillite et de I’idiotisme. Une fois 
ces elements de perturbation raentale analyses, une marche syu- 
thetique rambne le lecteur du livre Sur la folie a chacune des 
especes d’alienation mentale que la medecine a etnblies, Chaque 
caractfcre generique est neltement trace, et I’esprit saisit tout dbm 



132 


BTBr.IOGRAPHIE. 


couples limilcs, parfois cependant malais(?es li ddfinir rigoureuse- 
ment, qui s^parent ces ddplorables dtais. 

Les hallucinations, dit i\f. Calmeil, se rencontrent i chaque 
page dans les monuments liiKiiaires, Iiisloriques ou religieux de 
I’espi-it humain. Cette reflexion pleitie de vdritti conduit son auteur 
a rechercher dans les annales de I’esprit humain les traces de leur 
existence; et c’est h ces recherches historiqiies pleines d’intdretet 
qu’il poursuit avec unc riche (frucliiion, quo M. Calmeil consacre 
tout !e reste de son ouvrage, c’est-a-dirc pres de deux volumes 
in-8”. Jamais il ne separe les consid&ations pliysiologiques et pa- 
thologiquesdes ^vdnements, des fails qu’il rapporte. G’cst tout uii 
magnifique repertoire d’ohservations qu’il cmprunte il’histoire, 
et dont il lire d’heureuses applications a I’cxplicalion des pheno- 
nifenes de pathologic psychiquc dont nous sommes aclucllement 
tfimoins. M. Calmeil n’a pas voulu faire remonter ses investigations 
au-delii duxv' sifecle; il a pense sansdoute qu’il une dpoque plus 
reculdeles materiaux seraienttroppeu nombreux, les temoignages 
trop incerlains. Nous croyons cependant qu’il cilt eid fort possible 
de faire, depuis I’antiquiiejusqu’au si^cle qu’il a pris pour point 
de depart, une assez ample moisson de fails paihologiques utiles i 
consigner. N’en remercions pas moins le savant miidecin de Gha- 
renton du travail qu’il a entrepris et si heureusement mene a fin. 
11 a rendu i la cause de la vraie philosophie medicale et k celle de 
I’liisloire un trfes rdel service. 

Il seraitbien difficile de suivreM. Calmeil dans la foule de ddlires, 
de manies, d’hallucinations cdlfebres qu’il raconte du xv' auxvin* 
sifccle. Essayons toulefois de dire quelques mots de cette galerie 
d’alidnds. Elle commence par Jeanne d’Arc. La thdomanie de cette 
hdroine est prdsenlde sous son veritable jour. On voit comment son 
dldvation et ses malheurs sont dus a I’exaltation et a la nature de son 
ddlire ; puis vient une longue sdrie de ddmpnoiatres, de ddmono- 
pathes. La ddmonoiatrie , la ddmonopathie, sont, en elfet, les folies 
prddominantes du xv' et du xvi* siecle. Les cas d’nlidnation se sont 
suceddd alors avec une rapiditd effrayante, ctle bfleberqui s’dlevait 
pour ces malhcurcux insensds ne faisait que multiplier les dgare- 
ments de cette nature. Au xvii* sitcle, ce genre de folie joue en¬ 
core un grand rOlc; I’liystdrie, la catalepsie, s’y joignent plus sou- 
vent. Ces affections nerveuses ouvrent les portes ~k la ihdomanie 
exlaio-convulsive, qui est le mode d’alidnaiion le plus caraetdristi- 
que du xvni' sidcle. 

Il y aurait a c6td de cette dtude pathologique un examcn criti¬ 
que fort curieux a faire des causes qui tendaient a modifier les 



BIBLIOGRA-PHIE. 


133 


formes qiie la folie a revgiues siiecessivement. Get examen appar- 
tient surtoiit a I’historien, an philosophe. M, Calmeil I’a tentg 
parfois avec succte. Uii travail entrepris sur ce seul terrain sera 
I’anneau qni unira diifinilivement la pathologie aux plus grandes 
questions de la psychologie liistorique. 11 y a done, dans cette 
matifere toute neuve encore, beaucoup h faire. Mais Touvrage 
que nous venons de faire connallre comme uu des plus heureux 
exposds des vrais principes de la mddecine psycliique que nous 
possddions actucllemenl, aura puissaminent contribud pour sa part 
a avancer nos lumieres i cet dgard. Glair et dldgarament dcrit, il 
cstdigne de la grande dcole de Pinel et d’Esquirol qui I’inspirea 
ebaque page. Alfred MAURr. 


NOTICE STATISTIQUE 

L’ASILE DES ALIENES DE LA SEINE-INPERIEURE 

POUB LA PERIODE COMPKISE 

ENTRE LE 11 JUILLET 1825 ET LE 31 DEGEMBRE 1843 , 

DE BOGTEVILEE ET PARCHAPPE, 


G’est une noble pensde, bien digne d’exemple et d’encourage- 
menl, que celle de livrer a la publicitd Texposd des institutions et 
des mdlhodes employdes dans le traiiement des alidads et Tadmi- 
nislration de leur asile, surtout lorsque ce genre de travail rdunit, 
comme celui que nous analysons, la clartd a I’exaclitude. 

Instruction , rivalild de zele, ddsir de se trouver a la hauteur de 
sa mission , avanlage pour I’administration de coutrdlerles ddpen- 
ses de I’asile, d’apprdcier leur but d’utilitd: enfin moyen prdcieux 
a I’autoriid centrale pour appeler a de certaines fonclions les 
hommes capables de Idgiiimer sa confiance, telles sont les conse¬ 
quences qui ddcoulent de ce principe. 

G’est anlmds par ce bon esprit que MM. Parchappe et deBoute- 
ville, unis par un liarmonieux accord , viennent de publier le rd- 
sultat de leurs rechcrches et de leur expdrience pendant les dix 
anndes de 1835 a 18A5 qu’ils ont dte a la tdte du service mddical 
et administratif de Tasile des alidnds de la Seine-Infdrieure. 



134 BIBUOGRAPHIE. 

Poss^dd pendant plus de deux cents ans par des seigneurs , en 
1615 par M. de Saint-Yon , en 1670 par M. de Bois-Dauphin , qui 
en fit un monastOre de rcligieuses, I’hOpital gdndral de Saint- 
Yon, comme la plupart des dtablissements de bienfaisance , servit 
tour 5 tour d'asile h la grandeur , 5 la pridre , a la charild cbrd- 
tienne, d’instruraent aux excds rdvolutionnaires, de refuge 5 la 
mendicitd, d’hdpital militaire ; el enfin , en 1821, de maison 4 
la plus trisle des maladies et des inlirmitds, 4 la fulie. 

Get asile , un des premiers de ce genre qui ail exisld en France, 
fut crdd sous radministration de M. Ic baron Malouet, prdfet de 
la Seine-Infdrieure, 4 I’aide d'une redcvance de 547,800 fr. prove- 
nant du ministdre de la guerre , dont I’emploi lui fill accorde par 
line ordonnance royale du 12 janvier 1820 , conformdment au voeu 
cxpriind par le conseil gdndral dans sa session de 1819. 

A celle dpoque , 11 fut ddcidd que I’ancien ddificeseraitconservd, 
approprid 4 sa noiivelle dcslinalion, et que pour le compldter, 11 
scrait dlevd de nouvcllcs construciions pour lest|iielles MAI. Des- 
portes et Esqiiirol seraienl consullds. Ce fut d’apris leur plans 
et leurs observations que le ministdre de I’intdrieur approuva 
leur mise en adjudication , qui eut lieu dans le courant de I’annde 
1821, el le 11 juillet 1825, I’dlablissement fut livid aux abends, 
qui y cntrdrenl d’abord au' nonibre de 57. 

Siliid dans un des faubourgs de la ville de Rouen, sur un sol 
sablonncux de 7 hectares 4 ares , entourd d’un petit nombre d’ha- 
bilants, I’asile Saint-Yon occupe aujourd’hui, par suite d’agran- 
dissements opdrds successivement dans la pdriode de 1829 4 1842, 
8 hectares 33 ares. 

Autourdes h4timents du centre (.allectds aux services gdndraiix 
et servant de dorloirs aux alidnds paisibles, on a construit 4 
gauche deux coiirs cellulaires pour les hommes, et 4 droile Irois 
cours analogues pour les femmes alidndes. 

Entre les deux quartiers propres 4 chaque sexe , on a dlevd un 
pavilion pour les bains, alimentd , ainsi que diverses parlies de la 
maison, par un rdservoir dans lequel I’eau est versde 4 I’aide d'une 
machine 4 vapeur. 

De 1831 4 1834 , Fadminislration fit conslruire deux infirmeries 
pour les alidnds de chaque sexe alteinls de maladies accidentelles. 

De 1835 a 1844 , on agrandit et on ameliora dilfdrents quartiers 
et h4liments; on isola les paralyliques des aulres catdgories , on 
erda de nouvelles habitations aux pensionnaires , on assainit plu- 
sieurs cellules, on suppriina quelques loges de fous. 

Abortions la question du raouvement de la population au point 
de vue mddical. 



BIBLIOGRAPHIE. 


135 


Les auteurs divisent Talitaation meniale en trois categories: 1“ la 
folic; 2“ I’imbdcilliie consecutive ; 3° i’idiotie. Selon sa inarche , 
la I'olie est aigue ou clironique ; selon scs elements constitutifs , 
elle est simple ou compliquee. Dans ce dernier cas, elle est: 
1“ convulsive, 2° paralylique, 3“ epileptique. L’imbecillite est 
distinguee en senile ou paralylique. Ces denominations indiquent 
suOisamment la nature de ces desordres, sans qu’il soil besoin 
d’cnlrer dans de plus longs developpements. 

Ils classent les alienes admis dans Tasile en trois groupes , ap- 
partenant a trois epoques ; 

1” Maladcs iransferes des prisons et des hospices du departe- 
ment, du 11 juillet 1825 au 31 decembre 1826, IfiS hommes, 
191 femmes. Total 336. 

2" Malades admis du 1" janvier 1827 au 31 decembre 18311. 
504 liommcs, 452 femmes. Total 956. 

3“ Malades entres dans Tasile depuis le 1" janvier 1835 jus- 
qu’au 31 decembre 1843, 887 hommes, 826 femmes. Total 1713. 

Puis ils eioignent de leur statistique raisonnee les deux pre¬ 
mieres categories comme etant composees d’alienes sUr lesquels 
les renseigiicments sont insuDisanls ou manquent compietement. 

En ce qui concerue le classement, le nombre proportlonnel des 
maladcs admis s’est reparli du 1" janvier 1835 au 30 decem¬ 
bre 1843, de la maniere suivante : 

Pour ces deux classes de folie. . 850 802 1652 

Imbecilliie. 7 6 13 

Idiotic. ..30 18 qo 

Gomme on le voit, la folie pour iaquelle les asiles ont ete spe- 
cialement crees constitue i'immense majorite des cas d’admission. 
Void maintenant dans qUeis rapports les differentes formes du 


deilre et ses complications se sont presentees : 


Folie simple. . . . 

663 

743 

1412 

— compliquee.. . 

187 

53 

240 

— simple aigue. . 

526 

592 

1118 

— simple chronique. 

137 

157 

294 

— maniaque. . . 

351 

353 

704 

— meiancolique. . 

175 

239 

414 

— chronique. . . 

137 

157 

294 

— convulsive. . . 

17 

3 

20 

— paralylique. . . 

117 

35 

152 

— epileptique. . > 

53 

15 

68 










136 BlULlOGItAPHlli. 

De 1827 ti 1837, avant rcxfciition de la loi sui' les alienes, le 
nombre moyen annuel des admissions a dt^ de 73 homines , 65 
femmes. Total 138. De 1838 a 1843 inclusivement, aprfes la promul¬ 
gation et I’exdcution de cette loi, il a dtd de 112 hommes , 103 
lidnds a dtd 2l5. A I’exception de I’annde 1839 , oi le cbiffre des 
femmes : total de 186 , il a suivi une progression de 204 a 234. 

Le rapport des rdcidives aux admissions a dtd pendant la pd- 
riode de 1836 h 1843 : 

Hommes, 116 ; 795 admissions ou 166 sur 1000. 

Femmes, 148; 745 admissions ou 198 sur 1000. 

Causes des maladies mentales. Pour ddterminer d’une manitre 
rigoureuse les causes des maladies mentales, ce qui inldresse a 
un haut degrd le mddecin, le philosophe et I’dconomiste, il faut, 
disent les auteurs de la statistique de la maison des alidnds de la 
Seine-Infdrieure , distinguer le genre de I’espfece , c’est-i-dire ne 
point confondre dans la mdme caidgorie la folie , I'imbdcillitd , I’i- 
diolie, puis les diverses natures de causes, la prddisposition de 
I’occasion. C’est pour avoir mdconnu ce principe qu’on est tombd 
dans de graves erreurs. 

Les prddispositions qui fondent I’aptitude 5 contracter la maladie 
sont particuliferes ou gdndrales. 

Les premidres, qui tiennent 4 I’idiosyncrasie , variant comme les 
individus, dchappent 4 la statistique ; les secondes , qui out rap¬ 
port 4 i’4ge , aux climats , aux saisons, 4 I’dtat civil, aux pro¬ 
fessions , 4 I’dducalion, 4 i’insiruction, 4 ia constitution politique, 
sont au contraire du domaine de cette science. 

D’aprds leurs etats, I’lge qui parait doniier ie plus de prise 4 la 
folie est de 30 4 39 ; puis viennent les pdriodes de 40 a 49, de 20 
4 29 , de 50 a 59 , de 60 et au-dessus ; enfiu , de 10 4 19. 

Les auteurs ont remarqud que I’dpoque de la vie qui predispose 
le plus 4 la folie paralytique est la mdme que celle qui fournii le 
plus grand nombre d’aliends, savoir: de30 449; rdsultat qu’il dtait 
facile de prdvoir. 

Sexe. Contrairement a ce qu’on observe gendralement dans les 
asiles d’alidnes, celui de la Seine-Infdrieure olfre une plus grande 
frequence d’admission parmi les hommes que parmi les femmes; 
ce qui porte les auteurs 4 pcnser, eu dgard au cbiffre plus dlevd 
des femmes dans le recensement de la population, que le sexe 
masculin fonde une predisposition 4 la folie. 

La folie paralytique exerce particuliferement ses ravages dans les 
rangs des hommes dans les proportions de 117 4 35. 




BIBUOGRAPHIE. 


137 


Saison. Il rSsulte des tableaux statistiques dressds i cet ^gard , 
que le nombre des admissions s’accrolt en raison direcle de la 
temperature. Cette predisposition a I’alienation mentale se faitsen- 
tir sur toules les formes du deiire, mais particulierement sur le 
developpement de la manie. 

Mlat civil. D’aprSs des observations recueillies dans I’asile 
Saint-Yon , en ayant egard au chiffrc des gens marWs, veufs ou 
ceiibalaires existanls dans le deparlement de la Seine-Inferieure, 
on a constate que la frequence de la folie se faisait remarquer dans 
I’ordre precddemment decrit et dans les proportions suivantes : 
3,6,2. 3,4,3. 2,2,3. 

Hiridite. L’lidredite joue un grand rble dans la predisposition 
a I’alienation mentale traitee ii Saint-Yon. Elle a ete observee 
205 fois sur 1370 alienes en general, et 196 fois sur 1319 fous en 
particulier. 

Professions. Pour constater I’influence des professions sur la 
generation de la folie , il serait necessaire de connattre le nombre 
proportionnel des professions par rapport 5 la population du depar- 
tement. A. defaut de renseignement 5 ce sujet, les auteurs se sont 
bornes 5 classer dans I’ordre suivant I’influence des dlverses pro¬ 
fessions : artisans , culte , droit, raedecine, belles-lettres , em¬ 
ployes, gens de peine, journalicrs, cultivateurs, militaires, marins, 
gens sans profession , marcbands en detail, rentiers, proprietai- 
res , ndgociants , commerqants, domestiques , artistes. 

Halitatioii. D’aprJs des calculs blen faits, on pent deduire que 
la centralisation des habitants entralne avec elle une predisposition 
5 la folie. 

Culture intellectuelle. Un recensement de la population de 
I’asile effectue en 1842 leur a permis de constater que sur 563 ma- 
lades, 271 savaient lire et ecrire, 171 savaient lire, 211 ne sa- 
vaient ni lire ni ecrire. 

Climal cl constitution sociale. Le nombre des aliends traites 
dansl’asile Saint-Yon au 31 ddcembre 1843, et celui des aliends 
renfermes dans les autres maisons ou quartiers de ce genre, s’el6ve 4 
763, ce qul, par rapport 4 la population du departement, etablit une 
proportion de 1,03 aliends sur 1000 habitants. Celui des admis¬ 
sions annuelles est de 215 , ce qui donne une proportion de 0,29 
sur 1000 habitants. 

Causes dilerminantes. Apr6s avoir fait ressortir I’importancc 
de la distinction des causes ddterminantes et des causes essentielles, 
les auteurs de la notice font remarquer que leurs observations sta¬ 
tistiques ont surtout portd sur I’dtiologie de la folic, qu’ils rangent 
dans quatre ordres de classes. 



138 BIDLIOGRAPHIE. 

La premifere comprend les causes morales. Elies out trait aux 
facultgs intcllcctuellcs on aflectives qui doivent s’excrcer, dtre sa- 
tisfaites, selon cei taines lois ct certaiiies limites tracdes par la na¬ 
ture , et qui peuvent gtre diversement Ids^es ; telles sont la reli¬ 
gion, I’amour, les affections de famille, la fortune, la rdputalion, 
la conservation, la patrie, qui rcprdsentent ce groupe d’intdr6ts. 

La deuxiiime a trait aux surexcitations de ces facullds; tels sont 
les abus intellecluels ou sensuels. 

La troisieme est relative aux idsions organiqucs et aux troubles 
fonctionnels qui occasionnent la folie, au nombre desquelsllgurent 
les affections cdrdbrales , febriles ou non febriles, diverses altdra- 
tions organiques,la suppression d’hdinorrhagies, d’dcouleHients, de 
dartres, etc.; enfm, comme causes propres 4 la femme, la gros- 
sesse , les suites de couches , les ddrangements menslruels. 

La quatrifeme classc renferme les causes externes physiques, 
tellesqiie les coups, et cliimiques, I’usagede certaines substances, 
ou pbysiologiques , telle que I’insolaiion , et qui par leur action 
ddtcrminent la folie. 

La cinquiferae compte parmi les causes essenlielles, Edpilepsie. 
En mettaut de cdtd ces dernidres, nous avons dnumdrd ces difK- 
rentes classes par ordre de frequence ct dans les proportions 
suivantes, 671, 237, 81, 11. Cel ordre de frdquence s’applique a 
toutes les formes du ddlire , c’est-S-dire 4 la folie maniaque , md- 
lancolique et paralytique. Celle dernidre est celle sur laquelle les 
causes morales perdent une grande parlie de leur prddominance, 
qti’elles cddent aux excds sensuels. Les homes restreinles qu’exige 
une analyse bibliograpliique ne nous permettent pas d’entrer dans 
les ddtails nombreux et pleins d’intdrdt de celle statistique. II nous 
sufflra d’indiquer que les causes morales sont chez la femme dans 
une proportion supdrieure 4 celle des excds sensuels, quf, chez 
riiomme, jouent un plus grand r61e, quoique infdrieures aux pre- 
mifires. 

Sorties avec guerison. Pour dtablir des cliiffres exacts de gud- 
rison proporlionnels aux admissions, il faudrait connaltre le nom¬ 
bre deS diverses natures d’alidnalion mentale. La folie proprement 
dite, dtant SeUle susceptible de gudrison, c’est sur elle et ses 
diffdrenls genres que doivent s’appesaniir les rdsultats de la sta¬ 
tistique. C’est aussi dans ce sens que I’ont compels les auteurs de 
la notice. Cependant pour ne pas ddrogcr aux usages requs, ils out 
cru devoir tenir compte lout a la fois de I’ancien el du nouvel dld- 
ment du problfeme relatif aux gudrisons des alidnds. 

Ainsi, dans une premifere table, comprenant une pdriode des 
deux anndes 1833 et 1834, ils ont constatd sur 139 hommes admis 



BIBLIOGHAPHIE. 139 

32 gu6risons, et iO sur 126 femmes. Tolal 72 sur 265; etdans 
une seconde p^riode de 1835 a 18i3 , sur 887 admissions du sexe 
masculin, 37Zi garrisons, et 373 sur 826 femmes ; tandis que dans 
une seconde table oft sont classes les cas de folie, les auteurs 
comptent sur 850 admissions du sexe masculin 374 gu6risons, et 
373 sur 820 du sexe fdminin. 

Les gu6risons ont St^ obienues dans les relations sulvantes par 
rapport aiixdiverses natures du d41ire. 

Folie aigue , 648 sur 1113 ; folie maniaque, 416 sur 704 ; folie 
mdlancolique, 232 sur 414; folie chronique, 66 sur 294 ; folic 
convulsive , 14 sur 20 ; folie paralytique, 8 sur 152. Total 1334 
sur 2702. 

Suit un tableau qui dtSmontre que le chiffre des gudrisons est 
loin d’etre en rapport avec le nombre des admissions. li est 4 re- 
gretter que les auteurs n’aient point indiqud les proportions rela-’ 
lives aux diverses formes de la folie, observdes pendant le cours de 
cetle pdriode, ce qui eOt probablement donnd la clef de cette dif¬ 
ference. 

Le nombre des rdcidives, qui s’est dlevd, de 1836 4 1843, de 23 
a 40, s’est particuliferement accru en proportion du nombre des 
gudrisons oblenues dans le cours de I’annde prdcddente. 

Pendant les six mois les plus chauds , les gudrisons ont did de 
Zll6 sur 905 admissions; et pendant les six autres mois, de 331 sur 
747. Les saisons, d’aprds les auteurs, ne semblent pas exercer une 
influence remarquable sur la gudrison de la folie; ce qui est con- 
traire aux observations du docteur Esquirol et d’aulres mddecins 
alidnisles. 

Un tableau qui concerne I’age semble prouvcr.que les chances 
de gudrison de la folie sont en raison inverse de Page , dans les 
proportions graduelles de 639 4 330 sur 1000 dans les termes au- 
dessous de vingt ans, ou de soixante et au-dessus. 

La folie idsiste d’autant plus au traitement que les soins ont dtd 
plus tardifs. Ainsi, pendant le premier trimeslre , on constate 419 
gudrisons sur 1000 , pendant le deuxifeme , 261; pendant le troi- 
sidme semestre, 175 ; pendant la derniere annde, 72. Les chances 
de gudrison de la folie sont done en raison inverse de la durde du 
traitement. Elies diminuent dgalemenl dans I’ordre suivant: folie 
convulsive , maniaque , mdlancolique, chronique et paralytique. 

Tous les ans , il sort un certain nombre de malades non gudris 
des asiles d’alidnds. Ces chilfres inldressant plutOt radminislralion 
que la medecine, nous avons cm devoir les passer sous silence. 

Dicis. En ddfalquant du nombre des ddeds ceux de 1825 et 



BIBLIOGRAPHIE. 


WO 

1826, anndes pendant lesquelles a cu lieu la translation dans I’a- 
sile des alidn^s habitant divers dtablissements, on conaptc 803 
ddcbs, lili liommes , 332 femmes, sur un mouvement de 10,490 
malades, dont 4,972 homines et 5,518 femmes ;ce qui dtablitune 
proportion moyenne de 91 hommes et 60 femmes; soit 76 sur 
1000. Cette augmentation de ddcfes chez les hommes , quoique leur 
admission soit infdrieure 4 celledes femmes, s’explique par la fre¬ 
quence plus grande chez les hommes de la paralysie, maladie or- 
dinairement incurable et mortelle. 

Pendant la pdriode de 1835 4 1843, la mortalild s’est fait senlir 
selon I’espfece d’alidnation inentale dans I’ordre suivant chez les 
homines: folie paralytique, chronique, maniaque, lipileptique, 
mdlancolique, idiotic, imbdcillitd , folie convulsive; et chez ies 
femmes: folie chronique, paralytique, maniaque , mdlaucolique , 
dpileptique, idiotic ; et sur la mOme ligne, imbdcillitd, folie con¬ 
vulsive. 

L’influence des saisons sur la mortalitd s’est manifestde pendant 
la mSme pdriode , conformdment aux chiffres ci-apreS : 

Durant les six mois les plus chauds, 226 ; pendant les six autres 
mois, 294. Ce qui prouve que les fous, comme les autres hommes, 
subissent I’action ddletfere du froid. 

La mort rdsulte de la Idsion d’un organe appartenant 4 Pun des 
appareils dont le corps se compose , ou de leur Idsion simultande , 
d’un accident fortuit, tel qu’asphyxie involontaire, brOlure, ou 
d’un mouvement de la volonld , tel que suicide. Enfln, elle peut 
dchapper aux recherches de I’anatomie pathologique. 

Cette partie du iivre qui traite des causes de la mort, et se rat- 
tache d’une faqou si intime 4 I’histoire de I’alidnation mcntale , 
intdresse trop le mddecin pour qu’il ne nous soit pas present d’en- 
trer dansquelques ddtaiis 4 cet dgard. Ainsi, classdes par ordre de 
frdquence, les causes de la mort, siir 504 cas de folie observds a 
Saint-Yon, sont : congestion cdrdbrale. 111; gastrite-entdrite , 
101; marasme cdrdbial, 60; phthisic pulraonaire, 42 ; maladies du 
coeur, 30 ; pneuinonie-pleurdsie , 29 ; mdningite aigue, 12; pdri- 
tonite, 12 ; hemorrhagie edrdbraie , 11; cancer de I’estomac, 11, 
ramollissement parliel du cerveau et du cervelet, 10. 

Les classements de ces Idsions varient selon I’espfece de folie. 
Ainsi, sur 61 ddets riotds dans I’dtat de folie simple aigue , manie 
ou radlancolique, on compte gastrite-entdrite, 25; congestion 
cdrdbrale , 9 ; maladies du cceur, 8 ; phthisic pulmonaire 7; pleu- 
inonie-pleurdsie, 7; suppuration, 5. Sur 171 deces aiidnds attaints 
de folie chronique, on trouve gastrite-entdrite, 65 ; phthisie pul- 



BIBLIOGKAPHIE. U1 

monaire, 32; congestion c^r^brale, 26; maladies du coeur, 20; 
pneumonie-pleurdsie , 18 ; cancer de I’estomac, 10, 

Tandis que sur lil ddcfes d’aliends paralyliques, on signale , 
congestion cdrdbrale , 66 ; marasme cdrdbral, 53 ; gastrite-entd- 
rite , 9 ; mdningite aigue, 5; rainollissement partiel du cerveau, 5 ; 
hydroplsie de I’araclinoide et dcs ventriciiles , 3. La Idsion de I’ap- 
parcil cdrdbro-spinal, comme cause de ia inortalitd, s’est done 
montrde dans la proportion de Z|03 sur 1000. 

Le nombre des individus morts par aspliyxie , par engouement 
du bol alimentaire, par aspliyxie dans les aceds d’dpilepsie , ou par 
le froid, s’est dlevd ii 15 ; celui des suicides, indviiables etddplora- 
bles malheurs dans les asiles d’alidnds , 5 6 en neufans; celui des 
suicides par inanition voloutaire, malgrd I'emploi de tons les 
moyens que la science met ii la disposition du mddecin, est montd 
5 6. 

Suit un examen ddtailld des diverses altdrations cdrdbrales par- 
ticulidres a 313 alidnds , constaldes par le mddecin de I’asile, d’oii 
rdsultent comme conclusions gdndralos que : 

ic Presque constamment on trouve des altdrations palhologiques 
dans le cerveau des alidnds. 

» Par leur ensemble, et surtout aussi par leur caractfere, ces Id- 
sions diffdrent de cedes que pent prdsenter le cerveau hors de I’dtat 
d’alidnation mentale. 

1) A chacunedes grandes classes de I’alidnatlon mentale, folie, 
imbdcillitd, idiotie , correspondent des altdrations diffdrentes dans 
I’encdphale. 

» Dans I’idiotie, ii y a gdndralement ddfaut de volume et imper¬ 
fection de conformation de I’encdpbale. 

» Dans I’imbdcillitd consdeutive, ii y a atrophie de I’encdphale 
pour Timbdcillild sdnile; altdration de structure del’encdphale pour 
I’imbdcillitd paralylique. 

» II n’y a pas d’altdration constante et spdeiale de I’encdphale 
qul puisse dtre considdrde comme une des conditions essentielles 5 
I’dtat morbide ddsignd sous le nom de folie. 

i> La folie simple pent exister sans qu’a la mort on trouve au- 
cune Idsion de I’encdpbale : ndanmoins il y a en gdndral, et pour 
le plus grand nombre de cas, congestion sanguine sublnflamma- 
toire 5 la pdripbdrie du cerveau (couches corticale et membrane) 
dans la folie simple aigue; dpaississement des membres et atrophie 
dcs circonvolutions cdrdbrales dans la folie simple chronique. >■ 

Passant 5 la comparaison du poids de I’encdphale dans les diffd¬ 
rentes catdgories de la folie simple , les auteurs ont trouvd pour 



142 BIBtlOGBAPHIE. 

moyenne du poids de I’enc^phale cliez les hommes, l'‘‘i-,4Zi9 j chez 

les femmes, 

Divisanl ensuite la folie chronique en quatre classes, selon la pe- 
riode plus ou moins avancde de la maladie, ils ont reconnu que le 
cerveau pesait moyennemeni chez les hommes, dans la premiere 
classe, l'‘i'',402 ; dans la deiixifeme, !'*"■,395 ;'dans la troisifeme, 
1"'' ,374 ; dans la quairitme , l'‘"-,297 ; et chez les femmes, dans 
la pi emifere, l''''-,216 ; dans la deuxifcme, l'‘''-,231; dans la troi- 
sifeme , l'‘i'-,202 ; dans la quatrieme , l'‘"-,152. 

Abstraction faite du poids du cerveau, la folie paralytique est 
remarquable par le ramollissement des couches superlicielles de 
I’enc^phale , I’^paississement, I’injcction , I’adh^rence des mera- 
bres ii cet organe; et la folie ^pileplique par I’induration g^ndrale 
ou partielle de la substance blanche encdphalique. 

La loi de I’accroissement graduel de la population dans I’asile 
d’alidu^s de la Seine-lnfdrieure, depuis sa fondation jusqu’ci nos 
jours,adtd fort hahilement conslatde par MM. Parchappe et de 
Bouieville; et en faisant ressortir cette vdiitd , que la inortalild 
frappe surlout les hommes, ils expliquent la prddominance habi- 
tuelle du nombre des femmes dans les asiles de ce genre ; ce, qui 
est loin de ddmontrer que la folie est plus frdquente chez la femme 
que chez rhomme. 

Ghapitre Iir. Organisation el discipline. Le sexe, les con¬ 
ditions, la forme de la maladie , servent de base a la classification 
des alidnds de la Seinc-lnferieure. Les qiiartiers aifectds aux 
homines et aux femmes sont sdpares, ainsi que les pensionnaires 
de premifere et de seconde classe. Ceux de troisldmeetde quatrifeme 
habitent les mfimes cours que les-indigents. Chaqiie quartier a son 
irifirmerie , un local pour les paralytiques, des cellules pour les 
agitds, des dortoirs pour les aliends paisibles. Ces differentes catd- 
gories ont en outre leurs rdfectoires, leurs ouvroirs speciaux et 
leurs chauffoirs. Cinq cellules de force chaulfdes existent dans la di¬ 
vision des hommes pour les furieux. 

1 mddecin en chef, 1 chirurgien, U mddecins internes, 1 phar- 
macien, des smurs hospitalidres et des Infirmiers laiques, 2 
hommes pour 35 malades et 3 soeurs pour le mdme nombre de fem¬ 
mes, constituent le personnel attachd au service mddical de I’asile. 

Le rdgime alimentaire varie selon les prescriptions du mddecin 
et la condition des alidnds. Les malades de quatridme classe parti¬ 
cipant au mdme rdgime que les alidnds indigents, et constituant 
avec ces derniers la grande majoritd de la population, je me bor- 
nerai 5 indiquer celui qui leur est particulier. 



BIBLIOGBAPHIE. 


US 

Les hommes ont cliaqiie jour 750 gram, de pain el 1 lit. de cidre. 
Leur ddjeuner se compose de 375 cenlil. delait, ori de 40 gram, de 
fromage, ou de 30 gram, de beurre, ou encore de 200 gram, de 
fruits de saison. La quantity est la mOme pour les femmes, 4 I’ex- 
ception du pain et du cidre, rdduiis, le premier 4 600 gram., le 
second, a 75 cenlil. 

Le diner pour les hommes consiste, 1" en sonpe , 60 centil.; 
2° -viandc bouillie, 250 gram. , ou pour ragodt, 130 gram, avec 
legumes verts, 180 gram., ou pommes de terre, 500 gram., ou 
Wgumes secs, 100 gram. , ott 2 cnufs fricasses. Les femmes ont 
droit au mfime regime , 4 I’exceplion de la viande pour boiiilli ou 
pour ragoOt, riiduit 4 200 gram, dans le premier cas , et 4 100 
dans le second. ^ 

Le souper est le mfime pour les deux sexes; il sc compose de 
charculeric , 60 gram., ou de conliturcs 100 gram., ou de fromage 
30 gram., ou de fruits de saison , 200 gram. La disiribution de la 
cbarculcrie ayant lieu avec celle de la viande pour ragoni, et alter¬ 
nant avec celle de la viande pour bouilli, il en rcisulte quo les abends 
hommes ont par jour gras, 250 gram, de viande bonillie ou 190 
gram, de viande pour ragoOt; qiiantiid rigoureusement suflisante. 

Velemcnts. Les alidnds appartenant 4 la classe dont nous venons 
de parler, reQoivent aprds leur entrde dans I'asile, en Inver, un 
habil-veste, un gilet.un pantalon de lordouez gris d’artillerie, 
une paire de chaussons de laine avec sabots et bonnet de coton 
bleu ; en dtd , les mdmes objets en colonnade bleue crolsde ; des 
Souliers en remplacement de sabots, un chapeau de paille avec has 
de laine et bonnet. 

Les femmes regoivent un vdiement on dloffe analogue, appro- 
prid 4 leur sexe. 

Pendant le cours de I’annde , on donne loules les seniaines aux 
malades une chemise, une paire de bas , un inouchoir de poebe ; 
aux hommes, une cravate ; aux femmes, un fichu et un raou- 
choir de tdte. 

Les draps de lils sont renouvelds tons les mois. Les femmes sont 
revdtues d’un peignoir dans le bain. 

Les malades se Idvent a 5 h. 1/2 en dtd , au point du jour en hi- 
ver, et se couchent en did au ddclin du jour, el4 8 b. en hiver. 

Leur dejeuner a lieu 4 9 h. ; leur diner 4 1 h. ; leur souper 4 6. 
Les lieures du travail, a dater du lever jusqu’u 9 pour ceux qui 
travaillent au dehors ; de 10 4 1 h. ; ;de 3 4 6 ; celles de la rd- 
erdation , de 9 1/4 4 10 ; de 1 1/2 4 3; de 6 1/2 4 I’dpoque du 
coucher. 



BIBLIOGRAPHIE. 


m 

La folie provenant le plus souvent de causes morales , chagrins 
ou exces sensuels sollicit^s par les passions, 11 n’est pas 6tonnant 
quo le Iraitement moral exerce une si haute Influence sur sa gu^rl- 
son. D’abord indivkluel, 11 s'est g^nSrallse dans les temps mocler- 
nes par suite de la crdation des hOpitaux d'alidn^s, que les mains 
liabiles des Pinel, des Esquirol, des Ferruset de lain d’autres md- 
decins distinguds out convertis en instruments de gudrison, en les 
faisant construire selon curlaines rdgles hygidniques et mddicales 
qui permettent d’y introduire un classeinent, un orclre , une rdgu- 
laritd de vie, une propreld , une surveillance, une discipline , et 
rapplication de certains moyens d’une eflicacitd d'autant plus 
grande, qu’ils viennent s’ajouter a I’isolement du maladc d’une 
socidtd qui souvent a cause son ddlire , I’enlrctient ou I’excite en 
lui prdsentant I’image des passions auxquelles il nc pent se sous- 
traire. 

Les moyens qui fondent le traitcment gdndral dans I’asile des 
alidnds de la Seine-lnfdrieure sont les secours de la religion , le 
travail, les distractions , les visiles des parents ct amis , ct la dis¬ 
cipline morale. C’est done, comme on le voit, tous lescxercicts 
de la vie normale, ceux de I’homme dans I'dtat de socidtd , tous les 
bienfaits de la civilisation, moins ses vices et scs exces. 

Les secours de la religion, renfermds dans les limites traedes par 
la connaissance des facultds des alidnds, et par consdquent par la sa- 
gesse et la prudence, sont administrds par un aumdnier. Les prie- 
res sont faites en commun. Quelques livres religieux sont confids 
aux raalades qui assistent aux oflices les dimanches et les jours 
fdrids. Des chants religieux font partie de I’enseignement musical. 
Ainsi comprise, I’influence religieuse est des plus heureuses et des 
plus pulssantes. Soulagement, satisfaclion du coeur, occupation, 
rdsignatlon et moralisatlon, sont les principaux effets obtenus. 

Tous les alidnds sont inhumds dans un cercueil, et repojent 
dans une fosse qui leur est propre. Les recettes rdsultant de la 
pompe des fundrailles des pensionnaires servant a cetle fin. 

Commened en 1830 , le travail a pris un ddveloppement succes- 
sif et rdgulier depuis celte dpoque jusqu’ii nos jours. Les homines 
sont occupds aux travaux de terrassement et de jardinage , au hit¬ 
cher , quelques tins k ceux de menuiserie, serrurerie, tour, peiu- 
tiire , paillassons , chapeaux , chaus.sons, couture des vdtements, 
et aux soins du mdnage. 

Les femmes sont employdes a coudre, ii ouvrir la laine des ma- 
telas, h blanchir le linge. Tous ces elTorls produisant une dco • 



BIBLIOGRAPHIIS. 165 

nomie linancifere notable, tournent au profit de I’asile, cn multi- 
pliant ses ressonrces. 

On lvalue a 276 sur 625 le terine moyen des iravailleiirs. 

Les jeiix de combinaison, tels que dames, dominos, etc., la pro¬ 
menade dans Ics pr^aux on sous ies galeries, quelquefois mfirae 
en dehors de I’asile , des lectures particuliferes on communes 
appropricies a I’dtat des maladcs, des exercices de chant profane et 
religicHX, constituent les principales distractions employees dans 
I’ilablissement de Saint-Yon. 

Les visites des parents et amis permises par le mSdecin en chef 
sont, entre des mains habiles et circonspectes, un moyen finer- 
gique pour agir sur la sensibilitfi morale des ali^niis , et concou- 
rent 4 la gugrison. On en fait usage avec discernement dans I’asile 
de Bouen. 

La discipline morale consiste dans le maintien de I’ordre, la 
soumission a la regie par la bienveillance, la justice et la fcrmetd. 
Les heures des divers exercices sont arrfitiSes , et tout dcart puni. 
La r^primande , la privation de distractions ou de visiles , celle du 
travail , de certaines friandises, la camisole , la rdclusion cellu- 
laire , le bain avec dponge ou par affusion , la douche , le moxa, 
sont les repressions mises en pratique par le m^decin de I’asile. 

Le traitement moral individual varle selon les alWnds, et ne 
pent ddpendre de rdgles gdndrales, toujours trop absolues dans 
leurs principes. 

11 en est de mfime du traitement mddical individuel: cependant, 
appliqud aux principales formes du ddllre, 4 ses complications et 
4 sa nature, on pent dire que dans I’asile des alidnds de la Seine- 
Infdrieure, les dvacuatiohs sanguines gdnerales et locales, appro- 
prides aux forces de la constitution , ies bains tifedes prolongds ou 
par affusion , renouveldsdeux ou trois fois pendant plusieurs jours ^ 
les purgatifs , les calmanls, les exutoires , un rdgime alimenlaire 
spdcial, sontles ressources mddicales les plus ordinaires. Mais, il faut 
le rdpdter , pour dire eilicaces, elles doivent s’allier aux moyens 
prdeddemment ddcrils. Aussi, est-ce a I’absence de ces derniers 
qu’on peut attribuer le grand nombre d’insuccis qu’on dprouve 
dans le traitement des alidnds qu’on compte dans le monde, et ce 
qui doit encourager le gouvernement, ies administrations ddpar- 
tementales et les mddecins alidnlstes 4 poursuivre avec Edle et 
persdvdrance I’ocuvrede rdgdndralion des asiles 4 laqnclle les ap- 
pellcnl leslois et ordonnances relatives aux alidnds ; iis trouveront 
sffremeut une rdcompense de leur ddvouement dans le bien qu’ils 
auront opdrd et dans la justice des homines. 

ANNAL. MBD.-psvcii. T. VII. Janvicr 1816. 10. 10 




IW BJBUQGBAPHJE. 

Population de Vasile emisidMe adminiftraHv^mmt. 

Comme nous I’avons (lit en parlant du regime alimeotaire des 
ali^n^s, il existe cinq classes de malades dans rasiie, Saint-Xon. 
Les prix de pension it Ja charge des families, des coromnnes ct 
du ddpartenient sont fix^s conformdment a celte catdgorie ; lo J 
U fr. 11 cent.; 2” 2 fr. 7i!i cent. ; 3o 1 fr. 72 cent, j U° 1 fr. 23 cent, 
et 5° 1 fr. 10 cent. Les farnilles de ces malades doiyent en outre 
les entretenir de Huge et de vCtements. 

1 directenr , 1 receveur, 1 dconome , fonctionnent sous la sur¬ 
veillance d’une commission CQmposde de 5 membres, suivant lea 
rfegles tracdes par I’ordonnance du 12 ddcembre 1839. 

L'asile de Saint-Yon , depuis sa fondation , a CQdtd au ddparte^ 
inent de la Seine-Infdrieure, en mobilier, 137,311 fr.; en construc¬ 
tions, 958,891 fr. Le manque d’eau necessitc en frais de combus¬ 
tibles, salaire du chauiTeur, rdparation , entretien de la machine, 
carbonate de sonde pour rendre I’eau propre au blanchissage, 
line ddpcnse annuellc de 3,000 fr. 

Et malgrd cctte charge dnorme pour le, d^pat'lemenl, le mdde- 
cin , le directeur et I’architecle demandent aUjQurd’Uui « uue sub¬ 
stitution graduelle de constructions nouvelles et, approprides aux 
constructions anciennes, d'aprts qn plan gdndral; >> ce qui est 
bien propre 5 faire ressortir avec dclat rdvidence de ce principe , 
qui a nos yeux a la force d'un axiome , savoir : qu’il en coftte 
toujours plus pour inai faire en consevvant d’anciens batiments , 
et en les appropriant imparfaitement a de nouveaux hesoins , que 
d’en erder d’un seul jet, et avec toute la perfection dont om est 
su.sceptible. Aussi nous aimons.i penser que I’administration , 
profitant de cctte leQon du passd et de I’expdrience moderne , en 
obtempdrant au voeu si Idgitime de construction qui lui est ex- 
primd , abanclonnera son vieiix Saint-Yon, et rdddiiiera son asilc 
dans un local plus dloignd de la ville de llouen , abundant en eau , 
quoique satubre, et offrant 5 ses nombreux malades dcs moyens de 
traviiil, dont la source ne sera pas tarie. G’est le seui parti que 
doit prendre le ddpartem.ent de la Sejne-Infdrieure pour maintenir 
rasiie 5 la hauteur o.d Pont su placer par leur science et leur ba- 
biletd le md-decin en chef et ie directeur (IJ. If . Giraki}, 

(1). Nous regteltons de ne ponvoir disen (er les principes qui ont dfrigd 
kt mWeein, le directeur el I'archileole dans to Iraed des plans de re- 
egnstructian, puisqu’Us se horuent a mentietnnerte fail sans enirer dans 
aucuo detail a ect dgatd * le. mewc motif mms empeebe d’dmeltpe noire 
avis sur les conslruclionsact.d^«& qui doUent eUe modifteea. 



DE LA PELLAGRE, 

DE SON ORIGINE , DE SES PROGRES, 

DE SON EXISTENCE EN FRANCE, 

SES CAUSES ET 1>E SON TRAITEMENT CURATIF ET PRESERVATIF, 



Cei'laines contr^es de I’Espagne et de la France, mais surlout de 
I’llalie, pi^sciitent a I’observaleur une alTccliou grave,d^signde par¬ 
ies Italieiis sous le uoni de pellagre. 

Pendant longtemps bornee a quelques cantons circouscrits des 
contrdes que je Miens de citer, celte maladie n’avait gufer-e attire 
Tattention du medecin. A peine si quelques hommes, tiimoins de 
ses ravages , avaient tcnlii de recueillir les mat^riaux necessaires 
pour eii completer I’histoire symptomatologique et Ibdrapeu- 
lique. Et cependant il y avail la uue tache bien utile a rem- 
plir; car ce inal, depassant pen a pen les bornes qu’il parais- 
sait d’abord s’fiire donnees, vient lAceminent de faire une pre- 
mU'VC apparition jusqu’au centre de la France, jusqu’a Paris 
mgnie. Etudiee jiisqu’a present par les m^decins des localitds avec 
un esprit iropdtroit, avec une intelligence asservie par les prdju- 
gds, la pellagre n’avait pu dtre ramende a son type patbologique , 
et, en ddlinltive, n’dtait considdrde que coninie rune de ccs nrala- 
dies fares dont rimportauce n’avait pas did netleraent comprise. 
Dans cet dial dc qlioses , M. Thdophile lloussel, comparant avec 
soil! les tableaux dressds dans les divers climats ravagds par la 
raaladie, apu remontcr a I’origine mdme de celte derni6re , et la 
raltachcr a une cause, sinon cerlaine, au moins fort probable., Ea 
troisiame panic du livre que nous allons analyser a pour but de 
prouver « que la pellagre est une maladie nouvelle en Europe; 
que son origine ne remonle pas au-dcia du xviiF sidcle, rndnac 
dans les pays qui en ont dtd allaquds les premiers; que partout 
enlinellea suivi dans ses progrfes et son influence sue le rdgime 



148 BIBLIOGRAPHIE. 

alimentaire des peuples occidentaux, une culture d’origine am^ri- 

caine, la culture du niais. » Page 27. 

Le livre de M. Roussel se divise en quatre parties, dans lesquelles 
il iraitesuccessivement de I’historique, de la palliologie, de I’dtio- 
logie et du traitement de la pellagrc. 

La question historique est veriiablement d’une impoiiancc ca¬ 
pitate ; elle n’est point destinde & salisfaire un vain interdt de cu- 
riositd, mais a fournir la pieuve que la pellagie n’avait jamais 
existd en Europe avanl la culture du mais. Cette premitre ddmon- 
stration lire son importance des conclusions auxqucllcs elle conduit. 
En elTet, si la connaissance exacte de la cause est Tune de cellcs 
quiserveiitle micux h guiderle tlidrapeutiste,on doit e.spdrerquc, 
dans le cas actuel, elle sera le pivot sur lequel roulera tout le trai- 
lement. Ainsi, ddtermination de la cause et indications curatives 
sont, en quelque sorte, deux iddes correlatives que I'on est trop 
heureux de rencontrer dans la pratique mddicale. 

Pour compldter la syraptomatologie, M. Roussel, puisant dans 
les divers auteurs qui se sont occupds de la pellagie les signes in- 
diquds par chacun d’eux , ddmontre parfaitement que la pellagre 
proprement dite, c’est-A-dire cello deLombardie, ne difftre pas du 
scorbut des Alpes, ni du mal de la Rosa des Asturies, ni du mal 
de la Teste, ni de celuide Lauraguaia. 

Trois grands systfemes del’tconomie animalesemblent plus par- 
ticuliferement participer i cetle maladie; ce sont: la peau, la mu- 
queuse intestinale et le systfeme cdrdbro-spinal. La premitre se re- 
couvre d’une exantlitme qui affecte principalemont pour siege les 
poignetSjle dos des mains, le cou-de-pied, et quelquefois le visage. 
La muqueuse intestinale se trouve,' a son tour, compromise dans 
presque toute son dtendue, depuis la bouclie jusqu’J I’anus. Les 
centres nerveux sont tgalement le point de dtpart de troubles 
graves, qui se manifcstent par du dtlire et par une dtbilitt particu- 
litre des merabres. « Cette diminution dans la locomolililt, nous 
dit I’auteur, s’accompagne presque loujours d’une sorte de trem- 
blement, de mouvement dtsordonnt des membres, qui donnent t 
la dtmarche du pellagreux ce cachet sptcial que Casal et Slrambio 
ont ddcrit potiiquement. Orj en dtudiant de prts ces pbtnotetnes, 
on y reconnalt tous les caracttres du tremblement chortique. Cette 
chorte n’est pasbornde aux membres inferieurs; souvent, au con- 
traire, ces mouvements incessants, ces vacillations dont parle Ca¬ 
sal, s’observent dans les aulres parties du corps et surtout a la 
teie. » I’. 119. 

II me serait impossible de passer en revue lous les syirlptbmes 



BIBLIOGRAPHIE, 


U9 

delapellagre; toutefois qu’il me soil pevmis de m’arrfitef i Tun 
d’eux, je veux parler de la monomanie suicide. Tous les mdde- 
cins qui ont observd les pellagreux ont attach^ & ce caraclfere une 
importance particiiliere; car on le trouv.e signald par M. L6on Mar- 
chand, M. Gaits, M. Brierre de Boismont, etc. M. Thtopliile Uonssel 
dit a son tour : « La monomanie suicide forme, en effet, comme 
le cachet fatal dela lyptmanie pellagreuse. » P. 92. Mais de tous les 
auteurs, celui qui a le plus insiste sur ce point esl Strambio, qui 
considtre le dtsir effrtnt de se noyer comme le caractfere prnpre 
de la maladie, d’ou etait venu le nom d'hydromanie qu’il liii avait 
impost. A ce sujet je ferai uiie courte remarque. Je disais, il y a 
tin instant4 peine, qu’il est ntcessaire d’envisager les fails d’un 
peu liaut pour les apprecier convenablement. Or , je crains blen 
que I’opinion de Strambio ne se tiouve fausste par la cause d’er- 
reur que jesignale. La statistique a demontrt que le plus grand 
nombre des suicides du midi de la France a lieu par submersion 
dans I’eaii. Ainsi, ce ne sont pas seulement les pellagreux qui 
choisissent ce mode de .suicide, mais la majoritt de ceux qui at- 
tentent 4 leurs jours ; et, par consequent, c’est une erreur verita¬ 
ble de regarder la propension a se noyer comme le ddlire carac- 
ttrislique de la pellagre. 

La question de I’etiologie a dtt rdsolue alTirmativement par notre 
auteur. Sans m’arrtter 4 la discussion dans laquelle il s’dtend a cc 
sujet, je vais rdsumer son opinion, en disant que I’examen des 
fails, au double point de vue de I’hisioire et de la gtograpliie, sem- 
ble deinontrer que ralimenlalion par le maTs esl la cause l eelle de 
la pellagre. Ici se piesente naturellement une objection puissanle. 
Plusieurs pays, tels que la Lorraine, et surtout la Bourgogne et la 
Franche-Comtd, consomment une quantitd notable de mais, sans 
cependant 6tre attaints de la pellagre. M. Tb, Boussel repond que 
ce n’est pas par ses qualitds normales que le mais produit cette 
maladie, mais seulement par certaine alteration qu’il dprouve d’iine 
manifere plus ou moins fi-equente, selon les cliraats, et surtout sc¬ 
ion le mode de preparation. Cette assertion trouve sa preuve dans 
les recherches remarquables de M. Balardini. En effet, ce savant 
croit avoir dtcouvert une maladie du mais, maladie consistant dans 
la production d’un parasite connu sous le nom de verderame. 
Void un extrait du memoire de M. Balardini, cite par M. Tb. 
Roussel. 0 Cette alteration ne se raanifeste qu’aprts la recolte et 
lorsque le grain est place dans les greniers. Elle apparalt dans le 
sillon oblong, convert d’un dpiderme trfes mince qui correspond 
au germe. Get dpiderme (qui dans retat normal est ride et adherent 



150 BIBLIOGRAPHIE. 

Si I’embryon), lorsque la production morbide quenous examinoiis 
est nSe, se ddtache de celui-ci ct sMpaissit un peu; pendant quel- 
que temps cepeiidant il conserve son intdgritd , laissant voir seii- 
lement une maiiire verdatre qui paralt lui aire sous-jacente: si Ton 
enlfeve le padicule ^pidermique, on trouve , en effet, au-dessous 
un amas de poussifere ayantla couleur dn vert-de-gris (verderame) 
plus ou moins foncd : c’esl un veritable produit parasite qui altaque 
d’abord la substance voisine du germe^se porte ensuite sur le 
germe lui-mfime et le datruit... En comparant cette matiiie avec 
la farinedu grain demeurd sain, on a trouvd que celie-ci dtait for- 
mde de ceiiiiles irrdguiiferes, imparfaiicment spiidriques ou pliilOt 
polyddriques, a angles oblus, souvent indgaux. et deux fois au moins 
plus volumineuscs que les granules mycilo'ides de la matifere en 
question... Outre I’anaiyse microscopique, one analyse chimique 
trds attenlive a ddraontrd la nature fongoTde de ce produit; on a 
trouvd, en effet, au lieu des dldments ordinaires qui composent le 
mats, une bonne dose de stdarine,de la rdsine, de I’acide fongique, 
etnne substance azotde,flHide,ammoniacale. » Ce fongus parasite 
doit, d'aprfcs le baron Cesali, dtre placd dans le genre Sporisorium 
deLinck sous le nom de Sporisorium Maydix. 11 suffit de signaler 
une pareillc altdration pour appeler sur elle rattention des obser- 
vateiirs; je ne m’y arrdterai done pas davantage. 

Le traitement de la pellagre confirmde comple peu de suceds, et 
surtoiu ceux qui ont did obtenus ddpendaient compldtement du rd- 
gime et des conditions hygidniques dans lesquelles on plaqait les 
malades. Ce n’estdonc pas vers la pellagre avanedeque doivent .se 
tourner les efforts principaox du mddecin, mais bien vers la pro- 
pliylaxie Me cette cruelle maladie. M. Thdophile Roussel rdduit & 
trois ordres les amdllorations qui poun aient dtre introduites dans 
le traitement prophylactique de la pellagre : 1° introduire des 
perfectionnements dans la culture et la rdcolte du mals et son 
emploi comme substance alimentalre; 2o augmenter la propor¬ 
tion des substances animates qui entrent dans le rdgime alimen¬ 
talre du peuple des campagnes; So changer, en les amdliorant, les 
conditions d’exlstence de la classe pauvre des cultivateurs. 

Le livre de M. Th. Roussel se termine par plusleurs chapltres sur 
la topographic mddicgle des diffdrentspays dans lesquelson a, jus- 
qu’a prdsent, observd la pellagre ; enfin par une notice sur la cul¬ 
ture du mals. 

Le travail dont Je viens de donner une faible analyse est une 
decesmuvres graves qui seerdent sous I’intluence des principes 
qui ont immortalisd les oeuvres d’un certain nombre de nos prddd- 



BIBLIOGRAPHIE, 


151 

cesseurs. L’auieur iie s’est pas born^ 5 compulser des livres pour 
falre un autre livre; prenant s^rieusement eii considdration I’dpi- 
graphe clioisie par lui et extraite du traitd de I'Ancienne mdde- 
Roussel croit fertnement que tout mddecin doit, pour 
dtudlcr la nature humaine, rechercher soigneusement quels sent 
les rapports de rhomme avec ses aliments, avec scs boissons, avec 
tout son genre de vie, et quelle influence ebaque cbose cxerce sur 
chacun. 

Etudide de la sorte, la pellagre ne ponrra plus ddsormais 6tre 
Isolde par les pathologistes et considdrde comme une affection ex- 
ceptionnelle. Reconnue la mfime dans les diffdrents climats qu’elle 
embrasse, cette affection pourra dtre dtudide d’une manidre plus 
fructueuseet traitded’une fagon plus rationnelle. Ainsi ce serait 
ddjd un immense rdsultat que d’avoir pu convaincre les mddecins 
espagnols que le mal de la Rosa des Asturies est compldtement as¬ 
similable a la pellagre lombarde, et rdciproquemeni, Le premier 
avantage qui rdsultera de ce rapprochement sera de faire profiter 
les uns del’expdrience des autres, au grand profit des populations 
nombreuses victimes de cette cruelle maladie. Aussi faisons-nous 
des voeuxpour que Ja renommde s’empare des opinions de I’auteur 
etles porte principalement vers les points oft elle doit rendre les 
plus grands services. D' Bourdin. 


OnTrages et Mdmoires A analyser. 

!• Rapports sur I’asile des alidnds de Fains, pour les anndes 18/t3 
et iSM , par M. Renaudin. 

2” State of the New-York hospital, and Bloomingdale asylum, for 
the year 18/i3. 

3” Reports of the Pensylvania hospital for the Insane, for the 
years 18Al, 18A2 and 18A3. 

A° Twenty-seventh annual report for the state of the asylum for 
the relief of persons deprived of the use of their reason, near 
Frankford. 

5" Rdflexions sur I’emplol des dvacuations sanguines dans le 
traitement des maladies mentales.par M. Sauvet. 

6“ Ddontologie mddicale, par M. Max. Simon. 

7® Voyage mddical dans I’Afrique septentrlonale, par M. Furnari. 

8“ Du hachisch et de I’alidnation mentale, par M. Moreau. 

9“ Analysis of the urine of insane patients, par Alex. Suther¬ 
land and Edw. Rigby. 

10° Twenty-iifth annual report of the directors of the Dundee 
Royal asylum for Lunatics. 

11° Nouveau projet de loi sur le rdgime des alidnds en Belgique. 

12° Rapport sur I’asile public des alidnds des Basses-Pyrdndes, 
par M. Cazenave. 



152 


IJIBLIOGRAPHIE. 


13° Annual reports of the managers of the state (New-York) Lu¬ 
natic asylum, for the years 18Zt3 and 18 j!i4. 

lfl° The nineteenth and the twentieth annual reports of the of¬ 
ficers of the retreat for the insane at Hartford , 18^3 and 184fi. 

15° Report of the Pensylvania liospital for the insane, for the 
year 18/id. 

16° Twenty-fourth annual report of Bloomingdale asylum for the 
insane , for the year 18f|fi. 

17° Notice sur le service m^dicai de I’asile public d’alidngs de Ste- 
phansfeld, pendant ies antides 18/J2,18fi3et 1844, par M. J. Roederer. 

18°. Manuei de physiologic, par Muller. 

19”. Quatrifcme mdmoire sur la localisation des fonciions c^rfi- 
brales et de la folie, par M. Belhomme. 

20“ The Pathology of mental diseases, par M. John Webster. 

21“ Thfese sur la paralysie gdndrale des allends, par M. Lasalle. 


Repertoire d’observations inedites. 


APJIOMIE NEHVEUSE ; — DUREE DE 
DEUX MOIS ; — GUEHISON PAR LE 
TARTRE STIBIE. 

Mademoiselle E..., agde de qua- 
rantc ans, d’unc constitution ex- 
trcmement nerveuse, dprouve des 
dmotions Ires vives pour les causes 
les plus Idgcres, et sc trouve , par 
suite de cette disposition', dans un 
dtat de surexcitalion continuelle. 

Un jour, a la suite d’une de ces 
vives emotions dont sa vie cst sans 
cesse Iroublde, la voix est tout-a- 
coup dteinte, et une aphonie com¬ 
plete seddclare. Ddja ce phdnomene 
s’dtait produit une fois et avait 
cddd a la saignde. 

11 n’cn fut point de meme cette 
fois j la saignde fut praliqude, ct 
I’aphonie persists; la cautdrisalion 
ammoniacalc fut tentde sur le pha¬ 
rynx etn’amcnaaucun changeinent. 
Les anlispamodiques les plusdner- 
giqucs furent employds, Tassa-foe- 
lida en particulier , ct sans succes. 


Deux mois s’dcouldrenl ainsi. Je 
tentai le tartre stibid a la dose dmd- 
tique de 10 centigrammes dans 90 gr. 
d’eau distillde. Ce moyen eut un 
prompt rdsultat;a peine les pre¬ 
miers efforts de vomisscmcnl eii- 
rent-ils lieu que la voix reprit son 
timbre accoutumd, et la gudrison 
s’est maintenue. 

Le tartre stibid, dans cette circon- 
Etance, a-t-il agien faisant.cesser un 
embarras gastriqueBien dvidem- 
mcnt non , car cet embarras n’exis- 
taitpoint, et les matieres vomies 
dtaient en quantild fort peu considd- 
rable. A-t-il agi comme moyen per- 
turbateur, en provoquantles cITorts, 
les secousses propres au vomisse- 
ment...? Cette explication me parait 
insuffisante. Quant a moi, je pensc 
que ce remede hdroique a agi en ex¬ 
citant dirccteraent le nerf pneumo- 
gastrique, et par le pneumo-gastri- 
que sur I’organe affectd. 

D' L. Cerise. 




VARIETES. 


rail DES AmNALES MEDlCO-I’SyCIIOLOGIQnES. 

Le comitiS des riidacteurs des yinnales midico-psychologiques avail 
propose, poursujct du prix de 1845 , la question suivanle: 

« Ditcrminer les caractcrcs dislinctifs de I’homicide cbez les ali6n6s el 
dc la moiiomanie homicide; faire un expost critique des principaux 
cas dc raonoinanic homicide quiontetc I’objet de iioursuiies judiciaires. 
RiSpondre a cetle question : La monomanic cst-ellc, dans tons les cas, 
passible des peincs legales? » 

Uiie mtdaille dc 2(i0 fr. a tit dteernte a M. le docteur Eonnet, pro- 
fesseur de pathologic ct de thtrapeutique gtntralcs a I'Ecole de mtde- 
cinc de Eordeaux(l). 

Un nouveau prix de 500 fr. attt propost, pour 1346, pour le meilleur 
mtmoirc sur la question suivante : 

« Examcn coniparalit des diverses mtthodos curatives dc I’alitnation 
mcntalc. En apprccier la valcur d’apres les rcsultats recucillis par 
I’obscrvation. » 

Les mtmoircs admis auconcours devrontetre remis cachetts au bu¬ 
reau du journal avant le I*'- novembre 1846. 

Le prix sera dteernt le !«' janvier 1847. 


ASSOCIATION DES MEDECINS DES ETABLISSEMENTS d’ALIENES d’AMERIQUK (2). 

A une rtunion d’un certain nonibre de mtdecins des hospices ct tta- 
blissemcnls d’alitnts des Elats-Unis qui cut lieu a Philadelphie, le 
16 octobre 1844, Samuel B. Woodward , mtdecin dc I’hospicc d’alit¬ 
nts du Messachusetls, ful nommt prtsident; Samuel White, mtdccin 
de I’hospicc d’alitnts de I’Hudson, vice - prtsjdent!; et Thomas S. Kir- 
kbride, mtdecin de I’hospice d’alitnes de la Pcnsylvanie, seerttaire et 
trtsorier. 

Furentprtsents et admis a sitger comme membres de I’assemblte: 

Docteur Samuel B. Woodward, mtdecin de I’hospice d’alitnts du 
Messachusetts, rtsidant a Worcester. 

Docteur Isaac Bey, mtdecin dc I’hospice d’alitnts du Maine, a Au- 

^'oocteur Luther V. Bell, mtdccin de I’asile d’alitnts du Mclean, a 
Somerville, Mess. 

Docteur N. Cutter , mtdecin de I’ttablisscment particulier de Peppe- 


Docteur John S. Butler, de I’asile d’alitnts du Connecticut, a Hartford. 
Docteur Amariah Brigham, de I’asile d'alitnts du New-York, d Utica. 
Docteur Samuel White, de I’asilc d’alitnts de I’Hudson, 5 Hudson, N.-Y. 
Docteur Pliny Earle, de I’asilo de Bloomingdale, N.-Y. 

Docteur Thomas S. Rirkbride, de I’hospice d’alitnts dc la Pensyl- 


vanie, a Philadelphie. 

Docteur William Awl, de I’asile d’alitnts de I’Ohio, 


a Columbus. 


(1) Nous donnerons dansle prochain numtrO dcs Annales le rapport 
de M. le docteur Prrssat, qui contiendra a la fois I’analysc et I’apprt- 
ciation du mtmoirede M. Bonnet. 

(2) The association of medical s^periiilei 


ndanis oft 




154 VABIfiTfiS. 

Docleur Francis T. Stribling, de I’asilc d'ali6n6s de la Virginie (partie 
occidcntale), a Staunton ; el docleur John M. Galt, de I’asile d’ali6n6s 
dc la Virginie (partie orientale), 4 Williamburgh. 

Unc commission , chargee de prdparer les IravauT dont l’assembl4e 
aurait a s’occuper, proposa le renvoi d’un certain nombre de questions 
imporlanles a des commissions spcciales, qui auraient a faire, a la pro- 
chaine reunion, des rapports sur chacune de ces queslions. Cette pro¬ 
position fut adopl4e, el les commissions nommdes furcnt ainsi corapo- 

lo Pour le traitement moral de la folie : MM. Brigham, Cutter ct 
Stribling. 

2" Pour le traitement pharmaceulique dc la folie: MM. Woodward . 
Awl et Bell 

3'> Pour la contrainie ( Pieslraint) ct les moyens de contrainlc: 
MM. Bell, Ray ct Stedm.in. 

4" Pour la construction desetablissements d’aliends: MM. Awl, White, 
Bell, Butler, Galt et Ray. 

6* Pour la jurisprudence de la folie : MM. Ray, Stribling et Sledman. 

G” Pour les moyens dc prevenirlc suicide : MM. Butler, Kirkbride el 
Earle. 

7" Pour I’organisation des hospices d’alidnds, ct la composition d’un 
manuel pour les intirmiers et gardiens: MM. Kirkbride, Brigham el 
Galt. 

8o Pour les statistiques de folie: MM. Earle, Ray et Awl. 

9i Pour le soutien des alidnds pauvres: MM. Stribling, Bell et Ray. 

lOo Pour les asiles spdcialement affectes aui idiots et aux ddments : 
MM. Brigham, Awl et White. 

11" Pour les chapciles et les aumflniers dans les hospices d’alidnds: 
MM. Butler, White cl Stedman- 

12“ Pour les ndcropsies: MM. Kirkbride, Stedman et Galt. 

13» Pour I’dtudc comparative du traitement dc la folie dans les dla- 
blissements publics et dans la pratique privde : MM. White Ray et 
Butter. 

14” Pour les asiles deslinds aux hoiumes de coulcur : MM. Galt, Awl 
et Stribling, 

16“ Pour les precautions speciales a prendre a I’dgard des ali4n4s pri- 
sonniers : MM. Brigham, Awl et Bell. 

16" Pour I’itude des cau.ves de la folie cl des moyens de la prdvenir: 
MM, Stribling, Kirkbride et Brigham. 

Chacune des questions renvoytes aux commissions fut disculee par 
les membres reunis de I association, ct il fut decide que ces commissions 
feraienl Icur rapport a la premiere rdunion. 

On ailopta en outre les propositions suivantes : 

i» Les mficiccins des dtablissements d’ali4n6sdesElats-Unis sonlpri4s 
cle publier leurs rapports annuels in-ociavo et dans le format gen4rale- 
ment adopttS. 

2" Les medecins cn chef des difT4rents 6tablissements d’alidn^s ac- 
tuellemcnl eiistanls dans les Etals-Unis, on qui seront fondfo avant la 
Broebaine reunion, sont de droit membres de I'associalion. 

•3" Les membres de rassoeialion qui seront en Europe a I’epoquc de 
la reunion de I’assemblee des medecins des 4tablissetnents d'alidnds 
dans la Grandc-Bretagnt;, sont autorisds a reprisenter I’association 4 
cette reunion. 

4" Un extrait des travaux de ^association sera public dans The ameri- 
can Journal of iiisimiiy ct dans The americal Journal of medical seieuces. 

La prochaine reunion de I’association aura lieu 4 Washington le 
deuxieime lundi du mois dc mai 1840. ’ 




vabi6t£s. 


155 


PBOPOBTIOH UES RECninrES cnsz LES ALIENEES , LES IDIOTES ET LES EPILEP- 
TKjnES ADMISES A l'hoSUCE DE LA SAIPKTRIERE DR 1840 8 1845. 

La population de la cinquieme division de la Salpetricre (ali6n6es en 
traitementetchroniques, idioies et ^pilepliques) elait, au 34 seplembre 
dernier, de 1,438 

Sur cette popolation, il restait des admissions anlSrieures a 1840 559 
Lc nombre des rcslantcs, sur les admissions qui ont eu lieu de- 
puis le l"''janvier 1840, cst done dc 8G9 

Lc nombre des rcchules constatfics sur ce dernier nombre dtant de 141 
la proportion des rechutes est 1 sur 6,16 entries, el cette proportion dc- 
vrait peut-filre elre plus forte encore, car il pourrait bien exister quel- 
ques rechutes qu'on n’a pas iti a mcme d’indiquer lors des admissions. 

La memo observation n’a pas 6t6 faite pour les aliinies dont I’admis- 
sion reraonte au-dela du 1" Janvier 1840, parce qu’alors les rechutes 
n’ilaient que fort rarement indiquics. 

A M, Is docisin Baillarger, 

Jlonsieur et tris honori confrere, 

J’ai lu, avec beaucoup d’inliret, dans le dernier cahier des Anuales 
midico-psychologiques , un memuire sur les ballucinations, parM. le 
docteur Macario. L’autcur itablil ainsi la iliiorie des hallucinations: 
« Tout le monde salt que la perception ou la sensation, car ces deux 
» mots sont synonymes, a lieu a la suite d’une impressiou sensoriale. 
» Or, pendant cet acte mysterieux, il faut de toute nieessiti adraeltre 
» un ibranlement particnlier, la vibration de certaines fibres , une mo- 
» dification moliculaire quelconque du centre cirebro-spinal; car si 
n cet organe restait cn itat de repos , la perception ne se ferait pas et la 
» sensation n’aurait pas lieu... C’est done le cerveau, centre de pereept- 
ution, qutvoit, quientend, qui sent, etc... Cela posi, pourquoi, 
» dans certaines circonstances, le cerveau ne se lrouverai.t.-U ^s modifii 
• de la mime maniere que lorsqu’il resoit une impression? Si ccla itait, 
» et c’est probablemcnt ce qui arrive dans les cas dont il s’agit, on au- 
» rait sensation malgre 1‘absenee de toute impressiou sensoriale, et par- 
B tant il y aurait hallucination... » (P.332,) 

Permettez-mol de rappeler ici que dija, en 183T, j’avais emis la 
meme idie sur ce sujet, dans un mimoire lu a la Sociiti royale d’agri- 
culture, sciences et arts du Mans, et imprimi dans le Bidleiin de cette 
Sociite, t. H, p. 161 et sutvanles, in-8, t83T. 

Ce mimoire est resti inconnu, sans doute. I.es Anmks iMico~ 
psychologiques n’existalent pas alors j les mideeins d’aliines, oubli^s 
dans les provinces, n’avaicnt pas a Paris, unc tribune pour se tairc en¬ 
tendre ; leurs eftorts itaient ignores; leurs patides iialenl sans echo. 

Mon opinion el celle de M. Macario different en un seul point, et 
encore cette diffirence est bien plus dans les mots que dans les choses. 
Les mots perception et sensation ne me semblcnt pas avoir la meme 
signification, je ne puis les considfirer comme synonymes. La pereepllon 
est un fait simple; la sensation est un fait complexe. Cette distinction 
n’est pas inutile dans I’^tude des hallucinations. 



156 VARIflTjtS. 

Voici le passage de ce m(itnoirc , dans lequci je cherchais A me ren- 
dre comple du mode de production des hallucinations, et de leur in¬ 
fluence sur i’cntendement: « Chez I’homrne dont ics facultds mcntales 
» ne sont pas troublfies, la sensation n’cst pas un fait simple : c’est unc 
1) opdration composfc do trois elements, dc trois phenomcnes presque 
» simultan6s, presque indivisibles, ct cependant bicn distincts, car ils 
» ont pour sidge trois organcs diffdrents. Ce sont: l" i’iitipression des 
» objets extfirieurs sur les papilles nerveuscs; 2“ la transmission dc 
» cette impression par les nerfs; 3° la perception dans le cerveau. 

» La reunion de ces trois fails, leur parfaite harmonic constiluc la 
» sensation dans I’ordre normal, a I’etat physiologique. 

» Mais souvent il arrive, dans I’clat de maladic, que les deux premiers 
» cessent d'avoir lieu. Alors nous avons la perception d’objets a I’oc- 
» casion desquels nulle impression n’a die recue , nullc impression n’a 
» ete Iransmise. 

» Nous percevons des images dont les materiaux n’cxislcnt nullc part 
» dans le monde qui nous enloure, ct auxquellcs nos sens demeurent 
» etrangers. C’est ainsi que souvent on voit dcs aveuglcs cpiouver des 
» hallucinations dc la vue, ct dcs sourds des hallucinations de rouic. 

» Cette alldration se raanifeste chez I’homrae dont la raison est ditja 
atroublde, on bien elle se ddveloppe dans une inlclligence encore 
» intacte. ' 

» Dans le premier cas, Thomme alidnd est promptement convaincu 
B de la r^alitfi de ses fausscs perceptions , car il ne trouve plus dans sa 
» raison la rectitude et la force n^cessaires pour dissiper son erreur. Sou- 
» vent merae les objets extraordinaires qu’il pergoit sont en harmonic 
» avec I’dgarement de ses iddes: ils semblent venir alimenler son ddlirc 



I et conlribuer a son developpement. 

» Dans le second cas, I’intelligence , forte et puissantc , resisle quel- 
quefois longtemps, quelquefois toujours, aux ddeeplions qui la pour- 
suivent, et apprdcie a leur juste valeur ces perceptions Irompeuses. 

» Mais souvent aussi notre raisoti faliguec, dpuisec par la lutte 
qu’elle soutient sans relilchc, finit par sc rendre, etnous croyons a 
I’existence r^elle des objets que nous croyons voir, cnlendre, toucher. 
Et quel moyen de ne cider jamais ? Car, enfln, dans I’itat de santi, 
nos sens nous apportent le plus grand nombre de nos idies; ils sont 
le principe de nos plus fermes croyanecs ; ils sont les avenues de noire 
Ame , suivant Ic mot de M. Aiibert. Comment ne pas croire , faibles 
que nous sommes, a I’existencc d’objets que nous entendons, que 
' nous voyons sans cessc aupres de nous ?, Un de nos malades croyait 
voir un inorme serpent pret a la divorer. Je m’elTorcais de dissiper 
son erreur; il me repondait: Mais je le vois eomme je vans vois; je 
Cemends eomme je vous'emends ; il faiU done croire aussi que je ne vous 
vois pas, que je ne vous emends pas. » (Memoire citi, p. 178.) 

Veuillez, etc.. 


G. Etoc-Debiazy. 


Le Mans, ce 22 novembre 1815. 


Paris. — Imprimerie de Booroognk et Mabtimet, rue Jacob, 30. 




ANMLES MEDlCO-PSYCflOLOGlOUES. 

JOURSfAIi 

de lloatoniie, da la Pbysiologia el de la Palliologie 


SYSTEME NERVEUX. 


QUELQUES MOTS 

SllR LA LIBERTE DE DISCUSSIOiV 

ANNALES M^DICO-PSYGHOLOGIQUES. 


Dans son N° de septembre 18^i5, la Revue medicale conlient 
sous ce litre : Amulette de Pascal, un article signe A. E., ct 
qui commence ainsi: « Les doctrines philosophiques des An- 
nodes medico-psychologiques, si on en juge d’apres I’article de 
M. Lelut sur Pascal et par celui de M. Maury sur Touvrage de 
M. Brierre deBoismont, sonlfraiiciiementanticalholiques.» Cette 
reflexion, dont nous n’avons point ii nous plaindre, puisque, 
finoncee en pareils termes, e’.le est parfaitcment exacLe, laisse 
nfiaumoins planer quelques incertitudes sur la direction imprir- 
mee aux Tnno/fis, incertitudes toujours facheuses et qu’il im- 
porte de dissiper. Certes, et nous sommes de cet avis, jugees 
d’apres les articles de MM. L61ut (1) et Maury (2), les doctrines 

(1) De Vamulelle de Pascal, Etudes sur les rapports de la santd de ce 
grand liomme a son genie, par M. Leiut. IV<» de Janvier et mars I8i5, 
1. V, p. 1 ctlST. 

(2) De I’Hallucination considiric ait point de vite philosophiqite et liislo- 
riqae, par M. Al. Maury. N“ de mars 1845, t.V, J). 317. 

ANNAI,. MRn.-?SYcii. T. VII. Mar.s 1848.' 11 






158 QUELQCES MOTS SUR LA LIBERTY DE DISCUSSION 
philosophiques des Annales mddtco-psycholoijiques sonl incon- 
teslablement anticatholiques; mais on ne juge pas les doctrines 
philosophiques d’un journal qui compte trois annfies d’exis- 
tence, d’aprfes deux articles seulement Au moment meme ou 
r^criyain dela Revue mMicale r^digeait son travail, les Annales 
en publiaient un on I’article de M. Maury fitait, de la part de 
I’un des redacteurs en chef, I’objet d’une opposition vive, 
franche, spontanfie et r6solue (1). Nous regreltons qu’elle n’ait 
point §t6 remarqude par M. A. F. Sans mentionner d’autres 
Merits publics antfirieurement, et revdlant des tendances dignes 
assur^ment de sa sympathie, il nous suflil de rappeler cettc r6- 
ponse de I’un des r6dacteurs en chef pour ne laisser aucun 
doute sur la direction imprimee a la redaction de ce recueil. 

Voici comment, en Janvier 1843 , nous nous expriinions dans 
I’introduction plac6e en tSte du 1" volume de la collection: 

« Entre tons les problfemes les plus e|eves de la philosophic, il 
en est un qui domine la science de I’homme moral et intellectuel, 
et dont I’intervention, contenue dans de justes limites, ne sau- 
rait 6tre 6cartee. Ce probl6me , qui agite deux grandes 6coles, 
I’ecole spiritualiste et I’&ole mat6rialisle, aune importance trbp 
grande dans la direction des recherches physiologiques et pa- 
thologiques sur le systbme nerveux, pour que nous nous abste- 
nions d’en faire mention. En presence des d6bats qu’il suscite, 
non seulement dans les 6coles de philosophie, mais encore dans 
les6colesdem6decine, ilest impossible d’imposer 4 nos collabo- 
rateurs une neutrality absolue. Les convictions les plus opposies 
sont appelees d se faire jour dansce recueil. Dans I’dtat actuel 
des intelligences, il y aurait pudriUtd et faiblesse d’esprit It ne 
pas accueillir avec empressement leconcours de tons les amis 
sinedres de la science. Nous reconnaissons d’ailleurs que la di¬ 
versity des doctrines, en variant les aspects d’un probldme et en 

(l)Voir leComple-roiiduderouvrage deM.Brierre deBoismont sur les 
hallucinations, par le docteur Cerise. N* de septembre 1845, t. Vi, p. 300. 



DANS LES ANNALES MiiWCO-PSYCHOLOGlQUES. 459 
mullipliant les points de vue de I’observation, sert a faire surgir 
des verites parlielles qui eusseut echappe aux disciples d’une 
meme ecole. Celui d’enlre nous qui est plus particuliferement 
charg6 de la redaction des g^neralitds m^dico-psychologiques 
est convaincu que ces g6neralites ne peuvent 6tre largement 
concues qu’au point de vue de la duality humaine; mais cette 
conviction ne remp§che point deremplir consciencieusemenl et 
loyalemcnt son role de collecteur des travaux. Si nous finon^ons 
ici sa pens6e personnelle, c’est parcequ’il veut fitre fidble it ce 
roie, sans etre suspect^ d’eclectisme. 

» En admettanl des travaux ayant pour point de depart des 
principes divers, souvent opposes, nous admetlons n6cessaire- 
ment la discussion. Cette discussion a des liiniles que nous de- 
vons precise!’. Les idfies qui sont susceptibles d’etre controver- 
sdes avecle plus d’ardeur sont precisenient celles qu’il convient 
d’expriiner avecle plus de reserve et de convenance. II faut dviter 
d’apporter dans le debat cette amerlume qui irrite et sdpare les 
personnes sans combler Tabime des doctrines dissidentes. Les 
subtilitds abstraites, les declamations, I’ironie, ne doivent pas 
tenir la place d’une discussion grave et serieuse. Exprimees 
convenablement, les idees emanees des ecoles les plus opposees 
seront egalement accueilliesp)ar nous; elles seront publides sans 
mutilation et discutees saris aigreur. Ge n’est done point aux 
iddes, mais li la forme dont ces idees sont rev6lues, que nous 
croyOns devoir imposer des limites. Ce qui inspire la forme , 
c’esl le sentiment: or, le sentiment qui doit nous animer les 
uns et les autres, c’est celui d’une bieuveiliante fraternitri. La 
diversite des points de depart ne doit point faire oublier I’iden- 
tite du but. » 

Ainsi, dans la pensee qui a preside a la fondation des Annedes 
medico-psychologiques, non seulement les travaux servant de 
driveloppement aux principes les pi us opposes doivent y etr'e ac- 
cueillis avec une faveur egale, mais encore la libre discussion 
doit y etre ouverte h tons sur ces memes travaux. Il en rrisulte 



160 QUELQl'ES MOTS SUR LA LlRliRTf; DE DISCUSSION 
que n’ayain point mission de repr^senter une doctrine philoso- 
phique plutot qu’unc autre, ce reciieil doit les accepter toutes,' 
el la condition toutefois qu’aucune d’elles ne s’y inontre impe- 
rieuse et dominante. Lc debat conlcnu dans les limites que nous 
venons do rappcler doit y fitre libre, assure et impartialemenl 
accepts par la redaction (1). 

Ce que nous disons ici pour I’honorable ficrivain de la 
Revue medicalc, nous le disons aussi pour d’autres critiques 
qui out cru entrevoir dans XesAnnales des tendances tout-?i-fait 
opposecs ii celles qui ont frappe M. A. F. Nous le disons aussi 
pour nos lectcurs. Ceux-ci ont dfl voir avec quelque surprise 
une discussion' asscz vive s’elever dans les Annales enire un 
ficrivain fitranger a la rfidaction ordinaire et I’un des rfidacteurs 
en chef, lls ont du surtout s’fitonner de voir ce dernier Stre, dans 
son propre journal, I’objet, ou, si I’on veut, I’occasion d’uno 
polfimique tres anirafie (2). lls comprendront maintenant que 
cela devaitetre ainsi, d’apres le principe de libre discussion que 
nous venons de rappeler. Le rfidacteur, qui avait consacrfi six 
pages ii allaqucr le travail de M. Maury, devait subir I’attaque li 
son tour et sur le mfime terrain, en prfisence des inemes lec- 
teurs. Rien de plus simple. Envoyer se dfifendre ailleurs un 
ficrivain qu’on attaque chez soi, n’fitait ni loyal ni chcvaleres- 
que. Et parcc qu’on lui accordait I’hospitalitfi de la defense , 
ce n’fitait pas une raison pour lui fairc des conditions. I] fallait 
lui laisser le cho x des armcs. 11 a usfi largeraent de la libertfi, 
en 2A pages, et il a bien fait. 11 a frappe d’estoc et de laillc, tout 
a son aise, et nous ne nous en plaignons point. En nous portant 
des coups vifs et rfipfitfis, il nous a prouve que ses adversaires 


(I) Faisons remarqueren passant quo les questions philosophiques cl 
surtonl les questions religieuses" sont Ires rarement cl loujours forlindi- 
reclemcnt agilers dans les funnies. 

(1) Voirlc complc-rendu de I'ouvragc de M. Calmeii sue la Fulie dc- 
ptiis la rcnaissauci’ jusqu’au si'ecle, parM. Maury. N* dejanvier )84C, 
t. vir, p. no. 



DANS XES ANN ALES M£DIC0-PSYCH0L0G1QUES. 161 
n’6taient pas aussi dignes de pitie qii’i!' avail bien voulu le dire. 
Comme il les avail declares renverses d terre meme avant le 
combat, comme il s’6tait declare trap charitable pour les frapper 
deux fois, c’est une bonne fortune pour nousd’avoir ete frapp6s 
do plus belle el de plus en plus fort. Une pitie reelle nous eflt 
bcaucoup nioins flatt6s. Nousavons aiiisi I’avantage rare d’dtre 
ballus, bien battus et contents, d’autaiit plus contents que, en 
dernier r&ultat, nos Annales y out gagne un bon travail, un tra¬ 
vail sdrieux, s’engageanttrds avant dans leddbatscientifiqueet, 
nialgrd des apparences un peu rudes, beaucoup plus reservd 
dans son argumentation, beaucoup moins dogmatique dans ses 
affirinations, et partant plus susceptible d’une discussion ap- 
profondie, qu^celui auquel nous avions rdpondu (1). Notre 


(I) Cello reponse a paru peuconvenablo a qiielques personnes. Cela 
tient a ce qu’clles y out vu des allusions malveillantes qui n’etaient 
pas dans nos intentions. La doctrine sur le rCle dc la pathologic incn- 
tale dans la philosophic dc I’histoire, enoncfic on tcrincs si absolus par 
M. Maury, nous a paru eirange, assezdirange pour qu’cllc ne f&lpointde 
notre part I’ohjet d’flne critique meticuleusc et par trop discrete. Nous 
n’avions devant nous qu’un adversairc : I’idcc telle que I’avait deve- 
loppcc M. Maury; nous ne pouvions cn avoir d’autres Si nous'avons 
porie notre critique au-dcla , ce n’est point dans la sphere par’iculicrc 
d’un auteur quo nous hnnorons sincerement. Non, nous nous adressions 
a lous les hommes de lalciit qui, exag6rant I’inlluencc dc I’hallucina- 
lion et dc la folic sur le gOnie ct les actes dc quclqucs personnages 
cclobres, professent avec plus ou moins de reserve la doctrine for- 
mulee sans reserve aucunc par M. Maury, ct par M. Maury scul. En 
Angiclerrc, en Allemagnc, cn Italie, il estdes medccins qui out finiis 
des idies cn harmonie avec cette doclrinc. Nous venous de recevoir a 
I’inslanl un memuirc d’un medecin distingue de Milan, M. le doc 
leurVcrga.oii dies sont invoquees dans I’apprteiation du rdle des 
hallucinations qui ont afflige le Tassc. En France, M. Leurct , 
M. Calmcil cl bien d’aulres les ont cxprim6cs; ct bien que M. Ldul les 
ail plus particullcrcmcnt devcioppdes dans dc savantos monographics, 
dc maniirc a. les fairc servir pcul-fclre a I’idification ull(5rieurc d’un 
systeinc, nous ne I'en regardons point comme I’uniquc auteur respon- 
sablc. Quoi qu'il cn soil, nous saisissons ici I’occasion de ddeiarer, et 



162 QUELQUES MOTS SUR LA LIBERTY DE DISCUSSION, ETC. 
iinpartialitfi nous prescrit cel eloge, dontpersonne ne suspectera 
lasinc6rite. Ler6dacteur d’un journal doit savoir sacrifier & pro- 
pos ses petites vanit6s & I’interfit de Ja science aux progres de 
laquelle ce journal est consacre. Je consentirais 5 etre attaque 
souvent et toujours aussi vaillamraent, si, pour prix de mes 
d^faites, les Annales recevaient, chaque fois, un aussi remar- 
quable travail. Le vaincu, plutot que le vainqueur, recueillerait 
alors le fruit de la victoire. 

Nous n’avons point, coinme on le pense bien, I’intention de 
rentrer ici dans le debat sur le role de la palliologie mentale, 
dans la philosophie de I’histoire, ou , en d’autres termes, sur 
le role de rhallucination et de la folie dans la suite des vicissi¬ 
tudes politiques et religieuses de rhuinanit§. As fildinents de 
cette question sont nombreux, et trfis complexes; ils pourront 
gtre, dans ces Annales, I’objet de recherches ultfirieures. 
Quant cl la question elle-mfime, si jamais elle est posfie, nous 
croyons que, pour le moment au moins, toute discussion doit 
etre suspend ue. 

Nous avons 6crit ces lignes dansle seul but*de rappeler li nos 
lecteurs que, apres avoir proclarae, il y a trois ans, le principe 
de llbre discussion, nous nousy sommes montre invariablement 
fidele. Les r6dacteurs devaient respecter ce principe dans leurs 
rapports avec leurs collaborateurs, et, au besoin, donner les 
premiers I’exemple d’une soumission parfaife. C’est ce que 
nous avons fait. CERISE. 

nous le faisons librement, spontancment, que nous avons pour la per- 
sonne et pour les travaux de M. I.dlul I’cstimc la plus sincere, la plus 
vraie. Quand nous n’admeltons point une idde qu’il 6nonce, nous sym- 
palhisons avec sa maniere de Tfinoncer, maniire simple, convenable, 
modesle, grave et mesurde, qui est cellc d’un dcrivain consciencieux et 
erudlt. Ainsi 11 ne nous cofltera nullemcnt de dAclarer que si quelqucs 
unes de nos paroles ont pu blesser M. L61ut, nous les rdtractons vo- 
lonliers, avec I’cspoir qu’il voudra les oublier pour ne plus songer, 
comme nous le faisons nous-meme, qu’aux avantages d’une libre dis- 
oussioti. 



Palbologie. 

MALADIES MENTALES. 


DE LA STATISTIQUE 

APPLIQUES 

A L’^TUDE DES MALADIES MENTALES. 


PDBLICATION d’ON ANNnAIRE HISTORIQUE 
ET STATISTIQUE DE L’ALI^NATION MENTALE COMME COMPLEMENT 
DM ANNALES MEDICO-PSYCHOLOGIQDES. 


Lettre d M. Renaudin , medecin en chef, directeur de rasile 
des alienee de Fains. 

Monsieur et triis honore confrere , 

Vous m’avez adressfi, dans voire dernifere lettre, quelques 
considerations sur la direction ii iniprimer aux Anna/es meWco- 
psyehologiques ; vous avez surtout insistd sur I’utilitd qu’il y 
aurait & donner dfisormais plus d’^tendue aux recherches statis- 
tiques. C’est sur ce dernier point que je vous deniande la per¬ 
mission de vous soumettre quelques id^es. 

Les recherches statistiques ont assurSinent rendu de tres 
grands services a I’dtude des maladies mentales; mais, renfer- 
mSes aujourd’hui dans im cercle dtroit consacrfi par I’habitude, 
elles cessent, a mon avis, d’avoir dfeormais une utilitfi aussi 
grande. Si vous parcourez presque tous les travaux de ce genre, 
vous verrez que les fails nouveaux qui en ressortent sont pres¬ 
que nuls. 

Je ne niepas qu’il n’y ait eu ddjh quelques innovations heu- 
reuses; je suis loinde prdtendre qu’entre tant de notices statis- 



164 Dli LA. STATISTIQUE 

tiques sur Ics asiles, il n’y ail absoluinent aucune differeiice; 
mais ces innovations, d’ailleurs de pen d’importance, sont faites 
par des hommes isolds, et quelque noinbreux que soientles ma- 
lades d’un asile, les fails qu’iin soul raedecin pent enregislrer 
ne sauraient donncr des r6sultals dcfinitifs. 

D’aiileiirs ces rcchcrches onl souvent leur point de dipart 
dans des idees spiciales. 

Supposez, par exeraple, une statisliquc tendant ii iclairer la 
proportion relative des dilTercnls genres de foUe, vous vojez 
qu’il faut d’abord adopter une classification : or, si celte classi- 
licalion s’eloigne de celle qui est geniralement adinise, il faudra, 
pour repiterces recherclies, adopter aussi la classification nou- 
velle, etc... Ainsi, outre que cestravaux reposent sur trop peu 
de fails, ils portent souvent, passez-moi le m?t, uii caractire 
d’individualite qui les rend difficilement comparables liceux qui 
ont ete entrepris sur d’autres bases. 

11 y a done deux clioses facheuses pour les recherclies sta- 
tistiques appliquies ii la folie : e’est, d’une part, qu’elles rou- 
lent, cn general, sur des points toujours les mimes, et de 
I’aulre, que les questions nouvelles qu’elles soulevent, trop 
rarement d’ailleurs, sont itudiies par des hommes isolis, et 
donnent des risulials qui reposent sur un trop petit iiombre 
de fails. En outre, cfes recherches „ enlreprises quelquefois d’a- 
pris des idees differenles, sont difficilement comparables entre 
dies. 

Les travaiix stalistiques qn’on aurait pu jusqu’ici publier 
dans les Annales medicn-psychologiques ne consistent guere 
qu’en des notices isolies qui, paraissant ainsi successivement 
sans lien entre dies, n’offriraient qu’un micliocre intirit. Nous 
n’avons point regu de travaux d’ensemble, etje ne sache pas 
que d’autres journaux en aient publii. 

Voilii, monsieur et tres honori confrire, ce qui peut-ilre nous 
a empiches de donncr une place plus iteiidue auxnoiicesslalis- 
tiques. Nous souimes , en eUcl, convaincus que cetle partie de 



APPLlQUfili A L’fiXUDli DliS MALAUlliS MliNTALliS. 163 
I’hisloire des maladies mcutales a bcaucoup perdu dc son int6- 
ret ct dc son iinporiance par I’espece dc inonotonie qu’oUrent 
les difterenls iravaux, par leur isolement, cl ciifm par I’absence 
d’un lien uniforme qui les relic et permellc de les comparer. 

Nuldoutecepondant quo la slatislique appliquee 3 I’ctudedes 
maladies mcnlalcs nc puissc encore contribuer puissamment 
aux progress de la science; mais peul-etre serail-il nccessairc 
d’entrer, sous ce rapport, dans une nouvelle voie. 

Le raal cst dans I’isolement et I’absence d’homogeneite pour 
les li-avaux. 

Le remede doit etre dans des Iravaux entrepris en commun 
et sur des bases uniforraes par une association de medecins. 

Nulle part, en effet, le principe si utile et si fecond de I’as- 
sociaiion ne me semblcrail devoir produire de meilleurs et de 
plus stirs r6sullals. Prenons quelques questions enire tant 
d’autres qui se pr&entenl et que la slatistique pent resoudre. 

La paralysie g6u6rale des alienes est un sujet d’une extreme 
importance, el qui est encore loin d'etre 6puise. Or, supposez une 
association de vingl medecins d’asiles d'alieufis apparteuant aux 
diCferentes parlies dc la France, et poursuivanl en commun la 
solution de certaincs questions que la slatislique peut eclairer. 
Vous voyez qu’apres quelques anneesvous pourrez, aoec me 
masse considerable de fails , repondre d’une maniere definitive 
aux questions suivantes : 

Quelle est dans les diverses parties de la France la propor¬ 
tion des alienes sans lesion des mouveincnts, el des paralytiques 
alieufis? Quelle est la frequence relative de ia paralysie g6nerale 
chez les hommes et cbez les femmes; sa dur6e moyenne dans les 
deux sexes; Page moyen auquel elle siirvient; I’influence des 
saisons sur sa production; la proportion des malades qui ont 
des idees de grandeurs; etc., etc. ? 

Permeltez-moi dc rappeler a cetle occasion un travail de sta- 
tistique que j’ai public I’aiiuec dernifere dans les Annales. 

J’ai essay6, 31’aidc de ti53 observations, de tl6couvrlr ; 



166 DE LA STATISTIQUE 

1° Si la folie de la m6re, toutes choses 6gales d’ailleurs, est 
plus fr6querament hereditaire que celle du p&re. 

2“ Si, dans les cas de folie hereditaire, la raaladie de la mere 
se transmet a un plus grand nombre d’enfants que celle du 
p6re. 

3“ Si la folie se transmet plus souvent de la m^re aux lilies, 
et du p6re aux garcons. 

La solution de ces questions n’est assurfimcnt pas sans in- 
t6ret sous le rapport de la physiologic pathologique; maisquand 
cette solution sera-t-elle obtenue ? Qu’cst-ce que observa¬ 
tions pour juger des questions de cette nature? Ce que je n’ai 
pu faire seul que d’une maniere provisoire , aprfes dix ann6es 
de recherches, une association de m^decins le ferait en peu de 
temps d’une maniere definitive; car cette association serait 
bien vite en possession de plusieurs milliers de faits. 

Je pourrais repeter pour cent autres questions ce que je 
viens de dire de la paralysie generate et de I’heredite de la folie. 
L’etude de I’epilepsie, de I’idiotie, du suicide, de la folie suite 
de couches, de I’etiologie generate des maladies mentales, per- 
mettraient, en effet, de soulever une foule de questions nouvelles. 

Je n’ai point parle jusqu’ii present des resultats statisliqucs 
deja obtenus, et cependant, sous ce rapport encore, peut-Stre 
y aurail-il beaucoup a dire. Plusieurs de ces resultats, en effet, 
auraient besoiu d’etre soumis a un nouvel et severe examen. 

En resume, ilfaut, pour que les donnees statistiques aient 
une veritable valeur : 

1° Qu’elles reposent sur des faits tres nombreux; 

2“ Que ces faits aient ete recueillis d’apres des idees commu¬ 
nes, et, parconsequent, qu’ilssoientparfaitement comparables. 

Or, ces deux conditions ne peuvent etre obtetiues pour beau- 
coup de pointsdel’etudc des maladies mentales que par une as¬ 
sociation de medecins travaillant en comraun a la solution de 
questions discutees it I’avance. 

Sans enlrer ici dans les details d’execulioii, je ne verrais, je 



APPLIQUEE A t’flTUDE DES MALADIES MENTALES. 167 
I’avoue, rien de bien difficile dans la formation d’une sem- 
blable association. Les medecins anglais et americains out fait 
beaucoup plus, el paraissent n’avoir qu’i se louer de s’etre 
ainsi r^unispour iravailleren commun eteclairer certainesques- 
tions spficiales. 

Quant k la publication des travauxde I’association, elleserail 
d’avance assurfie dans un supplement des Annales medico-psy- 
chologiques que nous publierons dfisormais, chaque annfie, 
le 1“" avril, sous le litre de : 

Annuaire historique et statistique des etablissements d’a- 
lienes. 

Get Annuaire aura la m6me 6tendue et le raeme format que 
les cahiers bimensuels des Anmles. 

II comprendra: 

1 ” La liste g6n6rale des medecins des asiles d’aliends de France; 

2" Un extrait 6tendu de la statistique gendrale des asiles d’a- 
lienes publiee par le ministere du commerce; 

3° La statistique annuelle des hopitaux de Paris; 

A“ Celle des principaux asiles des departements; 

5° Des travaux de I’association historique et statistique, siune 
association de ce genre parvient k se constituer. Dans le cascon- 
traire, nousrfiserverons pour 1’Annuaire les travaux speciaux de 
statistique envoy6s par lescollaborateurs des Annales-, 

6° Un extrait 6tendu de la statistique g6nerale des alienes pu¬ 
bliee chaque annde en Angleterre , et ce qu’on pourrait se 
procurer sur la statistique des autres pays; 

7” Des notices historiques sur un certain nombre d’asiles 
d’ali6nes, notices faites d’apres un plan uniforme et dont r6ten- 
due sera fix6e k I’avance ; 

8° Des biographies des medecins dont les travaux ont et6 
spkcialenient consacr6s k r6lude des maladies mentales. 

La publication de cet Annuaire aura pour avantagc de r6unir 
en un faisceau des documents qui perdent la plus grande partie 
de leur intcret quand ils paraissent isoles. Elle aura aussi, 




168 liXABLiSSEMENT 1)E L’ABENDBEUG. 

nous I’esp^rons, pour resultat de provoquer de nouvelles re- 

cherches. 

Voil&, monsieur ct tres honore confrere, ce qne nous Comp¬ 
tons faire pour la slatislique appliquee h I’etude des maladies 
mealales. Le supplement quo nous allons ajouter aux Annales 
repondra au voeu que vous m’avez expnino de voir donner plus 
d’exlensiou aux reclicrclics stalistiques, et j’espere pour cette 
raison que cette nouvelle publication obtieiidra votre appro¬ 
bation et votre concours. 

BAILLARGER. 


PATUOLOGIE MENTALE 

EN ITALIE, EN ALLEMAGNE, ET EN SUISSE. 

4' Iiettre (! '. 

DE L’KTABLISSEMFJT DE L’ABE^DBERG 

CONSACRE AU TRAITEUENT DU CRfiTlNISME 

Far le docteur GVGGSKrBUHX. 

A M. le docteur Form. 

Monsieur, 

Mon intention premiere, en vous parlant de la Snisse, elait 
de vous entretenir du cretinisnie et des rechercbes scienliPiques 
qui, depuis Fodcre, out el6 faites sur la nature, la niarche 
et le traiteineiit de cette horrible maladie; liiais j’ai bientot et6 
entrahie si loin dans mes rechercbes sur cette affection, 
que je serai oblige de consigner dans un mSmoire particulier 
et ce que j’ai pu voir par mes propres yeux, et ce que 
j’ai pu appreudre dans les cxcelleats. ouvrages qui, dans ces 


(I) Voy. Ics Numdros de scplembrc cl de iiovembrc 1815, ct jan- 
vicrl846. 



fiTAnUSSEMENT DE L’ABENDnERR. 169 

dernicrs temps, out file publics en Allemagne sur cc sujet. Je 
vous avais proniis dans ma dcniieie leltie de vous parler de 
M. le docleur Giiggeiibuh!, el c’est avec boiiheur que je rem- 
plis ce devoir eiivers un confrere dont le devoucnient ra’a pe- 
n6tre de I’admiration la plus vive. Un mot seulement sur le 
motif qui I’a determine ii consacrer sa vie ii celte infortune. 

« Appelfi un jour, dit M. Guggenbiilil, h examiner une maladie 
» maligne qui depuis des siecles ravage de temps cn temps les 
1) belles valines des Alpes supdrieures, j’eus occasion de voir un 
» vieux crdtin qui begayait une pridre a moitid oublide devant 
» une image de la Vierge, a Sdedorf, canton d’Uri. Get aspect 
» dmut ma sensibilite en faveur de ces malheureux et fixa ma 
» vocation. Un etre susceptible de concevoir encore la pensde de 
» Dieu est digne de tout soin et de tout sacrifice. Des individus 
» de notre espdce, des freres abatardis, ne sont-ils pas plus 
» digues de notre interet que ces races d’animaux que Ton tra- 
» vailleli perfectionner? C’cst dans ces charitables efforts, et noil 
» dans de vaines formules, que consiste cet amour divin que 
» Jdsus-Christ nous a enscignd ,« Ce fut done un motif reli- 
gieux, degagd dans le principe de toute impulsion scientifique, 
qui determina la vocation de noire confrere. Il n’en fallait pas 
moins pour I’engager a commencor sa pdnible mission, et li 
s’isoler avec ses malades du rcste de la society. Les commen¬ 
cements furent pdnibles; car, au lieud’encouragements, Gug- 
genbiihl ne trouva gu6re , et ccia dans sa propre patrie, je ne 
dirai pas prccisemenl de la malveillance, mais celte espece d’op- 
po.sition chagrine que I’esprit de routine suscite partout aux 
entreprises qui reposent sur I’esprit de devouement; la critique 
ne lui fit pas d6faut. Le doute malvcillant s’attaqua aux rfisultats 
qu’il publia, et le sarcasme, enfin, derniere raison de ceuxqui 
n’en ont point, ne lui fut pas fipargn^. Mais des coeurs gfinereux 
s’associferent bientot it son oeuvre, et I’aiderent dans I’accom- 
plissement de sa mission. Des que I’etablissement fut ouvert, 
le gouvernement de Berne lui accorda un subside de 600 livres: 



170 liTABUSSEMENT DE L’ABENDBERG. 

ceux de Fribourg, du Valais et de Saint-Gall y envoyferent des 

616ves aux frais de I’Etat. 

Le roi de Prusse s’y 6tait egalement interess6, et avait ordonn6 
que deux enfanls de la principaut6 de NeufchStel y fussent en- 
voy6s. 

II se forma dans plusieurs capitales de I’Europe des associa¬ 
tions en favour de I’Abendberg : Hambourg fut la premiere ii 
donner I’exemple. L’Allemagne avait donn6 Pimpulsfon; cette im¬ 
pulsion fut suivie en Hollande od Ton trouve partout tantde z61e 
pourles oeuvres decharit6. L’Angleterre, enfin, dont les enfants 
voyagent dans toute I’Europe, etdont un si grand nombre vient 
s’etablir dans la belle saison a luterlacken, ne resia pas en ar- 
rifere en fait de generosile. Enfin le professeur de Berne prfita ^ 
I’dtablissement naissant toute I’autorite de son nom respectable. 
«11 est dfimontre, dit ce savant, que le jour u’a lui sur le cre- 
)) tinisme que depuis le commencement de ce siecle, grace aux 
» efforts des savants : ce sont eux qui out revfile les grandes et 
a'nombreuses ramifications de cette infirmity; auparavant & 
» peine en connaissait-onla nature. On n’ctait frapp6 quede ses 
» fornies exag6rees, et c’est en vain que I’on tentait d’y remd- 
» dier (1). Aujourd’hui cette importante question est devenue 
» I’objet de I’attention genfirale. Des mMecins distingues, des 
» naturalistes et des philanthrope's s’en occupent dans toutes les 
» parties de I’Europe. On ne saurait meconnaitre dans ce con- 
» cours une destinee providentielle, quand Ton considfere les 
* divers interfits, les tendances oppos6es, les besoins et la mi- 
» shre qui agiteutl’epoque actuelle. Cette foi & Taction de la Pro- 
» vidence est jusiifiee par Tapprobation accord6e h Tentreprise 
1 ) m. ledocteur Guggenbiihl, et par la conviction g(5nfirale qu’il 
» s’agit d’uu mal et d’une infirmitd humaine pire que toute autre 

(1) M. le professeur Troxler m'a raconU que lorsque les armies fran- 
faiscs pSniSlrerenl pour la premiere fois dans le Valais, des soldals, 
elTrayis par la vue de ces monstres (les cretins) en luerent plusieurs 4 
foups de ba'lonnette. 



fiTABLISSEMENT DE l’ABENDBERG. 171 

» raaladie, que la pertedes senstels que I’ouie et la vue, pire que 
» I’esclavage, que lesort deces inallieureux sans palriequi, sous 
» le nora de Heiinathlos, soiit traqu6sd’uii canton a I’autre, car 
»le creiinisme atteint simultan6nient le corps et I’arae.» 

Certes si la sympathie des gens de bien etait n^cessaire 
M. Guggenbiilil pour fonder son oeuvre, si le motif religieux 
qui determina sa vocation dtait indispensable pour soutenir son 
courage, il avait besoin en outre de prouver que I’id^e du trai- 
tement du cr6tinisine n’6tait pas une pure utopie; mais qu’elle 
reposait sur une donn6e scienliQque que des homines 6mi- 
nents avaient dfijii proclamde, et que I’instinct populaire avait 
dfijh reduite en pratique, puisque depuis longtemps les families 
riches faisaient filever leurs enfants dans des lieux ofi cette ma- 
ladie n’est pas enddmique, et que les habitants de Sion qui 
possedent des mayens sur les hauteurs y envoient les mfires en¬ 
ceintes pour y faire leurs couches. Les autoritfis de toutes sortes 
et les plus respectables ne lui manquaient pas. Horace de Saus- 
sure, de Genhve, avait prouv6 qu’en Suisse le cr6tinisme ne 
d6passait pas en general une hauteur de 3,000 pieds au-des- 
sus du niveau de la mer, et que cette region atmospherique 
6tait la plus favorable an traitement de la maladie (Voyage dans 
les Alpes, tome II , page 187). 

Plustard, I’iUustre mddecin de la Maurienne, Fod6r6, pu- 
blia sur le cretinisme un ouvrage asscz connu. A propos du trai¬ 
tement consacrii par I’experience, il dit: « JMous en voyons un 
» exemple frequent dans les enfants qui naissentdans nos vallfies, 
» dont les parents fitaient alfliges de goitres et marques au coin 
» du cr6tinisme. On les envoie sur les montagues oCi I’alr est sec 
» et vif; au boutde quelque temps ils en reviennent plus sains, 
» plus vivaces que ceux qui ont et6 allaitds dans les valines. » 
Malheureusement, faute d’6tablissements sp6ciaux et manque de 
ressources, les enfants ne pouvaient y s6journer assez long- 
temps, et leur 6tat empirail pendant I’hiver, dpoque ii laquelle 



172 fiTABLTSSEMENT DE E’ARENDBERG. 

on les rapportait dans les vallces. Aiissi les deux freres Joseph 
et Charles AVenzel, cel6bres par leurs recherches sur la struc¬ 
ture du cerveau . insislaicnt. d'apres ce quo dit M. Guggen- 
biihl, « pour que les enfanls sejouriiassent plusieurs ann6es sur 
» les monlagnes. D6s que lespremifires traces du cretinismeso 
» inanifestent, ilfaul transporter I’enfant sur la hauteur. Lail y 
» a toute amelioration aespcirer de I’influence d’une atmosphere 
» pure; mais il faut les y tenir jusqu’h ce qu’ils aient atteint 
» rage ou les causes ddbilitantes out moiiis de prise sur le corps 
» que dans les premieres annees de I’enfancc. » 

Le docteur Iphofen , envoys par le gouvcrnement de Saxe 
pour etudier cetie question en Suisse, sc prononce hauteinent 
pour la fondation d’instituls particuliers dcstin6s aux crfitins. 
« Ces instituts, dit-H , places al’airlibre etsain, ne sent nulle 
» part plus imperieusement reclames que la ou des causes en- 

» dfiiniques fixcnt, pour ainsi dire, le crCtinisme an sol. 

» Ces (itablisseinents etant done le seul et le plus puissant moyen 
» d’extirper le erfitinisme euderaique, les administrations de 
» ces localites n’ont pas de devoirs plus sacres a remplir, point 
» de besoins plus urgents a combattre. » {Der Cretinixmus 
rnedicinisch philusophisch imtersucht , ~\on D’’ Iphofen, Dres¬ 
den, 1817.) 

Je pourrais encore citer beaucoup d’autorit6s; mais la plus 
importante cst, pour le moment, celle de Rl. le conseiller 
d’itat Schneider, qui, dans son rapport officiel, dit que les ef¬ 
forts de M. Guggenbiihl out reussi, et justifient les plus belles 
espfirances. « Je vais plus loin , dit-il, et abdiquant tout doute, 
» j’exprime la conviction intime que desormais on ne pourra 
» pas plus se passer d’6tablissements semblables que de ceux 
» que Ton a formes pour les sourds-muets, les aveugles, etc. 
» Je crois done quo rargent consacre a faire l’exp6rieuce de 
.) changer de miserables creatures, inlirmes de corpse! d’esprit, 
» en hoinmes utiles, est employ^ avec fruit et sagesse; mais il 





fiTARLISSEMENT DE L’aBENDBERG. 173 

» importe que les parents envoient de bonne heure leurs en- 
» fanls ii I’institut (1). » 

Cette dernifire circonsfance est excessiveincnt iniportante, 
car il ne pent entrer dans I’esprlt de personne que M. Guggen- 
biihl ait la pretention de guerir des adultes. «II importe ii cet 
« effet, dit-il, d’utiliser la premiere periode de la vie : les deux 
» premieres annees de I’exislence sont rdpoque la plus favorable 
» pour entrer & I’institut. Quant k ceux qui sont plus Sges, dit 
» ce medecin, le degre de guerison et de dfiveloppement se me- 
» sure sur celui de leur ineriie et de leur capacite a articuler 
» des sons. » Au reste, la mSine diffic.ull6 d’dducation se pre¬ 
sente aussi chez les aveugles de naissance et les sourds-muets 
que Ton envoie trop tard dans les etablissements. Une autre 
consideration qui doit encore encourager dans reducaiion des 
cretins, e’est que, si tous ne sont pas susceptibles d’apprendre 
ti lire ou h 6crire , quelques uns deviennent au moins capables 
d’embrasser un dtat, et de s’appliquer aux travaux agricoles et 
domestiques. 

Ce fut au mois de juillet 1845 que je fis I’ascension de I’A- 
bendberg, sur le sommet duquel se trouve I’institution de 
M. Guggenbiihl. La montagneest bois(5e jusqu’a la cinie, etl’on 
ne peut y arriver qu’A pied ou a dos de mulet. Une fois parvenu 
sur le plateau ou s’^lfeve I’instilut des jeunes cr6tins, tout ce que 
la Suisse renferme de plus magique en beaut6s naturelles, en 
sites grandioses, se dfiroule k vos yeux. Cerles il 6tait impos¬ 
sible de choisir une position plus magnifique et plus convenable 
pour I’Mucation physique des jeunes cretins. « Rien n’y est de 
» luxe, il est vrai, mais aussi rien n’y manque de ce qui est de 
» premiere et meme de seconde n6cessit6. Deux sources four- 
» nissent assez d’eau pour la boisson, le bain et le lavage. Le 
» bois de construction et de chaulTage est sous la main, et tout 


(1) Voir ce rapport dans les aclcs de ia Socifitd helvcHique des sciences 
naturelles pour I’annde 1841. 

ANNAI,. MED.-PSVCTI. T. VII, MarS 1848. 2. I2 




'17A fiTABLISSEMEI^T DE L’aBENDBERG. 

» ce que le terraiq adjacent offie a la culture est ennpIo.y6 au 
»jardinage. La ferme fournitle beurre et le lait; la basse-cour, 
»les oeqjfs et la yolaille; il y a une boulaugerie, et ni6nieau be- 
» spin une boucherie. Des communications regulifires sont eta- 
» Mies arec Unlers6e, Interlacken et autres localit6s adja- 
» centes. » (D" Berchold Beaupre. Rapport au couseil de sant6 
du canton de Fribourg.) 

J’ai dit dans un autre endroit que M. Guggenbiihl pvait pent- 
6tre exager6 le principe de M. Saussure, en placant son Cta- 
blissement dans une position aussi 61evde, et qu’il aurait pu 
irpuver pips d’ayantages dans le voisinage de quelque grande 
ville situee dans une position saine, telle que Berne; mais j’ai 
r^flechi depuis que I’aveuir des instituts des jeunes cr6tins , qui 
n’est encore que dans son enfance, avait besoin d’une conse¬ 
cration aussi solenuelle. J’ai trouv4 dans itl. Guggenbubl un 
honame aussi simple et aussi modeste que rempli de science; 
les benres que j’ai pass6es ayec lui ont 6t6 on ne pent plus in- 
l6ressantes : j’assistai & tous les exercices desenfants. Gesexer- 
cices sont de deux sprtes, corporels et inlellectuels; ces der- 
niers ne peuvent s’appliquer ii tous les jeunes malades, oudu 
moins il serait dangereux en tout etat de cause de commencer 
autrement que par I’tiducation physique et la iherapeutique. 
materielle. «Il faut, dit M. Guggenbubl, se garder d’essais 
» pfidagogiques, ou du moins ne les tenter qu’avec la plus 
» grande circonspection, avant d’ayoir releve les forces phy- 
y siques; tout exercice de ce genre, mal appliqu6, debilile. Il 
»imporle d’exercer les organes des sens : on emploie dans ce 
1 ) but les couleurs, les sons, les agents cbimiques. La plupart 
» des enfants cretins sont doues d’une ouie fine, et cependant 
»la facultfi de parler ne leur vient pas seulement par les ondu- 
»lations sonores,, comme chez les enfants douds de tous les 
» sens; la vue y est aussi pour quelque chose, et I’oeil est un 
» plus puissant vMiicule d’enseignement que I’oreille. — On 
» insinue souvent, au moyen d’un cornet acoustique, un mot 



fiXABLISSEMENr DE L’ABENDBEHG. 


175 


» donn6 dans I’oreille, en marquant en meme temps & I’enfant 
1 ) les inflexions des Ifivres nficessaires & la prononciation. Get 
» enseignement , qui comprend surloul le c6l6 religieux et 
»I’iniliation & des travaux utiles, est confi6 aux mattres. » 
(Yoir le rapport sur I’Abendberg, traduction de M. le docteur 
Berchold Beaupr6.) 

Une fois en progres, les61feves apprennent les premieres re¬ 
gies de lalangue dans une grarnmaire figur^e. —Je ne puis, 
monsieur , trop vous recommander sous ce rapport un ouvrage 
allemand intitule : De Cart depenser et de parler au moyen de 
, par Franz Hermann Grech (Vienne 1841i). Get ou¬ 
vrage peut etre de la plus grande ulilite aux enfants arrifires. 
M. Guggenbiihl s’6tait plus d’une fois servi des lueurs du phos- 
phore pour I’^criture, mais I’odeur mfiphitique de cette sub¬ 
stance le forca d’y renoncer. Ghez ceux qui sont plus avanc6s, 
on se sert avec succfes de I’influence de la musique; j’ai vu une 
dizaine de ces pauvresenfants reunis chanter avec ensemble, 
soit leurs priSres, soit leurs lecons: un maitre les accompagne 
sur I’orgue et leur donue le ton. On comprendra facilement 
que la methode it employer pour le dSveloppement de I’intel- 
ligence de ces petits etres disgracifis ne, puisse etre soumise k 
des regies invariables; ils ne sont pas tous malades au m6me 
degr6, et le fil qui doit guider I’^ducation dans ce chaos est 
souvent difficile a saisir. Aussi quelle patience ne faut-il pas 
avoir, quelle aptitude tout-a-fait speciale pour mener de front 
leur Education pliysique et leur education morale; pour ne pas 
donner trop it Tune aux d6pens de I’auue, pour savoir enfin 
quand il faut commencer, quand il faut s’arreter ! Car,, s’il est 
dangereux de chercher a d6velopper trop tot leur intelligence, 
il ne le serait pas moins d’attendre que la maladie ait fait des 
progres tels, qu’il ne soit plus possible de la combattre, m6me 
par les spins les plus eclaires et les plus perseverants. Que, d' a ■ 
pr6s ce que j’ai dit, I’educateur des jeunes cretins soit oblige 
d’etre en m6me temps m6decin, personne n’oserait le nier. Les 



176 fiTARLTSSEMENT DE I/aRENDRERG, 

indications poilr le traitement physique du crelinisine sont noni- 
breuses; car il y a plusieurs varieles de celte raaladie, et il iin- 
porte surlout de bien saisir les affinites qui existent entre les 
scrofules et le cretinisme. Au rcste, les regies gSnerales de 
traitement physique s’appliquent egalement ii I’line et a I’aulre 
de CCS alTections. 

La plus grande partie des Cleves de I’Abendberg se compose 
de petits enfants du premier age, qui ne savent pas m6me se 
tenir sur leurs jambes, et qu’il faut nourrir et netfoyer comme 
les nouveaux-nes. « De Ih, dit M. Guggenbiihl, rfisulte la pre- 
» miere indicalion : elle exige avant tout une extreme proprete 
» au moyen de bains journaliers. L’etablissement possede un 
» appareil de rotation magneto-electrique de grande force qui 
» communique it I’eau sa verlu stimulantc, et qui contribue 
» puissamment & combatlrela faiblesse et le reiachement propre 
» a ces enfants. On y joint, selon les circonstances, I’applica- 
» tion de quelques remedes, entre autres I’huile do foie de mo- 
» rue [oleum jecoris aselli ); I’hydriodate de fer, les eaux de 
» AVilddegg, les preparations du juglans regia et le quinquina. 
1) Wais le principal agent cst toujours I’air des montagnes, que 
» flullland appelait, avee raison, le premier des fortifiants. 

» Pour tenir completeraent les malades dans ces bains d’air et 
» de lumi^re , on a construit une grande place d’cxercicc mu- 
» nie d’appareils gymnastiques, Ces exercices sont aussi favora- 
» bles au dfiveloppement du corps qu’a celui de I’intelligence. » 

fli. Gnggenbuhl m’a dit avoir retire bcaucoup d’effet d’appa¬ 
reils electro-magnetiques cenfectionnds expres, ets’appliquant, 
pendant la nuit, ii la tete et aux pieds. 11 se trouve bien aussi 
de frictions aromatiques. 11 n’en est pas de m@me des bains 
froids, dont I’usage cstplutStnuisible aces sortes d’enfants. Les 
lois qui doivent diriger leur hygiene sont aussi tr6s importantes 
a observer; la plupart de ces petits malades sont tourmentes 
d’un appetit devorant, et rechcrcbent precisement les aliments 
qui lour sont le.s plus nuisibles. Or, I’etat parliciilierde la mem- 



ISTABLISSEMliNT OE E’ABElNDBEUG. 177 

brane muqueuse de I’estoinac exige un grand choix dans leur 
nourriture : tons ne peuvent pas etre soumis de prime abord h 
I’usage de la viande. Le lait de cbevre, qui, sur ces hautes raon- 
tagnes , jouit d’une vertu speciale, pent Clre employ^ et conime 
remede el coinme aliment. 

L’observalion que j’ai faile ailleurs sur. les etablissemenls d’a- 
lienes nouvellement cr6es, qui.refoivenl dans le principe des 
malades quejusquela on avail conserves dans les families, s’ap- 
plique aussi a I’institul de I’Abendberg. 11 a recu plusicurs en- 
fanls qui dlaient malheureusemenl irop avances dans leur ma- 
ladie : cependanl, sur le nombre lotal des enfauts traitfis, qui 
cst de trenle environ, six onl ete rendus au developpement 
normal de I’enfance, seize soul encore en trailemenlc(18ii4); 
six , jdulbl idiots que erdtins, onl ete renvnyes ameliorfe; deux 
sont morts. Le resultatde I’experience de M. Guggenbuhl luia 
appris qu’il fallait trois a six ans pour guerir et developper ces 
enfants cretins; mais plus le mal est attaque dans I’origine, 
moins long est le temps du traitement. 

Vous me saurez peut-fitre gr6, monsieur, de vous donner 
I’analysede I’observalion d’une petite fille que j’ai vue a I’insti- 
tut. Marie Sh., du canton de Berne , y fut admise en ,mai 1841, 
a rSge de deux ans; elle presentait a sou entree les phenomenes 
suivants: prostration tolale; t6te inclinfie comme celle d’un en¬ 
fant nouveau-ne; muscles laches, fletris; peau froide au tou¬ 
cher. Elle avail au cou un abces scrofuleux, et les os do la 
main etaient ires tumefies et ramollis. Elat inteliectuel ; niu- 
tisnie, cependant le regard ne manque pas de vivacite; elle 
sourit bicnlot a sa garde, et la distingue des autres personnes. 
Ce symptome donnequelque espoirau medecin, carila remar- 
que que les facultes inlellectuelles ne sont pas aussi 6teintcs 
chez I’enfant cretin qu’on pourrait le supposcr k la premifere 
vue. Chez cette petite malade, la circonference de la tele avail, 
4r6poque de son .admission, 15 pouces de Paris, 13 pouces 
depuis la racinc du nez jusqu’au trou occipital; <au bout de 




178 JlTABLlSSEMENT DE E’ABENDBERG. 

trente moisde sfijour sur I’Abendberg, la circonffirence dela tfite 
avail gagnd 2 pouces et demi. Deux mois avaient deja opere 
un tel changemeni dans Texlfirieur de cette petite fille, que sa 
m6re, 6tant venue la voir, assura ne I’avoir pas reconnue tout 
d’abord. Mais il fallut une annee emigre de soins pour la con- 
solider un peu sur sesjambes; au commencement de I’hiver, 
elle apprit ii manger seule et h se tenir propre. Elle n’articula 
d’abord que les voyelles, plus tard seulenient les consonnes, 
et avec beaucoup de peine. La parole se retrouva tout-li-coup 
aprgs une longue attente. M. Guggenbuhl a reraarqug qu’en 
general le dfiveloppement des enfants cretins s’opgrait par sac- 
cades; chez celle qui nous occupe, I’glucidalion des iddes et la 
bonne humeur se trahissaient par les agaceries qu’elle faisait 
aux camarades de son age. A qualre ans elle savait dgjk rdciter 
par cceur de petites priferes; elle tricotait, faisait de la charpie 
et autres ouvrages legors. Aujourd’ui sa taille et sa constitution 
sont entiSrement en rapport avec son age, et son intelligence a 
suivi la meme progression. Il est h remarquer que les parents 
de cette enfant sont sains et intelligents, et que son developpe- 
ment ne s’arreta qu’a sa deuxieme annge. Le mSme phgnomgne 
s’est reproduit chez un autre enfant. 

Vous me pardonnerez, monsieur, de m’etre gtendu un peu 
longuement sur I’inslilut fonde par M. Guggenbuhl; le but que 
se propose ce jeune medecin e.st d’autant plus important, et les 
succes qu’il obtient sont d’autant'plus ngcessaires a constater, 
que nous avons aussi a deplorer I’existence de cette triste ma- 
ladie dans nos Pyrgnges. La France, si riche en hommes in- 
struits et devoues, si fertile en ressources de tons genres, ne 
restera pas en arrigre des efforts tentes dans d’autres pays pour 
ramelioration morale et physique de notre espgce; bien plus, 
cette question a un intgrgt europeen, puisque les malheureux 
affectgs de cette infirmitg peuplent par milliers la grande chaine 
des Alpes qui traverse les 6tats de Sardaigne, de Suisse, de 
rAulriche, de la Bavigre et du Wurtemberg. 



ljTABr,ISSEMENT't)E E’aBENDBEUG. 179 

J’ai vil avec peine des liifidecins suisses mettre en doute, 
nbn seulement les resultats obtenus par M. Guggenbiihl, mais 
encore la possibility de rien obtenir pour la guSrisOn du crdli- 
nisme. Une pareille nianiiire de voir conlredit les fails les plus 
positifs. Sans doute, et je I’ai assez r6pety, I’art ne petit rifeii 
cohire le cretinisme constitufi; mais les quaranle annees cjui 
vicnnent de s’dcouler temoignent de ce qUe Ton a ddjii obtenu par 
les changeiiients que les rdvolutions, le commerce, Findustfie 
et une civilisation plus avancde ont imprimes a la face db ce 
pays. Les meilleurs auteurs modernes, Roesch, Mallei, Troxler, 
Demme, Iphofen, le docteur l^blin de Coire, dont j’aurai occa¬ 
sion de parler, et enfm le vdnerable Foderd, affirment qiieles 
types horribles du crdtinisme existant en 1789 ne se retroii- 
vent plus. Les gouvernemerils qui voudront s’dclairer des lu- 
mieres que les mddecins ont rdpandues sur cette question pour- 
ront beaucoup lorsqu’ils le voudront fortemeiit. I’ersonne, b ee 
que je suppose, ne sera tentd de crier a I’absolutiSme et it 
Fatbitraire lorsque des lois sdveres et spdciales ddfendront, par 
example, le manage entre des individus affeetds de crdtihisilie 
ou unis par des liens de parentd trds rapproches. N’est-on pas 
rdvoltdquand on lit lesddtails suivants dans le premier rapport 
de M. Guggenbiihl: « J’ai vu h Siene eth Fully, en Valais, 
» des erdtins qui ne pouvaient se faire comprendre que par 
» quelques signes, et qui, en ddpit de leur figure hideuse et 
» ddgoutante, se mariaient pour mettre au monde des dtres en- 
» core plus malheureux : accouplements que les lois devraient 
» prohiber. On devrait agir a Fdgard du crdtinisme comme le 
» culte mosaique le faisait ii Fdgard de Fhorrible mal de la 
» Idpre.') 

Au reste,pour dissiper les doutes existants dans quelques es- 
prits a Fdgard de la gudrison possible du crdtinisme commen- 
faut, je ne puis m’empecher de citer Fobservation si empreinte 
de ce cachet particulier de vdritd que le docteur Odet, exer^ant 
encore acluellement dans le Valais, rapporte de lui-mdme et de 



180 fiTABLISSEilENT DE E’ABENDBEUG. 

son frere : « C’esl en suivant ccs moyens curatifs qu’un savant 
» m^decin, que je me glorifie d’avoir pour proche parent, est 
» venu k bout de me remettre au raug des homines, de cretin 
» au premier degr6 que j’6lais, ayant 6t6 remis par suite de 
» circonslances urgentes & des mains mercenaires & IMge de trois 
» ans et demi, et y 6tant reste pendant I’espace de deux ans. 
» G’est encore en forlifiant le physique qu’on developpe peu a 
» peu I’inlelligence de mon plus jeune fr6re, qui, encore ii la 
» mamelle, fut s6par6 de sa m6re par ordre du ra6decin, et ne 
» fut repris qu’au bout de deux ans et demi, epoquc du reta- 
» blissement. Quoiqu’on le visiiat souvent, le cr6tinisme frap- 
» pait sourdement ses facultfis intellectuelles, sous le masque 
» de quelques maladies compagnes de I’enfance. Rentre li la 
I) inaison, on ne fut pas peu surpris du danger qui le mena- 
» cait; on mit tout cn ceuvre : mais le mal avait d^ja pris de 
» profondes racines; il 6tait du second degre. Il fallait du temps 
» et dc la patience. On ne se decouragea pas, ct a huit ans il 
» conimenca & se faire comprendre; h neuf il arlicula des phrases 
I) entifercs, et a onze il se trouva a merae d’aller au college. » 



ETUDES 


MALADIES INCIDENTES DES ALIENES, 


Par M. le doctcur TIIORE , 



( 7' ARTICLE ) (1). 

V 

laJLIiADISS DE I.’EN'CEFHAEE. 

RAMOLLISSEMENT DU CERVEAU. 

Nous avons cu plusieurs fois cl6ja I’occasion dc faire remar- 
quer que Ires souveiU, chez les alienos.les lesions les plus 
profondes ne se traduiseiit par aucun syiiiptome et ne se rfive- 
lent que lorsqu’une uiort inattendue, souvent produite par une 
affeclion, vient mettre fin aux jours du nialade. Plusieurs ni6- 
decins out fait celle observaiion avant nous ct surtout au sujet 
du ramollissemeiit cerebral. M. Guiaud, medecin de I’hospice 
des alienes de Marseille, dontou regrellela pcrte toute rdcente, 
a remarque que cette alteration ne se prfsentc pas toujours avec 
des caractferes propres; on rencontre, ,en ellet, dit-il, des ra- 
mollisseinents tres dtendus, sans qu’aucun signe particulier ait 
pu les faire soup?onner pendant la vie, et il rapporte a ce propos 
I’observation suivante. 

Un aliens niourut h rhopital de Marseille dans un Stat dc de- 
perissement diarrheique : en outre des ulcerations iniestinales, 
il irouva dans I’epaisseur du lobe c6rebral posterieur gauche un 
ramollissenient ayant 2 pouces d’6tendue. La substance c6- 
rebrale, dans tout I’espacc occupe par ce vaste ramollissenient, 
etait pultacSe, d’une couleur jaunatre, et cependant rien, ab- 
solument rien, n’avait pu faire soupconner pendant la vie une 


il) Voir les numdros do Janvier, de Mai, de Juillct et de Septembre 
184J, de Janvier et de Mai 1845. 





482 flTUDES 

alteration aussi grave; Ic maiade ne s’etait jamais plaint de dou- 
leurs de t6te, et, quoique aliene, il les aurait accusees, parce 
qu’il savait tres bien accuser celles des entrailles; point de mou- 
veriients spasmodiques, point de contracliire, do paralysie, 
enfin absence complete de signes propres ail raraollissenient 
cerebral. Un caillot sanguin du poids de 2 onces, ayant tous 
les caractfires d’un epanchement recent, fut aussi trouve dans 
repaisseur du lobe posterieur gauche, et cependant Taliene en 
question s’eteignit seulement sans aupun signe apoplectique. 

( Gazette des hdpitaux , tome VI, n“ 77, page 318.) 

M. Fabre {Lancette frangoise, tomelil, n” 33, avril. 1830) 
a trouve un ramollissement tres considerable chez un aliene 
asphyxie par le froid, et qui n’avait ollert aucun signe de para¬ 
lysie. 

M. Calmeil rapporte deux observations analogues. Dans I’une 
la lesion occupait le cerveau, dans I’autre la pulpe rachidienne; 
rexistencedudesordre n’avait point ete prevue. {Paralysie des 
alienes, page 243 etsuiv.) 

M. Leiut {Joum. hebdom.,Un\ 1830, page 305) a ren¬ 
contre aussi un ramollissement tres etendu chez un epileptique 
mort pendant une attaque. Aucun symptome n’avait pu faire 
soupfonner I’existence de cette affection. 

Le fait que nous allons ajouter k ceux qui viennent d’etre 
cites cst encore plus iuteressant, parce que, li I’autopsie, on a 
trouve non seulement un ramollissement trfes etendu, uiais en¬ 
core la meningke la mieux caracterisee. 

OBSERVATION PREMlliRE. 

Signes dc*(Jt5rai!nce avec paiMlysie gendrale; tout a-coup perle de connaissance ; 
coma profond; rdsolution gdndrale; mort an bout (le sept beiires; ramollisse- 
inent du cerveau avec foyers purulents et meuingite. 

Gresse, 3ge de soixante-douze ans, cocher, a cesse de tfa- 
vailler depuis neuf ans. II abusait des boissons alcooliques; il a 
eprouve de vifs chagrins, et a presenle graduellement tons les 
signes d’une demence accompagnee de paralysie generale. II y 



SUR LES MALADIES INCIDENTES DES ALIENES. IfeS 
a six seinaines, la parole s'embarrasse davantage, la mfiirioire 
se perd cotiipletement; il derieht tres agite pendant la nuit. 
Trois semaines avant son admission a Bicetre il est aiteint d’un 
drysipaie de la face pour lerjuel il esl conduit a I'hSpital Beaujon, 
d’ou il est envoye a I’hospice de la Vieillesse (horames), dans les 
premiers jours d’avril 1839. 

Examind au momciu de son enlrde, il pi-6senle des sympldmes 
non douteux d’une demence avec paralysie gfinfii'ale. Il repond 
mal aux questions qu’on lui adresse; un peu d’incohdrence 
dans les paroles ; la voix est tremblante; il se tient mal sur ses 
jambes; il mango avec appetit, n’a point de fifivre, dort tran- 
quillement, n’accuse aucune douleur de lete, et presente, sauf 
sa maladie mentale, toutes les apparences d’une bonne sanld. 

Le 17 avril, vers huit heures du soir, au moment ou il venait 
de se coucher, il perd tout-a-coup connaissance : coma pro- 
fond , respiration stertoreuse, yeux convulses en haut, reso¬ 
lution gendrale, bouche bfiante , selles et urines involontaires, 
pouls fort et plein, a 120. 

Pr. Saignee delO onces; sinapismes. 

Il nieurt a deux heures du matin dans cet tot. 

Autopsie. Faitele 19 avril; temperature de -f 7°. 

Tke. Teguments craniens, rien de remarquable, si ce n’est 
une petite ecchymose sous le cuir chevelu a la partie lat6rale 
droite de la tSte. Le feuillet visceral de rarachnoide et la pie- 
mere presentent un peu d’epaississement etd’opacite; entreces 
deux membranes il existe des trainees purulentes; dans quel- 
ques points le pus est rduni en petits foyers de plusieurs lignes 
de diametre, dont on exprime un liquide jaune-verdatre bien 
lie. Dans d’autres points on le trouve au-dessous de la pie-mere 
dans les anfractuosites cerebrales. 

A la partie anterleure, la substance c6rebrale est rambllie et 
s’en va en bouillie sous le dos du scalpel; la substance corticale 
a une teinte violacee, la blanche a une teinte jaune assez pro- 
noncee. 



184 ETUDES 

C’est surtoiit cu arrierc, a la partie laterale du lobe posle- 
rieur, que se volt un rainollissement considerable et profond qui 
precede de la peripherie 4 I’interieur; la substance cercbrale 
presenle un detritus pultace grisalre au milieu duquel existent 
de petits foyers purulents de la grosseur d’une lentille. Cette 
lesion s’etend au-tlessus et au niveau des couches opliques dans 
pfesque toutc I’etcndue antero-posterieure de I'organe. Vers le 
milieu, la pulpe cercbrale preiid uue Icinte lie de vin Ires pro- 
noncee. Les ventricules contiennent peu de s6rosit6. Taches 
purulentes sous-arachnoidionnes de la base du cerveau. 

Thorax. Les pouinons sent parfaitement sains et crepitants. 

Caur. Etat normal; les orifices sont libres; un peu d’liypcr- 
trophic au ventricuie gauche. 

Abdomen. Cette cavite n’offre rien de particnlicr h notcr, si 
ce n’est une hernie epiploi'que dans le canal inguinal gauche; le 
sac est perc6 de deux ouvertures, dont I’une conduit h un cul- 
de-sac, I’autre dans la cavite ou I’epiploon etait engage. 

A la vue de lesions aussi graves et aussi etendues, on sc de- 
mande comment il a pu se faire que le sujet de celte observation 
ait presenle toutes les apparences d’une parfaile sante. 11 6,ait 
dement avec paralysie generale, il est vrai; mais on ne pent 
regarder ces alterations comme appartenant h la maladic men- 
tale; dans quelques observations de ramollissement, aucune 
maladic cercbrale n’avait ete soupconnee, et l’alien6 avail suc- 
combe a une affection intercurreute. 11 n’en a point ete tout-a- 
fail ainsi cbez nous; car, quelques hcurcs avant la mort, il y 
avail un rcstedc connaissance, abolition de la scnsibilite, reso¬ 
lution geimralc, etc. .Mais est-il possible de supposer qu’unc 
inflammation aussi considerable ait pu se developper en un in¬ 
stant dans les meninges et y deposer une si grande quantite de 
pus; qu’un ramollissement qui occupait presquc toute la masse 
encepbalique se fut forme quelques lieurcs ou mfime quelques 
jours seulement avant la mort? Cela ne nous parait guhre 
admissible. Il serait fort difficile, on raison do I’abscnce des 



sun LES MALAD[ES INCIDENTES DES AElfiNtS. 185 
s ymplomes, de pr6ciser rorigine, les causes et le debut de cette 
afTeclioii; loujoius est-il qu’elle devait oxister dcpuis quelque 
temps dejh. Lc Irailement, on le peuse bien , ne pouvait fitre 
bien efiicace dans une inaladie qui se diveloppait d’une ina- 
niere aussi latente et dont I’explosion a etd si voisine de la mort. 

Le second fait de rainollisseinent dii cerveau que nous avons 
recueilli ne devrait point a la rigueur trouver ici sa place, puis- 
qn’il ne parait point s’etre deyeloppfi chez un ali6ne, mais avoir 
6t6 an contraire la cause d’un dfilire nianiaque : cependant, 
coinnie il ne manque pas d’interfit, je me suis crn autorise li le 
rapporter. A la suite d’une attaque d’hemiplegie qui s’est ma- 
nifcst6e deux mois avant la mort, I’intelligence a 6t6 compl^te- 
ment pervertie, un delire intense avec agitation apparail, et a 
I’autopsie on trouve un ramollissement assez etendu du c6t6 
oppos6 a celui de la paralysie. Ge ramollissement est tout-a-fait 
diff6rent, et doit 6tro distingu6 de celui qu’on observe chez les 
dements paralytiqucs, dece ramollissement superficiel qui n’iii- 
teresse le plus souvent que la couche corticale et est liraitfi aux 
parties anterieures et superieures des hemispheres cdrebraux. 

Ce qui est remarquable dans cette observation, c’est I'absence 
de toute lesion du cote des meninges, h laquelle on put rattacher 
I’existence du delire. C’est dans ce cas que Ton aurait 6tc for- 
tement tentfi de soupconner une meningite. Nous devons rap- 
prccher ce fait du precfident, dans lequel les symptonies d'une 
mfmingite manquaient, tandis que les alterations des m6ninges 
etaient si profondes et si etendues. 

OBSETIVATION DEUXItME. 

Hiiiiiipr'gie (111 colli giHiclie: a la suite, troubles ilc l iulelligcnec; iliilirc maiiiaqiie 
avec agitalioii consiilcrable; mort deux mois apres; ramollissement (le I'hdnii- 
aplierc droit. 

Javal, age de quarante aiis, colporteur, est entrd it Bicfitrc le 
23 uovembre 1839. 

11 est d’une constitution robuste, n’a jamais cu do maladies; 



186 


fiTUDES 


quoiqiie petit et difforme, ilt beaucoup d’activite dans I’exercice 
de sa profession. Personne dans sa faniille n’a 6te aliene. 

Ily a deux moisenviron, il se trouvait a Beauvais pour y 
faire son commerce, lorsqu’il eut une attaque d’apoplexie qui 
avait 6te prdcedee de c6phalalgie, d’etourdissement, etc. Ilde- 
vient i> la suite de cctte atlaque paralyse de tout le cote gauche. 
II a 6te saigne plusieurs fois, et on lui a appliqu6 un grand 
nombre de sangsues. Depuis cette 6poque I’intelligence a tou- 
jours 6t6compromise. II est amene a la Charlie, dans le service 
de M. Bailly; on le saigne de nouveau, et on lui met des ven- 
touses. Son agitation devient telle qu’on ne pent le contenir et 
qu’il trouble le repos des autres malades. II est envoye h Bi- 
cetre. / 

On constate a son arrivee I’existence d.’une h(5mipl6gie com¬ 
plete du c6t6 gauche : il articule les mots d’une maniere con¬ 
fuse,: bien qu’il parle avec une grande volubilite et presque sans 
reltlche; sa langue est dfiviSe a gauche; abolition de la memoire, 
deiire tr^s intense, agitation contiuuelle, loquacite. Use dit 
m6decin, officier de sante, roi, erapereur. Il r6pete certains 
mots de suite et pendant longtemps. 

Il reste dans cet 6tat jusqu’au 3 decembre : alors la langue 
devient seche , une fifcvre intense apparait, pouls h 120; peau 
chaude et sudorale; it demandea boire ii chaqueinstant, mord, 
dediire ses draps, pousse des vociKrations, se plaint d’etre mat 
soignfi, demande le medecin. 

7 ddcembre. On remarque au niveau de la malleole externe 
de la jambe gauche une large plaque noire. Une rougeur livide 
s’6tend tout le long du membre de ce c6te. Etat adynamique. 
L’agitation diminue et ne reparaitplus que par intervalles 61oi- 
gn6s; encore quelques cris. 

8. L’affaisseraent devient plus prononc6, et lemalade succombe 
le 9. 

Autopsie, faite le 10 dficembre. 

La tele seule a pu 6tre examin6e. 



SUR LES MALADIES IPfCIDENTES DES ALIENES. 187 
Les pnveloppes du cerveau, rarachnoide et la pie-mfere sent 
fines et transparentes, non adherentes. Uu pen d’injection des 
vaisseaux de la pie-mere. A la partie externe de I’h6misph6re 
droit, et vers son milieu, les membranes deviennent adhdrentes, 
ii la substance corticale dans r6l endue de 3 polices en lar- 
geur et d’un demi-pouce en hauteur. Celle-ci est devenue jau- 
natre et ramollie, elle s’enlfeve comme une bouillie avec le dos 
du scalpel. Lc ramollissement s’6tend & une profondeur variable 
qui lie d^passe pas 7 a 8 lignes. Partout aillcurs la pulpe c6r6- 
brale est saine, et conserve sa consistance et sa coloration na - 
turelles. II exisle une petite quaulite de s6rosit6 limpide dans, 
les ventricules lateraux. 

Nous lie nous arreierons pas sur les symplomes du ramollis- 
senient du cerveau chez les alienfis, et nous avons dit ce qui 
importait le plus au sujet du diagnostic en signalanl I’absence ou 
I’apparition fort tardive des phdnomenes morbides qui peuvent 
d6noler le dfiveloppeineut de cette grave affection. Un mot seu- 
lement sur sa frequence chez les ali6n6s et ses rapports avec la 
folie. M. Parchappe rapporte 6 observations sur 316. M. Bayle 
a rencontr6 le ramollissement d’une partie plus ou moins eten- 
due du cerveau 7 fois sur 100, chez les ddments avec paraly.sie 
genfirale. M. Lawrence, d’apres le rapport de M. Webster, a 
note le ramollissement du cerveau k fois sur 72 autopsies faites 
h I’hospice de Bedlam. Georget {Be la folie, page i!|9(),) et 
M. Rostan [Recherches sur le 7'amollissement du cerveau, 
page 217 , § Vi) ont les premiers regarde la d6raence senile et 
I'alifination mentale comme precedant souvent le ramollisseuient 
cerebral, et Ton trouve des fails a I’appui de cette doctrine dans 
I’ouvrage de cc medecin (voir les observations xii, page 60; 
XXIII, page 97; xxvil, page 107; XXYIII, page 110; xxxv, 
page 230). 

APOPLEXIE. 

. Nous donnerons au mot apoplexie la signification la plus 
large, et nous entendrons par Ik, comme on le fait gen6rale- 
ment, une maladie caraclfiris^e par une perte subite et plus ou 



188 


fiTUDES 


moins complete du sentiment, du mouveraent et de I’inlelli- 
gence; ce qui nous pennetira d’eludier a la fois la congestion 
et I’hemorrhagie cerebrale inlerstitielle on ni6ning6e, dem6me 
que I’apoplexie sereuse et celle qui ne se rfivele par aucune al¬ 
teration appreciable ii I’autopsie. 

1" Congestion et hemorrhagie cerebrales. 

Nous ne pouvons pas nous etondre beaucoup sur la conges¬ 
tion du cerveau, quoique nous soyons plus quo personne per¬ 
suade de I'iniportance qu’ellc a dans la palhologie nienlale : 
cependant nous craindrions, en entrant dans de longs details, 
de nous eloigner trop du sujet que nous avons it traiter. En 
effet, cette maladie joue un si grand role dans I’etiologie de la 
folie, et principalement de la demence avec paralysie generale, 
elle souieve des questions si compliquees et si etendues, qu’il 
faudrait sortir des bornes imposees ii ce travail. D’ailleurs notre 
excellent ami H. Aubanel, qui, dans son memoiresurlesfausses 
membranesderarachnoide, a d6ja etudieavec le plus grand soin 
plusieurs faces de cette question , se proposant de completer 
cette etude au point de vue de I’anatomie pathologique et des 
symplomes, jeme borncrai ii exposer quelques fails generaux 
qii’il a bien voulu me communiquer, ainsi que le resume de ses 
observations. 

Sur 158 malades observes a I’hospice des alienes do Marseille, 
il a observe pendant le cours de ralfection cerebrale 68 fois des 
signes de congestion. Les malades qui en ont ete atteints ap- 
partenaient aux formes suivanles : 

Manic clironiquc.6 

ImbeGilliie.1 

Manic intermillenle.3 

Manic aigiie.1 

Slupidiie. .. 1 

Lypemanic. , . . 2 

Ddmence simple.. U 

Epilepsie.6 

Demcncc paralytique.44 












SUR LES MALADIES INCIDENTES DES ALlfiNfiS. 189 

Dans les cas de paralysie geu^rale, tantot les congestions ont 
et4 les premiers symplomes observes, tanlot elies ont 6t6 con- 
s^cutives a des acces de inanie ou a la dtmence. 

20 fois, elies ont marqu6 le ddbutde la ddmence paralytique 
cliez des individus non alitSnds. 

11 fois, elies sont siirveniies cbez des individus ali^nds, la plu- 
part maniaques; et la demenceparalytique leur a SldcoiiT 
s^cuiive, 

U fois, la ddmence a ^le primitive ; puis des congestions sont 
survenues et en dernier lieu la paralysie. 

8 fois, elies ne-se sont montr^es que pendant I’existence de la 
ddraencc paralytique. 

Dans la pluparti de cek paralysies, les congestions ont 6t6 
observfies h plusieurSy^prises pendant le cours de la maladie, et 
elies sont tQiijours venues aggraver I’etat de I’alidnd. 

Sous le rapport de la syraptoraatologie , M. Aubanel admet 
plusieurs formes bien distinctes. 

1“ La plus legere est caraclerisee par de la cepbalalgie, de la 
pesanteur de lete, des vertiges, la rougeur de la face, de la 
fifivre, etc. On la reconnait <■ ces symplomes, et souvent aussi 
cl I’embarras de la langue, qui devient extreme. 

2“ Une forme maniaqm dans laquelle, avec quelques uns des 
symptomes precedents, on voit le maiade plus agite que d’ha- 
bitude. 

3' La forme convulsive (convulsions 6pileptiformes). 

4” La forme hdmiplegique : soit que la paralysie succfede aux 
convulsion s, soit qu’elle succede simplement it des symptomes 
apoplecliques. 

5“ La forme du coup de sang, comme on I’observe chez les 
personnes non alienees. 

6" La forme comateuse : elle est primitive, mais souvent elle 
succfede aux convulsions. 

7° La forme intermittente, oCt Ton n’observe les sympldmes 

ANNAL. MEn.-p.sYCii. T. vM. Mars 18i (i. 3. 13 



190 itTDDES 

ordinaires que par intervalles, le coma, la paralysie; ofi Ics 
convulsions paraissent et disparaissent pendant quelques heures 
ou plusieurs jours. 

8° Une derniere forme dans laquelle tous les symptomes or¬ 
dinaires existent, mais se reinplacent successivement ou d’une 
maniere fort irreguliere. 

Presque toujours aux signes de congestion c6r4brale succfide 
une p6riode d’agitation maniaque. 

M. Aubanel pense que les congestions c6r6brales sont les causes 
pathologiques de toutes les alterations qui surviennent succes- 
siveinent dans la paralysie g6n6rale des alienes. Ce sont elles 
qui d^lerminent d’abord des lesions dans les meninges, et qui 
finisscnt par alterer et ramollir la substance grise, puis la 
blanche, si la raaladie se prolonge. 

11 est facile de voir par ce court exposC quel rOle important 
la congestion cCrCbrale joue dans la pathologie de I’aliCnation 
mentale, et surtout de la demence paralytique; elle rend 
compte d’une foule de symptomes fort curieux, et explique 
certaines ICsions cCrebrales de formes trCs variCes. A mesure 
qu’on Ctudie davanlage, on est d’allleurs portC a ajouter de 
nouvelles variCtCs aux variCtes nombreuses deja admises; le 
diagnostic exige nCcessairement une grande attention, et il est 
souvent assez difficile de sCparer les formes hemiplCgique, 
comaleuse et intermittente de I’apoplexie mCningCe , qui rdunit 
une collection de symptomes a peu pres semblables. C’est une 
taclie que nous ue pouvons entreprendre. 

Le proilostic de la congestion cerCbrale est toujours fScheux; 
car elle laisse constammeiit & sa suite des desordres plus ou 
moins profoiids dans le cerveau et les meninges. Sous I’influence 
de ces raptus sanguins repCtCs, on ne tarde point ii voir la 
manie simple degendrer en demence, la parole devenir difficile, 
I’intelligence s’affaiblir, etc. La demence paralytique une fdis 
confirmee ne tarde point a prendre une marche plus rapide et 
h arriver ii une terminaison promptement funeste. 



SUR LES MA.LADIES INCIDENTES DES ALIEn^S. 14)1 
Tout le moade connalt sa frequence, et il nous suffira de 
citer h cet ^gard M. Parchappe, qui I’a notee 111 fois sur 504, 
c’est-ii-dire dans plus du cinquiSine des cas. 

Le traiteineni: consiste dans les Emissions sanguines : gEnE- 
rales, si le sujet est fort, si la nialadie ne dure point depuis lohg- 
temps; locales (Sangsues, veiiloUses scarifiEes 4 la nuque, etc.), 
si la paralysie estavancEe; il faut avoir aussi recours aux rEvUl- 
sifs sur la peau et le tube digestif. M. Aubanel a eraployE quel- 
quefois avec avantage des vEsicatOires sur le cuir chevelti quand 
le coma Etait profond. 

Peut-fitre Georget a-t-il ElE irop exclusif en affirmant que 
I’apoplexie sanguine (ThEmorrhagie cErEbrale) nc s’observe 
jamais chez les aliEiiEs. Oh a trouvE plus d’une fois des excep¬ 
tions 4 la loi qu’il a voulu poser. Cependam il est bien certain 
qu’elle est assez rare, et que de loutes les especes d’apoplexie, 
c’est assurEment la moins commune. Dans les relevEs de 
M. Esquirol, on voit que la inort, chez les alieHEs en gEnEral, 
est causEe 33 fois sur 277 par I’apoplexie (tome I, p. llO), 
Mais, comme il n’Elablit aucune distinction 4 ce sujet, du ne 
pent tenir grand compte de cette Evaluation. M. Calmeil n’a 
point chercliE 4 dEterminer son degrE de frEquence; mais on eii 
irouve une observation dans son ouvrage {de la Pai'alysic, etc., 
p. 213). M. Parchappe rapporle 4 exemples sur 316 autopsies 
d'aliEnEs, et 11 sur 504, dans sa Notice statistique, publiEe 
tout rEcemraent; M. Webster, 4 Londres, 3 sur 72; et enfm 
M. Aubanel dit n’avoir recueilli qu’un seul cas d’hEmorrbagie 
interstitielle sur 300 ouvertures de cadavres failes 4 Paris et 
4 Marseille dans I’espace de plusieurs aniiEes. 

Pour ma part, je n’ai point observE un .seul cas d’liEraor- 
rhagie dans I’Epaisseur de la pulpe cErEbrale. Chez quelques 
individus, ilestvrai, j’ai trouvE d’anciens foyers liEmorrha'^ 
giques; mais ils avaient prEcEdE le dEveloppement de la folie, 
et ne s’Etaient point manifeslEs pendant son cours, 

A I’exception de ces remarques, qu’il Etait important de 



192 Etudes 

faire, nous n’avons rieii a ajoiiter a ce quo Ton connait do 
rheniorrhagie cerebrale chez les individus non ali^nes. 

2 “ Apoplexie meningee. 

L’hfimorrhagie des meninges est incoiuestablement, chez les 
ali6nes, beaucoup plusfrequente que celle qui se fait dans I’e- 
paisseur de la pulpe c6rebrale ; peut-6tre inenie est-elle rela- 
tivement plus frfiquente chez eux que chez les autres individus, 
car c’est aux inedecins qui se sont consacres h I’etude de la folie 
que I’on doit d’avoir etudie avec le plus de soin cette esp6ce 
d’apoplexie. 

M. Calmeil a decrit deux formes d’hemorrhagie meningee : 
Tune simple, I’autre enkyslfie , et il en rapporte plusieurs obser¬ 
vations {Paralysie generale, p. 220 et suivanles). M. Bayle, 
13 fois sur loo, a irouve du sang flulde et coagule 6pancli6 
entre les deux feuillets de rarachnoi'de, accompagn6 ou non 
defaussesmembranes. HIM. Lelut {Gazette mcclicale, 1836, p.l) 
et Baillarger ( These ^ 1837, n" kl5 ) ont ajoute de nouveaux 
fails a ceux qu’on possedait deja ; rouvrage do M. Parchappe 
coniient 6 observations d’hemorrbagie dans la cavite de I’a- 
rachnolde [Observat. 26, 109, 165, 2^2, 286, 287), et 
M. Aubanel en a recueilli 13, soil a Paris, soil a ftlarseille, 
dans riiopilal a la tele duquel il est place. 

Nous aliens rappoiTer rhistoire de deux individus qui ont 
succorabe a une apoplexie meningee. Leurs observations, qui 
ont die sommairement analysees dans le ftlemoire que ce md- 
deciu a publid dans le second volume des Annales medico- 
psychologiques , seront reproduites ici avec plus de ddtails. 

OBSERVATION PREMIERE. 

D^iiifince avee paralysie gendrale; abolition compictc de ia parole ; pas d'hliuiiplii. 
gie Hi Ue coiilraeUires;- iiiort; epanehcineut sangiiiii beaucoup plus conside¬ 
rable a droile ipi'agauclie , dans la cavile de raraehuoi'le , ciitoiire par line 
faiisse membivme. 

Mardchal, agd de quarante ans, entre k Bicdtre dans le mois 
de join 1838, a prdsentd tons les sympiomes d’une ddmence 



SUR LliS MALADIES INCIDENTES DES ALIENfiS. 19S 
avec paralysie genfirale qui a march^ d’une manifere graduelle, 
inais peu rapide. 

Dans les deux premiers mois de 1839, il restait presque 
continuellemont sur sa chaise, 6tait calme; les excretions 
n’6taient point involontnires. Vers le milieu de mars, il a com¬ 
mence a filre agite, h parler davantage; sa face 6tait injectfie. 
Plus lard, il devient malpropre, et on le place dans la salle 
destinfie aux alicu6s gateux. 

Son agitation augmcnte, ainsi que les mouveinenls involon- 
taires des membres; tremblement presque continuel, legers 
mouvements convulsifs des levres et de la langue, qu’il ne pent 
faire comiil6lement sortir de la bouche. La parole est presque 
completeinent abolie et reduite a quelqucs sons confus el inarti- 
cules. Plusieurs fois il a ete nccessaire de vider la vessie par le 
catlietfirisme. Tel 6tait I’etat dans lequel il s’est trouve jusqu’au 
moment de sa mort. Jamais on n’a constat^ de signes d’hemi- 
plfigie d’un c6t6 on de I’autre, et ses membres ont execute des 
mouvements jusque dans les derniers instants de sa vie; il n’y a 
jamais eu de contractures, de coma, etc. Le pouls a toujours 
prfisente une cortaine acceleration, et la face a et6 fortemenl 
coloree. 

Il meurt le 2 avril 1839, sans avoir present^ d’autres syin- 
ptoines. 

Autopsie le 3. La tfite seulement a ])u 6tre ouverte. 

La dure-mSre, lorsque la voule cranieuue a ete cnlevee, a 
paru evidemment distendue par un liquide. Eii I’incisant avec 
precaution, on trouva du cote gauche une fausse membrane, 
d’un Jaune grisatre, d’une ligne environ d’epaisseur, qui occu- 
pait route la partie convexe du cerveau; elle etait renfermfie 
dans la cavitd de I’aracbnoide, n’existait point a la face iiiK- 
rieure, et ne se mnulait pas sur la forme des circonvolutions. 
Elle paraissait parvenue ^ un degrd deja assez a\auc(5 d’organi- 
sation; elle dtait demi-transpareute, et sillonu^c de vaisseaux 
rougeatres,rduuis en pelits groupes. La cavild de celte pseudo- 



membrane cohtenait un liquide sanguinolent peu abondant. 
L’arachnoide viscerale et la pie-mfere, reunies par une infil¬ 
tration g(51atiniforme, avaient une teinte grisatre; elles dtaient 
peu 6paissiesetadh6raient & la substance corticale sur la partie 
ant^rieure et interne des hemispheres. 

En incisant la dure - mfire du c6te droit, on vit une mem¬ 
brane semblable ii celle de I’autre cote, mais plus epaisse, plus 
opaque et d’une teinte jaunStre plus prononcee. Lorsqu’on I’a 
incisee, on e.st tombe au milieu d’un foyer qui s’etait forme aux 
depens de rhemisplifere de ce c6te. Il etait etendu de I’apo- 
physe crista-galli jusqu’a la tente du cervelet. Le feuillet infe- 
rieur ou visceral de cette fausse membrane, qui servait de 
poche au foyer, etait inoins epais que I’autre, et n’adherait 
point cl I’arachnoide. Dans sa cavite se trouvaient 3 onccs 
environ de sang flnide, d’un rouge sale, dans lequel nageaient 
des noyaux fibrineux. Les circonvolutions de tout rhemisphefe 
droit, surtout ^ la partie anterieure, etaientfortement deprimees 
et paraissaient avoir deja eprouve un commencement d’atrophie; 
elles etaient d’un rouge sale, du a la transsudation d’un li¬ 
quide sanguinolent. La substance corticale etait beaucoup plus 
foncee qu’a I’etat normal, de meme que la substance blanche; 
on y remarquait des plaques grisatres, separees par des inter- 
valles de couleur plus claire. La consistance generale du cer- 
veau etait diminuee; mais il n’existait point de ramollissement. 

Trente grammes de liquide dans les venlriculcs cerebraux : 
il etait liinpide et incolore. Pasde granulations dela membrane 
interne. Le cervelet presentait pour les deux substances la 
meme coloration que le cerveau. 

Ici retat de paralysie generale, dej& ties avance, etait, il 
est vrai, un obstacle au diagnostic; mais il ne s’opposait point 
a ce qu’on reconn'flt I’hemipiegie et la contracture, si elles 
avaient existe. Il faut done noter I’absence de tout symptome 
de I’hemorrhagie des meninges. En effet, il n’y a point eu de 
paralysie de I’un ou dc I’autre c6t6 du corps, pas de contrac- 



SOR LES MALADIES INCIDENTES UES AtlENES. 195 
tures, pas de convulsions, pas d’6tat comateux, qu’il aurait etS 
facile de constaler malgr6 I’Stat mental de cet individu. D’atitres 
syniptomes n’ont pu 6tre reconnus, h cause de I’etat de dd- 
trience. La pei’te de la parole, les l^gors mouvements convulsifs 
des Ifevres et delalangue, le tremblenient des membres, ne 
pouvaient d'ailleurs avoir une grande signification pour )e dia¬ 
gnostic chez un individu attcint de paralysie g(5n6rale parVenue 
& un degrfi fort availed. 

OBSERVATION DEUXlliME. 

Diimcnce avec paralysie go.nerale Ires avaiicclcj mort ilaiis mi dial d'affaiblisse- 

ment coiisidi'rablo i auciiii syinplOnie d'apoplexie; liemorrliagie nidningee. 

Le nommd Martel, Sgd de trcnte-cinq ans, dtait entrd h 
Bicetre le 6 novembre 1839, offrant au moment de son ad¬ 
mission tous les signes d’une ddmcnce avec paralysie gdndrale. 
11 etait d’ailleurs assez paisiblc. Sa malpropretd dtait trds grande, 
et il fut placd dans une salle destinee aux malades g5teux. La 
paralysie fit de rapides progrds, et elle dtait si prononede a la 
langue qu’il lui dtait presque impossible d’articuler quelques 
riiots. A peine pouvait-il marcher; la deglutition se faisait aussi 
tfds dilBcilement, et il avail une grande peine a avaler un peu 
de bouillon; il s’affaiblit assez vite, et il est mort dans un etat 
de marasme sans offrir a I’observation des symptbmes particu- 
liCrs. Il succomba le 19 novembre 1839, et I’autopsie fut faite 
le lendemain, vingt heures aprds la mort. 

La dure-mbre incisee, on trouva a sa face interne une fausse 
membrane qui s’en ddtacha facilement. Elle n’existait qiie du 
c6td gauche, et formait sur la face supdrieure du cerveau une 
poche remplie de sang, de 2 pouces d’dtendue. Le sang coh- 
teriu dans cette poche etait noir, en petits caillots et adhdrent 
i la fausse membrane; sa quantitd dtait de 30 k 40 grammes. 
Cette poche dtait constitude par deux feuillets dans le point ou le 
sang dtait rassembld; mais eusuite les deux feuillets se confon- 
daient en fihissant par une dspdee de cul-de-sac, et la fausse 



196 ETUDES 

membrane, dfis lors unique, se continuait en arriere, eii dehors 
et en avant dans I’etendue de plus d’un pouce; puis eile se ter- 
minait en s’araincissant d’une maniere graduclle. 11 n’y avail 
que deux ou Irois points d’adherence entre la poche et I’arach- 
noide, et ils paraissaient etre vasculaires. 

II y avail a peu pres un verre de serosite dans la grande ca¬ 
vity de rarachno'ide. Celle membrane, dans loute I’etendue de 
la surface superieurc du cerveau , etait 6paissie et opaque dans 
plusieurs points, mais surtout vers la grande scissure, ou elle 
dtait comrae lardac<5e. La pie-mere, qui p^nelredans les an- 
fractuosit^s, etait sensiblement 6paissie et injeclee en quclques 
points. Les membranes se deiacbaient avcc difficultii, surtout au 
niveau du lobe anldrieur, ou presque toutes les circonvolu- 
tions6taicnt un peu ramollies et entamecslorsqu’on leseut iso¬ 
lees et raises a nu; mais la substance grise ne paraissait pas 
moins consislante que dans les autres points, et sa coloration 
6tait normale. 

La substance blanche dlait partout assez ferme; elle ollrait 
un Idger pointill6 dans le centre ovale. Les venlricules elaienl 
dilates, et renfermaient une assez grande quantile de serosit6 
lirapide. On ne trouvail point de granulations a leur surface in¬ 
terne. Rien de remarquable dans le cervelet, la protuberance 
et la moelle allongee. 

Les autres organes n’ont rien prdsente de particulier ii noter. 

Il y a quelque temps, il nous aurait ete impossible de ne 
point entrer dans de longs details sur I’analomie pathologiquc 
de I’hdmorrhagie mcningee , sur son siege precis , sur ses rap¬ 
ports avec les pseudo-membranes de i’arachnoidc, enfm sur 
I’inlluence qu’exerceut les congestions cdrebrales dans la pro¬ 
duction de cettc espdce d’apoplexie. Grace aux consciencieux 
travaux de MM. Boudet et Aubanel, toutes ces questions se 
irouvent resolues aujonrd’hui, et il serait superflu de r.epdter 
ici leurs nombreuses observations, feconddes par de solides 



SUR LliS MALADIES IJjUDENTES DES ALlfiMiS. 19.7 
raisoniiements et unc sfivfere logique. Nous renvoyons clone a 
ces travaux, surtout h ceux de Rl. Aubanel, qui ont.une Uu- 
portance toute speciale. ll a suivi avec une patieiile allenlion 
les phases diverses quo pi esento le sang epaiiche dans la cavite 
de rarachnoide et les transfoimations qu’il subit depuis I’etat 
de caillot sanguin jusqu’ii la pseudo-membrane. II iiisisle avec 
le plus grand soin sur le role que jouent dans celte maladie 
les congestions cer6brales si frequeiiies chez les alienes paraly- 
tiques, et explique ainsi les alternatives si variees que Ton ob¬ 
serve dans les symptomes. 

RI. Boudet s’est surtout appliqufi a bien 6tablir le diagnostic 
de I’apoplexie meningee; apres avoir reuni un grand nombre 
d’observations prises chez des alienes et des vieillards, il a 
trace un tableau des priucijjales formes qu’elle pent ollrir. Dans 
Tune, il y a paralysie, soit geuerale, soit limitee a un c6t6 du 
corps; dans I'autre, elle manque, et Ton ne remarque que du 
coma et des convulsions a marcbo continue ou iutermittente. 

Pins recemment, Rl. Prus a iu , a rAcademie de medecine, 
un memoire dans lequel il distingue, pour I’apoplexie mSningee, 
rhemorrhagie sous-arachnoidienne et intra-arachnoidienne, et 
a signalc des differences notables dans les symptomes. 

Nous n’avons rien a ajouter aux principaux pbfinomfenes 
qu’on trouve reunis ou separes dans cette maladie : la paralysie, 
la contracture, les convulsions, le coma. Les intermittences, 
les irregularites de ces differents symptomes qui disparaissent 
pour se montrer R iutervalles plus ou moins eloignes et dans 
des points diff6reuts du corps, peuvent en g6n6ral la cliff6- 
rencier de rhemorrhagie interslitielle. Rlais il nous faudra 
parler d'une nouvelle forme dejit sigualec, et qui consiste dans 
I’absence complete de symptomes appartenant en propre it 
I’apoplexie m6ning(ie : ce qui vient a I’appui de ce fait, deja 
plusieurs fois signale par nous, que les alterations les plus pro- 
fondes sont souvent tout-h-fait latcntes chez les alienes, et que, 
malgi'd toute I’attention, tout le soin qu’on apporte dans Icur 



examen, il estparfois impossible de Ics soupfonner. Cette forme 
est assortment toute sptciale k la folie. M. Fabre en a rap- 
portt un example dans la Lancette frangaise (tom. VI, n“ 69). 

Un homme de soixante-deux ans, d’une constitution dttd- 
riorte par de longs chagrins et trente annees de service dans 
les armtes, n’avait qu’une place de capitainc, qui lui fiit cnlevce. 
Il devint, cinq ans avant son admission, rtveur et melanco- 
lique, et plus tard le ddlire et les hallucinations apparaissent. 
Il entre a Bicttre le 12 juin 1830. 11 articule bien, inais avec 
lenteur; la mtmoire est conservee : c’ttait moins un dtat de 
manie qu’une tristesse sombre et concentrde sur ses malheurs. 
Il reste dans cet etat jusqu’k sa mort, qui arriva d’une maniere 
Inattendue. Ce jour-Ik mtme il parla dans la matinee et ne sc 
plaignit de rien; il s’dtait proment la veille, et avait mangt 
aussi copieusement qu’k I’ordinaire. A I’ouverture du corps, 
on trouva le poumon droit hdpatist, et trois calculs dans la 
vcsicule biliaire. Il existait dans la cavitt do rarachnoide une 
fausse membrane jaune, resistante, fibreuse, s’dtendantsur les 
parties lattrale et superieure des hemispheres ctrtbraux. Celle 
qui recouvrait I’htmisphere droit renfermait dans son interieur 
5 ou 6 onces de sang noir et streux, au milieu duquel na- 
gealt une prodigieuse quantite de petits caillots. Son diametre 
antero-posttrieuretait de 5 pouces, et le transversal de 2 pouCes. 
L’htmispherc correspondant ttait tellement aplati qn’il y avait 
plus de 9 lignes de distance entre la substance corticate et les 
os du crane. Celui du cote gauche contenait dans son epaisseur 
dix ou douze collections sanguines. 

L’observation premiere du memoire de M. Boudet a bien aussi 
quelque analogie avec celle que nous venons de citer. On y 
trouve I’absence de la paratysie, il est vrai; mais, d’un autre 
cdt6, il y avait des contractures et d’autres symptomes qui 
avaient pu §veiller I’attention; de plus, le malade 6tait un 
vieillard et non un abend. 



SUK LES MALADIES INCIDENTES DES ALlfiNI^S. 199 


3“ Apoplexie sereuse. 

Je n’ai observd I’apoplexie sgreuse qu’une seule fois. C’est 
une affection d'ailleurs assez rare. Elle s’est prgsent6e avec des 
symptSnies Men tranches, des Igsions anatomiques bien gvi- 
dentes, et il n’est pas possible de mettre son existence en 
doute, ni de la confondre avec I’hydrocgphale aigue on chro- 
nique, ainsi qu’on le fait quelqnefois. 

Cette espgce d’apoplexie est-elle plus frgquente chez les 
aligngs que chez les autres individus ? Nous croyons qu’il en 
est ainsi, an mnins d’une manigre relative, lorsqu’on la com¬ 
pare h riigmorrhagie cSrebrale si commune dans les autres cas. 
L’etat pathologique du cerveau dans la folie, et surtout dans la 
dgmeuce paralytique, ne pourrait-il point favoriser la produc¬ 
tion de cette espgce d’apoplexie ? On .salt combieii souvent on 
voit des liquides s’accurauler dans les mgninges et le tissu c§- 
rgbral meme; n’y a-t-il pas Ih une explication suffisante de la 
formation d’un gpanchement plus on moins considgrable de 
sdrositg dans les ventricules chez les alidiigs, et des accidents 
auxquels il peut donner lieu ? 

M. Parchappe {Notice statisfique sur Vasile des alienes de 
la Seine-Inferieure 55) (1) asignalg I’hydropisie de I’arach- 
noi'de et des ventricules comme ayaut causg la mort 3 fois 
surl59. M. Bayle indiquel’existenced’ungpaiichementconsi- 
dgrable de sgrositg dans les ventricules, avec distension et dila¬ 
tation de ces caviMs, 30 fois sur 100 (p. ti86). Il rapporte 
(p. 108) I’observation d’un homme agg de quarante-deux ans , 
atteint de dgmence avec paralysie ggngrale, qui succoraba 'a la 
suite de deux acces, pendant lesquels on voyaitla face devenir pale 
etles membres rester dans un gtat de roideur tgtanique. A Ptiu- 
topsie, on trouva une grande quantitg de serositg entre la dure- 
mfere et I’arachnoide, et dans les ventricules. La substance dii 
cervean n’offraitaucune altgration. M. Marshall, d’aprgsAber- 


(I) voy. Aimales midtco-psyckologiques, t. VII, p. 141. 



200 lixuDiis 

crombie (p. 316), a parl6 d’un maniaque qui peril ii la suite 
de gangrene aux pieds. Quelqiies heures avant sa mort, il re- 
prit ses facultes iiuellectuelles : on n’en trouva pas raoins 
un ^panchemeiit de plus d’une livre de sfirosile, occupant 
la surface et les ventricules du cerveau. Cette absence de 
symplonies nierite d’etre remarquee; elle est aussi notec dans 
une observation conimuniquee par M. Turner : il s’agissait 
d’un boinme age do soixante-dix ans, liypochondriaque, qui 
succoinba sans offrir le nioindre symptoine de paralysic. On 
trouva un 6panchenient considerable de fluide diaphane sur 
loutc la surface du cerveau, ainsi quc dans les ventricules. 

On peut done, d’apres lout cela, admellre que ceUe affec¬ 
tion n’est point rare cliez les alienes, bieu que les fails detailles 
luanquent presque completeinent. 

La cause de la maladie dans le cas qui nous occupe a ete 
tout-a-fait inconnue, et malgr6 tons les renscigneraents que 
nous avons pris, nous n’avons pu 6clairer celte question. 

Les syraptoraes principaux out dt6 : la pertc subite de con- 
nais.sance , la resolution complete elgenerale, la conservation 
de la sensibility, I’absence de deviation de la bouche, la con- 
traclilite des pupilles. La respiration elait haute, bruyante, 
ygale; et le thorax sc soulevait des deux cotes avec une par- 
faite rygularite; il y avail vingt-quatre respirations par minute. 
Le pouls, ce qui est en opposition avec ce que Ton a avance a 
ce sujet, etait precipile et battait 120 pulsations. De temps a 
autre, les membres ont etc agites de sccousses epileptiformes. 
Le sang lir6 de la vcine yiait couenneux 

Tout cet appareil de symplomes pourrait-il suHire pour carac- 
teriser une apoplexie sereuse ? Assurement non, et Ton s’expo- 
serait It de nombreuses erreurs de diagnostic en les regardant 
comme pouvant faire distinguer cette esp6ce d’apoplexie des 
aulres. L’apoplexie des meninges a les plus grands rapports avec 
elle, et beaucoup d’hemorrhagies cer6brales peuvent etre accom- 
pagndes des mSmes symplomes. 

La respiration egale des deux coles du thorax, donnee par 



SUR r.ES MALADIES INCIDENTES DES ALIENES. 201 
M. Serres comme pathognoraoniqne, a ole observ6e ici. Le 
mdrae ni6decin altribue bcaucoup d’imporiaiice a I’absence de 
toute paralysie. 11 est vrai que la sensibilile etait coiiservee; 
mais il y avail unc paralysie coinpl6te du inouvement dans les 
membres sup6rieurs et iuferieurs, el cetle paralysie a 6l6 con- 
stante. 

On doit done renoncer, an moins jusqn’a nouvcl ordre, h 
dislinguer I’apoplexie screuse des aulres formes d’apoplexie, 
ainsi qu’Abercrombie I’a deinontre. D’ailleurs, celte dislinction 
n’est pas d’une grande utility pour la th6rapeulique: s’il est im¬ 
possible de la reconnaitre pendant la vie, on ne pent avoir, h 
I’autopsie, le moindre doutesur la nature de la nialadie, et les 
accidents c6r6braux s’expliquent fort bien par la presence d’une 
grande quantile de liquide dans les ventricules lat6raux. Ceux-cl 
6taient extreinement distendus; on y sentait, avantd’y parvenir, 
une fluctuation evidenle; la quanlitd du liquide n’6tait pas 
moindre de 180 grammes pour chacun d’eux; leur cavite ^tait 
tres dilatfie, et le tissu cerebral, surtout en haul, etait amirici. 
On irouvait, de plus, dans les meninges, mais a un degre peu 
avance, les altfrations qui accompaguent d’ordinaire la demence 
avec paralysie genfirale. 

Le traitement a 6lc fort dnergique; on a agi comme s’il eul 
dte question d’une hemorrhagic cerdbrale : saignee copieuse, 
lavements purgalifs, tartre stibie, sinapismes, etc. Tons ccs 
moyens n’ont point eu la moindre efficacite. 

OBSERVATION. 

Ddmcnce avec paralysie genOrale existant Jepiiis line anndc, et prdciid^e tie pin- 

connai-ssance! mort ,111 hunt de viiigt-qnatre lieiiresi (ipancheiiieut de sSrosild 
limpide dans le.< vciitrionIe.s. 

Margraff, agd dc trente-huit ans, patissier, nd h Paris, de 
parents allemands, est ciltrd ii Bicetre le 21 fdvrier 1837. 

II estd’nne constitution robuste, n’a jamais eu de maladies 
graves. 11 n’y a point eu d’aliends dans sa famille. 



202 fiXUDES 

A la suite d’une altercation violente avec un garcon pStissier 
employ^ chez son pere, il eprouve un accfes de inanie : il vent 
briser et jeter tons les meubles par la fenSlre ; pliisieurs per- 
sonnes sont necessaires pour le inaintenir. 11 est plac6 a Cha- 
renton ; I'accfes de manie est terminA an bout de quinze jours, 
et le malade vieiit faire sa convalescence a Bic6tre, ou il ne 
donne plus aucun signe d’alienation mentale. 

Depuis cetie 6poque jusqu’au mois d’octobre 1837, il a 
encore trois violents acces de manie de cinq ou six jours de 
dur6e. Il sort de Bicfitre, et y centre le 26 decembre de la 
mOme annee. Pendant I’annee 1838 , il n’aplus d’acces de delire 
maniaque; inais il presente les signes d’une deinence accompa- 
gn6e de paralysie gfinerale. Les inouvements de la langue et des 
Ifivres sont lents et dilTiciles ; la contractilite des membres su- 
perieurs et iiiKrieurs est affaiblie; la sensibility devient obtuse 
les sens sont intacts; abolition graduelle de la meinoire et des 
facultys intellectuelles. Il est place aux Incurables. 

Le 6 mars, sans cause appr6ciable, ii tonibe brusquement 
sur le pav6 de son chaiifloir; perte subite de connaissance, 
rysolution complete des membres. Il est pris, peu de temps 
aprbs avoir ety conchy, de convulsions ypileptiformes qui ont. 
dur6 pendant quelque temps. On pratique une saignee du bras, 
de 750 grammes. 

Le 7, dycubitus dorsal; la tele un peu inclinye a droite; 
respiration haute, bruyante, presque stertoreuse. Les deux 
cotes de la poitrine se soulevent egalement. Un liquide spumeux 
et jaunatre s’echappe de la bouche. Les pupilles sont contrac- 
tiles, les paupibres agityes d’un mouvement presque continuel 
d’yiyvation et d’abaissement. Les membres sont en complbte 
rysolution; si on les souleve, ils retorabent lourdement. La 
sensibility parait conservee; le malade donne par I’expression 
de sa face des sigues de douleur lorsqn’on pince la peau forte- 
ment. Rale muqueux, dissymine dans les deux cStysdu thorax. 
Le sangtiry de la veine est couenueux. Gentvmgt pulsations; 



SUR f,ES MALADIES INCIDENTES DES ALI^Nfe. 203 
pouls assez rfisistaiit, r6gulier. Vingt-quatre inspirations par 
minute. 

Pr. tartre stibi6, 30 centigrammes.—Lavement purgatif.— 
Sinapismes. 

Pendant toute la journ^e, il reste dans cet 6tat. Une §cume 
abondante s’echappe de sa bouche. Respiration slertoreuse. 
A plusieurs reprises, il a encore eu des convulsions dpilepti- 
formes. Le tartre stibie ne produit aucuii effel. Pas de selles ni 
d’urines. Le rille trach6al commence a huit heures du soir; le 
malade meurt a deux heures du matin. 

Autopsie, faite le 9 , a sept heures du matin. 

Ob6sit6 tr6s consid6rable; ecchymoses des paupiOr'es. 

Tete. Injection des vaisseaux de la partie postfirieure de la 
dure-mfere. L’arachnoide visc^rale et la dure-mere ont une 
teinte grisatre; infiltration g61atiniforme; elles ne sont point 
adh6rentes k la substance grise; la couche corticale u’est point 
ramollie. La pulpe c6r6brale offre partout sa consistauce el sa 
coloration uormales. Aussilot aprks avoir enlev6 avec le couteau 
les parties les plus superficielles des hemispheres, on sent tine 
fluctuation trfes dvidente, et il est facile de s’assurer que les 
ventricules sont distendus par un liquide. On tombe au milieu 
de ces cavitfis aprfes avoir enlev6 une couche peu'consid6rable 
du tissu cerebral. Elles offrent une capacite triple de celle 
qu’elles ont d’ordinaire; elles sont completement remplies par 
un liquide transparent, incolore, estime k 250 grammes pour 
chaque veutricule. La membrane ventriculaire est parfaiteinent 
saine. 

Le poumon droit est legfirement congestionn6 en arrikre, Les 
bronches sont remplies de mucosites spumeuses. 

Les autres organes sont k I’etat normal. 


(La suite ail prochain numiro.) 



NE VROSES. 


GONSIDl^RATIONS 

sun L’ACTIO.N TnEBAPEimQnK 

DE I’ACETATE D’AMMO^IAOIE. 


La mfidecine a, depuis le commencenieut du sifecle, une 
tendance caracterislique, celle de la description. On clierche a 
dresser avec le plus d’exaclitude possible le signalenient des 
maladies; inais on iie va guere plus loin. On parait croire que, 
lorsqu’on a teuu compte des inoindres details de la syraptoina- 
tologie, il ne resie que bien peu de chose a faire. 11 y a cepen- 
dant deux choses bien es.sentielles dans I’art de gu6rir : I’dtude 
des causes, a laquelle on selivre irop peu , et I’etude.du traite- 
ment, il laquelle on se livre assez mal. Je m’explique : quelques 
m6decins, et ils ne sont pas races, s’occupeut d’6tiologie; ils 
cherclient & Ifer les elTets aux causes el a eii tirer, si c’est pos¬ 
sible , des consequences pratiques; d’aulres recherchent quelles 
sont les modifications que les agents thfirapeutiques produisent 
sur I’economic , et auginentent chaque annee la liste des medi¬ 
caments dont sont encombi-es nos livres de nialiere medicale. Oe 
double mouveraent est Irfes louable; mais il a un dfifaut tr6s 
grand h nion avis, et d’ou depend la sterilit6 trop visible iila- 
quellc aboutissent generalement d’aussi importantes recherches. 
Ces travaux sont prives de leur cnchainement necessaire; on 
n’etudie pas ou on etudie d’une mani6re incomplete les effets des 
remfedes en presence des causes ou des conditions primitives des 
maladies; on ii’etablit pas assez I’liarmonie qui doit exister logi- 
quement enire ces deux categories de phenomenes; enfin , on 



CONSIDfiP.ATIONS SUn L’ ACTION THERAPEDTIQUE, ETC. 205 
neglige oil on oublic de se servir de la luuiifirc des uns pour dis- 
siper Ics obscurilSs dcs autres. Telle csl la cause de I’espece de 
privilege dont jouit la syniplomatologie. L’eliologie et la thera- 
peutique ne donuant pas assez de rfisultats, ou lout au moins des 
resultats suffisarament encouragcants, on prcfei e suivre pas ii 
pas les modifications successives que subit unc nialadie dans sa 
marchc, car on en retire a la fin les connaissances ndcessaires 
pour pouvoir noinmer et classer une affeciion, si on n’y apprend 
pas I'art difficile de gu^rh’ un malade. Telle est la cause aussi, 
et j'arrive h la consequence la plus grave, de I’incertitude qui 
r6gne sur la th6rapeutique des maladies nerveuses : on les re- 
connait parfaitemenl, mais on ignore, ou tout au plus on ne 
sail qu’erapiriquemeiU comment il faut s’y prendre pour en 
gu6rir quelques unes. 

En disant quelle est la direction qu’on devrait suivre, je ne 
veux pas dire pour cela qu’elle ne presente pas de grandes dif- 
ficultes. Rien de plus obscur, de plus probl6matique que I’ori- 
gine de certaines maladies et.surtout des affections nerveuses; 
rien de plus rare que de s’expliquer avec quelque clart6 les mo¬ 
difications anxquellesse rattachentles desordres de cette dernifere 
espece. Gependant, quelque grands quesoient les obstacles, on 
auralt pu mieux faire qu’on ne I’a fail jusqu’ici. En se fixant sur 
les affections nerveuses , si digues d’interet it cause du nombre 
si considerable de personnes qui en souffrent, on serait parvenu 
certainement a former une mati^re medicale antispasmodique, 
avec un peu plus d’ordre que celle on le mfidecin est encore 
obligd de puiser. Frapp6decesincouv6nients, je r6solus de me 
livrer h une etude qui presentait tant de choses a faire et pou- 
vait etre d’une si grande utilite sous le rapport pratique. Je 
publiai done , il y a quelques anndes, le resultat de mes re- 
clierches et de mes observations sur un mfidicament qui est 
appel6, it mon avis, h jouer.un grand role dans le traitement 
des affections nerveuses. Depuis cette, 6poque , j’ai obtenu de 
nouveaux resultats;, des medecins qui avaient eu connaissance 

ANNAI.. MHD.-PSYCH. T. VM. M.irS ISIfi. 'l. 14 



206 CONSIDERATIONS SUR L’ACTION TIlfiRAPEOTIQUE 
de mon mfimoire ou que j’avals entretenus sur son nbjet onl 
confirind par leur experience personnelle les observations de ma 
pratique. EnCn, dernierement, le docteur Gaussail, de Tou¬ 
louse, dans son ouvrage sur les affections nerveuses, a ajoute 
son temoignage a ceux sur lesquels je pourrais m’appuyer. Ces 
raisons suffisent, ce me setnble, pour que je revienne sur un 
travail qui a dejh utile et qui peut I’etre davantage, avec 
d’autant plus de raison que je compte le faire suivre d’etudes 
coiiGues dans la mSme direction et dans le meme but. J’entre 
mainteiiant en matiere. 

L’acetate d’ammoniaque (esprit de Mindererus), qui est 
maintenant trbs employe, a ete I’objet de recllerches et d’expfi- 
riences trbs curieuses, avantage que malheureusement beaucoup 
d’autres medicaments destines a jouer un r61e actif dans la tli6- 
rapeutique ne partagent pas avec lui. Si je ne me trompe, c’est 
M. Jules Cloquet qui, en France, a commenc6 a fixer Tattentioii 
•des Infideciussur I’acdtate d’ammoniaque. Il avail observe que ce 
medicament calmait I’erethisme nerveuxqui est a la fois la cause 
et I'effetde la brusque suppression deS menstrues. Aprfes I’admi- 
nistralion de quelques cuillerees d’une potion dans laquelle I’es- 
prit de Mind6r6rus entrait a la dose de 4 a 5 grammes, ou, en 
d’autres tenues, sous I’influence de 2 a 4 grammes du medica¬ 
ment, il s’operait une prompte sedation dans les symptomes, et 
I’ecoulemeiU supprime se retablissait. Si on augmentait la dose 
en outrepassant la limite de 4 R 5 grammes, il se produisait un 
effet absolument different : le medicament s6datif devenait un 
sudorifique; et sous I’influence des sueurs, dont I’abondance et 
la dur6e variaient suivant le temperament du sujet, I’ficoule- 
ment ne reparaissait pas, mais la persistance de la suppression 
n’empechait pas I’equilibre de se reproduire. En apparence , 
I’acetate d’ammoniaque a done une action double: 4 petite dose, 
il calme; a haute dose, il provoque une excitation generale , 
dont le si6ge principal se fixe dans les capillaires de la peau. 
Dans nos formulaires de matiere m6dicale, on s6pare ces 



DE l’acEtate d’ammomaque. 207 

deux modes d’action; et on croit avoir fait une analyse com- 
pl&te de Taction th^rapeutique de la substance, lorsqu’on Ta 
consid6ree sous ce double point de vue. Cependant un tel pro- 
c6d6 fait m6connaitre le vrai caractfere d’un medicament aussi 
utile, au lieu de ne rien laisser h desirer sur ce snjet. Ce qu’il 
faut, c’est se Men rendre compte des relations des effets entre 
eux, quelque opposes qu’ils paraissent. Cette m^thode, qui jet- 
terait un grand jour, si on la suivait fulfelement, sur le mode 
d’action et les limites d’influence des agents modificateurs de 
reconomie, conduit li cette consequence touchant les qualitSs 
m^dicamenteuses de Tac6tated’ammoniaque, it savoir: que cette 
substance n’agit que d’une seule mauiere malgr6 les apparences, 
et que la sfidalion qui rappelle Tecoulement menstruel et la 
transpiration qui neutralise les rdsultats ordinaires de la sup¬ 
pression viennent absoluraent de la raSme cause. La suite le 
prouvera bientOt. 

Peu de temps apres les experiences de M. Jules Cloquet, 
M. Brachet, de Lyon, insera dans les Archives de medecine de 
trfes curieuses observations sur Tesprit de Mindererus. II fut 
conduit a ce genre de travail par une serie de fails du plus grand 
interfit. M. Brachet, qui est a la fois un homme serieux et un 
medecin reflecbi, n’ajoutaitpas une grande confiance al’opinion 
de Tecole de Broussais sur la cause de la fievre intermlttente. II 
ne pouvait admettre que la gastro-ent6rite fflt le boute-feu de ce 
desordre periodique, dont on triomphe avec les toniques el non 
pas avec les mfidicaiuents en usage centre les inflammations. II 
pr4tera croire que la cause des fi4vres intermittentes tenait 6troi- 
tement a une modification particuli6re du systfeme nerveux; 
toutefois ce n’6tait qu’une opinion assez probable, mais qu’il fallait 
verifier. Void done comment op6ra M. Brachet pour arrivCr a 
ce rfisultat. Use leva de soli lit pendant plusieurs nuits a heure 
fixe, pour aller se plonger dans la Saone : c’6tait au mois d’oe- 
tobre , a une 6poque de Tann4e ou Teau commence a prendre 
la lemp6rature de Thiver, et ou Timpression du passage d’un lieu 



208 CONSIDERATIONS SUR l/ACTION THERAPEUTjtQL’E 
chaiid dans uii milieu froid doit etre assez vive. A la premiere 
immersion , ftl. Brachet ne put rester qu’une demi-heure dans 
I’eau. Peu a peu I’habitude modifia sa sensibilite, et il lui fut 
possible d’y rester une beure entifere. Mais au bout de ce temps- 
la, Ic frisson (5tait si vif, qu’il ne pouvait resister davantage. G’est 
alors qu’il s’liabillait avec promptitude , et que, regagnant son 
logis au pas de course, il prfiparait une reaction que la chaleur 
du lit ne tardait pas ;i porter au plus baut degr6. La periode de 
chaud succedant reguliercment a Ja pfiriode de froid sous I’in- 
fluence de ce regime, c’etait une fi6vre intermittentc que 
M. Brachet etait parvenu a developper chez lui. Au bout de 
quelques jours, le medecin cessa ces immersions nocturnes ; 
mais, la cause enlevAe, les elTets ne cessferent pas. Ainsi, aux 
lieures ou Ic bain froid avait lieu, le frisson se d6veloppait mal- 
gr6 la chaleur du lit; et au moment ou la reaction se produisait 
^ la suite du bain, cette premiere impression cessait pour faire 
place h I’impression contraire : la fievre intermittente se conli- 
nuait. fividemment la gastro-enterite etait inadmissible comme 
cause du phenomene. Les immersions avaient agi sur le systeme 
nerveux en modifiaut les conditions normales de la circulation 
du fluide : c’elail la seule explication qui presenlat des probabi- 
litcs. Mais comment interrompre cette affection periodique qui 
se repetait depuis quelques nuits'avec la plus cxacte regular!te? 
M. Brachet en 6tait a se poser cette question, lorsqu’il futgueri 
de la maniere suivante. Il fut appelfi pour voir uu maladc a la 
Croix-Rousse, a I’heurcde la nuit oil Facets allait se montrer. 
La rapidite de la marche depuis son domicile Jusqu’ii celui du 
malade avait dejk produit une Idgfere transpiration, lorsqu’en 
pimetrant dans la chambre, ileprouva I’imprcssion d’une tempe¬ 
rature extrfiraement elevee. Sous cette influence, la chaleur aug- 
menta, la transpiration sc marqua davantage; et comme ce 
moment coiicordait avec celui pendant lequel le froid et le fris¬ 
son faisaient invasion, il y eut perturbation dans la succession 
des pfriodes de la fievre, qui desormais ne reparut plus. Celle 




DE L’ACETATE D’aMMONIAQUE. 209 

experience, qui s’etait faite d’elle-mgme, servit de guide pour 
le choix du medicament qui devait produire un efifet analogue, 
e’est-a-dire empgcher la periode de froid par le dgvcloppemeut 
de la periode de chaud. M. Brachet employa I’acetate d’aramo- 
niaque, etles resuUats no laissferent rien ii desirer. Gertainement 
ce mgdicameut ne modifiait pas ou ne faisait pas avorter uue 
gastro-ciiterile, il I’eutplulot exaspgree; mais il agissait sur I’in- 
flux nerveux en changeant la direction vicieuse que des impres¬ 
sions periodiquement rgguliferes lui avaient fait contracter. 

Un trouble de I’innervation qui resulte de I’inlluence des 
liqueurs alcooliques efede aussi sous Tadministration de I’acgtate 
d’ammoniaque. IMais, dans cette circonstance, I’elat morbide 
(car on peut appeler ainsi I’ivresse ) n’est pas assez fort pour 
produire lespbdnom&nes qui, dans les fifcvres intermitlentes, se 
caraclgrisent par I’invasion du froid et du chaud. Pendant I’i¬ 
vresse , il y a trouble dans les conditions de la vie de relation, 
et I’acetate d’ammoniaque doit produire un effet suffisant lors- 
qu’il est administrg, non pas h dose diffusible ou transpiratoire, 
mais seulement a dose sedative. Ainsi, avec 60 gouttes a pen 
prfes de cette liqueur dans un verre d’eau sucrce, les fonctions 
des sens reprennent leurrfigularite, il y a retablissement presque 
spontane de I’dquilibre physiologique. Gertainement, I’ivrcsse 
amene quelquefois etsouvent meme dos congestions cephaliques, 
surtout chez les personiies qui preseutent un temperament san- 
guin assez prononed; mais cet effet cesse par la sedation qui re¬ 
sulte de la distribution rggulierc du Iluide nerveux sous I’in- 
(luence du medicament. C’est a I’activite nerveuse qu’il faut 
rattacher, au inoins dans cette circonstance, les desordres plus 
ou moins considerables de la circulation du sang. En suivant 
la voie des analogies, n’6tait-il pas logique de tenter I’eflicacite 
de I’acctate d’ammoniaque dans le traitement des courbatures? 
En apparcnce il n’y a gu6rc d’analogie entre les accidents causes 
par Tabus des boissons enivranleset cette sorte dc maladie; mais, 
qu’on y songc bien, il existe plus souvent qu’on ne pense-des 



210 CONSIDERATIONS SUR L’aGTION THERAPEUTIQUE 
analogies etroites entre les choses qui paraissent presenter le 
plus d’opposition. II n’y a qu’a savoir suivre la chaine des idees 
intermfidiaires pour parvenir a rapprocher les faits qui sembleut 
le plus eloign6s les uns des autres. 

Croit-on, en effet, qu’il n’y ait pas dans les courbatures autre 
chose qu’un rhumatisme general par abolition des fonctions de 
la peau? L’endolorisseinent qui se fait partout sentir, I’affaisse- 
ment qui le coraplique, sont evidemmeut le rfeultat d’un 6tat 
particulierdu systeme nerveux. Le phenomene tient d’abord a 
une question de sensibilile; c’est a la sensibilite qu’il faut attri- 
buer les conditions nouvelles de I’enveloppe cutanfie et tout I’ap- 
pareil secondaire des syinptbmes consecutifs. Cette fdiation est 
tres facile h etablir; pour la ddinontrer, il n’esl pas meme besnin 
d’entrer dans quelques details. Dans tons les cas, ce qn’il y au- 
rait d’obscur ou d’incertain disparaitrait en redechissant sur la 
manibre dont agil le medicament. La th6rapeutique fouruit, en 
effet, des demonstrations bien concluantes, et explique souvent 
des phenomenes qui, sans elle, seraient restes incompris. Ainsi, 
dans I’exemple dont il es't question, I’acetate d’ammoniaque ad- 
ministre a petites doses amene la sedation dans les douleurs et 
la disparition de tons les symptoines. Or ce n’est pas en provo- 
quant des transpirations que ce resultat est produit; la peau ne 
presente pas dans cette circonstance cette moiteur plus ou moins 
marquee, plus ou moinsabondante qui marque les crises par 
lessueurs. L’etat morbide particulier connu enmedecine sous la 
denomination si peu precise de courbature, cbde sans cette dia- 
phoreseque tant de praticiens provoquentavec un si grand zele 
etuee si grande ferveur de conviction. Quelquefois, il est vrai, 
une moiteur a peine sensible couvre legerement Tepiderme, a 
la suite de cette distribution regulibre des forces nerveuses de- 
terminee par le medicament; mais elle ne suffit pas pour ame- 
ner la solution des symptbmes : ce phenomene ne pent €tre 
qu’un effet consecutif. Ainsi done ,‘s’il y a alllux de sang dans les 
capillaires de la peau, et si celle-ci devieut le siege d’une crise 



DE L’ACfiTATE D’AMMONIAQUE. 211 

transpiratoire plus ou moins aboudcinte a la suite de I’adminis- 
tralion de I’esprit de Minderfirus, la premiere cause, la cau^e 
rfiellemenl efficiente de ce r6sultat physiologique, tientii I’acti- 
vite du sysleme ncrveux. Le sang obeit ii une impulsiou, et celle 
impulsion vitale, qui engendre les phenombnes qu’on observe 
sur I’enveloppe cutanee, il la recoil de riuuervation. La tliera- 
peulique n’est pas, comme ou le voit, sans utiliie pour jeter 
quelque jour sur la succession des circonstances pathologiques 
qui formcnt la mysterieuse histoire des maladies. 

Le mode d’action de I’acelate d’ammouiaque dans les cas de 
difficulKi ou de suppression de I’ecoulement meustruel s’ex- 
plique de la meme maniere. Quaiid il y a sedation sans transpi¬ 
ration , I’equilibre se retablit sans la propulsion du sang, si je 
puis m’expriiner aiusi, jusque dans les ramifications capillaires 
de la peau, et alors le phenomene de la restitution de la mens¬ 
truation s’accomplit sans diflicultd : le sang n’a pas et6 d6place, 
I’etat du .systtoie nerveux a ete seulement modifi6. Mais dans 
les cas ou la sedation se produit par la transpiration, la diffusion 
du fluide invisible, qu’on est oblige d’admettre pour expliquer 
les phenomenes de I’innervation, cette diffusion , dis-je, est 
assez energique pour entrainer le sang,.par une impulsion plus 
ou moins violente, loin del’organe ou les besoins de I’organisa- 
tion I’onl accumule : alors I’etat des capillaires ambne naturelle- 
ment la crise par les sueurs. Dans ce cas, ilest tout simplequ’il 
n’y ait pas d’ecoulement menstruel, et que cette suppression 
soil sans inconv6nients pour le malade. Il se produit, en effet, 
une sortedetransposition enire deux phenomenes qui s’excluent 
mutuellement, mais dont I’lin est imp6rieusement exig4 pourle 
retablissement de i’equilibre; il se fait une compensation. Ainsi 
c’est toujours le systeme nerveux qui est mis en jeu sous I’in- 
fluence de I’acetaie d’aminoniaque. Si les effets varient, s’ils 
changenl de forme et de caractere , ils se rattaeheut toujours k 
la meme cause. On pent et on doit meme les consid4rer comme 
les deux temps d’un meme ph4nom4ne. 



212 C0NSJ.Df;UA.l'10NS SUK L’ACTION THfiUAPIiUTIQUE 
Les exeniples do celte sedation qui a deux voics pour se pro- 
duire, et qui ddterminent avec tanl de precision le role th6ra- 
peutique de I’ac^tate d’amnioniaque, sont si nonibreux, qu’on 
n’a, pour ainsi dire, qu’a choisir. En voici un, parmi tant 
d’autres, qui merite la preference, line dame d’un tempfira- 
raent nervoso-sanguin, et chez qui la predominance nerveuse 
semblaitse caracteriser de jour en jour, fut prise de coliques et 
de voraissements d’une grande violence , une heure aprbs avoir 
mange une quantite considerable de champignons. Le repas avail 
el6 pris a la suite d’une longue promenade faite dans la cam- 
pagne par un jour d’humidile. Cette dame etait dans ce moment 
sous I’influence de la function periodique, et sa sensibility pa- 
raissait Stre tr^s developpSe. Des les premieres douleurs, la 
suppression cut lieu. Les vomissements, provoques par I’eau 
chaude, durerent fort longtemps, et les douleurs de I’estomac 
furent combattucs par des fomentations emollientes et calmantes; 
cnfin une forte saignee fut pratiquee. Jusqu’ii I’ypoque presu- 
mdede la nouvclle revolution inenstruellc, cettedame fut souf- 
frante : rien n^iuliquait la ndcessite d’une seconde saignee; 
d’ailleurs ce nioyen ne lul reussissait pas, et I’excitation ner¬ 
veuse qui avait ete developpde par I’indigestion I’avait fort dpui- 
see. 11 etait presumable que I’equilibre se retablirait si I’dcoule- 
menl periodique avait lieu sans dbstacle; niais il ne reparut pas. 
Des fatigues, des etouffements, des spasmes, voila les pheno- 
mdnes qui .se manifesterent a la place de la fonction, dont il fut 
bientot impossible d’esperer le retour. La saignee etait, pour 
ainsi dire, interdite, autant par la constitution que par les con¬ 
ditions resultant de la maladie; il fallait done recourir a un 
moyen qui la remplacat avec quelque succes. L’acetale d’am- 
moniaque fut alors administre a la dose de 35 a 40 gouttes dans 
un verre d’eaii sucr'ec, Cette dose fut repetee une seconde fois 
seulement, si mes souvenirs me servent bien, et bientot les 
syinplomes nerveux se calmerent, pour disparaiire entidreinent 
5 la suite d’un plieiiunienc auquel je no in’attcndais pas. La ina- 



DE l’acEtate u’ammomaque. 213 

lade jeta de gros caillots de sang qu’elle jugea partir de la poi- 
Irine , et des ce moment sa sant6 reprit ses conditions ordi- 
naires,ellcsp6riodesmenstrucllesn’eprouverent plus la moindrc 
irregularite. Ici la sedation no s’est opfiree ni par la restitution 
de la function ni par les sueurs. Le rfisultat pent etre considere 
comme un moyen tcrme entre ces deux modes de solution. II y 
a propulsion du sang sous rinfliiencc de I’activitS nerveuse mise 
enjeu par le medicament; mais les parties od so porte Ic fluide 
pr6sentent une surface trop rdduite et une force de resistance 
trop peu considerable pour quo la sedation puisse avoir lieu 
aulrement quo par rheraorrhagie. 

Voici un autre excmple tire de cette trop riclie famille des 
maladies de matrice, qui laissent toujours tant a desirer sous 
bien des rapports, inalgre Ic nombrc si considerable des tra- 
vaux contemporains. Une jeune dame qui, dans les premiers 
temps de son manage , avait beaucoup souffert d’une entente 
aigue qui passa bientot a I’etat chroniqiie, fut tellement ener- 
vee par rexageralion du trailement aniiphlogistique auquelelle 
fut soumise , qu’elle contracta une impressionnabilite nerveuse 
extremement vive. Tres alfaiblie par les saigne.es et le regime 
qu’on avait cru necessaire dc lui imposer pour oblenir sa gueri- 
son, clle etait devenue a peu pres incapable de rdsister aux im¬ 
pressions les moins violentes. La plus petite cause produisait 
souvent des effets alarmants, tant cet organisme etait dediu de 
retat qui avait precede sa derniere maladie Avcc de telles con¬ 
ditions physiologiqucs, des affections graves pouvaient sc mani- 
festerd’un momenta raulrc, et ce fut pi-ecisemeiit ce qui arriva. 
L’inllammation intestinalc se developpa de nouveau; et lorsqu’on 
fut parvenu k la moderer plutotqu’ii I’eteindre, elle laissa apres 
elle un etat morbide, qui est d’autant plus digue d inierfit que 
la pratique medicale n’en pi-esente pas de frequents exemples. 
La malade eprouvait au-dessous du llauc droit, a la partie de 
I’abdomen qui correspond it rovairc du m6me cote, une douleur 
profonde , circonscrile et d’uiie extreme acuite. Cette douleur 



214 CONSlBERmONS SUR L’ACTION XHliRAPEUTIQUE 
donnait tantot la sensation d’un instrument aign qu’on aurait en- 
fonc6 dans les chairs, tantot celle d’une bruiure, enfin quelque- 
fois la sensation qu’eut fail 6prouver une corde en tirant vio- 
lemraent le point douloureux dans une certaine direction. Ces 
souffrances u’6taient pas continues; ellcs 6iaient intermittentes 
et regulierement intermittentes; elles faisaient invasion chaque 
mois pendant la periode menstruelle. On eut dit que la fluxion 
sanguine dont la matrice etait le sitige determinait I’appari- 
tion de ces douleurs; mais il est a remarquer que la fonction 
periodique se faisait avec regularite et abondance, ce qui semble 
raltacher le ph6nomfene a une cause dilTerente de-la fluxion 
sanguine dans les organes de la gfineration. D’ailleurs l itifluencc 
de cette cause n’eut ete admissible que dans les cas ou les atta- 
ques auraieivt precede de quelques jours ou de quelques beures 
r6couleraent menstruel, ce qui n’arrivait pas. Un vague senti¬ 
ment de malaise et de fatigue annoncait a I’avance I’apparition 
des douleurs. Bientot I'attaque se caract6risait; et, peu de temps 
apr6s le moment del’invasion, la nevralgie, de bornee qu’elle 
6tait, devenait, pour ainsi dire , generale; il y avail irradiation 
dans tout le systeme, tons les organes semblaient participer a 
cette souffrance, dont I’ovaire etait le point de depart. Cette 
irradiation se faisail par les principaux troncs nerveux; car la 
malade pouvait designer de la main la marche des douleurs, de- 
puis le centre d’emanation jusqu’aux points les plus eloign6s. 
Une telle condition amenait bientot la fifevre et les principaux 
symptSmes d’un 6tat inflammatoire general. Le sang s’accumu- 
lait alors dans la region ovarique, et la malade eprouvait bientot 
dans cette partie une sensation de turgescence et de chaleur assez 
forte pour exiger une application de sangsues, de crainte d’une 
inflammation locale plus ou moins violente. Parvenues li cette 
periode, les attaques perdaient de leur intensile; il y avail d6- 
croissance dans les pbenomenes. Leurduree 6tait ordinairemeut 
de trois it quatre jours; le traitement etait compris comme on 
comprend giineralemenl le traitement des alfections nerveuses. 



DE l’ACETATE D’AMMONIAQUE. 215 

On essayait, on epuisait tour a tour tons les medicaments anti- 
spasmodiques connus. Le medicament hfiroique auquel on avail 
cependant le plus soiivent recours 6tait I’acdtate de morphine. 
Sans doute , avec la morphine on calmait les douleurs, et les 
autres antispasmodiques produisaient, dans des circonstances 
donnees, quelque soulagement; mais I’habitude des assoupis- 
sants, des calmanls, entrainait un inconvenient des plus graves. 
La malade s’alTaiblissait, I’excitabilite nerveuse faisait des pro- 
grfis tres rapides; cette condition favorisait I’irradialion de la 
douleur nfivralgique au moment de son invasion; enfin les atta- 
ques se rapprochaient parce qu’elles 6taient plus violentes et 
parce que la diminution progressive de la force de reaction IIt 
vrait le corps sans defense aux causes morales ou physiques qui 
pouvaient rappeler le mal. Dans cel 6tat de choses, tout etait 
craindre. La famille de la malade, et la malade elle-meme, 
redoutaient, avec raison, qu’une crise n’amenat bientdt un fu- 
neste evfinement. J’avais rencontre quelquefois,cette iul6res- 
sante persoune dans le monde; mais ce ne fut qu’ii I’epoque oh 
les crises avaient atteintla plus grande violence qu’ii me futper- 
mis de lui donner des conseils. 

On avail allribue la maladie a une deg6n6rescence organique 
ou de I’ovaire, ou d’une autre partie do I’appareil g(5nerateur; 
mais, outre que la forme , ou plulotla physionomie de I’affection, 
devait m’empecher de partager cette pensee, les investigations 
auxquelles je me livrai m’eureiU bientot prouve le contraire, 
J’admis seulementun 6tat d’engorgemenl de I’ovaire, parce que 
la n6vralgie dont il etait le siege I’avait rendu un centre de fluxion 
depuis le commencement de la maladie. G’etait sans doute moins 
un fait 6vident qu’une hypothese probable, puisqu’aucune saillie 
exterieure ne r6v61ait cet engorgement; mais on verra bientot 
que le traitement justifia cette opinion. Cela pos6, comment 
fallait-ilagir? D’abord, il 6tait necessaire de relever I’organisme 
avant toutes choses, de lui restituer un peu de cette force de 
thsistance, de cette etoffe vitde , si je puis m’exprimer ainsi, 



216 CONSIDliRATIONS SUU L’ACTION TOERAPEUTIQUE 
sans laquelle le raedecin le plus habile et le plus z61e ne peut se 
permettre aucune esperance. Ge rSsultat obtenu, il fallait diri- 
ger les nioyens thSrapeutiques centre I’alTection nerveuse elle- 
meme. 

Pour remplirla premiere indication, qui etait en meine temps 
la plus pressante, il ne fallait pas songer a m6dicamentcr par 
I’estomac; la position de la malade s’y refusait absolumeiit. Je 
fis done pen^trer le remfede par une autre voie. Je recomman- 
dai les bains de sel, auxquels je fis sucedder les bains bydro- 
sulfureux. 11s produisirent I’effet que j’en attendais: les forces 
sc relevferent, et les crises qui eurent lieu pendant le traitement 
furent plus courtes et moins violentes, parce que la donleur re- 
veilla moins virement les sympathies. La force de resistance, 
restitute par 1’usage de bains fortifiauls, servit de barritn’e a 
cette irradiation morbide, qui transformait en quelques instants 
une douleur circonscrite et born^e on une affection generale. 
Les bains devaient produire aussi d’autres effets, a la fois toni- 
ques et resolutifs, ou devaient, en relevant les forces, resoudre 
I’engorgement qui existait probablement dans I’ovaire : ainsi 
I’indicatiou pouvait etre considcr^e comme bieu remplie. Mais 
il y avait un but plus essentiel a atteindre, celui d’avoir raison 
de I’affectiou nerveuse. Pour y parvenir, J’employai I’acetatc 
d’aramoniaque, dont les effets confirmerent bientot mes id6es 
sur la cause de I’aCfcction. J’dtais parti de cette opinion ; la 
douleur, avais-je dit, resulte d’une accumulation exageree de 
fluide nerveux sur I’organe malade. Cette accumulation peut 
provenir d’uue modification particulifere produite par I’afflux du 
sang menstrueb Dans lous les cas, le sang n’y est pour rien, 
comme cause prochaine; il y a accumulation du Iluide nerveux, 
ou, si Ton veut mieux, do puissance nerveuse sur un point cir- 
conscrit, sur une partie determinee; voila seulement ce qu’il 
est permis d’afTiriner. Or I’administration de I’acetate d’ammo- 
niaque confirma bientot cette theorie, car voici Its pbenomenes 
qui en resullcrent. Le medicameuL etait administre au moment 



DI; r/AOfiTATE d’ammoniaque. 9.17 

de la cessation de recouleraent inenstruel, a petite dose , c’est- 
a-dire a celle de 2 grammes a pen pres; on la continuait en 
augmentant progressivenient sa qiianlil6 jusqu’a 6 ou 7 gram¬ 
mes , dose ii laquelle on s’arretait. II deteniiina d’abord un pen 
d’agitation; mais elle 6talt supportable et n’eveillait pas de dou- 
leur. t'.ette agitation cessa bieniot; une sorte d’equilibre sembla 
vouloir s’6lablir dans la sensibility. Enfin, an bout de quelques 
mois de traitement, I’epoque des crises pyriodiques passa sans 
ameiier les douleurs n6vralgiques de I’ovaire, ou en faisant 
yprouver des douleurs si supportables, qu’elles ne dyterminaient 
aucune complication. 11 suffisait h la raalade de quelques heures 
de repos sur un canape, ou bien d’une bonne nuit de sommeil 
pour recouvrer toutes ses forces. II fallut de fortes peines mo¬ 
rales et des negligences dans le traitement et le regime pour 
rappeler a de longs intervalles des crises qui tendaient li s’effacer 
entierement. 

Un phynomfene a noter dans cette observation, c’est que lors- 
que I'acytate etait administry a haute dose (dose diaphoryiique), 
la malade se plaignait de douleurs plus ou moins vives dans la 
continuity des membres etdes articulations. L’amyiioration n’a- 
vait lieu que sous I’influence des peiites doses (dose sydaiive). 
Dans cette circonstance, en effet, iln’y avait pasaimpriraer une 
diffusion a une certaine masse de sang, h dygager la matriceou 
les ovaires an profit des capillaires de la peau. S’il y avait en¬ 
gorgement an siyge principal de la douleur, ce n’etait qu’une 
condition accessoire qui n’ajoulait ni n’otait rieu a rintensitc du 
mal. Voila pourquoi raduiinistration de I’acdtate a haute dose 
aggravait les symptomes au lieu de les calmer. La petite dose , 
qui dcterminait une diffusion suffisante pour i-ytablir I’yquilibre 
dans I’inncrvation, pouvait seule modifier heureusement la 
maladie. 

Dans les affections do la matrice d’une autre espfece, ou il y a 
engorgement plus ou moins considyrahlc du systyine, I’acytate 
d’aramoniaque peut ygalement fitre employe avee succes h cause 



21B CONSIDERATIONS SUR L’ACTION THERAPEUTIQUE, ETC. 
de ses qualitfis 6minemment ditfusibles, lorsqu’oii radministre U 
haute dose. Dans ce cas, il agit sur I’innervalion, non pas 
comine sedalif, mais comine stimulant; et c’est par cette force 
particulicre que le sang est entrain^ loin dcs parties, ou sa pre¬ 
sence favorise le developpement de lesions si souvent mortelles, 
L’ac6tate d’ammoniaque est comple , au moins par quelques 
mMecins, au nombre des moyens therapeuliques dirigEs centre 
cette fainille de maladies; mais sait-on bieii le but qu’on se pro¬ 
pose en I’employant ? Connait-on assez les elTels r6els du remfede 
pour I’ordonner & propos et pouvoir compter, jusqu’ii un cer¬ 
tain point, sur son efficacite ? On a devin6 d6jci notre rfiponse. 

Il reste seulement & resumer les idees gfinerales de ce travail; 
car je suis eilti-e, je crois, dans des developpements suffisants 
pour justifier la valeur iherapeutique que je donne h I’acfitate 
d’ammoniaque. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble 
que je suis parvenu i trouver des rapports qui avaient 6t6 m6- 
connus, a caracteriser des faits qui 6taient encore a demi converts 
par les teiiebreuses obscurit6s de I’empirisme. La therapeutique, 
cette science qui n’en est pas une, ce capuf mortuum ou se 
'nielent avec un si grand desordre I’erreur et la v6rit6, aurait 
enfin besoin qu’on s’occupatd’elle. On a fait assez de inonogra- 
phies de maladies pourfaireaussi desmonographiesde remMes. 
Ces deux parties de la science, la pathologle et la therapeutique, 
y trouveraient des ressources que les esprits ficlaires peuvent ap- 
prEcier par anticipation; et, ce qui est mieux encore, cette 
amelioration, cette direction nouvelle dans le travail, porteraient 
ses fruits chez les malades. 

AprEs tons les faits que j’ai analyses et les deductions que j’en 
ai tiriies , je crois pouvoir admettre les conclusions suivantes : 

1° L’acelate d’ammoniaque n’est pas seulement un stimulant 
diffusible, il est suriout antispasmodique. 

2“ Il est stimulant diffusible & haute dose; il est antispasmo¬ 
dique li petite dose. 

3“ Ses qualitfis antispasmodiques expliquent ses qualites dif- 



CONSTDfiRATIONS M£DIC0-L£GALES, ETC. 219 

fusibles et diaphoi’6tiques; car s’il agit eii dislribuaiU les forces 
nerveuses du centre a la periph6rie, on d’une panic du corps 
vers loutes les autres, il doit agir finaleinent sur les capillaires 
ou les surfaces denniques, de nianifere a leur coinmuniquer une 
plus grande activild. 

Enfin I’acdtate d’amraoniaque devra etre employd toutes 
les fois qu’il y aura accumulation exagdrde de fluide nerveux sur 
un orgaue, parce que, sous son influence, I’innervation pent 
dtre ramende aux conditions physiologiques de son dquilibre 
normal. 

D’’ fiooUAKD CARRitRE. 


Medecine legale. 

RAPPORTS JUDICTAIRES 

ET CONSIDERATIONS MEDICO-LEGALES 

SUR QUELQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE, 

M. LE D' AEBANEL, 

(Suite et fie.) 


3= RAPPORT MEDICO-TAGAL SUR LA SITUATION MENTALE DU 

NOMME j. Etienne, accuse de parricide. 

Nous soussignds , Rousset, professeur de pathologic externe 
il ricole prdparatoire de mddecine de Marseille, et Honord 
Aubanel, mddecin en cbefdel’asile des alidndsde la mdme ville, 
docteur eu mddecine de la Facultd de Paris, en vertu d’une or- 



220 CONSiPfiRATIONS MEDICO-LfiGALES 

donnance cle M. Meiindal, jiige cl’iustruction pres le tribunal 
de cetteville, en date clu 28 septembre 18/iti, nous sommes 
rendus le lendemain, ii trois Iieures de I’apres-midi, au palais 
de justice, dans le cabinet de ce magistral, ou nous avons refu 
mission de visiter, sermcnt prealablemenl prele, le nomme 
J. itienne, inculpe d’assassiiiat sur la personne de sa mere, Ji 
I’effet de constater son Hat mental. 

Nos premiers filements de conviction devant 6tre puises dans 
les antecedents de I’individu, consignes dans les pieces de la 
procedure, ou recueillis auprbs des personnes qui oni eu des 
relations avec I’iuculpe, nous allous d’abord faire conuaitre les 
renseigncments divers qui sent venus a notre connaissance; 
nous exposerons ensuite les fails qui resultent de rexanien di¬ 
rect auquel nous nous sommes livres. 

1° Renseignements divers. L’iuculpe est naiif d’AurioI; e’est 
un jeune soldat Iiber6, age de vingt-sept ans environ. Son in¬ 
struction est nolle, il n’a jamais exerce que la profession de 
cullivateur. Sa conduitc a tonjours etc assez regulierc ; sa jeu- 
nesse Ji’a jamais ete orageuse; il etait laborieux, doux et trfis 
soumis a ses parents; jamais il ne s’etait livre a un acte repre¬ 
hensible de quelque importance, si ce n’est un debt de chasse, 
dont il se rendit coupable quelques jours avantson depart pour 
I'armec, et pour lequel il fut condanme a une amende de 50 fr.; 
mais la feuille de route etant arrivee, il quiila son pays sans 
avoir satisfait a sa condamnation. 

Pendant Ics quatre ou cinq ans passes sous les drapeaux, il 
n’a pas manque ii la discipline et il n’a subi aucune punition 
severe ; mais les chefs de son regiment assurcut qu’il s’est tou- 
jours fait remarquer par un caractere sombre et peu communi- 
calif, par risolement dans lequel il vivait ordinairemont ctpar 
ses emportemenis habituels. Ses camarades se mefiaient de lui 
et le croyaient tous capable d’un mauvais coup, quoiqu’ilsne le 
conskierassent pas comme un mediant homme. 

A son retour de Tarmee, 6lant rentre dans sa famille, il parut 



221 


SDU QUELQUES CAS DE FOEIE HOMICIDE, 
rcvoir scs parents avec plaisir, et, ceux-ci n’etant pas trfe for¬ 
tunes , il ne tarda pas a se livivr, comme par le passe , aux di¬ 
vers travaux dc la campagne. Personne jusqu’alors n’avait ob¬ 
serve en lui le nioindre signe d’alifination inentale. 

Mais, pen de temps aprfes son arrivee, le receveur de I’en- 
registrement lui envoie coinmandeinent de payer la souime de 
50 fr. pour le debt de chasse coramis avant son depart pour 
I’armee; fitienne, suit mauvaise volonl6, soit qu’il pensat quo 
ses services mililaires avaient dii I’absoudre de cette condainna- 
tion, ne tint aucun coinpte de I’ordre qu’il avail rccu j il ne se 
presenta pas po r payer, ne prevoyant iiullcinciil Ics conse¬ 
quences que son refus ponvait avoir. Une contrainte par corps 
fut dirigee coiitre sa personne , et, quelques jours apres , if vit 
arriver les gendarmes, qui le saisirent et renuuenerent dans un 
depot. Mais il recouvra sa liberte au bout de quelques heures, 
son pere s’etant empresse de venir payer I’ainende de 50 fr., 
qui faisait seule I’objet de son arrestaiion. Neanraoins le moral 
dujeune Etienne en avail souffert; cette arrestation inattenduc 
I’avail trouble; il en resla triste pendant quelques jours ; il parut 
longtemps preoccupe de cette idee, quoiqu’en apparence sa 
raison ne semblat en avoir recu aucune atleinte facheuse. 

A quelques mois de la, on fevrier 1844, il commenfa parse 
plaindre d’etre malade : il eprouvait, disait-il, une grande fa¬ 
tigue , uii malaise indefinissable; il ne mangeait plus comme 
d’habitude; il se sentait incapable de Iravailler; et toujours ma- 
ladif, et insouciant sur son avenir, il passait tout son temps dans 
la plus complete oisiveie. Le medcciu qui le vit h cette epoque 
ne Irouva d’abord en lui ricn de bien caracterise; il lui conseilla 
la promenade et les distractions. Mais cet etat mal determine 
s’etant prolonge plusieurs mois et ayant 6te accompagne parfois 
d’un certain vague dans les kiees, ce m6me medecin concut le 
premier de I’inquietude sur sa situation mcntale; il recom- 
raanda h cet cffet de plus en plus rhabitntion de la campagne, 
le travail et tous les moyens proprcs a dissiper le decouragement, 

ANS.VL. MK1).-I'SVCU. T. vii. Mars 1810. r, ii 



222 CONSIDERATIONS MfiDICO-I.fiGALES 

I’ennui qui s’emblait s’euiparer de I’esprit de son maJadc. 

Les parents eux-mfimes ne tardcrent pas b s’apercevoir qu’il 
y avail quelque chose d’insolite dans les habitudes d’^tienne. Ils 
parurent frappds surtout de I’insouciance dans laquelle il vivait, 
de son indiir6rence pour tout ce qui I’entourait, de ses plaintes 
sans cesse r6p6lees qu’il etait malade, bien qu’il n’eflt pas de 
fibvre ni une physionomie qui denotat une maladie sfirieuse. On 
avail reinarqud aussi qu’il 6tait plus impatient, plus acarifitre et 
plus col6re qu’autrefois; il d6sob6issait aux ordres de son pfere 
et montrait chaque jour une indocilite qu’il n’avait pas aupa- 
ravant. 

Les mois de mars, avril, mai et juiii, se passbrent dans des 
alternatives de nial et de bien: tantot le malaise semblait se dis- 
siper et I’amour du travail revenir sous I’inlluence d’une amb- 
lioration bien marqube; tantot les souffrances paraissant aug- 
mentbes, I’ennui devenait plus grand et le trouble de ses idees 
de plus en plus manifeste. On I’entendalt dire quelquefois: « Je 
» ne sais ce que j’ai, mais ma tele n’est plus b moi; je sens 
» comine un cercle qui i’erabrouille. » Mais en juillct, le db- 
rangement intellectuel devint tons les jours plus apparent; sa 
famille et toutes les personnes qui avaient occasion de le voir 
frbquemraent acquirent alors la conviction que son esprit btait 
rbellement alibne. 

Une nuit, btant couchb dans un grenier avec deux personnes 
de sa connaissance , il s’bveilla en sursaut, croyant voir devant 
lui des gendarmes qui venaient le saisir, se rua corame un fu- 
rieux sur un de ses compagnons, et le blessa assez gribvement 
b la tbte. 

A cette mbme bpoque, on I’entendait souvent parler b demi- 
voix ; la nuit il dorinait peu, il se levait souvent, il rodait dans 
la maison ou sortait pour aller se promener dans les champs. Il 
errait souvent dans la campagne, sans aucun but arrbtb; il dis- 
paraissait quelquefois de chez lui, et n’y revenait qu’aprbs plu- 
sieufs jours. 



223 


sun QUELQTIES 0A& Rl! FOI.IE HOMICIDE. 

Plusieurs fois il lui 6tait arrive de laisser 6chapper dos par’Sles 
vagues, decousues, do verilables divagalioiis. Aiiisi, il avail 
Iaiss6 entendre a divers menibres de sa faniillc que son sort se- 
rait feut-kre un jour plus heureux quon ne pensail; quit 
etait appele peut-etre d de /mutes destinees; quit avait appris 
bien des c/ioses quit ignorait autrefois; quil epouserait la fille 

duroi; quil irait lui-meme detrdner Louis-Philippe _, etc. 

Un de ses amis, k qui il racontait un jour toiiles ces choses, fut 
frapp6 de cette incohfirence d’id^es, et, le soir, craignant qu’il 
fit des folies dans les rues dn village, il ne voulut le quitter 
qu’aprbs I’avoir conduit dans sa maison et I’avofr remis a ses 
parents. 

Quelquefois, inais vaguement, sans insislance , il avait parld 
de tuer sa mfere , ou avait fait quelques menaces de ce genre; 
pourtant on nel’aurait jamais cm capable d’une telle action,car 
il paraissait aimer ses parents; il n’avait aucun motif de haine 
contre sa mbre, et rien ne pouvait faire prdvoir que celle-ci 
serait jamais I’objet de la triste prdfdrence dont elle a 6te victiuie. 

Dans les premiers jours du mois d'aout, les parents d’^tieune, 
toujours plus inquiets des progres de sa maladie, corniuencerent 
k faire des ddmarclics dans le but de le faire renferiner dans 
une maison d’ali6n(5s; ils allferent k cet effet cbez le mddecin, qui 
leur donna tons les renseignements n6cessaires. iVlais, soil 
que le malade ait cte micux quelques jours apres, soil qiin cette 
mesurc repugnat k la famille, on ne donna pas iinmedialement 
suite k cc projer, et Ton sc contenta, pour le moment, de I’en- 
tourer de soins et de le surveiller aussi bien que possible. 

Quelques jours avant le 15 aout, il saisit la chat do la maison 
et le tua sans le moindre motif, lui qui, autrefois, avait I’ba- 
bitude de le cabesser, Sa mkre lui ayant fait quelques reproches, 
il lui fit cette r6ponse singuliere : «C’dtait ndcessaire! Ne vaut- 
i> il pas mieux qu’il soit mort que si c’etait moi?» Le londemaio 
il voulut tuer toute une couv^e de poulets, el il r6pondil de la 
m6me manifere k sa mkre, qui lui en demandait la raison. 



22/| CONSIOfiRATIONS MEDICO-LfiGAtES 

Le 14 aoiit, il arriva le soir chez sa tante, il y passa la nuit. 
Le somnieil fut tout-a-fait mil; il paila beaucoup; il r6cita un 
grand nonibre de fois ses priercs; ses idces paraissaient bien 
troublSes, son esprit 6tait plus derange que jamais. 11 demaada 
plusieursfois a sa tante si elle n’avait paspeur delui. Le matin 
il sortit, n’ayant voulu se soumetlre a aucun soin ni 6couter le 
conseil qu’on lui donnait de rester dans la maison. Dansl’aprds- 
midi de ce meme jour (-15 aout 1844), il alia b la campagne de 
son pere, on se trouvaient dans le moment sa mfere et sa soeur. 
A peine enire dans la maisoii d’habitalion, il demanda a manger ; 
il prit, a ddfaut d’autre chose , quelques poires qui 6taient dans 
un panicr, et se mil ii se promener avec calme, sans proferer 
ni paroles ni menaces. Quelques instants s’dcoulferent; tout-a- 
coup on entendit un cri: c’etait celui de sa raCre, qu’il venait de 
frapper mortellcmcnt. Sa soeur, tournant les yeux de ce cote, 
le vit arm6 d’une etsmcfo (instrument araloire) et frappant b 
coups redoublds sa pauvre mere expirante. Elle sortit immfi- 
diatement de la maison pour appeler du secours, raais il n’4- 
tail plus temps; la victime 6lait gisante sur le sol; le meuririer 
6tait sorti et s’en allait a travers champs. 

Il erra loute la nuit dans les campagnes voisines; le lende- 
main, sc trouvant dans le terroir d’Aubayrre, il apercut des 
gendarmes qui etaient a sa recherche^ mais, loin de prendre la 
fuite, il vint au-devant d’eux, leur annoncant que c’etait lui qui 
6tait rassassin de sa more. Les gendarmes qui le saisirent ont 
declare que, dans le moment de I’arrestation , il paraissait avoir 
I’esprit d6rang6, tant ses idecs avaient peu de suite, tant ses pa 
roles Staled t par intcrvalles incoherentes. 

2° Examen direct de I'inculpe. Le premier examen a eu lieu 
en presence et dans le cabinet de M. le jugc d’instruction, qui 
avait desire assisler, it cette entrevue. Etienne s’ost presenti b 
nous dans un etat de calme parfait; e’est un jeune homme d’une 
taille elev6e, d’line constitution moyenne et d’une physionomie 
un peu sombre, plutbt slupide qu’inlelligente. M. le jiige I’ayant 



SCR QUELQUES CAS 1)E FOLIE HOMICIDE. 225 
queslionn^ siir plusieiirs particularites de .sa vie, ses reponses 
ont toiijours el6 Ires lucides et ires precises; il nous a parle de 
sa carriere militaire, dc son pays cl de sa famille, sans laisser 
6cbapper la moindre trace ded^sordrc intellectuel. 

Interrogc sur la nialadie dont il se plaignait I’liiver dernier, il 
nous rcpond qu’il ctait rctllemenl nialadc b cello cpoque, qu’il 
n’avait plus la force de travailler et que sa tele n’etait plus a lui. 
11 nous donne cnsuitc quelques details sur la iiianiere dont il a 
tu6 sa mere; il nous assure qu’il n'en avail pas forme Ic projet 
avant d’aller h la carapagne; qu’il ne sail pourquoi il a fait cela; 
qu’il fallait qu’il n’edt pas la tgte a lui dans ce moment. Il nous 
donnait ccs details sans la moindre emotion , en souriant en quel- 
que sorlc, el nc paraissant nullcnicnt inquiet dcs consequences 
qui ponvaient on resultcr. 

Ce premier interrogaloire nous laissa dans Ic doute; nous 
sorlimes du palais, sans savoir si nous avions affaire a un cri- 
minel on h un aliene; mais nous ftimes frapp6s de I’etat d’indif- 
ftirence, d’insensibililfi morale de I’bomme qui etait soumis h 
noire observation, itait-ce I’insensibilite du crirainel bal)ilu6 
h verscr !e sang ? Etait-ce unc insensibilite maladive, Ic r6sultat 
d’unc aberration intellectuelle? G’est ce que des exaniens plus 
prolonges ponvaieul seuls decider. 

Nous sommes alles plusieurs fois, a cet cffel, examiner I’in- 
culpe dans la prison ou il etait renferme. On nous a appris qu’il 
vivait assez isole; qu’il comranniquait pen avec ses camarades; 
qu’il 6tait toiijours serieux et comme preoccupd. 11 s’est toujours 
pr6scnt6 a nous avec un calme parfaii; il nous a loujours rccon- 
nus, I’un de nous plus parliculierement, qui cst ualif du m6mc 
pays que lui. Nousavons conslammci.t obteiiu la meine precision 
dans ses reponses, et, loutes les fois que nous I’avons inlerrogd 
sur le crime dont ilesl accuse, nous avons remarque, taut 
dans sa pbysionomie que dans ses expressions, ce defaul de 
sensibilit6 qui n’est gu6re que I’apanage d’une sorte d’abrulis- 
scnicnl. 11 ne nous a jamais manifesle un grand regret d’avoir 



226 CONSIlJliRA'riONS MfiDICO-LEGALES 

tu6 sa mfcre; c’est un 6v6iiement quo Ton dirait, pour ainsi 
dire, efface de son esprit ct qui n’a laisse en lui aucune impres¬ 
sion facheuse. Plusieurs fois il nous a dit qu’il ue pensait pRS 
que sa mere fut morte , qu’il pouvait ne pas lui avoir fait tout 
le mal que I’on croyait, qu’il serait bien possible qu’elle fut 
pleine de vie..., etc. 

Nous n’avons jamais trouvd chez cet homme une grande di¬ 
vagation dans les id6es : cependant, un jour, presse par nos 
questions, il nous a dit qu’on avail eu tort, h son retour de 
I’armSe, de ne pas lui apprendre tout ce qu’on savait sur sou 
compte; que s’il avail su lire et ecrire, il ne se trouverait pas 
dansce moment en prison ; qu’il aurait pu avoir une autre des- 
tiuee..., etc. 

Nous chercbames a le pousser dans cetle voie; mais nous 
n’oblinmes que des paroles vagues, des allegations confuses 
auxquelles il paraissait avoir foi, et qu’il semblait ne pouvoir 
formuler plus clairement, tant elles devaieni etre mal determi- 
nees dans son cerveau. D’autres fois, il nous a dit qii’on etait 
injuste a son egard; que ses parents lui avaient cache beaucoup 
dechoses; qu’on se inefiait de lui..., etc. Mais ces accusa¬ 
tions , quelques questions quo nous lui ayons faites, sont tou- 
jours.restees aussi vagues, aussi confuses que ce qu’il nous ra- 
contait sur sa destinee. Tel es't le resultat des divers examens 
auxqucls I’incuipe a 6te sounds. 

Pourvus maintenant de nos 61ements de conviction , il nous 
reste h r&oudre le probleme qui nous a dte pose; a determiner, 
autrenient dit, I’elat des faculies intellectuelles de I’inculp^. 
Nous devons a cet effet le considerer sous deux points de vue: 
Get homme etait-il alifine quand il a tue sa mdre? L’est-il en¬ 
core au moment ou nous I’examinons ? 

Premiere question. Les diverses circonstances relatdes plus 
haul concourent li dtahlir que le jcune Etienne dtait eu proie It 
un ddrangement inlellectuei bien longtemps avanlla perpetra¬ 
tion de I’assassiuat dont il est accuse. 



sun QUEUQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE. 227 

Sails pouvoir aflirmer si son arrestation pour son d61it de 
chasse a 6te la cause unique de I’ali^nation mentale qui est plus 
tard survenue, nous'pensons qu’il est rationnel de rattacher h 
cette.circonslance le point de depart de sa inaladie. Les causes 
morales tie perturbent pas toujours le cerveau d’un homme 
d’line maniere instantanee; elles agissent quelquefois sourde- 
ment, ct ne maiiifesteiit leur effet qu’aprfes un temps plus ou 
moins long; c’est ce qui nous senible avoir eu lieu dans le cas 
qui nous occupe. 

L’incubalion de cette maladie nous parait avoir et6 longue, 
ainsi que semble le prouver I’apparition tardive des premiers 
symplomes, leur marche irrfigulifire et leur caiacl^re longtemps 
inal determine. Nul doule que les souffrances qu’il accusait des 
le mois de fiivrier dernier, ce malaise, cette lassitude et cette 
impossibility de travailler, n’aient yte les prodromes de la folie 
qui allait ydater. Plusieurs dfilires d6butent de la spite, et il 
faut sou vent a cette periode une experience consommee, pour 
trouver dans ces symptdmes obscurs et fugitifs des indices d’a- 
Uenation mentale. 

Plus tard la maladie se caracterisa mieux : il survint de I’in- 
somiiie; les habitudes du malade parurent cliangees; ou le vit 
se livrer it des divagations de plusieurs genres. La sefene qui eut 
lieu pendant la nuit dans le grenier ou il etait couche nous d6- 
moutre qu’il etait en proie ii des hallucinations. Cette crainte 
iraaginaire des gendarmes nous fait voir toute I’influence fa- 
cheuse que la cause morale precitee a du exercer sur son cer¬ 
veau. Personne alors dans sa famille ne doutait plus qu’il fut 
aliene; rieii ne le prouve mieux que les dymarches faites aupres 
du m6decin et les precautions prises pour le surveiller. 

L’absence de toute halne, de tout motif d’intdret, dloigne, 
a uotre avis, toute idee de culpability. Nous ne sayons pourquoi 
|1 a tue sa mere ; nous ignorons a quel mobile, a quelle impul¬ 
sion il a obei. Mais n’avait-il pas dit lui-meme ii ses parents 
qu’il fallait pour sa propre conservation qu’il tuat le chat et les 




228 CONSlDliRATCONS MfiDlCO-LliGALES 

poulels de la maisou ? Ne serait-ce pas eii consequence de ces 
fausses idees, resultant peut-etre d’une hallucination, qu’il 
serait deveiiu parricide? Nous croyons, comme ill’assure, qu’il 
n’avait pas forme le projet d’assassiner sa mere quand il s’est 
rendu it la campagne; cette idee aura 6tc subite , instanlan6e, 
el, une arnie se trouvant sous sa main, il a du se laisser en- 
irainer immddiatement a I’iinpulsion secrete et nialadivc qui 
venait de naitre en lui et qui le dominait entitl ement. On I’a vu, 
il est vrai, prendre lout de suite la fuite a travers champs; 
mais son cerveau ttait trop malade pour calculer des inoyens 
assures d’evasion; il s’est enfui, comme le font beaucoup d’a- 
litnes; il a erre toute la nuit, sans s’filoigner beaucoup de son 
pays, et le lendemain, apercevant des gendarmes, il s’est rendu 
a cux sans emotion, avec une insensibilitt apparente qu’il n’au- 
rait pas eue s’il avail eu conscience de toute la criminalile de 
Taction qu’il av.ait commise, 

Des considerations auxquelles nous venons de nous livrer 
nous concluons done : 1® qu’Etienne etait en proie h une alie¬ 
nation coramencante quand il a cesse de Iravailler dans le cou- 
rant de Thiver dernier: 2“ quo ce deiire a eu une marche lenle 
el irregulitre , ayant presente plusieurs alternatives de remis¬ 
sion et d’exacerbalion; 3' que des hallucinations ont eu lieu , 
sans pouvoir afErmer au juste lour nature ni les sens qui en ont 
ete le siege; U" que son esprit etait doinint par de fausses idees, 
sur sa naissance, stir son nieritc et sur son avenir; 5° que ces 
fausses idees, resultant d'un derangement jntellectuel, ont du 
etre la cause, le mobile de ses actions; 6” qu’il a lue sa mere, 
conformement aux idees deiirantesquilc pr6occupaient; 7“qu’il 
ne jouissait pas dans ce moment de son libre arbitre, ayant obei 
fatalement et inslantanement b Timpulsion nialadive qui le pous - 
sail a verser le sang. 

Seconde question. Etienne est-il encore aliene au moment ou 
nous Texaminons? Il no parait pas Telre au premier abord, car 
il est caline et atleiitif; ses idees sunt generalcmeut assez nettes; 



229 


SUU QUliLQUliS CAS DE FOUE HOMICIDE, 
sa mcmoire est bonne, ct ses responses sont ordinaireraent Ires 
prdcises. Mais nous avons vu qu’il 6tait toiijoui s sombre el pen 
sociable; qu’il restait constaramenl concentrfi en lui-m6mc; 
que sa physionomie avail quelque chose de slupidc , assez cn 
rapport avec I’insensibilitc morale que nous avons reniarqude. 
Cette insensibility, cetle absence de toule affeclion, de tout 
regret pour ainsi dire, de lout sentiment penible au souvenir do 
la niort de sa mCre; ce rirc niais et stupide avec lequel il en 
parle , sont autant de prcuves qui tcndraient h ytablir, mfimc 
cn I’absence d’aulres signes, que I’inculpe ne jouit pas en ce 
moment do loute I’inlegriiy do ses facultiis intellecluclles. 

Mais en prolongeant nos interrogatoires, nous avons pu nous 
assurer, en effet, quo son esprit n’elait pas encore tr6s sain : 
ainsi ses divagations sur sa naissance ne sont pas dissipees, 
commc nous I’avons vu; il conserve sur ce point des id6es va- 
gues et erronyes; il pense toujours, ainsi qu’il nous I’a dit, 
qu’on a yty injuste & son ygard. Ccs accusations vagues et con¬ 
fuses sont le propro de beaucoup d’alienys qui souticnnent avoir 
un grand nombre d’enuemis, sans jamais pouvoir rien formuler 
ni faire connailre ceux qui leur out fait du mal. 

Cette insensibility donl nous avons parle ne serail-elle qu’ap- 
parenle? Serait-elle le fail d’un grand degre de dymoralisation 
oil d’nne sorte de calcul, d’une simulation habile? Nous ne le 
pensons pas. La conduile de I’accuse n’a jamais eiy deryglee ni 
imraorale; c’est la premiere fois qu’il comparaiten justice, et 
rien n’annonce en lui I’liomme liabiluy au crime. 11 n’a pas 
cherchy ^ tuer sa mere dans un endroit cache, dans un moment 
ou, ytant seul avec elle, personne n’aurait yty lemoin de son ac¬ 
tion; c’esl au contraire au milieu du jour et en prysence de sa 
soeur. Les idyes dyraisonnables qu’il a manifestees devant 
nous ne sont point dissimuiyes, car elles sont semblables a 
cellos donl il eiait pryoccupe longtcmps avant la perpelratibn 
de I’assassinat, et elles ont ce caraclere vague et confns quo 
Ton remarque chcz beaucoup d’aliynys. Du resle, ce n’est 



'230 CONSIDERATIONS MfiDICO-LEGALES 

pas une Me si partielle et si isolee que simulent les criminels 
de cette conditioa sociale; ceux qui sont dans ce cas rient, 
sautent et dansent; ils divagueiit sur toutc chose; ils font 
des folies, suivant Texpression vulgaire, car ce n’est qu’h ce 
litre que les gens de cette classe croient pouvoir passer poor 
fous. En dernier lieu , il serait bien difficile, it uotre avis, de 
simuler ce rire stupide, cette insensibilite morale emprcinte 
sur ses traits et dans ses paroles, toiitos les fois qu’on lui 
parle de sa mere, morte sous la violence de ses coups. Nous 
concluons done en dernifire analyse : 1” que I’inculpd ne jouit 
pas encore de toute I’inltgrite de ses facultfo intellectuelles, 
quoiqu’il paraisse moins malade qu’autrefois et que sa raison 
soit en apparence conserv6e; 2“ que des idfies fausses, duliran- 
tes, le preoccupent toujours; 3" que son moral est on proie h 
une sorte d’abrutissenient qui 61oigne de lui tout sentiment af- 
fectueux; U" qu’il ne jouit pas encore de son libre arbitre et 
qu’il serait dangereux de le rendre a la liberte; 5° qu’il doit en 
consequence etre renferrae dans un asile d’alienes, et que, dut-il 
un jour rentrer dans le plein exercice de ses facultds raentales, 
ainsi qu’on pent en prevoirla possibilite, sa sequestration dans 
I’inleret de la securite publique doit etre permanente et perpe- 
tuelle, vu que la science ne possede encore aucun signe certain 
qui puisse nous donner I’assurance que la guerison de la folic 
soit, dans ces sortes de cas, durable et radicale. 

Fait a Marseille, le 15 decembre 1844. 

Signe : Rousset et Aubanel. 

L’accuse u’a pas comparu devant les assises; I’instructioii s’est 
trouvee assez eclairee, el un arret de non-lieu de la Chambre des 
mises en accusation est survenue, avons-nous dit plus haut, en 
sa faveur. Il nous a 6te envoyfi immfidialement dans I’asile public, 
ou nous I’avons encore au moment ou nous ficrivons ces lignes. 

Les details consigiies dans ce rapport ne penneltalent pas le 
moindre doule sur I’ctat d’alicnation meutalc de cet homme. Je 



SUR QUELQUES CAS DE FOLtE HOMICIDE. 231 

regarderai commesuperfliidem’arreterde nouveau surles traits 
priucipaux de son histoire et de signaler les preuves incontesta- 
bles qu’elle renferuie de son trouble iiUellectuel. Un seul point 
dans ce fait rdste douteux, c'est celui de savoir ii quelle nature 
d'kl^es il a obei cn assassinant sa mere. Regardait-il ce meurtre 
comme necessaire? Obeissail-il h une voix interieure qui le lui 
ordonnait, et croyait-ilpar la sauver ses jours? Ou bien I’a-t-il 
tu6e sans premeditation, pouss6 subitement par une voix instinc¬ 
tive dont il ne se rendait lui-meme pas compte? Nous ne le sa- 
vons point, I’examendirectdel’individu ne nous ayant pas permis 
de resoudre ceUe question medico-psychologique. Cependant 
nous serions porte h croire que I’idee-du meurtre a ete instan- 
tanee, qu’il n’y a pas eu premeditation; car il n’avait jamais 
eu li se plaindre de sa mfere , el rien ne pouvait faire penser 
que cette malheureuse dut Stre I’objet d’uue si terrible prefe¬ 
rence. 11 est singulier de voir les alienes homicides s’en prendre 
principalement a leurs parents, aux personnes, eu un mot, qu’ils 
cherissaienl le plus tendremeni. 

Nous avons dans I’asile un jeune paysan de Chateau-Renard 
qui est un exemple remarquable de monomanie homicide in¬ 
stinctive. Ce jeune paysan, que nous nomraerons Pauleau, dpnt 
un des freres est aussi aliene, n’avait jamais donne le moindre 
signe de derangementintellecluel; il eiaitsage, laborieux; il pa- 
raissait affectionner ses parents, sa mere surtout, et sa conduile 
etait parfaitement i-eguliere. Dans I’ete de 18A3, a I’epoque des 
moissons, tons lescultivatcurs de la ferine de son pere semet- 
tent un jour li diner a la merne table. Le repas se prolonge 
quelque peu; on le voit manger comme d’habitude, et rien en 
lui ne denote le moiiulre trouble. Le repas fini, tout le monde 
quilte la table; il n’y reste que Pauleau et sa mere, assise b quel- 
ques pas de lui. Quelques instants s’ecoulent; on entend des cris 
effroyables, on accourt, et I’onlrouve I'individu furieux, frap- 
pantsa mere a grands coups decouteau. Cette pauvre femme enait 
deja e^piranle; elle avail repu quatorzeou quinze blessures tres 




232 CONSlDfiRATXONS M£D1C0-L6GALES 

graves. Le voyant rouge, furieux, hors de lui-m6uie , on n’osa 
pas s’eraparer de sa persoime; on le vit sorlir presque imme- 
dialement et scdiriger vers sa chambre, ou il se concha, comme 
une persoime qui aurait jouitd’un calme parfait. Les gendarmes, 
qui arrivfirent deux ou trois licures aprfe, le trouvercnt pro- 
fondfiment endormi. 11 se leva et Ics suivit sans inquietude, sans 
aucune diffictille. Renvoye devanl ies assises d'Aix, il ful ac- 
quilt6, comme n’ayant pasjoui de sonlibre arbitre au moment de 
la perpetration du crime dont il etail accuse. Depuis qu’ilest avec 
nous, nous avons constate en lui une grande insen.sibilit6 morale, 
une indifference profonde sur sa situation ; parfois do I’cinpor- 
tement, avec rougeur de la face, yeux egares et menafants; raais, 
quelqucs questions que nous lui ayons failes, nous n’avons ja¬ 
mais pu savoir le motif qui I’avail pousse ii tuer sa mere; il n’a 
jamais manifeste le moindre regret. G’est un evenenient qui n’a 
laissd, comme chez liltienne , aucune impression triste sur son 
esprit. G’est done une impulsion aveugle , instantanee , autre- 
ment dit une monomanie instinctive qui a rendu cet individu 
parricide. 

En lisant I’observation d’liltienne, on regrette qu’il n’ait pas 
did renfermd, des les premiers temps de sa maladie, dans une 
maison d’alidnds. Gemeurtre, en effet, n’aurait pas eu lieu; les 
secours de I’art lui auraient dte appliquds de bonne heure ; la 
gudrison serait peut etre survenue, et il aurait did possible de 
rendre un jour a la famille eta la socidtd cet homme condamnd 
aujourd’hui a une sdqueslration perpdtuelle. Ses parents avaient 
bien formd le projei de I’envoyer dans un a.silc; inais deux mo¬ 
tifs, m’a-t-on assure plus tard, enretarddrentl’exdcution, d’une 
part la repugnance trds ddplacde que Ton conserve gdndrale- 
ment d’en venir a cette mesure, d’une autre part la longueur 
des ddmarches a faire, et la crainte , que la pauvretd rend bien 
Idgitime, d’dtre oblige de payer une partiedc la pension. Gela nous 
anidne lout naturellement a examiner, ainsi que nous I’avons 
promis, la question du placement des abends dans les asiles. 



SUR QUELQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE. 233 

h° PLACEMENT DES ALlENliS DANS LES ASILES. 

La loi de 1838 a distingue deux sortes de placements: le pla¬ 
cement d’office , iiour les alienes dangereux; le placement vo- 
lontaire, pour ceux qui sont inoffensifs: I’un provoqud et or- 
donnd par I’autorite, I’aulrc autorisd sur la demande des parents. 
Les admissions ne sont point limit6es h I’egard des fous dange¬ 
reux; il y a n6cessite immediate de faire renfermer les iudividus 
qui troublent I’ordre public ou compromettent parleurs extra¬ 
vagances la surete despersonnes. Tout alidne qui se trouve dans 
ce cas est recu par ordre de I’autoritd communale, sans aucune 
consideration sur sa position sociale et fmanciere. Mais il n’en 
est pas de m6me des placements volonlaires a I’dgard des alidnds 
indigents qui sont dans I’impuissance de payer la tolalite de la 
pension. 11 y a pour I’admission de ccux-la des limites qui peu- 
vent varier dans chaquc ddpartement; le conseil gen6ral est 
appele cliaque annee ii l egler le nombie des admissions de ce 
genre, et, le chiffre determine ayant cte atteint, il faut que des 
places deviennent vacantes poor que Ton fasse droit h de nou- 
velles demandes. M. le ministrederinterieur, dans sa circulaire 
du \k aofll I8O/1, a parfaitement dempntre que le legislaleur 
avait voulu etendre les bicnfaits de la loi aux alienes indigents 
molTensifs. et il a recommande a MJj. les prefets de ne pas in- 
serer dans le reglemcnt a intcrvenir a cet ellel, des conditions 
qui rendraieut las admissions trap difftciies, ou qui, en les 
soumetlant d de trop longs retards, leur ferait perdre leurplus 
grand avantage. 

Telles sont les rbgles gdnfirales prescrites par la legislation 
pour le placement des alienes dangereux et inoffensifs; nous al- 
lons voir si, dans rapplication, ces regies sont parfaitemeut sui- 
vies, si ces priucipcs servont toujours de guide, s’il no se pre¬ 
sente pas une foule de cas ou les intentions do la loi ne sont, je 
dirai plus, ne peuvent pas 6tre remplies. Examinons pour cela 
les trois questions suivanies : Est-il toujours facile de distinguer 




234 noNsiDihiATiONS m^dioo-l6gales 

I’alidne dangereux de celui qui ne Test pas? Le noinbre des 
placements d’individus indigeiUs autoris6 par le conseil gene¬ 
ral n’est-il pas souvcnt trop restreint? Les conditions ne sont- 
ellespas souvent trop difficilesei les demarches trop loiiguespour 
obtenir les placements d’office et volontaires ? 

Premiere question. Ce n’est pas toujours chose facile de de¬ 
terminer si un aliend est on non dangereux. II est permis de dire, 
dans le cas de turbulence et de menaces, que tel individu pent 
troubler i’ordre public ou comprometlre la surete de la socieiS ; 
mais je n’oserai affirmer qu’un individu, quelque iuoffensif qu’il 
paraisse, ne sera jamais dangereux; car s’il ne Test point aujonr- 
d’hui, il pent I’etre demain , tout homme qui a perdu la raison 
pouvant a la rigueur etre consider6 comme pret h le devenir. 

Les placements d’urgence ne sont ordonnesgeneralement qu’ii 
regard d’une seule classe d’alienes : ceux atleints d’une manie 
aigue, poussanl des cris et des vociferations, ou cherchant e 
frapper dans la violence de leurs acc6s. Ces alienes, en effet, 
peuvent faire du mal; le spectacle de leur extravagance n’est 
pas tolerable; il est bon, dansl’interet dela morale et de la s6- 
curite publique , de les priver immediatement de la liberte. Le 
malade y trouve du reste son avantage, tons les releves ayant 
prouve d’une maniere ires concluaiite que les gu6rlsons sont 
d’autant plus rapides que I’isolement a suivi de plus pres le de¬ 
but de raffectiou. 

Wais ces alienes furieux, comme on lesappelle vulgairement, 
sont-ils les seu’ls qui soient dangereux? Nous ne le pensons point; 
nous dirons meme qu’ils sont moins a craindre que beaucoup 
d’autres, par la raison que leur agitation 6veille I’attention des 
personnes qui les entourent,et que, des precautions etaut prises, 
il est en quelque sorte possible de se garer de leur violence et de 
leur impetuosite. Les alienes les plus dangereux, h mon avis, 
sont ordinairement, comme nous I’avons dit plus haul, ceux qui 
font le moins de bruit, ceux qui, sous une apparence plus ou 
moins complete de raison, restent constamment plonges dans 



23S 


sun queLques cas de foeie homtcide. 
des iclfies tristes et exclusives, etqui mMitent dans le silence Ics 
sinistres projets d’une imagination dilirante. Biscarral 6tait dans 
ce cas: personne, pour ainsi dire, jusqu’au moment de la per¬ 
petration de son crime, iie I’avait cru fou, ni n’avait connu ses 
pt-ojets de vengeance. Pierre etait considdre comme alidnd par ' 
sa femme et par les quelqiies personnes qui habitaient dans la 
mSme maison, mais il n’avait jamais fait d’extravagance dans 
les rues au point d’6veiller I’attention de la police. Le parricide 
dont on a lu I’histoire, quoiqu’il parut avoir I’esprit ddrangd, 
n’avait jamais 6t6 cru capable d’une action si horrible. Pkisieurs 
alienes homicides que nous avons dans I’asile se trouvent dans 
le mSme cas. Nous pourrions multiplier les exemples, et faire 
voir que les fails de ce genre que les annales crirainelles nous 
relatent chaque jour sont remarquables gdneralement par le 
calrae de ralidnd etson allure d’homme raisonnable. 

Tous les individus alteinlsd’un ddlire lypemaniaque devraient 
done rentrer dans la classe des placements d’office, et cela pour 
deux motifs: d’une part, parce que, a un moment donne, les si¬ 
nistres iddesdont ils sont sans cesse prdoccupespeuvent les porter 
it verser le sang ; d’une autre part, pareeque, dansun sentiment 
de ddsespoir, ils cherchent souvent k attenler k leur vie. S’il est 
ndeessaire de garantir la socidtd des violences de I’homicide, ce 
serait une mesure pleine de moralite de prdvenir les attentats 
sur soi-meme, le suicide, qui, k notre avis, nous sommes heu- 
reux de le proclamer, ne reconnait presque jamais d’autre cause 
qu’un ddrangement intellectuel. Plusieurs autres individus de¬ 
vraient dtre aussi privds de leur libertd : certains alidnds inof- 
fensifs, les idiots, les imbdeiles mdme, non qu’ils soient dange- 
reux par des menaces et un dtat de fureur, mais parce que, ne 
jouissant pas de leur libre arbitre , ils peuvent commetlredes 
actions condamnables, se livrer, par exeraple, k des attentats k la 
pudeur, ou mettre le feu dans la maison qu’ils habitent. 

II y a , comme on voit, plus d’alidnds dangereux qu’on ne 
cr'oit; mais il est difficile souvent de ddcider la chose d priori; 



236 iiONSlDERATIONS MfeDICO-LEGALES 

dedclcrmiiicr meme, k un premier exainen, si lei ou tel indi- 
vidu est ou non iuoflensif. Ge n’est cjue par one etude attentive 
et une observation prolongee qu’il est possible de se prononcer 
sur ce point en pleine connaissance de cause, sans pouvoirnean 
raoius affniner, rigoureuseinent parlant, aiiisi quenous I’avons 
dit, que lout alidue, quel qu’il soil, ne se livrera jamais a des ac¬ 
tions crimiuelles. 

La question de ropporlunil6 d’une s6queslralion d’urgence 
n’filant done pas sans difficult^, n’y a-t-il pas de quoi trembler 
de penser que les commissaires de police ou mfiine que de 
simples agents soientjuges de celte question, soient seuls ap- 
pel6s, pourainsi dire, a decider de la necessity des placements? 
Ges messieurs peuvent bien s’assurer si I'individu dont on re¬ 
clame I’admission est ou n’est pas agil6; mais peuvent-ils appre- 
cier les delires tranquilles, dont un grand nombre, avons-nous 
dit, devraient rentrer dans la classe des admissions d’officej? 
Pierre elait un lioinme dangereux, lout le monde en convien- 
dra, el cependant il a fallu des demarches longues et r6it6r6es 
pour pouvoir le [dacer dans l asilepublic! Quelle responsabilit6 
envers la socifile de laisser si longlcmps an milieu d’elle une per- 
sonne aussi malade, aussi delirante ! Je pourrais citer plusieurs 
fails ou I’opporlunile de la sequestration a etd pareillement 
Ires mal apprcciee; je me borije a celui-ci: 

Une femme est prise , en 1843 , d’un acces de manic, avec 
agitation, turbulence excessive et menaces envers les personnes. 
Elle appartenait a une Jamille denude de toute ressource. On 
fait inimediatement des demarches pourl’envoyer dans I’asile; 
mais le commissaire de police resle sourd aux plainles des pa¬ 
rents et des voisins. II se borne k.les inviter de vouloir bien 
adresser une demande au prefet. Plus d’un raois s’dcoule sans 
solution. L’agilaiion eiant devenue excessive, et toutle monde 
craignant les violences auxquelles elle se livrait, on la garrotte 
avec des liens. L’ordre du placement arrive enfin; mais la ma¬ 
lade nous est amenee dans un diat d’ext^nnation, poriant it 



SUR QUELQUiiS CAS DE FOLIE HOMICIDE. 237 
chaque poignet de profondes blessures que les liens avaient 
occasioiinees. La gangrfene s’y 6lait declarfie, et un phlegmon 
(irysipOlateux 6tant survenu sur I’un des bras ainsi contusionne, 
celte pauvre femme succomba quelques jours apres son admis¬ 
sion. II y avail certainement id urgence de placement; eu tem- 
porisant, on a forc6 les personnes qui soignaient la malade ii 
employer son dgard des moyens violenls, et Ton a et6 cause 
involonlairement de la mort de cette pauvre raalheureuse, dont 
I’affectioii menlale en elle-meine prfeentait, it n’en pas douter, 
des chances de gu6rison. La loi si bumaine qui rdgit les alien6s 
n’a pu se proposer un pared resultat. 

Cette loi semble, en effet, avoir par6 h cet inconvenient, eii 
exigeaiit une attestation d’un medecin, attestation dans laquelle 
on doit faire egnnaitre I’etat du malade et signaler s’il y a ur¬ 
gence ii ce que le placement ait lieu iinmfidiatement. Mais les 
autorites se m6fient gfineralement de la facilite avec laquelle 
ces certificatssont d61ivres, et Ton ne tient pas toujours compte 
des faits qui s’y trouvent consignes: e’est un tort; car les me- 
decins, mieux que les commissaires de police, que I’on charge 
de ce soin, peuvent decider si I’iudividu est ou non dangereux; 
®’il est nficessaire de le soumettre sans retard a I’isolement, aux 
moyens de traitement, en un mot, que Ton ne rencontre que 
dans un dtablissement special. On rfipond a cela qu’il faut poser 
des boriies dans l’int6ret de la liberte individuelle, et qu’il est 
bon de ne pas suivre toujours les avis des medecins, dont les at¬ 
testations en ce genre ne sont souvent qu’un acte de pure com¬ 
plaisance. Je ne pense pas qu’il existe des confreres assez peu 
delicatspourse preter h des intentions si coupables; maisla legis¬ 
lation n’a-t-elle pas pourvu a ce casde sequestration arbitraire, 
en souinettanL le medecin^de I’asile a declarer, sur sa propre res- 
pousabilite, dans les vingt-quatre heures, et quinze jours apres, 
si I’individu admisest ou non alidne, s’il est ou non dangereux, 
s’il y a necessite de maintenir sou placement ? Cela pourvoit h 
lout. L’autorile a la sous sa main un homme special, respon- 

ANNAL. MED.-PSVCil. T. VII. MarS ISIC. G. JC 



238 CONSTDERATIONS MfilXICO-LltGALES 

sable de ses aclionset garantdela liberteindividuelle, comine do 
la sficuritd publique. Pour ina part, dcpuis cinq ansqueje suis 
medecin de I’asile dc Marseille, j’ai deraande la sortie immediate 
d’une vingtaine au moiiis d’individus qui avaient et6 admis 
comme atteints de folie et qui iie I'fitaient point. 11 faut croire 
que dans cc cas il n’y avail pas eu intention mauvaise dc la part 
de medecins qui avaient certilie, mais erreur involontaire, ou 
mieux acte de complaisance dicte, dans iin but d’humanit6, 
par le dfisir de donner asile et secours a un malheureux in¬ 
capable de gagner sa vie. 

Les commissaires de police seraient peut-elre moins sev6res 
a regard des demandes qu’ils rccoivent, si on ne leur recom- 
mandait pas si souveut la plus grande ciiconspeclion, si les 
instructions qu’oii leur donne ne leur reprochaicnt pas si fre- 
quemment d’etre trop faciles pour les admissions. Ils sont pour 
ainsi dire forces, il faut I’avouer, de garder la plus grande re¬ 
serve , et ce n’est que dans des cas bieii determines qu’ils se 
ddcident a reclamer aupresde I’autorite competenie le placement 
d’office d’un aliene. Je comprends les motifs qui dictent ces 
instructions. Loin de moi de jeter le moindre blame sur les 
determinations de I’autorite suiterieurc relatives a cet objet. 
Je sais que-les intentions de radministration sont exceilentes 
et qii’ellc est la premiere a d6plorer les obligations auxquelles 
elle est soumise en pareil cas, obligations qui se resument, a 
direvrai, en une question pureraent financifere, Je sens les 
embarras de cette nature et les difficultes de les surmonter. 
Loin de moi, je le rfipete, de vouloir incriminer qui que cc 
soil; nous reviendrons du reste tout-a-l’heure sur ce sujet, et 
nous verrons si tout cela ne provient point d’un vice de la 
legislation sous le rapport financier. 

Seconds question .— Le nombre des alienes indigents ayant 
droit aux secours n’est-il pas trop restreint? Nous repondons 
qu’il est trop restreint, par cela seul qu’il iraplique une limite, 
liuiite plus ou moins bornee suivant les departemenls en raison 



sun QUB1,QUES CAS I>E FOLIE HOMICIDE. 239 

de la dilTfirencede leurs ressonrcesfmanci^res. Nous nedontons 
point de la sollicitude des conseils generaiix a I’egard de ces 
niallieurenx; nous n’ignorons point qu’ils savent consuller les 
besoins de leurs pays dans kurs decisions destinies it rfigler 
cette question de cbarite.; mais ils ont lant d’aulres besoins a 
satisfaire et les revenus de Jeur budget sent tellement absorb^s, 
qu’ils sent obliges eux-rnemes de ceder a des considerations 
puremeiu financieres, et de s’imposer des Jiniites qu’ils ne 
pourraient franebir souvent sans embarras. Lii git loute la 
difficulie. 

Les communes de pen d’importance, rMuites it des revenus 
Ir^s minimes, sont dans nne situation plus dilficile eu general 
que les dfipartemenis, relativenient b cet objet. II cst vrai que 
les instructions ininisterielles, prevoyant d’avance les embarras 
qui pourraient on rfeuUer, ont en soin d’inviter WM. les pr6- 
fels de restreindro b une tres petite proportion, et mOnie d'an- 
nulcr tout-ii-fait le concours que la loi exige de ees communes 
pour la pension des abenes qui y ont teur domicile. 

Mais ce eoncoors, qnelqne restreint qu’i) soil, pese encore 
assez lourdement sur le budget mnnicipal, el ies maires des 
petites localites, mauvais apjireciatenrs queiqnefois des besoins 
les plus urgents, r^ardent malbeurenseroent cette depense 
eoinine secondaire el bien inopportune. Aiissi, pour eviter cette 
charge, les voil-on generalcment peu [wrtesb reelamer I’admr^ 
sion des alienw de leurs communes, el ties pen empress^ de 
fake droit aux demandcs dece genre qni tear amvent,-it fant 
que I’urgeiice s’e» fasse Mensenlir j^omr qn’ils mettent qrieFque 
activity dans t’ex^culioo dies fortwalilfe que cette meswre ne- 
cessile. 

11 r^sulte de cet etat de eboses que certains ali6iks vestent 
peiKlant de longuesannees livres, aeux-memes, servant de risfee 
aux eufants, et nerecevant pas a temps les secours qui auraient 
pu les ramenera la raison.. Ces ra^roes: individus, vivant au nri- 
[leacVuttei s,oci6t6 ctoat ils, ne eonuaissent pas les devoirs, pew- 



2h0 CONSIDEBATIONS MlilDlCO-LfiGALES 

veiu finir par le suicide, clevenir liomicides, ou comnietlre des 
attentats a la pudeur, et, quand les ecarls auxquels ils se sent 
livr6s sont parvenus h eveiller rattentioii publique, ils arriveut 
dans les asiles, abrutis, incurables, doniiu6s park vice ou par 
deniauvais penchants, et partant, destines toule leur vie a Stre 
line cause incessante de soins et de sacriQces pour nos etablis- 
sements charitables. Nous pourrions citer plusieurs accidents 
facheux provenaut du peu d’empressement que metteut, en 
gfiueral, les aduiinistrateurs des petites communes dans le pla¬ 
cement des malades iudigents. On m’a raconte qu’un maire 
d’une petite ville des Bouches-du-Rlione avait autrefois I’liabi- 
tude de faire conduire a Marseille les alieiks qu’il voulait faire 
sequestrer; on lesabaiidonnait ainsi an milieu d’une rue, pour 
que la police put les recueillir. Leur identity n’dlant point re- 
connue, ilpeusait, de cette maniere, ectiapper a I’obligation de 
coniribuer ii la depense que leur sejour dans I’asile aurait occa- 
sionnee ii la commune. 

Il n’y a qu’un seul remede a cette situation, e’est de donner 
a la legislation qui regit les placements toute I’exleusion possible. 
Pour nous, abstraction faite dela question linanciere, dont nous 
sentons toute rimportance, nous voudrious que les admissions 
ne fussent point limitees; que Ton put recevoir, en un mot, dans 
les maisons d’ali6nes tout individu indigent, ou non, dontl’alie- 
nation mentale aurait ete constatee, et qui se presenterait au 
directeur muni des pieces justificatives exigees par la loi. Nous 
ne voudrious point de limite pour deux motifs: premierement, 
parce que toute fixation, quelque large qu’elle soil, reste jires- 
que toujonrs au-dessous des besoins; secondement, parce qu’il 
pent y avoir abus, mauvaise appreciation, toutes les fois que, 
clant force de se restreiudre, ou est tenu de choisir entre plu¬ 
sieurs demaudes de placement, le choix pouvant alors tomber, 
volontaircment ou par erreur, sur celiii qui, en ayant le moins 
besoin, pourrait a la rigueur se passer de ce secours. Les asiles, 
suivant inoi, devraieni etre ouverts aux alknes, comrae le sont 



SUR QUELQUES GAS DE FOtlE HOMICIDE. 241 

les hOpilanx aux malades ordinairos, c’est-a-dire sans entraves 
ni llmitos. J’ajouterai qiie les alienes ont pins de droit que ces 
dernicrs aux secours de la charite publique, par cette triple 
raison, qn’ils peuvent etre dangereux a la sociStS , que les soins 
dont ils ont besoin ne se rencontrent que dans les fitablisse- 
raents sp6ciaux, etque les families indigentes sent prcsque ton- 
jours dans I’iinpuissance de les garder dans leur sein. 

Nous connais.sons les dangers qui rdsnltent quelquefois de 
laisser errer au milieu de la soci6t6 des individus que la raison 
a abandonnes. Bien des malheurs pourraient 6trc dvitfis, avons- 
nous dit, excmple Etienne, notre parricide, si les admissions 
etaient toujours sollicitees et obtenues dfes I’origine de la ma- 
ladie (1). L’anlorite, loin d'enlraver, devrait engager les fa- 


(1) Les journauT de Marseille du 10 mai ISiS, 6poque oil je venais 
de rddiger ce passage, rapporlenl deux fails qui \icnnent a I’appui de 
ce que j’avanco ci-dcssus. Le premier est un jcune ouvrier forgeron 
qui s’est suicide cn sc jetant par une fenelrc. II parait qu’il donnait 
depuis quelque temps des signes d’alienation mcnlalc, ct que les rail¬ 
leries inccssantes auxquellcs il 6lait cn butte de la part dc scs camarades 
n’ont pas tte etrangorcs a I’aggravation de son mal ct a la determina¬ 
tion qui I'a qiorte ii sc ddlruirc. — Le second fait est cclui d’une fenime 
folle qui parcourail les vieux qunrtiers dc la villc. Une foiile d’cnfanls 
la poursuivaient, riant .de sa mise , de scs extravagances, ct I’cxcitant 
dc millc manicres. Cclle-ci, exaspdrec ct hors d’elle-meme , se tourne 
brusquement centre eux, ct, du baton dont clle 6tait armdo, elle at- 
teint a la tete un tout jenne enfant que pnrtait un autre plus agg. Lc 
coup a ete terrible, le jeune enfant est restfi siir le coup! La populace 
s’est alors ameutfie centre cette malheureuse; on I'aurail echarpdc toute 
vivanic, si la police n’dtait heurcusement intervenue. 

Un des journalistes qui rapporlent ccs deux fails invite la police, a 
cette occasion , a veiilcr a ce que les enfants du peuple, les gamins des 
rues,nesemettentpas ainsia lapoursuilo des pauvres creaturesprivdes 
de raison. Je ne pense pas que I’on parvienne jamais a rendre les enfants 
plus sages qu’ils ne sent sous ce rapport, et qu’on puissc les empecher 
dc sc livrcr a des plaisantcrics de cette cspece. i.es liommes fails, les 
gens raisonnables, n’ont pas toujours la rctenue nficcssairc en parcil 
cas! Le mieux serait, il me scmble , dc vciller a ce qu’aucun fou ne 





242 CONSIDERATIONS MfiDICO-LEGALliS 

niillesarecoui ir de bonne heure a celte niesure, et quelquefois, 
sur ieur refus, en prendre elle -ineme I’iniliative. Le nieurtre de 
Biscarraln’aurait pas eu lieu , si le magistral aiipr^s duquel ce- 
lui-ci alia se plaindre d’avoir dos ennemis, avail cru convenable, 
comme il en aurait eu le droit, de I’eiivoyer iminediatement 
dans une maison de sant6. On sail genfiralemenl de nos jours 
que I’isolement est n6cessaire a la cure de la folie; cc n’est pas 
ici le moment de d^monirer que dans les asiles , mieux quo 
partout ailleurs, I’ali^nEse irouve dans do bonnes conditions de 
gufirison. II y a impuissance, avons-nous dit, a ce que les per- 
sonnes indigentes gardent ces sortes de inalades dans leur mai¬ 
son, Je compreuds qu’aides par des secours de bienfaisance, et 
en s’imposant les plus grandes privations, les families malheu- 
reusespuissent, ala rigucur, pendant un certain temps, donner 
leurs soins a un des leurs, atteiut d’une majadie ordinaire; car 
cette maladie pent ne pas demander une surveillance inces- 
sante et permettre aux parents de s’absenter quelques heures , 
ou mfime de continuer au dehors le travail qui les fait vivre, un 
ami, un voisin, ayant souvent I’obligeance de veiller dans la 
journee aux besoins les plus pressants du malade. En est-il de 
memea I’Egard de I’aliene? Non certainement; tout le monde 
salt d’abord que les deux choses nc sont pas comparables. 


piit parcourir libiemciit ni les rues d’uiie ville ni la campagne, oii ecs 
exemples d’unc cntierc liberie se rencoulrcnt surloiit friiquemraent. 

Du rcslc , les feuillcs quotidiennes racoiitent souvent des fails analo- 
gnes. II n’est pas de jour, pour ainsi dire, qu’on ne. trouve dans 
Paris des cas de suicide survenus par suite d un derangcinent intcl- 
lecluel. I.e seul tnoycn de prevenir cos funcstes tonlativcs , dont la 
reproduction est si commune de nos jours, c’csl de considerer comme 
fou , et Ton sc tromperait rarement, tout homme qui manireste du pen¬ 
chant au suicide, et dc le fairc renrermer, cn consdquenee. comme 
tcl, le plus promptement possible, dans une maison dc sant6 , mi les 
soins qui lui scraient prodiguds pourraient le ramener au sentiment de 
scs devoirs. On evilerait de celte maniere a bcaucoup de families bien 
des mallieurs, bien des desolations! 




SUR QUELQUES CAS 1)E FOLIE HOMICIDE. 263 

L’alifine, s’il est agil6, exige une surveillance Ires active et de 
tons les instants; la vue des parents exaspere souvent le dfilire 
an lieu de le calmer; il faut, au contraire, pour le doininer et 
inaitriser ses violences, des gardiens habitu6s, robustes et Stran¬ 
gers il la famille. S’il n’est pas agitS, la surveillance pent Stre 
molns active, mais elle doit rester neanmoins incessante; car 
comment laisser livrS ii lui-mSme, seul dans une maison, un 
homme quo la raison ne guide plus? II nc faut plus penser d’a- 
voir rccours dans ce cas ii I’obligeance des amis et des voisins. 
Tout le monde redoute la prSsence des alienSs, et ce sentiment 
de peur, ISgilime quclquefois, n’est pas pres de se dissiper. Les 
locataires out gSneralement une telle borreur de ce voisinage , 
qu’ils vont souvent eux-m6mes adresser des plaintes ?i I’auto- 
ritS, ou forceut le propriStaire h congSdier la malbeureuse fa¬ 
mille a laquelle appartient I’aliSne. J’ai vu de pauvresgens, ad- 
mirables d’abnSgation et de dSvouement, cbasses ainsi ii cbaque 
renouvellement de terme de leur babitation , etforcSs par'ce 
senl motif ii rSclamer im placement. 11 y a done impossibilite, 
je le repete, pour toute famille indigente rfiduite ii vivre de son 
travail journalier de donner des soins convenables ii on aliene, 
m6me lorsque celui-ci est calme et inoffensif. 11 n’y a pas im- 
moralitS dans ce cas a se separer du malade; e’est' un bien 
pour lui, e’est urie n6cessite pour les parents. Les families ricbes 
et pnissantes ne finissent-elles pas elles-mfimes presque tou- 
jours par en venir ii ce moyen, le seul qiii puisse leur offrir le 
repos et la s6curite ? 

II existe une maladie affreuse, une infirmite bpouvantable , 
qui, par les liaisons intimes qu’ellepr6senteavec la folie,de- 
vrait donner acces legalement dans nos asiles aux malhcureux 
qui en sont frappes; je veux parlor de I’epilepsie, que Ton ne 
peut sdparer cornplbtement de I’histoire dcl’alidnation mentale, 
parce que toutes deux sc compliquent souvent mutucllement, 
I’une pouvant servir d’origine ii I’autre ou en constitiier la tcr- 
ininaison. L’usage a, en quelque sorte, dlabli ce droit. II n’est 




2liU CONSIDfiP.ATIONS MfiDICO-iJGALES 

pas dc niaisou d’alienes, en effet, qiii ne renferme un certain 
nombre d’cpileptiques, ct tons les plans fournis pour la con¬ 
struction dc CCS 6difices indiquent une division spcciale, destiiice 
a Ics recevoir. Ce droit, du reste, est incontestable pour les cpi- 
leptiqucs ali6n6s, ceux qui sont constamnicnt fous, ou qui Ic 
devienncnt h des intervalles plus ou moins eloignes, a la suite 
de quelques acces plus violents. Mais la loi, restant muette sur 
ce point, n’autorise pas a recevoir I’^pilepsie simple, les indivi- 
dus, autiTinent dit, dont les acces ne soutaccorapagnes d’ancun 
derangement intellectuel; M. le prefet dc Marseille et iM. le di- 
recteurde I’asiie ontordonne quclquefois, etils le devaient aux 
termes de la loi, la sortie de personnes quc nous avions declarees 
6tre simplenient epileptiques dans nos rapports de quinzainc. 
En I’fitat, que doivent done devenir ces malheureux, la socidte 
les repoussant, pour ainsi dire, de sonsein, par I’horreur que 
lui inspire le spectacle de cette affreuse raaladie; aucun autre 
etablissement charitable nepouvant raisonnablement leur don- 
ner asile, puisque les hospices d'alidnes eux-m6mcs n’en veulent 
point ? Ge serait done un acte d’humanitd quc Ton prit des me- 
sures pour que Ton put recevoir, a litre de placements volon- 
taircs, tousles 6pileptiques, indigents ou non, quisolliciteraient 
cette favour; e’est, du reste, ce qui se pratique depuis long- 
temps k Paris, ou cxiste a cet effet un quartier distinct, pour 
les homipes a Bicfitre, pour les femmes a la Salpetriere. ]l est 
rationnel, je le rfipete, de rapprocherl’epilepsie de la folie, a 
cause des nombreux points de coniact que ces deux affections 
prdsentententre elles. On purgerait de cette maniere la societe 
de CCS malheureux que Ton voit souvent, surtout dans les vil¬ 
lages, reduits a la mcndicite, et dont les attaques sont I’objet 
pour tout le monde d’une repulsion et d’un degout insurmon- 
tables. Ccsmalades, en definitive, ne seraient pas pour les asilcs 
un grand surcroit de depense; car, 6tant valides en genfiral et 
soignes convenablemcnt, on pourrait finir par les utiliser fruc- 
tueusement, en les habituaiit dc bonne heure a divers travaux. 



SUR QUEf.QHES CAS DE FOLIK HOMICIDE. 245 

Jlais si nous facililoiis ainsi Ics admissions, me dira-t-on, 
nous allonsdonner aux families un moyen trfis aise^ eiiquelque 
soi le, d’attenter ii la liberie individuelle; nous allons faire de 
nos asilcs des depots de mendicite,_et nos maisons ne pourront 
plus suffirc a recevoir la population qui aiHuera de toutes pans. 
Du reste, quelle c^rge nouvelle.pour les departements et les 
communes, dfija ecrasCs par les depenses de cette nature! 

La libertb individuelle n’aurait ricn li craindre en cela; la 
loi qui r^git les alien6s a pare sullisamment aux dangers qu’elle 
poiirrait courir, en creant dans les asiles un pouvoir respon- 
sable , charg6, comme nous avons vu, d’ficlairer I’autorit^ sur 
I’fiiat mental des individus admis. Le legislateur a eu raison 
d’exiger, pour cliaque placement, un certificat prealable du 
medecin qui a pu constalcr le premier I’elat d’alienation men- 
tale; mais elle a surtout sagemenl agi on (itablissant un second 
examen plus efilcace, celui d’un medecin special, representant 
de I’autorite ct responsable de sa declaration. Ce controle ga- 
rantit snfBsaniment, a mon avis, la liberte individuelle; et, 
quoi qu’en ait dit, de nos jours, un c61ebre romancier, nos 
maisons d’ali6n6s ne renferment plus aujourd’hui des deten¬ 
tions arbitraires; ce ne sont plus des bastilles ou Ton puisse 
s6questrer impuni5ment ii tout jamais, par une sorte de lettre de 
cachet, des individus sains d’esprit, dont on aurait voiilu se 
debarrasser en les faisant passer pour fous. Nous ne voulons 
pas non plus que les asiles deviennent des depots de mendicite. 
On a raison de repousser de leur sein tous les individus que 
I’age ou les infirmites ont rendus impotents et qu’une mallieu- 
reuse tendance amene souvent dans nos hospices. Les niede- 
cins d’alieiies doivent veiller a ce que cola n’ait pas lieu; mais 
leur controle est une garaniie suffisante centre cette tendance 
blamable que nous combattons; tendance, cependant, il faut le 
dire, qui trouve sa justification dans rabsence, dans plusieiirs 
localites, d’etablissements destines a recevoir les mendiants et 
les indigents incapables de iravaillcr. 



2/|6 CONSJDfiRATIONS MEDICO-LfiGALES 

Nos maisons d’aliendsseraientalors insufiisantes, nousdit-on, 
il faudrait songer a ies agrandir, si les admissions devenaient 
plus faciles. Jc comprends celte objection sous le point de vue 
financier; mais elle n’est point serieusc, charitablement parlant, 
car lout secours doit 6tro proportionn6 au besoin qu’il est ap- 
pel6 k soulager; et le jour oil Ton reconnaltrait I’utilitfi d’6- 
tendre a un plus grand nombre d’insensfe les soins de la bien- 
faisance publique, on s’occuperait tout de suite de I’agrandis- 
sement des maisons consacrees au traitement de la folie. Le 
nombre des alifinfis qui out demand6 des secours s’est multi- 
pile considfirablement dans ces dernieres anmics, dans les pays 
od les asiles anciens ont etc arafiliores et od de nouveaux fita- 
blissements de ce genre ontet6 erdfis. Fallait-il pourcela rester 
dans les vieilles orni6res et renoncer h jamais ii soulager cette 
grande infortune? Du reste , cct accroissement de population 
que I’on redoute tant n’est probablement qu’apparent. II est 
incontestable que les guerisons seraient plus promptes et plus 
nombreuses si le mal 6tait attaquS dfes le principe de son d6- 
vcloppement. Tel ali6n6 qui, entrant h une p(5riode avancee de 
sa maladie, est destin6 a ne plus sorlir de I’asile , aurait pu 
guerir et retourner dans la societ6 pour ne plus la quitter, si de 
bonne heure il avail fitfi sourais a une thfirapeutique efficace. 
Dansle cas ou la guerison n’aura'it point lieu, il y aurait tou- 
jours avantage pour les eiablissemenls a ce que les secours de 
I’art suivissent de pr6s le debut de la folie; car, si I’on ne gu6rit 
point, on pent ameliorer et rendre propre a des occupations 
utiles et profitables tel individu qui plus tard n’aurait jamais 
pu 6lre utilis6, parce qu’en restant dans le monde il y serait 
devenu plus malade, ou qu’il y aurait contract^ des vices et 
des habitudes d’oisivete, qu’il est bien difficile de combatlre 
quand le mal dure depuis longtemps. Ainsi les asiles auraient 
plutot ’d gagner qu’h perdre a ce que les plus grandcs facilit^s 
fussent accordfies li I’adraission des ali^nfis. Il y aurait en outre 
un double avantage, celui dc I’individu, qui y trouverait souvent 



SUR QUliLQtJKS CAS DR FOLIE HOMICIDE. 247 

unegu6risoii plus rapidc; cciui de la morale publiquc, qui au- 
rait moins ii souffrir des ecai ts resultant de la trop grande 
libertfi dont jouissenl quclquefois ces sortes de malades. 

La Idgislation qui nous rdgit a eu I’intenlion certaineinent de 
parer 4 toutes les souffranccs, d’dtendre h tons ceux qui pour- 
raient en avoir besoin Ics sccours de la bienfaisance publique; 
inais le sysldine financier qu’elle a adoptd s’oppose dans I'ap- 
plication, cotnine nous I’avons vu, h ce que les principes 
qu’elle a posds produiscnt tout Ic bien qu’oii devrait en atten- 
dre. Jesens coinbieii les questions d’argent sont iinperieuses, 
difficiles et cinbarrassantcs; il ne m’appartient pas d’en cher- 
clier ici la solution , eu dgard au sujet qui nous occupe ; mais 
j’ai-voulu faire sentir que cet etat dc choscs etait passible de 
beaucoup d’inconvdnients dans certaines localitds, et' qu'il 
restait encore unc grande lacinie a reraplir, celle de rendre les 
admissions dans les asiles aussi faciles, je le rdpdte, qu’elles le 
sont dans les hOpitaux pour les malades ordinaires. Le mode 
financier qui rdgit la pension des alienes indigenis est le seul 
obstacle a surinonter pour arriver & ce but. Sans vouloir indi- 
quer le moyen de remddier a ce mal, il me semble qu’il y 
aurait eu avantage de rendre la depense des individus indigents 
exclusiveinent departementale ou communale; on aurait 6vit6, 
dans I’un comme dans I’autre cas, les conflits facheux et intermi- 
nablesqui sont survenus il cette occasion entre les commtines 
et les d6partemcnts. Dans le premier cas, on aurait cree a I’adrai- 
nistration departementale les ressources qui lui manquent pour 
cetobjet; dans le second cas, qui serait prfiKrable, it mon 
avis, car I’ali6n6 appartient plus a la commune qu’au dfiparte- 
ment, on aurait pu cr6er tin fonds commun, auquel aurait con- 
couru d’une manibre fixe et obligatoire chaque municipality, 
en raison de sa population active et de ses propres revenus, et 
non en raison dll nombre de ses alienes, qui, it un moment donne 
pour les petites communes, jtourrait absorber toutes les res- 
sourccs fmancibres du budget municipal. Les maires des lietitcs 



248 


CONSlDfillATlOiNS MliDICO-LfiGAI-ES 


Jocaliles ii’auraient plus alors iiiterei, k repousser les clemaudes 
de placement qni leur arrivent. Cc mode est celui qui regit, 
je crois, la depcnse dcs enfaiits trouv6s; c’est celui qui vient 
d’etre proposd en Belgique, dans un rapport d’une commission 
speciale, appelee a reorganise!’ lesetablissemenis d’ali6n6s dans 
ce pays. 

Troisieme question. — Les lenteiirs qui accompagnent les 
admissions ne sont-elles pas eu gfineral trop grandes? avons- 
nous dit. II n’y a aucune Icntcur pour les placements des 
indiVidus dont les families s’obligent ii payer la totality de la 
pension; les formalites se reduisent alors a la presentation de 
quelques pieces justificatives, ct ledirecleur de I’asile, pourvu, 
pour ce cas seulement, de pleins pouvoirs, autorise cn quel¬ 
ques moments la reception des malades. II n’y aurait aussi au¬ 
cune lenteur.si I’onvoulait, pour les placements d’office, la loi, 
quand il y a urgence, ayant meme dispense I’autorit^ de re - 
courir au certificat du mMecin, regardc comme indispen¬ 
sable dans tons les autres cas. Wais ces placements d’office ne 
s’obstiennent pas gdnCraleraent sans peine ni retard; les com- 
missairesde police, nes’empressent pas toujours, avons-nous dit, 
d’accueillir les demandes qu’ils recoivent; il y a souvent une 
enquete prealable, et plusieurs jours, un mois meme, s’ecou- 
lent quelquefois avant que I’adniission ait et6 obtenue. Les 
difficultes sont encore bien plus grandes pour le placement vo- 
lontaire des alienes indigenls. Les parents, dans I’ignorance de 
ce qu’ils ont a falre, perdenL d’abord beaucoup de temps pour 
savoir ii quoi s’en tenir a ce snjet; puis ils adressent une pe¬ 
tition au prfifet, qui examine la reclamation. Mais avant d’y 
fairc droit, on fait proceder ii une enquete ayant pour but de 
constaterlesmoyenspficuniaircsde la famille. Les commissaircs 
de police sont charges de ce soin, ct ce n’est ordinairement 
qu’apres la receirtion du rapport d’enquele quo I’arrete d’auto- 
risation, s’il y a lieu , est adresse au directeur ;dc I’etablisse- 
ment. Il resulte inevilablement de toutes ces formalites, quclque 



SUR QUJJLQOES OAS nR FOLlE HOMICIDE, 249 
activity que Ton mettc a les reiiiplir, des lenieurs excessives, 
dficourageantes et souvent prfijudiciables, tant a I’alienu qu’a 
la s6curit6 publique. SI Ton se rappelle ce que nous avons dit 
plus haul siir la difficulte de disliiiguer dans bien de cas 
I’alifine dangereux de celui qui cst inoffensif, sur les graves 
inconvenients que nous avons indiqu6s, comme pouvant r6- 
suller d’une erreur de ce genre, sur I’impos.sibilitS oil se trou- 
vent les families indigentes de soigner de tels malades dans 
leur raaison, el sur les avantages de plusieurs series que pro¬ 
cure une sequestration prficoce; si Ton se rappelle, dis-je, les 
considerations dans lesquelles nous sommes entr6 sous ces 
divers points devue, on ne sera pas 6tonneque nous attachions 
taut d’iinportance a cette question , et que nous deplorions I’fitat 
de choses qui occasionne ces lenteurs administratives. G’est 
toujours, nous le repfitous, la question financibre qui est I’ori- 
gine de ce mal. 

Ces lenteurs n’auraient jamais lieu si le nombre des place¬ 
ments volontaires des individus indigents n’fitait pas limite; si 
ces placements se faisaient,en un mot, comine ceux des per- 
sonnes payant la totalite de la pension. Nous ne blamons point 
I’enquete ordonnee dans.lc but de s’assurer de la position so- 
ciale des families qui.reclament une admission gratuite. La loi 
a eu raison d’6tablir (art. 27) que les depenses serontk la charge 
des personnes placees, et, ii d6faut, a la charge de ceux auxquels 
il pent etre demand^ des aliments. Il y a de rimmoralitd de la 
part des parents aisfe de se soustraire a cette obligation, et il 
cst juste que I’autorit^ superieure prenne toules les precautions 
necessaires pour soumettre h ce devoir tons ceux qui se trouveut 
dans ce cas. Mais nous voudrions que cette euquele he se fit, 
comme dans les placements d’office, qu’apres radmission de 
I’individu. 11 nous semble qu’il serait toujours facile a I’aulorite 
de s’assurcr, aprhs comme avanl I’admission, de la posuion so- 
ciale de la famille, et de vaincrc, avec les armes que la loi a 



250 CONSIDfiUATIONS JlfiDICO-tEGAUiS 

Blises cntre ses maius, la mauvaise voloiilti des ]iarcnts (1). 

La se bonicnt Ics considerations quo nous avons cru devoir 
emeltre sur les plar.enieuts des alienes dans les asiles. Ces con¬ 
siderations, basees sur des faits ct sur I’experiGnce , nous ont 
6te suggerfics, non pas sculement par ce quo nous avons pu 
voir dans la locality que nous habitons, mais par ce qui se passe, 
au dire dequelques uns dc mes collogues, dans plnsieurs aulres 
points de la Trance, et par la disposition de qurlques articles 
de la loi sur les aliSnes, dont rexecution pratique n’est souvent 
pas sans difficultes. Les voeux que nous venous do former trou- 
veront de I’echo, il fauL I’esperer, auprfes des personnes qui 
se vQuent au soiilagement de cotie grande inforlune, aupri'S do 
rhotnine eminent place a si bon droit a la tele do.notro spe- 
cialite, qui cn a recu et en recevra encore des services conside¬ 
rables, par la juste influence que sa position et sa baulo intelli- 


(1) Je suis heureux de me trouver sousce point de vtie en conlbrmilfi 
d’opinion avec le doctcur Falrct, si rccommandable par ses Iravaux el 
son enseignement. Ce mfidecin, dans sa notice sur l’6lablisseinenl d’a- 
lienOs d’llienau (duchO de Cadet, fait reinarqncr que Ics slatuls qui 
rfigissent les ali6n6s de ce pays cherclient a hitor aulant que possible 
I’cntree des maladcs curablcs dans cet etablissemenl: aussi, !• Ics fur- 
malitOs s’accomplisscnl promplement; les aiitorilOs administratives 
doivent intervenir aupres des families pour Icur faire sentir les avaii- 
lages d’unc proniplc separation ; 3" on ne precede au reglcmenl de ia 
pension qu’apres I’admission de I’individu; V le medecin-direclenr 
peut recevoir en cas d’urgencc, sauf a faire rem|ilir Ics foinialitOs dans 
le plus bref dfilai; 5“ une prime, consistant.en uric faveur sur la pen¬ 
sion, cst accordOcaux aliOnis peu fortunes qui entrent dans les premier^ 
six mois de I’invasion de Icur folie; C" les aliemis curables sent lou- 
jours admis dans ritablisscment d’lllenau; les incurables ne le lonl 
qu’a la condition d’etre dangereux ou indigents. — En lisant la notice 
de M. Falret, on voit 'que I’organisation des maisons d’alidnes d’Allc- 
magne est plus avancOe que chez nous sous une foule de rapports. II 
nous reste donca imiler ce pays en tout ce qui parail utile et praticable, 
(Voir le num6ro de mai 1845 des Umiaks midico-ijsyclio.logiquea.) 




251 


SUR QUERQUllS CAS DE FOLIE HOMICIDE, 
gence exercent naturelleinent sor le gouveriieuient dans les 
questions de cetie nature., L autoi ile superieure, qui de nos 
jours a lain fait pour lesalienes, vpudra tot ou lard comblerles 
lacunes que nous avons signalees, et reparer par la le inal qui 
pout resulter d’un tel 6tat de choses. 

Les conclusions que nous devons tirer de notre travail sont 
celles-ci : 

1“ La doctrine des nionomanics homicides est gdueralcnient 
biou appr6ci6e de nos jours: cependant il existe des iribunaux 
qui refusent encore d’adraetlrc la realite de certaines vari6l6s 
de cette forme d’alienatioii nientale. 

2". Les medecins sont les meilleurs apprdciateurs de I’etat 
mental d’un inculpe, parce que eux seuls coiinaissent la valeur 
des symptomes et des signes qui prouvent I’exislcnce de la folie. 

3“ Les tribunaux devraient toujours avoir recours aux lu- 
mieres des medecins , quand il existe le raoindre soupcon sur 
I’fitat des facultes meutales d’un inculpe. 

li° En negligeant en pareil cas cette exploration scientifique, 
les magistrals s’exposent a commetlre des errcurs judiciaircs. 

5" Ces erreurs sont d6plorables pour deux motifs : d’abord 
parce quo la condamnation atteiiU un innocent; en second lieu, 
parce que , en jetanl un ali^ne dans une prison , on le prive des 
secours de I’art qui auraient pu le rendre a la santc, 

6° Le medecin-legiste appele a examiner un accusfi ne doit 
jamais perdre de vue les deux grands intirets de riiumanite 
et de la. society, qu’il pourrait compromettre par une fausso 
dficlaration et un jugement errone. 

7“ Il doit done se garder de loute exageraliou, et ne jamais 
s’ecartcr, dans ses conclusions, des fails qui resultentde I’etudc 
consciencieuse de I’inculpesoumis a son. observation. 

8“ Cette etude doit porter & la fois sur I’individu et sur ses 
antecedents. Il faut done que le medecin connaisse I’histoire 
complete de I’inculpe, pour pouvoir bien apprecier son etat 



M2 CONSIDERATIONS MEDICO-lEgALES 

mental et pour n’etre pas expose a enlrainer la justice a erreiir. 

9° II doit en consequence, dans les expertises de cette na¬ 
ture, demander communication des pieces de la procedure; c’est 
a la fois uu droit et un devoir qu’il exerce en pareil cas. 

10° Cette communication lui etant refusee, il devrait se 
borner h declarer qu’en I’etat il lui est impossible de se pro- 
noncer sur les questions qui lui out ete posEes. 

11° La conscience du crime, la tranquilliie d’esprit, la pre¬ 
cision dans les reponses, un raisonnement juste sur beaucoup 
de choses, la premeditation , une apparence, en un mot, com¬ 
plete de raison, n’excluent point la folie partielle, la monomanie 
homicide jouissautsouvent, au contraire, de tous ces privileges. 

12° Les fous homicides doivent etre absous coinme on absout 
aujourd’hui les sorciers et les possedes du demon; mais I’interet 
de la societe reclame que cos aliencs soient a tout jamais prives 
de leur liberte, parce quo la guerison, si elle arrive, peut nc 
pas etre .durable. 

13° Chaque maison d’alicnes devrait avoir un quartier de 
sflrete pour recevoir les fous homicides. Il serait inieux, a mon 
avis, deles placer dans une maison centrale, intermediaire, 
pour son organisation et ses dispositions interieures, outre la 
prison et I’asile. 

14“ En retat de la Wgislatiou , un aliene homicide ne peut 
If'galemont etre raaintenu en sequestration, si le medecin con¬ 
state sa guerison. Il serait done a desirer qu’on ctablii par 
mesure legislative quo dans ce cas la detention devra etre per- 
petuelle. 

15° Les formalites pour obtenir le placement d’un alien6 
non agite sout g6neralement trop longues et elles sent souvent 
decourageantes; il n’est m6me pas toujours bien facile de faire 
eutrer immediatement un aliene furieux. 

16° Le placement des alienes dans les asiles devrait etre 
aussi facile quo I’entree d’un inalade ordinaire dans un hopital 
civil, 



SUR QUERQUES CAS DE FOLIE HOMICIDE. 253 

17° Tous les individus, indigents ou non , devraienl 6lre 
regus sur la simple presentation des irois pieces exig^es par la 
loi: deniande de la faniille, cerlificat d’un medecin, et papiers 
constatant I’identite. 

18° Ces placements seraient considfirds commc volontaires; 
leur nombre ne devrait pas etre limite. Il ne devrait y avoir 
de placement d’office que ceux ordonnes par I’autorite 5 I’insu 
ou niSme malgre la volont6 des parents de I’individu. 

19° II est d’une bonne moralitd de faire contribuer aulant 
que possible la famille au paiement de la pension du malade; 
mais cette recherche pouvant retarder le placement , on ne 
devrait y proc6der qu’apres radmission dc I’aliene. 

20° La distinction des alienes dangereux de ceux qui sont 
inoffensifs est souvcnt tres difficile. Les plus dangereux ne sont 
pas ceux qui sont les plus turbulouts. Les commissaires de 
police et les maires des pelites localites sont en general de 
mauvais apprteiateurs de ropportunilfi de ces placements. 

21° Les maires des petites villes negligent souvent de faire 
renfermer un aliene indigent, a cause de la part contributivc 
que la loi impose h leur commune pour le paiement de la 
pension. 

22° La sficurite publique est souvcnt compromise et la mo¬ 
rale publique offensee par les alienes qui restent errants dans 
les rues ou dans la campagne. 

23" II y aurait moins de cas d’homicide et de suicide, cl plus 
de guerisons, si les alienfis elaient renfcrni6s et soignes conve- 
nablement dfis le principe de leur maladie. 

24° II serait done necessaire de faciliter les admissions, par 
ce seul fait que de la promptitude des soins depend souvent la 
gugrison. 

25° Les alienes qui ne gufirissent point sont loujours ame- 
liords par le fait d’une sequestration prompte. Les asiles y 
trouvent du moins I’avantage de pouvoir les utiliser it des occu¬ 
pations profitables. 


I. Mnrs IStC. 7. 



DE EA MbNOMANin HOMICIDE 


23/1 

26“ La 1‘^sponsabilite attachee aux d6claraiions que le m6- 
deciii de I’asile delivre eii execution de la loi suffit pour ga- 
fadlir la liberty individuelle et pour empdcher que nos maisons 
d’alienes ne deviennent des depots de mendicity. La loi, du 
reste, en ordonnant & certains magistrals des visiles p6riodi- 
ques, a 6tabli de nouvelles garanties contre les detentions ar- 
bitraires. 

27“ Les Spileptiques indigents devraient toe rcfus Idgale- 
nient dans les maisons d’alienSs, ainsi que I’usage I’a 6tabli; 
car oft les placer si on ne les recoil point lii oft existe la inaladie 
qui pr6sente lant de liaisons avec I’epilepsie? 

28“ La legislation actuelle devrait: I® declarer qu’il n’y aura 
plus desormais de Dxalion , plus de limites dans le nombre des 
placements volontaires indigents; 2“ crder un mode financier 
quelconque qui ne put en aucune rhaniere, comme cela se 
voit aujoiird’liui, enlraver ni retarder le placement des alien6s. 


DE L4 MOiXOMKIE HOMICIDE 

ET DE L’HOMICIDE CHEZ LES ALlliNfiS, 

PAK M. lit: D' PBESSAT, 

Rapport fait sur Ic MCmoire envoyC pour le prix des Annates midico- 
p.iycliotogiques cn r6ponse a celte question : Determiner .les carac- 
teres distirictifs de i’hotnicidc chez les alienes et de la monomanic 
homicide. Faire un expose critique des principaux cas de monomanie 
homicide qui ont ete I’objet de poursuites judiciaires. Rdpondre a 
cette question : La monomanie homicide est-elle dans tous les cas 
passible des peiries legales? 

« L’existence des folies homicides n’est plus de nos jours uh 
objet de contestation , a dit derniferement tin de nos confreres, 
le docteur Aubanel (1); la medecine est parvenue it faire con- 


(1) Voy. Annates mi(lico-psychologiques,noyembT(ii6i5. 





255 


ET DE t'MOMLClbt; CHfii LE3 AtlfciNfe. 

naitre pardes fails aussi multiplies que conclUants quecerlaines 
lesions intellectuelleS poUvaient porWr I’hommeli verser le sang 
de ses semblableS. » 

En effet, les travaUx d’Esquirol, de Marc, de tous les mede^ 
cins qui se sontoccupes d’alienation mentale, out prouve I’exiS* 
tence de la monomanie homicide, et ont etabli qu’elle ptesente 
deux formes bien dislinCtes: dansl’une, le monomaniaque, mfl 
par uii motif avoue et deraisohUabie, offre de^ signes suffisauts 
du delire partiel de I’intelligence ou des affections; 

Dans I’autre, le monomaniaque homicide tie presente auctme 
alteration appreciable de I’lntelligence ou des affections: para¬ 
lyse dans sa volonte , prive de sa liberie morale, il esl entralue 
par une puissance irresistible, par uiie impulsion aveiigle, par 
une determination irrenechie, sans inteigt, sans motif, sans 
egarement, a un acte atroce el contraire aux lois de la nature. 

C’est cette derniere forme de la monomanie homicide (toute 
semblable a llmpulsion instinctive et irrefiechie qui porie au 
suicide, al’incendie, au vol, et donl on a fait autant de mono- 
manies speciales) que les Annales medico-psychologiqties ont 
propose comme sujet d’6tude en meltant au concours Cette ques** 
tion : 

Determiner les caractOres distiiictifs de I’homicide chez les 
alienes et de la monomanie homicide. 

Faire un expose critique des priucipaux cas de monomanie 
homicide qui ont ete I’objet de poursuites judiciaires. 

Repondre 5 cette question: La monomanie homicide esl-elle 
dans tons les cas passible des peines legales ? 

Un seul memoire a ete envoye. 

Dfes le debut, I’auteur, loin de chercher 5 determiner les ca- 
racteres distinctlfs de I’homicide chez les alienes et de la mono¬ 
manie homicide , commence son travail par une confusion 
etrange: 

« L’homicide chez les alienes, dit-il, est le plus ordinaire- 
meni le resultat de cette variete de la folie qu’on norame muni- 



256 DE LA MONOMAME HOMICIDE 

raisonnante des hopitaux, manie sans delire, fureur maniaque. 
Dans ces sortes de cas, I’alteration des fonctions de I’entende- 
ment est pen ou point apparente, la succession des id6es assez 
naturelle, la conversation souvent sensde; mais il y a perversion 
de la volonle, et par inlervallcs impulsion avcugle h des actes 
d’une fureur sanguinaire dans laquelle lesinalades frappent, dC- 
chirent et sont d’une Krocild extreme. Le caractdre de I’ho- 
micide chez les alidnds est done de n’avoir lieu que pendant des 
aceds raarquds par une fureur aveugle, irrefldchic, involontaire, 
sans motif, sans but, sans direction. En dehors des paroxysmes, 
c’est-ii-dirc lorsque I’esprit est calme et la raison k peu pres 
saine, lemalade ne commetlrait pas un meurtre; ilaurait hor- 
reur d’un pareil acte et ne se croirait pas capable de Teffectuer. » 

Il est dvident pour tout le monde que cette ddfinition est jus- 
tement cede que Pinel et Foddrd ont donnde de I’affeclion men- 
tale ddnommde plus tard monomanie homicide, et qu’elle ne 
peut etre nullement rapportde a rhomicide chez les alidnds. 

L’auteur croit que I’homicide chez les alidnds n’est jamais 
quele rdsultatde la fureur maniaque, d’une impulsion aveugle, 
d’un paroxysme furieux auquel succede le relour a la raison, le 
regret de l’action commise. Mais tel n’est pas I’homiclde chez des 
alidnds; des observations trds nombreuses et d’une aulhenticitd 
absoluc ddmontrent que : 

Les alidads soitj: pousses au meurtre par les hallucinations, les 
illusions: par la persuasion qu’on les attaque, qu’on les pour- 
suit, qu’on eu veut a leurs jours, qu'ils se vengent de leurs 
ennemis, de leurs persecuteurs; ilstuentparzdlefanatique, par 
rcssenlimcnt, par jalousie, par haine, par vengeance. Quelques 
uns mdditent, raisonnent cl agissent consdqucminent a leurs 
conceptions cldlirantes; d’aulres, ayant conscience du mal qu’ils 
commeltent, sont soigneux de prendre des prdcautions pour as¬ 
surer leurs coups et meine pour on ddrober les preuves; mais 
lousne laisonneut pas lour mauvaisc action, beaucoup sont en- 
trainds par une impulsion instinctive, par une sorte de rage 



ET DE L’HOMICIDE CHEZ LES AlXfiNfiS. 257 

destructive et meurtrifere; on observe mSme des idiots qui, 
dans I’ignorance du malcomine du bien , tucnt par imitation. 

Tous ces cas se diiKrencient parfaitemcnt de la monomanie 
homicide et n’ont de commun avec elle que la perpetration du 
meuitre. 

La ddfinition que I’auteur doune comme propre h la mono- 
nianie homicide n’est que Ic complement de ce qu’il a dit pre- 
cedemment, quoiqu’il .semble trouver entre ces deux tableaux 
une grande dissemblance: 

a Pour ce qui est, au contraire, de la monomanie homicide, 
les auteurs qui s’en sont occupes pretendent que les accfes de 
fureur manquent le plus souvent dans cette affection. Suivant 
eux, les personnes dont elle empoisonnc la vie sont simplement 
tourment6es par le d^sir de tuer, de repandre le sang. Plusieurs 
d’entre elles onl conscience de leur etat, luttent centre leur fu- 
neste penchant et parviennent a le surmonter. Chez un tres 
' grand nombre, I’envie deverserle sang est siforte, siirrCsistible, 
que I’impulsion et I’acte se confondent, et que e’est sans rai- 
sonnement, sans interfit, memesans precaution aucune, qu’elles 
commeltent un homicide. Ces monomanes, toujours d’aprfisles 
auteurs, ne font rien pour 6viler les consequences de leur crime; 
une fois qu’ils rout comrais, les uns contcmplent avec calme et 
satisfaction leur victime, les autres vont au-devant des investi¬ 
gations de la justice, ou bien dissiraulent momentandment, et 
font ensuite les aveux les plus circonstancids, en ddplorant leur 
fatale action. » 

Si cette ddfmition, puisde dans les ouvrages spdeiaux, ainsi 
que I’auteur le fait remarquer a dessein, reprdsente assez bien 
la monomanie homicide et en resume les symptomes priucipaux, 
il n’en est pas moins certain que, dds le debut du travail, les 
elements de la question proposee n’ont point did compris; car 
dans cettepremidre partie ils’agiss,iitdeddmontrcrquerhomme 
alidnd est souvent coupable d’homicide, de rappeler les formes 
d’aliduation men tale et les diffdrenles circonstauces qui, privant 



258 


DE lA. MONOMANIE HOMICIDE 


I’homme de sa liberty morale, peuvent I’entrainer au meurtrej 
telles sont : 

La maiiie, la d(5mence, soil aigues, soil chroniques; lafureur 
maniaque, qui peut se dfivelopper chez un ali6n6, de niSme que 
chez un individu sain d’esprit auparavant; les monomauies avec 
hallucinations; I’imbdcillitd; I’idiolie; le troubleintellectuel dd- 
termind 

Par les affections nerveuses, I’hyst^rie, I’^pilepsie, la cata- 
lepsie, etc.; 

Par I’dtat extatique, le somnambulisme, le tnagndtisme; 

Par les rSves, les hallucinations dans le sorameil; 

Par I’dtat de menstruation, de gestation, de fifevre; 

Par les agents exterieurs: le froid, la chaleur, les exhalaisons 
mephitiques, les vapeurs deldtferes, les boissons enivrantes, le 
vin, I’alcool, I’opium, le hachisch, etc., etc. 

Toutes ces causes d’homicide ont dt6 compldtement mecon- 
nues et omises par I’auteur, qui consequemment n’a pu deter¬ 
miner aucun caractfere distinctif entre I’homicide chez les alid- 
n6s et la monomanie homicide. 

Gomme rdponse li la deuxiSme partie de la question, proba- 
blement, sont presentdes vingt observations, la plupart extraites 
des ouvrages de Marc et d’Esquirol, et qui, r6unies sous le litre 
de monomanie homicide, continuent la confusion etablie par 
I’auteur, en cela qu’elles relatent des cas d’homicide chez les 
alienes, et k peine deux ou trois exemples de monomanie homi^ 
cide, ainsi queleprouvela citation suivante : 

« Ces faits, dit-il page 11, malheureusement ne sont pas les 
seuls de ce genre que la science possede, et j’aurais pu en citer 
un beaucoup plus grand nombre; mais, outre que je les ai choisis 
de manlfere qu’ils pussent nous offrir des exemples de chacune 
des nuances diverses que, d’aprfis les auteurs, la monomanie 
homicide est susceptible de presenter, et d’abord j’en tirerai 
cette consequence qu’ils peuvent etre divis^s en trois series : 

>1 Les faits de la premibie serie, quelle que soit la maniere dont 



ET DE 1,’HOMICIDE CHEl EES ALIENES. 25§ 

oa jes envisage, ne peuvent etre coasid6r6s que comme des cas 
de (blip; les sujets de ces observations btaient alteiiits d’accb^ 
in^rqobs par une fureur aveugle, irrbflbchie, involontairp, san^ 
motif, sans but, sans direction, Chez eiix, c’etait moins I’envie 
de rbpandre du sang qu’une impulsion desordonnbe, irrbsis^ 
tible, qui les aurait portbs aussi bieii it briser un meuble qu’a 
tuer un individu. Une pierre, uu baton, un poignard, tout leur 
a 6t6 indiffbrent; ils n’avaient la faculty ni de conpeyoif un 
dessein, ni de choisir les moyens dele mettre a execution. Les 
fails de ce genre sont des exemples de la folie raisonnante des 
hopitaux, de la manie sans delire de Pjnel, de la fureur ma-r 
niaque de Fodbrb, pas autre chose; le doute en pareille occur¬ 
rence ne saurait etre permis. 

» Les observations de la scconde serie prouvent qu’ou a 
compris sous le titrede luonomanie homicide des cas oil le desir 
de verser le sang a 6te provoqud par une passion violente. 
!l]ais, dans aucuu temps et sous aucuhe jurisprudence, on u’a 
regard^ les actes qui emanent de cet ordre de causes comme 
apcomplis sans conscience et sans liberty morale. Rien ne donne 
Ip droit tie placer de serablaMes faits parmi les folies partielles. 

» II n’y aurait done, parmi les observations consignees dans 
ce travail, que cedes de la troisieme serie qui pussent revendi-r 
qtjer le titre de monomanie homicide. Or, comme dans ces obr 
servations le crime a ete commis avec sang - froid, prudence , 
reflexion, qu’il parait inconciliable avec les antecedents des ac¬ 
cuses , etdepourvu d’uninteret quelconque a le commetlre, on 
s’accor^e generaleraent it penser qu’il a ete le resultat d’une 
inexorable fatalite. 

» La ntonomanie homicide, par consequent, constituerait une 
|olje dont le sigue pathognomonique serait un desir irresistible 
de verser du sang ou de tuer par un moyen quelconque, desir 
qui lui-meme aurait pour caractere propre de ne se manifester 
que par les actes, ou , si Ton aime mieux, de commencer avec 
le crime et de cesser aussilot qu’jl a ete commis. 



260 Dli LA. MONOMANIE HOMICIDE 

» Restea savoir mainlenant si Ton est eii droil d’admeltre une 
folie si bizarre et si peu en harmonie avec le sens qu’on attache 
ordinairement & ce mot. Y a-t-il rfiellement des monomanes 
qui jouissent detoute lalucidite deleur esprit avant et aprfis le 
crime, et qui ne sontpriv6sde leur raison, on nepeuvent 6tre 
presumes tels, que pendant la perpetration de ce dernier? Pour 
nion compte je crois qu’il n’en exisle pas. » 

■ Ainsil’auteurmet en question cc que le programme du prix 
pose en principe. D6daignanl tous lestravaux qui ontedaire ce 
sujet important de medecine legale, il ramene la discussion 
sur ce qui a ete demontre comme verite incontestable, sur ce 
qui a force de loi dans la science. 11 resle du iiombre de ceux 
qui ne veulent point regarder comme fous les individus alleints 
de celte variel6 d’alienalion meniale : 

« Tout le monde n’est pas encore convert! ii la doctrine des 
folies homicides, dit M. Aubanel {loc. cit.)\ il est meme des m6- 
decins qui, partageant encore celte maniSre de voir, se rendent 
complices de telles erreurs; mais ces m6decins sont races heu- 
reusement, etceiix quise trouvent dans cc cas sont des homraes 
qui, manquant d’instruction pratique et n’ayant jamais vu d’a- 
lidnes, n’ont pas 6t6 habitu6s de bonne heure & I’observation di- 
recte de nos aberrations menlales, lesquelles exigent quelque- 
fois, pour 6tre rcconnues, une grande habilet6 el une experience 
consomniee. » 

Examinons comment I’auteur pretend soutenir son opinion, et 
balancer I’autoritdet les travaux des medecins alienistes qui ont 
admis, prouve, I’existence de la monomanie homicide. 

« On sera, dit-il, certainenient de mon avis si I’on r^flechit 
que les observations de la troisifeme s6rie oh les actes paraissent 
incohciliables avec les antecedents des accuses et depourvus 
d’uninteret quelconque k les coramettre, offrent la plus grande 
analogie avec les observations de la seconde s6rie dans lesquelles 
le crime provenail incontestablemenl d’une passion violente : 
on doit neccssairemenl induire de leur similitude avec celles de 



261 


ET DE L’HOJUCIDE CHEZ LEb ALlfiWfiS. 
la troisieme s6rie que, daiisi ccs dei aieres, le crime avail aussi 
un mobile, un but, qui trouvaient leur source dans une passion. 
Or, la consequence qui decoule de cetlc conformit6d’origine et 
de uatui'e, c’est que les passions et I’espSce do monomanie qui 
nousoccupe constituent des etats absolument identiques, et ne 
devraient pas 6tre s6pares. » 

Suitun long parallele entre les passions et la monomanie, du- 
quel ilrfisulte cette conclusion : qu’il existe entre dies une ideii- 
tiie parfaitede definition, de siege, d’origine, demarche, d’in- 
teret; qu’elles peuvent 6tre egalement modifiees, maitris6es; 
que la volont6 nc saurait etre seule pervertie ou abolie, comme 
on le suppose dans le systeme de I’irresistibiliie; qu’il n’esl 
peut-Stre pas un cas qui fournisse une preuve positive de cette 
espece de fatalite qui porlerait inevitablement les monomanes 
ii des actes coupables, et auquel on ne puisse assignee un motif 
plausible a la perpretrationdu crime; que I’etat mental presente 
comme une monomanie, comme une folie exclusive, n’esti par 
consequent, qu’une passion. 

Toute cette longue argumentation se resume k presenter les 
passions comme motifs determinant le monomane h I’homicide, 
et a conclure qu’il y a culpabilite, parce qu’on trouve au 
meurtre motifs et quelqUefois premeditation. 

Mais, enadmettant memo qu’on puisse rattacher a quelques 
cas semblables des motifs plus ou moins plauslbles, ne sait-on 
pas que I’aliene se determine par des motifs de meme que 
I’homme saind’esprit? qu’il a souvent conscience deses actions? 
qu’il est. susceptible des memes desirs, des mfimes volontes, des 
mfimes dissimulation et perseverance dans I’execution de ses 
projets? qu’il conserve les passions violentcs, la jalousie, la 
haine et tons les mauvais penchants inherenls hla nature hu- 
maine, auxquels il resistc avec d’autant moins de force qu’il a 
moins de raison ? 

« La plupart des actions des alienes, dit M. Lcuret, sont 
failcs par une volonle d’bommes, par une volun te passionnee, 



262 DE LA MOPjOMANIE HOMICIDE 

4 vec des motifs, un but, la prevision des consequences; il y a 
le plus souvent chez eux volonte de comraettre I’^cte qu’jls 
executent. II faut, pour penser le contraire, n’avoir jamais mis le 
pied dans une maison d’alien6s. » 

Ainsi n’invoquez pas les passions pour expliquer la mono- 
manie homicide; car, en accordant meme que la passion pousse 
a I’horaicide, a I’incendie, au vol, il sera facile de demontrer 
qu’elle pent se presenter dans un cerveau malade coinme dans 
un cerveau sain; que le motif qui fait agir pent etre faux, ex¬ 
travagant , deraisonnable, nullement en rapport avec I’action. 
Par consequent, ce n’est ni la passion ni le, motif qui doivent 
determiner la culpabilite, c’est le desordre intellectuel preexis- 
taul ou accompagnant, c’est I’absence de liberte morale. 

Yous ne comprenez pas, dites-vous, une semblable mono- 
manie ! vous ne comprenez pas la lesion de la volonte 1 Esquirol 
vous repond :« Comprenez-vous mieux les maladies qui out 
» pour caractere la perversion de I’intelligence ou celle de la 
» sensibilite morale? »Ici done nous n’avons pas a cpmprendre, 
e expliquer; notre role se borne li conslaler, et tous les me- 
decins alienistes ont constate I’existence d’une semblable mo- 
nomanie. 

Les vingt observations citees par I’anleur doivent etre con- 
siderees comme k reponse a la deuxieme partie de la question, 
altendu qpe dans le m6moire on ne trouve nul autre releve, nul 
autre expose critique des cas de monomanie homicide qui ont ete 
I’objet de poursuites judiciaires. Cependant il eut ete impor¬ 
tant de baser un diagnostic difierentiel d’apres les jugements 
memes des tribunaux, d’en etablir la discussion, de relever les 
erreurs commises, et meme de parler de k simulation de la 
folie ou de k monomanje ii I’abri de kquelle le criminel pent 
tenter d’echapper a k justice humaine. Gar une idee fixe, un 
delire exclusif entraine presque tonjoursdes symptomes quine 
doivent point echapper au medecin ; et les auteurs ont indiqu6 
les signes qui, caracterisaflt k monpmanie homicide, fopt dis- 



ET DE L’HOMICIDE CHEZ LES ALlfiNliS. 263 

tinguer les ujonomaniaques des criminels, au moins dans le plus 
grand nombre des cas. 

Quant h la tioisieme parlie, savoir, si la raonoinanie homicide 
est, dans tous les cas, passible des peines I6gales, I’auteur a 
bien compris que c’6laitia plus importante de toutes, comme 
intfiressant a la fois la magistrature, la m6decine legale et la mo¬ 
rale publique : aussi c’est it elle qu’il a donn61e plus de deve- 
loppement. 

Ne voulant voir dans la monomanie homicide qu’une passion, 
un crime att6nud, une culpability dfiguisee, il invoque centre 
elle la s^vyrity du juge et rapplication de la loi: 

« Vainement, dit-il, persisterait-on ii dire qu’on condamne 
un malade eii envoyant&l’ychafaud un crimiuel de cetteespece; 
de pareils monomanes doivent 6tre punis, parce qu’ils n’ont 
d’autre mobile que celui qui pousse I’homine qui est en proie & 
la fureur de la vengeance, de la jalousie, de la colfere; leurs 
actes ont une raison , un but qui, pour n’etre pas toujours 
apercu, n’en est pas moins ryel. 

» On n’est pas mSme en droit de s’ytayer de ce que les pas¬ 
sions auxquelles nous assimilons la folie qui ne se manifeste 
que par les actes, en viennent quelquefois au point d’exclure le 
jugement et la liberty morale. S’il est incontestable, en effet, 
que les passions peuvent causer la perte inomentanye de la 
raison, il Test egalemcnt qu’une bonne'yducation, de bons 
exemples, la crainte salutaire des lois et de I’opinion, parvien- 
nent le plus souvent k les modifier, y les ryprjmer; et c’est 
prycisyment pour cela que le legislateur a voulu que les actes 
criminels qui en ymanent fussent passibles d’un chatiment. Eh 
bien, ce que la loi veut dans ce cas, elle doit le vouloir pour 
la monomanie homicide, car elle n’est qu’une passion, car elle 
nait et se developpe comme elles. Le monomane, on ne saurait 
trop le redire, n’est pas plus irrysistiblemeut porty an crime 
que I’homme passionny; il n’est pas plus indifferent surlout Ji 
la crainte d’une punition, Que notre jurisprudence se prononce 



264 LA MONOMANIE HOMIOIDE 

sur la folie qui ne s’accompagne d’aucun desordre de I’intelli- 
gence et ne se maiiifesle que par les actes; qu’elle declare une 
fois pour toutes qu’elle la rejette, et qu’elle ne veutpas qu’on 
s’enqui6re alors si la volonte a ele doininee ou non, et Ton ne 
verra plus sur les bancs des cours d’assises de semblables ac¬ 
cuses. 

» L’honiine est un etreessenticllement d’imitalion : la nature 
a chez lui la plus grande tendance a repCter les actes dont la 
vuc I’a profondement impressionnd; mais quelque prononc6e, 
quelquc irresistible que paraisse cette tendance, il est presque 
toujours possible de la surraonter. Une multitude d’exemples 
prouvent qu’ou peut agir forteinent sur I’imagination de 
rhonime et enrayer ses funestes penchants. Qu’on ne se laisse 
done point aller a cette idee, que le desir de repandre le sang ne 
saurait elre inaitrise. II le sera certainement, si Ton prend 
le parti d’inspirer une terreur salutaire ii ces Stres faibles ou 
mechants, pervers ou passionnes, que I’esperance de I’impu- 
nite encourage, et qui n’auraient plus de frein si le systeme de 
la inonomanie venait a pr6valoir devant les tribunaux. 

» D’aprfes moi, par consequent, la monoinanie homicide de- 
vrait, dans tons les cas, 6tre passible des peines l^gales; et le 
meilleur moyen de ineltre un icrme ii la reproduction inces- 
sante des fails de ce genre, serait de recourir a une repression 
sfivfire. I) 

Apres s’etre fileve avec force contre la tendance a donner a 
la folie une extension qu’ellc ne comporte pas, et 4 comprendre 
dans son cadre des delits el des crimes que la loi doit punir, 
I’auleur lermine son memoire par des considerations sur ce 
qu’il y aurait h faire pour arr6tcr la demoralisation generale; 
s’opposer la perpetration de certains crimes, et remedier aux 
causes qui, en dehors des troubles reels ou supposes de I’intel- 
ligence, sent susceptiblcs de les produire. Parmi ces causes, il 
cite en premiereligno: lepauperisme, I’absence de foi religieuse; 
le rclachcmenl des liens de famille ct de i’autorilu palernelle; 



ET DE L’HOMICIDE CHEK EES AMfiNliS. 265 

la reprfiscntation conlinuellc dc tous les crimes, soil dans les 
livres, soil sur les tliealres; Texaltalion des criminels; la pu- 
blicite des procedures, elc., etc. 

Toutes ces considerations sont parfaitemeut justes et tres bien 
d6velopp6es; mais comme dies ne sc rattaclient a la question 
propos6e que d’une inaniere secondaire, il nous semble con- 
venable de revenir an sujct principal. 

En redamant la s6verit6 dela justice, I’auteur n’a cu en vue 
que le chatinienl d’un crime, et quelque bonnes que soient les 
raisons dont il s’appuie, dies ne se rapportcnt pas a la question 
demand6e. En effet, il ne s’agissait pas de prouver qu’un cri- 
minel doit etre puni, il s’agissait d’examiner ce que la societe 
doit faire d’un aliene qui devicnt criniind, qui commet un vol, 
un iiicendie, un meurtre. 

La loi, en appliquant la peine, veut moins punir le crime 
que garantir la society, pr6venir larecidive et arrdter I’influence 
contagieuse de I’imitation. On a malheureusement constate 
qu’apres chaque crime epouvantable de ce genre qui est venu 
conslerner la societd, un grand nombre d’esprits faiblcs et ti- 
mores out dte si vivement impressionn6s par Ic funeste penchant 
de I’imitation, qu’ils ont pu se croire en proie it la meme mo- 
nomanie, et ont pretcndu en ressentir les symptomes et I’im- 
pulsion irresistible. Il est done important d’arreter cettc fu¬ 
neste contagion de I’excmple. La monomanie homicide est de 
toutes les affections mentales la plus redoutable, la plusdange- 
reuse; semblable aux delits par abus de confiance, die se cache 
sous les apparences les plus calmes et souvent meme les plus 
bienreillantes; die frappe au milieu de la conGance, de la sd- 
curite. 11 semble que plus la loi sdvirait en semblables circon- 
stances, mieux ello en empficherait la rdcidive et I’imitation , 
mieux die garantirait la socidte. 

Mais les mesures, les punitions, excellentes pour imprimer 
une terreur salutaire, pour conteuir les intelligences encore 
susceptibles d’appreciation, de raisonneraent, de pouvoir sur 



266 DE LA MONOJIANIE HOMICIDE 

elles-m^ines, onl-elles jamais contenu le monoraane suicide, in- 
cendiaire, voleur, homicide? Sans prdtendre donner de solu- 
lution a celte question difficile, nous ferons remarquer que la 
plupart des alidnes savent quand ils font nial; ils appr6cienl le 
chatiment applique a telle ou telle inauvaise action; les idiots 
mSme et les imbeciles sent, comme les animaux, susceptibles 
d’une sorte d’education qui les maintient dans une conduite 
normale, qui les fait veiller sur eux-mSmes. N’est-ce pas par 
la douche, par I’intimidatibn qu’on a pu obtenir de quelques 
maniaques, de quelquCs inonoinaniaques qu’ils renoncassent pen¬ 
dant plus ou moins de temps a leurs actes cxtCavagants, a leurs 
iddes delirantes? Quelques uns nidme n’ont-ils pasgudri, ne 
sont-ils pasrevenusa la raison par une dtude constante sur eux- 
mdmes et une appreciation forcee de la vdritd? Dans tons les 
dtablissements d’alidnds, les actes de mdchancetd sent punis 
d’uiie manidre quelconque , et d’ordinaire ils sont modifids, 
eiiipdclids, et lie se renouvellent qu’a des intervalles dloignds. 

Ainsi, qUoique considdrant la question sous un autre point 
de vue que I’auteur du mdmoire, nous arrivons a la mdme con¬ 
clusion: qu’ilest ndcessaire que la monomanle homicide ait une 
rdpreSsion. Si I’alidne meurtrier dchappeaux peines Idgales par 
suite de la perte de la raison et de la libertd morale, quelles 
garanties la socidtd devra-t-elle prendre centre lui ? quelle sera 
la peine infligde, la fldtrissure, la sdquestration a perpdtuitd ? Il 
est dvident que ces dtres dangereux et funestes doivent dire re- 
tranchds de la socidtd et renfermds dans des dtablissements spd- 
ciaux. Wais Un jour ils peuvent presenter tous les caracteres de 
la raison, tous les symptomes d’une gudrlson solide; alors leur 
sera-t-il pennis de recouvrer la libertd, de reprendre leur 
place dans le raonde, exposd de nouveau a leur fureur ? N’a-t-on 
pas a craindre la rdcidive, ainsi qu’on en a ddja vu plusieurs 
exemples ? G’est dans I’apprdciation de cas semblables qu’il est 
important de distinguef I’homicide chez les alidnds de la mono- 
manie homicide. L’alidnd qui, dans le cours d’une alfeclion ai- 



ET DE l’hOMICIDE CHEZ LES ALIENfiS. 267 

gue ou passag^re , eii proie Si un paroxysrae furieux , commet 
un meurtre, pourra-l-il etre assimil6 au monomaniaque chez 
lequel il n’exisle qu’un d61ire partiel, exclusif, n’entravant pas 
les fonclions de I’intelligence sur tout autre sujet, dfilire carac- 
terisS par I’inipulsion irresistible de verser le sang de ses sem- 
blables ? Bien qu’il y ait cllfiz toUs deux absence de libre arbitre 
pendant la perpetration du crime, le m6deciu et le magistral de- 
vront etablir une grande difference entre ces deux meurtriers, 
donl I’un est sous I’influence dela lievre etd'un deiire general, 
I’autre sous la domination d’une idee fixe; dont I’un, revenant 
plus ou nioins proniptement e une raison parfaile, ne laisse au- 
cune crainte pour I’avcnir; dont I’autre, vicie depuis long- 
tenaps dans son organisation, s’est fait une seconde natdre de ce 
funesle penchant, et ue pourrajamais s’en delivrer compiete- 
ment, jamais gu6rir, jamais offrir la moindre securite. 

G'etait done pour eveiller ratlention des medecins, la sClli- 
citude des magistrals qui sont appeles h juger des fails sem* 
blables, que les Amales medico-psyckologiques avaient mis au 
concours un sujet aussi important. 

Dans I’analyse de ce memoire envoye pour repondre a la 
question proposee, on a lache de montfer dans quelles erreurs 
I’auteur avail pu lomber, quelles omissions il avail faites, com¬ 
ment enfm il u’avait pas compietement satisfait aux conditions 
du programme. 

Par ces considerations, la totalite du prix ii’a pas etc decer- 
nee; mais le comile des Annules a accorde comme recompense 
du travail une m6daille d’or de 200 francs. 



Etablissemenls d’alieiies. 


ASILE PIBLIC D’ALIEIVES 

D’AUXERRE, 

QUARTIER DES PAISIBLES ET DES MfiLANCOLIQUES. 


Dans un M^moire sur la reconstruction projel^e cle I’asile 
public d’aliends d’Auxerre, dont il a etc rendu compte dans les 
Annales medico-psychologiques, nous avons pose en principe 
qu’ilfallait remplir trois indications principales en construisant 
un ^tablisseinent de ce genre: 1° unite de service; 2° classement 
infithodique; 3“ agr6ment. Noift nous proposons do faire con- 
naitre successivement les buit divisions (1) destiniies aux alifines 
au fur et a mesure qu’ils seront appel6s a les habiter. Le quar- 
tier des paisibles et'des melancoliques leur elaut livr4, c’est de 
lui qu’il sera question dans cette note. 

11 se compose d’un batiraent avec galeries, d’un preau, d’une 
cloture. 

Les melancoliques coucbent au rez-de-chauss6e, les paisibles 
au premier etage. L’interet de ces deux categories de malades 
nous a determine a les confondre pendant lojour, h leur iinpo- 
ser une vie commune. Les raisons suivantes motivent cette 

(I) Une premiere pour les atienfis agites, une dcuxicme pour les 
semi-paisibics, une Iroisiemc pour les paisibles et les mOlancoliqiies, 
une quairieme pour les diimenls paralyliques, une cinqui^me pour les 
convalescents. Les 6pilcptiques aliiSn6s sent sdpards des alidnes ordi- 
naircs, de manicre d n’avoir entre cux aucune communication de vue 
ou de contact, lls occupenl Ics trois autres quarlicrs, et sent classds sui- 
vanl qu’il sont agitds, paisibles ou dements paralytiques. 




ASILE PDRLIC D’ALlfiNltS D’aUXERRE, 269 

uiesurc : la tendance coiistante du lypenianiaque est de convertir 
en senlimenls penibles, douloureux, en idees sorabres et tristes 
toutes les sensations qu’il eprouve. Une des conditions princi- 
pales du traitement consiste done a infinager sa sensibility, h ne 
rymouvoir que par des images riantes, par des sensations donees 
et agreables. Or, 1’extravagance, I’agilation de certains alienes, 
sont on ne pent moins propres ii produire ce rfisultat: aussi avons- 
nous toujours observe que la plupart des infilancoliques places 
dans de telles situations prenaient pour des persecutions ou une 
ironie barbare ce d61ire gai ou bruyaut de la folie qu’ils evitaient 
avec empressenient, tandis que le commerce de certains aliyuds 
paisibles , dont le delire est souvent inlcrrompu par des iiiter- 
valles lucides, dont plusieurs sont prSts h recouvrer la raison, 
parlait i» leurs affections engourdies ou perverties , et fr^quem- 
inent y faisait naitre le calme, I’esperance, des souvenirs pf6- 
cieux it r6veiller. En outre, les paisibles eux-inflmes craigneut 
le bruit, la loquacity, par suite d’une sensibility encore trop 
avivye; et il n’est point rare que leur ame, qui s’ouvre aux pre¬ 
miers rayons des sentiments affectueux et tendres, sympatliise 
aux raalheurs des lypymaniaques et recherchent leur compagnie. 

Plusieurs mydecins pensent, il est vrai, que le syjour des 
myiaucolitiues au milieu d’aliynys peu tranquilles doit leur 
etre salutaire. Les extravagances, les excenlricitys do ces der- 
niers sembleraient effectivement au premier aper^u operer sur 
leur esprit une diversion favorable; mais, comrae nous I’avons 
dit, I’cxpyrience jointe a I’ctude ryoychie de ces deux genres 
de folie prouve le contraire. 

’ Le batiment, yievy par un socle a O'”, 60 au-dessus du sol 
pour eviter I’humidity du rez-de-chaussye, a sa facade princi- 
pale au levant. Il a hors oeuvre 38'"i50 de longueur, 9 mytres 
de largeur, 9'",20 de hauteur. Les murs out O'”, 50 d’ypaisseur: 
ce qui suffit it la solidity de redifice, s’oppose aux variations 
trop brusques de la terapyrature des salles. lls sont hourdys de 

MKD.-PSYCH. T. VII. Mnr.l IStG. 8. )S 



270 ASII.F, PUIU.tC D'AUfiNliS p’auxeree. 

manifere J) ne pouyoir servir de receptacle apx insectes esseij- 
tiellement npisibles au repos des alien^s. 

On compte dans le batiment trois dortoirs de seize lits chacun, 
dont deux au premier 6tage pour les paisiblcs , un au rez-de- 
chaussfiepour les inelancoliques. Deux sous-surveillantes cou- 
chent cliacune dans une salle de I’^tage superieur avec les ma- 
lades. Une surveillante babile le dortoir du rez-de-cbauss6e. 

Le quartier conUent done 1|5 malades. 

Une veilleuse suspendue au centre des dortoirs rfipand dans 
leur interieur une pSle clarte. Il devient facile, li I’aide de cette 
lueur et a cause du petit uombre de lits sans rideaux plac6s dans 
chaque salle, d’y exercer une surveillance active, tine discipline 
douce et fernie, et de rendre tous les matins h la sup6rieure, qui, 
le transmet au niedecin, un compte exact sur la situation des 
malades pendant la nuit. Les dortoirs ont dans oeuvre 3^,80 
de )>autcur, 8 mfetres de largeur, 16"',ti0 de longueur; eg qui 
dpnne 429f'i-,75e-, dont il faut retraneber 2'"-,75e' popr I’es- 
pace occupe par les raeubles; restent 24 metres cubes. 

Les lits en fer, solides, quoique peu massifs, pesent 40 kilogr. 
Jls ont O'”,84 de largeur, 2 metres de longueur. Ils sent places 
au droit des irumeaux, quj ont int^rieurement 2'";75, en 
sorte qu’ils sont espaces de l'",7. Get arrangement des lits sops- 
trait les malades a I’action directe de I’air exterieur qui s’in- 
froduitpar les fissures des fenetres, en facilite I’ouverture, et 
procure aux alienes un espace convenable. Ils sent posfis sur un 
parquet de 2”',50 de largeur, faisant une saillie de 0'",10 au-des- 
sus du carrelage qui occupe le milieu de la salle dans I’intervalle 
de 3 metres. L’air circule librement sous ces parquets, distants 
du sol de 0"',80. Cette disposition architectonique nous senible 
trbs favorable: 1“ elle preserve les ali6n6s, a I’^poque du lever 
ou du coucher, du refroidissement des extr^mitds inf6rieures, 
qui augmente ou favorise les congestions cer6brales, supprinie 
spuvent des s4cr4tions pips ou moins imporlantes et nuit au succSs 




ASltE pUBLtC vD’^tlj'SISEB B’aPXEBBE. 271 

du traiteineut. parrelage, sur leqHel passent les iiialades qui 
se rendenl a leur lit, assourdit le son, qui eQt et6 plus 6clatant 
sur im parquet. 3° L’espace libre et le couraiit d’air etablis sous 
les parquets eqlevept rhuipidilp. 

Les bales, de 1 mfitre 2p ceniipietres de largeur, sur 2 metres 
40 centimetres de jiauteur, sont closes dans les deux tiers infe- 
rieurs par une fenetre a deux yantaux, et dans leur tiers sup6- 
rieur par uneimposte divisee, h I’aide d’un meneau, en deux 
parties qui s’ouvcent indcpendap^pient Tune de I’autre. On peut 
ainsi ventiler toutes les parties des sallps, en chasser b yolonte 
les gaz qui, par leur pesanteur specifique, en occupent les di- 
verses zones, ,et uipdjfief' I’intensite, le vplume ou la direction 
des courants. 

Les croisijlons des fenfitrps sont ep fer point comme le bois. 
On ne remarque aux baies ni parreaux pi grillages, ce qui 
61oigne de I’esprit des abbn^s toute id6e de prison , et, sous la 
fonpe des croisees ordinaires, dfssimule une reclusion bien 
r^elle, conforradraentiice principe, suaviter in modo , fortiter 
in re. Il faut, en effet, que raliep6 se sente au pouvoir du me- 
decin, majs que tout, dans cette force dopiipatrice, contre 
jaquelle se briserait une yaine resistance j lui rappelle la bonl6, 
la douceur, rintelligeuce. 

Les fen6lres h vitrOs infranchissables, de O'", 31 de hauteur sur 
O'",”! de largeur, sont fermees a I’aide de crfiinones en fer et 
d’une serrure sans saillie. .le dois faire observer que lour mode 
de fermeture differe beaucoup de celui de Charenton. Il sufUt, 
dans ce dernier 6tablissement, digne sous certains rapports 
des plus grands 61oges, de lever ou de baisser la tige de la cre- 
mone pour ouvrir ou fermer la bale. Des lors, I’alidn^ peut se 
prteipiter, s’evader, ou snspendre au grillage, s’il en exisle, 
un-lacet pour ex6cuter des projets de suicide, tandis que la 
serrure confectjonuee a Auxerre repnit tputes les garauti^ 
imagiuables de surete. 

JLes imposites s’ouvrent avec pne longue tige en boi.s, srpidc 



272 ASTLE public D’ALlliNfiS d’auxeriie. 

h son extrfimitfi d’un crochet en fer qui saisit une boucle du 

loqueteau. 

Les appuis des baies se trouvent h 1"',6 au-dessus des sous- 
pieds; ils ne d^passent point les vantaux, et n’offreiU ainsi aucun 
support aux ali6n6s qui voudraient monter jusqu’aux impostes. 
On remarque, en face des lits sur le mur, des planchettcs ou 
les ali6nds arrangent leurs vSteinents avec un ordre et une pro- 
pretfi faciles h conslater. 

Pour prfivenir la suspension d’un lacet, on a scell6 dans la 
pierre, li leur partie laterale, une plaque triangulaire en zinc 
clou^e sur la plancbe. 

Du vestibule au rez-de-chauss6e, on arrive au premier dtage 
par un escalier droit de in’.bO de largeur, en pierre dc taille, 
dont les vingt-deux marches, refouillfies, de O'",33 de foulfie, 
de 0"',18 d’(516vation , sont encastrdes dans deux inurs de sou- 
tfinement et interrompues par un palier qui forme repos. Les 
angles des marches sont arrondis. Cette disposition cnl6ve 
aux malades I’occasion de se prdcipiter, permet aux gens de ser¬ 
vice d’emportcr avec commodity un aliene qui deviendrait mo- 
mentanenienl agit6, diminue les chances d’accident en cas de 
chute, enfin assourdit completcment le bruit que peuvent faire 
certaines personnes qui, dans un but utile, moment ou descen- 
dent les escaliers, les excitations de roui'e devantfitre soigneu- 
sement eloigndcs d’un asile d’aliends. Le mur de I’escalier sc 
termine au grenier par une rampe en pierre; ses arStes sont 
chanfreinees; il ne pent 6tre escaladd. 

Du palier central A au rez-de-chauss6e, on pdnfetre it droite 
par une porte de 1 mfetre de largeur sur 2"',20 de hauteur dans 
le dortoir B des mfdancoliques; k gauche, par une porte de 
mPme dimension, dansun ouvroir C de 8 metros de largeur et 
de longueur, consacrfi aux travaux d’aiguille. Sur les murs on y 
lit quelques maximes propres k calmer, encourager, moraliser 
les alidnds, k eveiller dans leurs cmiirs de douces espdrances, 
k leur rappeler des souvenirs heureux, enfin a leilr faire prendre 



ASILE PUBLIC D’ALlENfiS U’AUXERRE. 273 

sur eux-mSmes I’empire qu’ils doivent avoir et que la folie d6- 
truit (1). 

On pent passer do cette salle dans le refectoire D, d’egale di¬ 
mension , oil se voient cinq tables de 1 metre de largeur sur 
3"', 30 de longueur, desliniies chacune k dix malades. 11s out 
done leur coudee franche; car la gfine ou la contrariete deter¬ 
mine souvent des querelles, des rixes, accroit I’iiitensite du 
delire, qu’il faut calmer pour obtenir la guerison. L'n intervalle 
de 1"‘,23 existe entre ces tables, permet aux surveillanles d’en- 
lever avec commodite une malade qui voudrait se soustraire a 
la regie ou qui troublerait la paix du repas. Les gardiennes 
mangent sur uue table separee, eii meme temps que les alienees, 
auxquelles elles donnent Texemple du bon ordre, de la disci¬ 
pline et des maniercs. Elies out un regime analogue a celui des 
malades de la deruiere classe, a rexception du vin, de meme 
qualite, dont la ration est plus forte. Cette mesure est, aux 
yeux du medecin et des families, une parfaite garautie sur I’a- 
bondance, la bonne qualite de I’alimentation , et a ceux de 
Tadministration une certitude de I’ordre qui regne daiis I’asile. 
La vaisselle est en etain. 

Le refectoire n’est habite que pendant le repas. Une porte E 
s’ouvre sur le cote de la galerie le plus rapproche du batiment 
central d’adminislratlon. Cette ouverture facilite les communi¬ 
cations avec les services g6ueraux , qui se font a couvert, au 
moycn de 1’entree priucipale F, qui relie toutes les parties de 
I’asile entre elles. 

Les combles sont disposes de maniere it pouvoir, au prin- 


(t) Voici quelqucs unes de ces raaximes. Aimez-vous les uns les 
autres; soycz patients, soycz obeissanls, soycz inodcres dans vos pa¬ 
roles, soyez renechis dans vos actions, soycz laborieux, aimez I’ordre, 
ouvrez vos coeurs a I’espfirance, aycz confiance dans la justice ct dans 
la bienveiUance du medecin, pensez a vos parents, a vos amis j ct dans 
le rercctoirc, soycz sobres, soycz propres, soycz complaisants, soyez 
bomietes. 



iiu Asitk ktisLic fa’AUfiriis b’iuxEtitik; 

tefflps, ^ I’automiie, y placer temporairetiieht les iHMa'des, IbrS- 

qu’on blanchit ou rbpare les salles du premier etage ou du rei- 

de-chaussbe. 

La ventilation etle chauffage du batiment a peli de fraiS 
ayant 6te I’objet d’une btude attentive et serieuse , nous entre- 
robs, h cet bgard, dans quelques dbveloppeblents qui proliable- 
ment intbresseront le lecteur. Les idfies qui out servi de base a 
riotre application out etfi puis^es dans pUisieurs articles, publics 
sur la matiere dans les Annales d'hygiene et particulidrement 
dans un savant inbmoire du docteur Pmimet, d’Orlbahs. En 
void le resume : 

A. 11 est nbcessaire de fournir, par malade et par heure, 
pour les besoins de I’inspiration, un mfitre ciibe d’air ainiosphe- 
rique pur pour un homme, et 0"' c-,566 pour uiie fehime, I’air 
etant a 16° centigrades. 

B. Chaque malade expire par heure, un homme, 0"’-c-,22; 
une femme 0“‘-,12 d’acide carbonique , ce gaz btant k 16°. 

G. II faut, par malade et par heure, pour neutraliser les eflets 
de I’acide carbonique, en rfiduisant k la proportion de 2 pour 
1,000 I’acide carbonique exhald par I’expiralion, pour un 
hdmrae, 11 mktres cubes; pour One femme, 6 ihktres cubes, 
250 litres d’air almospherique pur k 16 ’. 

La respiration se compose de deux moilvements alternatifs 
d^hspiration et d’expiration. 

Le bdmbre de respirations varie, sUivant certains auteurs, 
de lA k 26 , ce qui donne une moyenne de 19. 

Dans I’etat de maladie on revalue k 25. 

D. A retat sain, il penetre dans le poumon, pendant chaque 
irispiratioh, terme doyen, 0“‘-,569, 29 d’air atinospherique, 
ei, d’aprSs Thompson, 0'‘^-,66, ce qui porte k 23 mdres cubes, 
760 litres, I’air idcessaire aux poumons pendant vingt-quatre 
heures. Soit, pour faciliter le calcul, 2^ metres cubes. 

Quand on dit 2A metres cubes, il est bien enteridu qU’on veut 
parler d’un air tiks pur qui n’aura servi qu’une fois k I’acte 



ASH.E PUBLIC, D’ALlfiNliS D’AUXEUBE. 275 

physiologique de la respiration ■, par cons6quent sans melange 
dvee Tail' expire; car ce dernier est priv6 d’une grande partie 
de ton oxigSne, et, an bout de deux ou trois expirations, il ne 
cdtitient plus que i U pOur 100 de ce gaz, ce qui le rend impropre 
ii entretcnir la vie chez les aniinaux 5 sang rouge. Ce motif a 
d6terrain6 T6non , dans son ouvrage sur les liOpitaux, a de- 
inahder en vingt-quatre heures 52 metres cubes d’air pur pour 
les inalades ( 7 toises) et 48 metres cubes pouf les convalescents 
(6 toises 1/2). 

E. Pour determiner dans quelle proportion I’air atmospheri- 
qiie estvicie par I’acide carboniqUe proveltant de la respiration j 
il fiiut savoir qu’un homme, d’apr6s les experiences de,MM. An- 
dral et Gavarret, brflle, terme moyen , ll8i'.,03 de carbone en 
ulie heure; ce qui donne naissance dans ce laps de temps a 
22 litres d’acide carbonique it 16". 

F. Pour determiner dans quelle quantite d’air ambiant at- 
lliospherique pur I’acide carbonique expire doit etre m61ang6 * 
pbUr lie pas Stre malfaisant, je me suis servi des donnees sui- 
vantes: 

M. F. Leblanc, dans un memoire sur VAir confine, fixe le 
rapport de 5 pour 1,000 comuie derniere liinite qu’il tie faut 
pas de.passer; ihais il en fait I’application it des homnies sains , 
pendant cinq heures seuleraent. Pour les malades, particuliere- 
nient poUr ceux atteints d’affections pulmonaires, M. Pdumet 
etablit le rapport de 3 pour 1,000. Il faudrait done, dans utle 
telle occurrence, 11 metres cubes d’air pur pour 22 litres d’a- 
cide carbonique produits en vingt-quatre heures. 

Les femmes exhalent en une heure 12‘‘'-,05 d’acide carbonique 
a 16“, et en un jOur 302 litres. Il faut dOnc, pour les neuttaliser, 
6 mbtres cubes, 250 litres par heure, pour un jour 151 mOtres 
cubes. 

G. Evaporation pulmmaire. Ici comma pour la respiration, 
m6mes dissideuces d’opinions, dont les deux extremes donnent 
pour moyeniie 31 grammes d’eau pat heUre. 



276 ASILli PUDLIC O’ALlliNliS d’auxerke. 

Mainlenant, voyons combien il faudra d’air sec h 16° pour 
dissoudre par heure les 31 grammes d’eau produits de celle 
transpiration: 1 metre cube d’air dissout jusqu’a saturation 
complete 14 grammes d’eau; mais I’air du calorifere puisfi 
4 Text^rieur en contient environ 4 grammes dans l’6tat ordi¬ 
naire ; il n’en dissoudra done plus que 10, Cons4qucmment, il 
faut 3 metres cubes, 100 litres, pour les 31 grammes d’eau 
fournis en une heure, et pour 754 produits en un jour, 75 mbt. 
cubes, 400 litres. 

H. La transpiration cutan6c, cause des plus puissaules de 
I’insalubrite do rair,souvent supprimee ou ruisselant en goutte- 
lettes sur la peau, parce que I’air est impr6gn6 d’humidiie, 
exsude, terme moyen, en une heure, 60 grammes d’eau ; il 
faudra done 6 metres cubes d’air a 16“ pour la tenir en sus¬ 
pension. 

I. Enfm les surfaces liquides et mouillecs existant dans une 
sallc produisent autant d’eau que la respiration et la transpira¬ 
tion r6unies, et veulent comme elles 9 metres cubes, 100 litres, 
d’air pur k 16“ par heure. 

J. Eclairage. Ghaquebec consume par heure, terme moyen, 
10 grammes d’huile, ce qui fait 120 grammes en une nuit de 
douze heures; et comme 1 kilog. d’huile a besoin, pour briiler, 
de 10 metres cubes d’air atmospherique k 0“, plus 6 p. 0/0 pour 
la dilatation, 600 litres, en tout 10 metres cubes, 600 litres, 
d’air a 16“, les 120 grammes d’huile, ou chaque bee , exige- 
ront 1 mfctre cube, 200 litres, d’air a 16", plus 72 litres pour la 
dilatation k 6p. 0/0 : en tout un metre cube, 272 litres, d’air 
k lO" pour une nuit, et 106 litres pour une heure. 

La ventilation devra done fournir, aliu d’alimenler I’dclai- 
rage par heure et par bee k I’huile, 106 litres d’air. 

Un beckl’huile verse dans la salle, par heure, 15 litres d’a- 
cide carbonique et 7 grammes d’eau environ. Pour r6duire k la 
proportion de 2 p. 1000 les 182 litres d’acide carbonique pro- 
vcnanl de I’eclairage d’un beck I’liuile pendant douze heures de 



277 


ASlJLli PUBLIC U’ALlIiKfiS p’AUXliRKE. 
la iluit, pour 6vaporer ces 7 grammes d’eau , la venlilatioii de- 
vra fouriiir 91 mfetres cubes d’air pour le ni@me laps de temps, 
et 7 metres cubes, 500 litres, par heure. La ventilation devra 
done introduire dans la salle, par heure et par bee h I'huilc, 
7 metres cubes, 500 litres, d’air atmospli6rique pur a 16°. 

En additionnant tous ces chiffres : 

11 mfetres cubes pour neutraliser les effels de I’acide carbonique 
expird par un homme; 

0 mttres cubes, 100 litres, pour dvaporer les liquides provenant 
de la respiration; 

6 mfelres cubes pour les liquides exhalds par les surfaces 

cutandes; 

9 mttres cubes, 100 Hires, pour ceux rdsultant de I’dvaporation 
des vases de nuit, expectorations , linge mouilld; 

7 mttres cubes, 500 litres, pour neutraliser les effels de I’acide 

carbonique, dvaporer I’eau, qui provienneni d’un bee 
d’dclairage a riuiile, 

on s’eleve au total de 36 metres cubes, 700 litres, d’air par in- 
dividu et par heure. Mais si Ton refldchit que les 18 metres 
cubes, 200 litres, d’air, tenant en suspension les liquides pro- 
veuant de la respiration, de la transpiration, des vases de nuit, 
expectorations, peuvent neutraliser les 22 litres d’acide carbo¬ 
nique exhaldsdans I’expiration, plus les 15 litres produits par 
I’eclairage, on voit qu’une bonne ventilation exigera, par heure 
ctpar individu, un renouvellement d’air pur ii 16° centigrades 
de 18 mttres cubes, 500 litres, suit : 20 metres cubes, en 
comptant les gaz dtlettres exhales par la peau, comme le dt- 
montrent les experiences d’Edwards sur la vie. Pour subvenir 
aux conditions de ce renouvellement, la capacitt de nos dortoirs 
a tte calculde de maniere a fournir a chaque malade 24 mttres 
cubes d’air atmospherique; et comme il serait trop coflteux 
pour I’administration de les chauffer pendant la nuit, nous 



278 ASItE PlifeLIC D’ALlfiNES D’AUXERRE. 

avons Stabli, au niveau du plancher, dans une encoighure des 
dortoirs, une ouverture (a) de O'",20 de hauteur sur 0"’,35 de 
largeur, aboutissanl k la cheminee construite dans le hiur db 
bStiinent, au moyen d’un conduit eh platre pratiqiid sous le 
carrelage des paliers. Un tuyau en tole, qui porte au dehOrS 
pendant ies saisons froides la fumde du calorifdre, parcourt cette 
cheminde {b) dans toute sa longueur (1 ; ii dchaulTe les couches 
atinosphdriques qui lui sont extdrieures, fait appel a I’air vicid 
qui stagne dans les regions infdrieures des dortoirs. L’air pur 
extdrieur s’introduit dans la salle al’aided’une ouverture (e) de 
O'",15 de dianidtre silude au niveau du carrelage , au-dessous de 
I’appui des fendires , cotd des pignons. Elle est fermee k volontd 
par une vanne mobile, et pourempecher les courants de re- 
froidir les extremitds infdrieures des malades, la surveillante 
a la prdcaution d’ouvrir la vanne apres leur coucher et de la 
fermer avant leur lever. 

Lorsqu’on veut augraenter I’appel de I’air contenu dans les 
dortoirs, on ferme pendant la null le registre {a) placd dans 
la salle de rdhnion. 

tour dchaulTer , vehtiler eh niSme temps la sallfe de rduhion 
et le refecloire, on a construit un calorifere dans la cave creiisde 
sSdus la partie centrale du batiment. Il a sa prise d’air extdrieu- 
rement: 1" au moyen des courauts qui rdgnent sous les par¬ 
quets, et d’une ouverture de 0'”,25 de longueur stir O'",15 de 
largeur perede sous la galerie. L’air puise au dibors offre done 
toutes les conditions de purete desirables, et se trouve en quan- 
titd sulBsante pour alimenter les salles de rdunion et le refefc- 
toire. II s’dchauffe aux paroisdu calorifdreetde ses accessoires, 


(1) II cst essentiel de fairc observer que la base de la cheminde est 
close par un petit mur en briques qui ne donne passage qu’au tuyau 
de fumdc du caloritfere; cette combinaison est indispensable a I’asplra- 
tibii de fair conteiiU dans les sailes. 



ASlLli; PUBLIC D’aHenEs fa’AUxEMiE. 279 

ci^qiii Satisfait aux exigeticeaderhygifine fetdo I’ficonotoie, tou- 
jburs Ji cdncilier lorsqu’il s’agit d’6dififer un fitablisserdfettt pu¬ 
blic. 

Afrivd dans les deux pieces a I’dtat de plus grande puPetd, 
de chaleur, il s’dleve an plafond, et chaque couche successive 
refoule les premieres de haul en bas. Cedes qui coniienncut 
I’acide carbonique, les miasmes sitiies dans la partie infdrieure 
de la salle, soiit entrainees par la cheminde d’appel (a), de sorto 
que I’airse meut contiiiuellement et se renouvelle avec d’autant 
plus de rapidild que le caloriffere est plus aclif, par conse¬ 
quent que la temperature exterieure est plus froide, le chauf- 
fage de I’appareil elant en raison directe du froid. II rdsulte 
aussi de cetle vitesse du renouvellement que la temperature de 
la salle est a trSs peu pres la menie dans toutes ses hauteurs : 
condition trSs importante. 

Dans les saisons froides, pendant la nuit, les paroisdu tuyau 
en t61e , qui portent la fumee du caloriffere, dchauiFees par le 
feu de I’appareil, sufKsent pour determiner un couraht d’air- 
conveiiable dans les dortoirs. Pendant I’etd, on embrase un peii 
de coke dans une cheminee qui correspond au tuyau ; de cette 
inanifere le courant s’diablit avec facilite et enlfeve prompteuient 
Pair altere. 

Lors des saisons chatides, lorsque le temps est calme, on 
laisse ouvei'teS les bouches du caloPifere (rf) ainsi que les fe- 
ii6tres. L’air echauffe par les malades s’elbve au plafond, sort 
par les imposles , est remplac6 par Pair frais d'e la cave puisd k 
Pextdrieur, qui chasse devaullui les miasmes contenus dans les 
salles, bu donne lien k de nouvelles combinaisoiiS gazeUSes, 
selon la Ibi de Dalton. 

Maintenant il s’agit de savoir ; 1" quelle est la quantity d’air 
que doit apporter par heure le calorifere dans la salle de reunion 
ou le rdfectoire; 2“ quel doit etre le degre de temperature de 
Pair fourni par le calorif6re; 3“ quelle sera la consoriimatibilde 
houillbnecessitee poUr I’appareil. 



280 ASILE PUBLIC U’ALltNliS D’AUXBUBE. 

Pour repondre a la premiere question , il faut conuailre le 
maximum de malades conteiiu dans la salle de reunion; le 
uombre de US une fois diiabli, en le mullipliant par 20 metres 
cubes, on a le chiffre de 960 metres cubes, qui repr6sente 
celui des cubes d’air qui leur est necessaire. Or, dans un rap¬ 
port lu par le docteur Behier au comitd central pour I’instruc- 
lion primaire it Paris , il a ete constat6 que dans I’ficole de la rue 
Neitve-Coqucnard, contenant 230 mfitres cubes d’air, un calo- 
rifere d’une dimension un peu inferieurc a celui do I’asile dont 
la cloche a O'",60 de diametre, a donn6 une ventilation de 978 
metres cubes, 36 litres par heure, la lerap6rature etant it 15° 
centigrades. 11 fallait done demander ce volume it I’appareil pour 
obtenir le renouvellement voulu par I’hygiene. 

Pour resoudre la seconde question, il faut s’assurer it quel 
degre du thermomelre les particules organiques suspendues dans 
un air vicic se brulaut au contact des surfaces de chauffe occa- 
sionnent une odeur speciale , et encore a quel degr6 Pair prive 
d’humidile necessaire determine un sentiment p§uible de ma¬ 
laise , d’oppression et de cephalalgie. A cet egard, I’expericnce 
a demontre que I’itir fourni par le calorifere pouvait s’^lever 
jusqu’it 50 degres centigrades. On devra done 6viter avec le 
plus grand soin de depasser cette limite. 

Reste la troisieme question ,■ dont voici la solution. 

Le renouvellement de Pair produit par la ventilation doit fitre 
de 20 metres cubes par heure et parindividu, total 960 metres 
cubes pour 48 malades. La formation de I’eau par la combinai- 
son de 0,67 grammes d’hydrogfene et d’oxigeue dansl’acte res- 
piratoire, procure, selon Dumas, par heure et parindividu, 
23 unites de chaleur (1). La formation de I’acide carbonique 


(I) MM. Dumas et Gu6rard cnlciident par unili de chaleur la quan¬ 
tity de calorique nficessaire pouryiever d’un degrfi un tjramme d’eau, 
tandis que M. Peclet, dans son Traity de la chaleur, appelle unity dc 
chaleur la quantity du calorique nyecssairc pour yicvcr d’un degrd un 



ASILE PUBI.IO D’AUftNKS D’AUXF.nRK. 281 

par la combustion de 10 grammes de carbonne produit 79 
unitesdechaleur. En somme, environ 102. 

D’un autre c6t6, les 91 grammes de liquide fourni par les 
perspirations cutan6es, pulmonaires, plus les 91 grammes pro- 
venant de I’eau contenue dans la salle, total 182 grammes, 
exigent, pour etre iransformes en vapeur, environ 113 unites 
de chaleur. 

Ces deux actes du ddveloppement et de I’absorption de la 
chaleur se neutralisent done a peu de cbose prfes. 

Pour que 20 metres cubes d'air ii 0 degr6 passent a 15“ cen- 
tigrades, il faut consomraer, d’aprfes M. Gu6rard, 100 unites 
do chaleur. 100 X hS, nombre de maladcs contenu dans la 
salle = 4,800 unites de chaleur. 

Mais pour maintenir la salle ii ce degr6 de temperature , il 
faut evaluer les perles de chaleur dues au refroidissement par les 
parois de la salle. La difference de temperature exterieure el 
interieure etaiit de 0“ a 15”, ce refroidissement sera, par 
metre carr6 ou par heure, d'envirou 22 unites pour des murs 
en brique de C^SO d’epaissnur, de 25 pour des murs en moel- 
lon d’6gale largeur, de 30 pour des carreaux de vitre. 

On voit done que les metres cubes 115,3G des murs et des 
portes de I’ouvroir ou du r6fectoire, sans lenir compte du plar 
fond et du plancher infericur, enieveraienl par beure 2,884 
unites de chaleur, et les metres cubes 6,24 de vitres en sous- 
trairaient 187 = 3,071, qui,avec les4,800, eieveraienta 7,871 
par heure le nombre d’unites de cbaleur n6cessaires ii 48 ma- 
lades places dans leur salle. Or, 2 kilog. de houille produisent 
environ, dans 1 heure, 7,871 unites de chaleur; done il faut 
pendant les 12 heures du jour environ 24 kilog. de houille. 

Tel est le mode de chaullage, de ventilation qui nous a paru 


kilogramme d'eau. Nous coiirormcrons acetic donndc tous nos calculs, 
afln dc faciliter I’intclligence. Nous r6duisons done a 23 unites les 
23,460 indiijuees par M. Dumas. 



282 ASILE PUBLIC D’ALlfeNfiS D’AUXEBRE. 

le plus simple, le plus economique et le plus propre a satisfaire 
aux conditions hygieniques rigoureusemeul iraposfies par le tra^ 
tetnent des ali6n6s. 

Galeries, A Test du batiment on a construit une galerie cou- 
verte, G, de 3 nifetres de largeur hors oeuvre, qui sert de pro¬ 
menades aux abends. Les opinions 6mises sur ce systfeme de 
galeries etanl Ires divergentes , il lie sera pas inutile d’en faire 
ressortir les avantages: 1° elles assainissent les rez-de-cliauss6e, 
en 61oignent les eaux pluviales, et Ton salt quelle pernicieuse 
influence exerce I’humiditfi sur la santfi alteree des ali6n6s. Le 
scorbut, les catarrhes, les diarrhees, en sent les suites ordi- 
naires. 2° Par nn auveiit de O'",80 de saillie, elles nieltent les 
malades a I’abri de la pluie, d’une insolation trop forte; et lors- 
que leur poitrail se trouve au niveau des linteaux des fenetres, 
elles permettent au soleil levant de penetrer dans les rez-der 
.chauss6e. 3° Elles adoucissenl la elarl6 du jour dans le rez-de- 
chfiuss^e, oil se trouvent souvent les malades, diminuant ainsi 
la trop grande excitation occasibnnee par une tnop vive lu- 
mifere. A" Lepr aspect simple et gracieux egaie les alienes, re¬ 
live leurs sentiments. 5“ Regnant a Test et h I’ouest, elles 
prfiservent de rhumidile les pieds des tnurs des bStiments, 
permettent, dans les saisons chaudes et pendant les temps ora- 
geux etpluvieux, d’ouvrirles impostes au couchant, les fengtres 
au levant, afln d’obtenir une ventilation salutaire. 

Voilii, certes, d’assez bonnes raisons pour en j ustifier l einploi. 

Un mur de 0"',70 de hauteur forme balcon devant le bati¬ 
ment. II est iiiterrompu h sa partie centrale par un escalier de 
A metres de largeur, composA de quatre marches d’uue foulee 
trAs facile. Le sol de la galerie, exhaussA de O'",60 au-dessus 
des prAaux, est pavA en dalles, rejointoyees avec du cimcnt 
rpmaiti de Vassy. 'll est encadrA par line plinthe de mArae sub¬ 
stance de 0,22 de hauteur, par consequent peut supporter le 
lavage sans qu’il en resulte d’inconvAnient pour la salubritA des 
salles. Deux portes, H , H', pratiquAes aux extrAmitAs de cptte 



ASir.E EUBLIO D.’ALIEMiS p’AUXERaE. 283 

galerie, la font communiqner avec celle des services gdneraux 
et fos jardins. 

Dans toute I’Stendue du balcon, dans une largeur de 20 
metres, existe un prdau. Une couche d’argile impermeable, en 
forme d’entpnnoir, de O'",i0 d’dpaisseur, a dtd posde k 0"',30 
de prqfondeur. Elle est recouverte par du sable; son centre, 16- 
gdrement ddprime, aboptit au bassin I, destind a recueillir les 
eaux qui s’dchappent en gerbes d’line fontaine jaillissante, pu- 
verte on fermde a volontd, selon les besoins de la saison. Par 
cette heiireuse disposition, les eaux ne sdjournent jainais k la 
superficje du sol > qui est constamment sec, sc rendent, par 
infiltration et I’intermddiaire du bassin prdcitd, au systjetpe 
d’dgout gdndral, qui les verse dans deux grands rdservoirs peu 
profonds, situds de chaque cold de I’asile, au milieu de terrains 
a cultiver. 

Quatre petites nappes de verdure L se dessinent autour du 
jet d’eau , ddmasquent la fapade principale du. batiment, rd- 
crdent la yue des malades et portent le calme sur leurs sens, 
somnq mollior herbq. Des rosiers simples, des fleurs peu odo- 
rantes bordent ces tapis de verdure. 

A la distance de 2"\50 des bktiments et desmursde cloture, 
au droit des colonnes, apparaissent deux rangdes de tillculs. 
Plantds k 3 mdtres d’intervalle, ils recouvrent de leur voute 
ombragde, pendant les chaleurs de I’dtd, les alidnds qui se 
livrent au plaisir de la promenade. 

Ge prdau est clos en avant par un batiment k un dtage, k 
droile par un mur de 2 metres de hauteur, au-dessus duquel 
s’dldvent de distance en distance de petits pilastres relids entre 
eux par des. grillages losangiques en fer galvanisd. Ce mode 
d’architecture permet k I’oeil du inddecin-directeur de plonger 
dans les dilTdrents prdaux, de surveiller, lorsqu’il le juge con- 
venable , les rapports des surveillants avec les malades, et vice 
versa, un des points capitaux du traitement de la folie. Ces 
pilastres supportent un cold de la toilure des galeries de ser- 



284 


ASILE PUEl.ir, d’alieni^s d’auxerre. 


vice. A gauche, un saut de loup 0, donl I’angle du talus a 30 
degrds et Ic niur dc soiitenement 4 mhlres de haulcur, limite le 
pr6au. Une liaie vive P (aubfipiue), de O'",60 de largeur sur 
l'",20 de hauteur, s’oppose a la descente dcs malades sur le 
penchant des terres, coiisoIid6es par du gazon inei6 de fleurs 
des champs. Les parlies laterales de ce mur sc lermincnt en 
gradins et en ranipes M aux deux batiments prficitfis, h la hau¬ 
teur de 3 rafetrcs. Ces gradins sent taillfis de facon h recevoir des 
vases de fleurs, rosiers en 4td, arbustes verts pendant les 
saisons froides. Une haie de 2 m&tres d’epaisseur, situ6e en 
de hors des raurs du saut de loup, en defend I’approchc aux 
ali6nes qui ont dc la tendance au suicide. 

Les latrines, que nous avons decrites dans un nunidn'o des 
Annales medico-psijchologiquesii), sent a cheval sur le saut 
de loup; elles se ferment elles-raemes. 

Tel est le quartier destine aux alifinfo paisibics et m(51ancoli- 
ques, dont la construction a coutA 50,500 fr., conform6raent 
4 nos indications, aux plans et devis dress6s par I’architecte 
habile W. Boivin, it qui I’administration en a confi6 I’exdcution. 
Commoditatem , delectationem, frmitatem , tel est le principe 
qui nous a dirige dans la conception de cette oeuvre, it laquclle 
M. Ferrus a pret6 son concours eclair^. 

H. GIRARD., 


- (I) AunaUs midico-psycholoyiques, t. YI, p. 107. 



RGVIIE FRAIVCAISE ET ETRANGERE. 


JOURNAUX FRANg.AIS. 


Hevue m^dioo-l^gale des journaux judiciaires, 
lypEmanie. 

Aux environs de Troyes ex isle nn doniaine assez considerable, 
conmi sonsle nom de Pclii Chateau deSaint-Poiiange. C’estla que, 
depuis vingi-cinq ans environ, le sieur 0..., ancien imprimenr, 
habile dans une solitude absolne. Son manoir , veritable fort deta- 
cbe , esl protege par une triple enceinte de baies , de fosses et de 
barriercs. Stir la porte d’enii-ee , on lit avec surprise ceite inscrip¬ 
tion ; Franc fief de droit nalurel; el si quelque voyageur se pre¬ 
sente pour visiter cette habitation , sotidain le pont-levis se live, et 
une voix forte fait entendre ces mots : ArrSte, ciloyen! respecte 
nion domaine. Qui es-tu? que deniandes-tu ? Cette voix , e’est celle 
du sieur G..., vieillard de soixanie seize ans, qu’une exaltation 
d’idees singulitre sur lout ce qui touche la religion , la politique, la 
justice el les rapports sociaux, a rendu raaniaque. FidOleadorateur 
du soleil, auquel il va faire ses adorations irois fois par jour de- 
vant un autel de gazon eieve de ses propres mains au milieu de sa 
propriEtE , il entre en fureur lorsque la cloche du village appelle les 
fidelcs au saint sacrifice de lamesse. Le vent souflle-t-il avec vio¬ 
lence, e’est un vent que le prfitre du village lui envoie pour lui Eire 
nuisible. 11 ne mange Jamais de viande, et a en horreur tons v6- 
tements tissEsavec la loison d'un animal. A ses cOtEs pend un sabre 
prfit a frapperdes ennemis imaginaires. etc. 

Le 23 aoftt 18Zi3 , G... est assailli dans sa forleresse par quatre 
malfaiteurs, qui, aprEs I’avoir garrottE, lui volferent son argent. 
Des agents de I’auiorilE s’Elant prEsentEs chez lui pour demander 
des rcnseignemenls, G... ne voulut pas les laisser pEnEtrer dans 
son habitation, dEclarant qu’il ne ferait connallrc que par la voie 
d’un journal ce qui lui Etait arrivE. II Ecrivit, en effet, au journal 
de I’Aiibe, une lettre circonsianciEe qui fut lue A I’audience. — Les 
accusEs furent tons condamnEs. 

La dEposiiion Ecritc de G.. a coniribuE pour beaur.oup a la con- 
damnation des malfaileurs. 




T. VII. Mars I SAC. 






286 REYUK FRANCAISE ET ETRANGfeRE. 

Dans une foule de circonstances, le idmoignage d’un ali^nddoit 
eirc pris eii sdrieuse considdralion. II me paralt hors de doule 
qii’un individu dont le ddlire esl netlement circonscrit, un mono- 
maniaque comme il s’en rencontre ions les jours dans nos hospices, 
pent rendre nn compte fiddle , impariial, exact defaits parliculiers 
Venus 4 sa connaissance. pourvu que ces fails se trouvent en dehors 
de ses convictions ddlirantcs. Toutefois , je me hate d’ajouler 
qu’une parcille apprdcialion ne saurait 6tre convenablemcnt faite 
que par des mddecins d’alidnds ; eux seuls seroht eii dial de ddter- 
miner avec quelque certitude quelle pari rcvient au ddlire, quelle 
autre part 4 I’dtal normal. 

EMPORTEMENT HOMICIDE CHEZ UN 

X... avail passd quelque leraps dans une maison de sanld. Rendu 
4 la libertd, il exergait sa folie d’une maniere toute pacilique, en 
dcrivant d’inierminables el d’inddchiffrables leilres qu’il glissait 
sous les portes de ses voisins. Cependant, ayant eu un jour quel- 
ques contraridlds avec un cordonnier, il le lua d’un coup de fusil 
en plein jour. 

—11 paralt que , durant son i.solement, X... avail donnd des mar¬ 
ques d'une violence nalurelle. Dfeslors, comment n’diait-on pas en 
garde conlre le relour de ses emportemenis ? Comment mdcon- 
naltre le caractdre irrascible, vindicalif qui est le pariage de la 
plupart des lypdmaniaques, au point de laisscr 4 sa porlde une 
arme aussi redoutable qu’un fusil? Assurdment, nous sommes loin 
de vouloir qu’on renferme tous les alidnds ; nous savons qu’il en est 
un grand nombre qui sonl compldtement inolfensifs; mais il en est 
aussi dont il faut se ddfier, malgrd les plus spdcieuses apparences 
de iranquillitd et de douceur. Ija nalure des Iddes dominanles des 
hallucinations, des impulsions maladives, les antdcddents du ma- 
lade surlout, et nidme le caractdre spdcial des prddispositions hd- 
rddilaires qui pdsent sur lui, ne doivent jamai-s etre perdus de vue. 
Le fait suivant confirme d’une manifere bien raalheureuse les rd- 
flexions que nous venons de faire. 

MANIE HOJtICmE. 

Krangois J..., gargon, agd de trente ans, vivait paisiblement 
avec son pere el sa mdre , depuis environ irois ans qu’il dtait re- 
venu du .service miliiaire. 

A jjlusieurs reprises, ddj4, il avail donnd des signes non dqui- 
voques d’alidnation mentale; mais jusqu’alors ce jeune homme, de 




287 


JOURlS’ADX FttANC.AIS. 
moeiirs fort douces, n’avait fait paraltre aticune marque de mfichan- 
celd : cependant, un matin, comme il se Irouvait A la maison seul 
avec sa mfere , ayant etd pris tout-A-coup d’lin accAs de fureur^ il 
saisit une hache dont il lui assAna cinq on six coups sur la tAte. 

Muni de cette mAme hache, il s’Alanqa ensuite dans la campagne 
pour y chercher son pfcre , avec I’lntenlion liien raanifestAe de le 
tuer ; ne I’ayant.pas irouvA, il fit tomher son fer parricide sur uh 
jeune homme de la commune, auquel il lit an bras nne blessure 
assez grave, et renversa ensuile une femme d’un coup qu’il Ini 
porta A la tCte, mais qui, heoreusement, ne fut pas dangereux. 

11 revlnt ensuite A la maison oh son pAreAtait de reiour; il vou- 
lut pAnAtrer chez lui; mais , tronvantles portesfermAes, il enfonqa 
la fenAtre d’un coup de hache, puis il se reiira dans le jardin atie- 
nant A ia maison, menagaiit et lerrifiantde son regard plusdevingt 
homines accourus avec toute sorte d’armes pour I’arrAtef. Ce tie 
flit qn’au bout de deux heures qu’on parvint A le saisir et a le dAs- 
armer. 

SUICIDE. 

Le suicide doit-il Atre re'gaidA, dans tous les cas, comme le 
rAsultat d’une aliAnation menfal'e, soil durable, Aoit passagAre ? 
Sans vouloir ici trancher cette difficile qiiAsiion , disons, An thAse 
gAnArale, qu’instinctivement oil penche d’autant phis vers I’affir- 
malive que Ton a fait de la folie uiie Alude plus approfondie, ^ue 
Ton a acquis plus d’expArience , el qu’enlin on a vu pltis d’aliAiiAS. 
A mon sens, on s’est trAs fort fourvoyA dans cette question, qui, 
apres tout, n'est qu’nne question do fails, et qui ne pout Aire Irail- 
chAe que par des fails et non par des raisonnemcnls dpriori, par 
des inductions hasaidAes, comme On essaic de le laire gAnArale- 
raent. Il ne s’agit pas, cn effet, de savoif si tels ou tcls qui se sont 
tuAs avaient ou non des raisons plus ou moins legitimes pour le 
faire; il s’agit de savoir si, au moment oh I’actc a AtA accompli, 
I’individu jouissait encore de sa pleine liberlA morale , de son libre 
arbitre, c’est-A-dire s’il Atait encore et loujours libre de u’exAcuter 
pas comme d’exAcuter I’acie qui avail fait anlArieuremenl I’objet 
de ses rAflexions. Ne prenons pas le change : ce ne son! pas les mo¬ 
tifs de I’acte qui sont en cause , c’est I’acte memo ou pluthll’impul- 
sion immAdiale qui I’a dAterminA ; et dAs lors il s’agil de savoir si 
cette impulsion n’a pas pris sa source dans.de telles conditions 
psychiques qu’elle Itti irresistible. 

Or, quand on a devant les yeux les conditions physiques et mo¬ 
rales, bien plus nombreuses qu’on ne croit gAnAralement, dansles- 




288 REVUE FRANgAISE ET fiTRANGfeRE. 

qiiellcs des impulsions de ce genre peuvent se diivelopper, qnand on 
refldcliit a Texlrfirae facilild avec laquelle se produit cc grand dds- 
ordre,<;e bonleverscmentdes faciilles menlalcs, rapide cl inslan- 
land comme la pensee, qui csl l oiigine de loiite lesion parliellc 
de CCS mdines faciilids , A celtc falidique prddisposilion de certains 
individus qui out, pour ainsi dire, lous ies poresdei’esprit ouverls 
i la folie; quand on se rappelle qiie Ies conditions morales dans 
lesqiielles nait et grandit I’idde dii suicide sont, pour une foule 
d'individiis, une cause mddiaie de folie, ies chagrins, la prostra¬ 
tion morale qui suit Ies grandes catastrophes , le desespoir, el par- 
dessus tout I’ennui, ce Icedium vilce qu’engcndrent si souveut ies 
trop grandes ddperdiiions de puissance nerveuse, I’dpuisemenl de 
la sensihilitd , etc., etc., on ne saurait s’empdcher d’admeltre , ou 
du moins de soupqonner foriement, la presence d’une Idsion intcl- 
lecluelle, dans ies cas mdme ou cetteldsioii nese rdvtle par aucuu 
sympldme extdrienr bien traiichd. II est de fait qu’un indivldu aura 
pu, pendant pliisou moins de lemps, conserver an dedans de liii- 
m6me I’idde du suicide , y rdfldebir, mtlrir son projet, en peser le 
pour et le conlre, sans que ses faculids morales aient reqii la inoindre 
alteinte ; ce n’est qii’au moment meme, ou pen d’instantsavant 
d’accomplir son projet, que le mal se sera declard, I’aura anaclid 
violemment et brusquement a son libre arbitre. 

Les quelques rdtlexions qu'on vient de lire nous ont litd inspirdes 
par le faitsuivant, que nous trouvons coiisignd dans VEspril pu¬ 
blic du \li fdvrier : 

Une femme, d’une quaranlaine d’aiindcs, venait de sorlir du 
Palais-de-Juslice, ou clle avail, dii on, perdu tin procts en pre- 
midre instance. Passant sur le Ponl-au-CIiangc , clle escalada lout- 
a-coup le parapet, el chercha a se prdcipiler dans la Seine. Un 
hoinme qui se trouvaita quelques pas derridreelle, tdmoin de cette 
tentative, s’dlanca, et parvint a la saisir par ses vdtemenls au mo¬ 
ment ou elle se precipitait dans le fleuve. Cette femme, dont le 
ddsespoir dlait a son comble , lit lous ses ellofts pour se ddbarras- 
ser des mains de I’bomme qui voulait la sauver. Elle fut conduite 
immddlatement au poste du Palais-de-Jusiicc, oii clle fut consigiide 
en attendant que des mesures de sdretd fussent pri.ses pour sa con¬ 
servation , gravement compromise «par Vaffaihlissemenl suBii de 
sesfacuUismenlales! » 

PARRICIDE. 

Les archives criminelles constalent qu’un des anefitres du parri¬ 
cide Dubarry, execute a Tarbcsle 12 fdvrier dernier, nbmmd comme 



JOllUNAtlX FRANCAIS. 


lui Jean-Marie Dubarry, a (5td cxecutd |?0Mr un crime pareil le 12 
Kvrier 1746. (Dehals de fevrier.) 

En consignant ce fail dans noire rcviie , nous n’avons assurd- 
menl auciine pensde d’arracher le parricide Dnbarry li la fldtris- 
sure du jiigemcnl qiii I’n frappii. Nous voiilons seulcmenl, a son 
occasion, rappeler combien il seraii a desirer quc I'on pill avoir 
sur lous les grands criniinels des rciiseigneinenis exacis relulive- 
mcnl a Icurs anldcedcnls proprcs, a ceux dc lours families, ric. 
Nous ne sanrions cn doutcr, boaucoup de mysleres scraient dd- 
voildsnlors, boaucoup de cboscs incomprdlicnsiblcs seraicnl cxpli- 
qudes, el peul-elrc aussi moins de noms iristemeiil fameux figu- 
reraienl sur les rcgislres dcs prisons et dcs bagnes 1 

HOMICIDE. — EI'ILEPSIE. 

Le jeune D. ., Agd dc dix-sepl ans, eraployd A la lilbograpbic du 
porl de Toulon , a la suite d’unc querclle avec un de ses caramades, 
essaie de le tner .en lui ddchargeani un pislolet dans la figure, puis 
il fait plnsieurs icnlalives pour sc suicider. Dcsleltres trouvdes sur 
lui dtablissenl d’une manidre pdremploirc que D... avail dgalemcnt 
projeld le meurtre de trois aulres ouvriers eroployds dans le meine 
atelier que lui. Void Tune de ces letlres qu’il adressait a sa mdre : 

« Ma mdre , si jc vous dcris ces deux mots dc Icllre, cel pour 
voiis faire savoir loul ce qui s’esl passd dans celte inalinde, cl se ce 
qui m’a obligd dc faire ce que j’ai fait. M. Ard..., comme le cbef de 
Talelicr, me traiie Irds mal, il fait des rapports faux contre ma 
personne; c'esl pour cela que je me suis propose de lui lever la 
vie. M. Hip... a eu Tair de parler envers moi, corame s’il m’avait 
trouvd a la rue, ct comme je vous ai ddja dit que je n’dlais Tesclave 
de personne, pas mdme dc Dieu, et que je suis libre de moi, j’ai 
jngd a propos de faire A lui comme au jirdcddent. —15..., comme 
le plus coujon de Tatellier, et qui se croit le plus spdrimenid, ct 
qui a loujours Tairc de tourner les choses cn ridicule, quise figure 
parce qu’il se voit grand et gras, il croil que personne ne pent le 
dompler, ces pour cela que j’ai jugd A propos de le mellre au 
mdme rang que les autres, si cela m’est possible. Ensuilc, si je me 
suis brftid la cervelle , e’est quc vous me Iraities tres mal, quoiqiie 

je le mdriiasse un pen. 

.Diles A M. S... que s’il passe franc, s’il a passd, ce 

n’dtait pas fautc d’envie dc le ddlruire, car dite lui qu’il n’est pas 
dignede vivre ; e’est moi qui la lui dit. Parce qu'il est contre-maitre, 






290 REVUE ERAN(;A1SE ET ETRANGtRE. 

il se figure d’etre general. et que c’est un grade que personae ne 

peut alteindre. 

» Ma mfere, nprfes la morl pas de rancune. Je voiis fais ma con¬ 
fession ; je pense que voiis me pardonnerez, je m’excuse envers 
vous, avoir fail; car s’il y a un Dieu, comrne Ton dit, je pense 
qu’il me pardonne, parce qne je m’en accuse. D. « 

Ainsiqu’il enesiconvenu dans le cours des ddbals, D... n'avait 
jamais eu i se plaindre des individus dont il avail rdsolu la morl. 
—11 eiait meme intimement lid avec celui d’enire eux auquel il 
avail tire un coup de pistolet. 

Oil done cherclicr le molif qui a pousse le jeune D... & com- 
metire lant de meurires i la fois , puis a se donner lui-mSme la 
morl ? D... avait-il ddjl donne des preiives de folie. ? Non , il pas- 
sail dans sa famille et parmi ses camarades pour une mauvaise 
tele, Yoil& tout. Pendant ies debais, ses rdponscs onl did on ne 
peut plus rdgulieres et n’ont rdvdld aucun trouble intellcciuel. 

D... dtait epileptique. 

J. MOREAU (de Tours), 

XLXrVVE DES JO'URNAITX DE MEDECXNE. 

DE L’ISOLEMENT CONSIDdRfi COMMB MOYEN DE TRAITEMENT DANS LBS 
MALADIES MENTALES ; par M. C. LACHAISE. 

En quoi consisle I’isolement dans le iraitement de la folie et 
comment agit-il coutre elle? Dans quels cas irouve-t-il plus parli- 
culidrement son application ? Quelles sont les limites au-dela des- 
quelles son emploi cesse d’etre avantageux? Telles sont les ques¬ 
tions que M. Lachaise s’est proposd de rdsoudre, dans je but suriout 
de prouver que les partisans de I’emprisonnemen t cellulaire ne sont 
point en droit, pour ddmontrer les avanlages de cetie mesure, de 
s’etayer de ceux qu’on retire de Tisolement dans le traitement de 
la folie. 

Les principes dmis par M. Lachaise different pen de ceux qui 
onl die poses par nos maitres, Pinelet Esquirol. II conseille I’isole- 
ment dans presque tons les cas d’alienation mentale, et n’admet que 
de fares exceptions en faveur des ddments etdes idiots, tl pense que 
cet isolement agira d’autant plus favorablcment sur la marche de 
la maladie, que celled se sera ddclaree plus brusquemeiit, revdtira 
une forme plus aigue, el aura delate au milieu de causes plus apprd- 
ciables et plus faciles i dloigncr. 

Conlrairement a I’opinion de quelques mdclepins alidnistes, 




JOUKNAUX FRAWgAlS. 291 

AJ. Lachaise n’approuve point un isolemenl trop absolu et trop pro- 
long6; il ne veut pas qu’uii malade aprfes sa gudrison soil bi us- 
quement jetd au milieu de sa famille el de ses amis, aprfes en avoir 
•Std sdpard pendant iin long espace de temps; il pi-fifire qu’il soit 
graduellcment mis en rapport avec les personnes au milieu des- 
quellesil est oblige de vivre, avec cedes surtout dont la vue nelui 
rappellera aucun souvenir p6nible. Il crolt, enfin , que risolement 
doit en gendral fitre de courte durde dans |e mdnie lieu , parce que 
lesmalades s’babituent facilenient aux personnes, aux objets, h la 
localitd avec lesquels ilssont en rapport, et sont bientdl par cela 
infime privds d’un des premiers avaniages de I’isoleraent, qui est de 
subslituer de nouvelles impressions aux anciennes. (Gazelle des 
hdpilauoc, U septembre 18d5.) 

Ai'Ot'LExiE NERVEUSE. (Observation recueillie dans le service de 
M. Leuret.) 

Que Ton donne le nom d’apoplexie nerveuse i une maiadie qui, 
tout en presentant les sympl&nies d’une veritable apoplexie, n’est 
due il aucune Idsion cdrdbrale appreciable , tout le monde est d’ac- 
cord sur ce point; mais nous ne voyons rien dans cette observation 
qui autorise il formuler aiiisi le diagnostic. 11 s’agit, en effet, d’un 
malade atteintdepuis cinq ans d’une monomanie ambitleuse, et qui, 
dfcs les premiers mois de 18Zi5, dprouva plusieurs fois des pertes 
s'ubites de connaissance, aprds lesquelies il restait quatre on Citid 
jours au plus un Idger einbarras de la langue. Plus tard un accident 
de'mfime nature, mais beaucoup plus grave, laissa aprfes lui une 
paralysie gdnerale, mais incomplete, qui durait encore quand le ma- 
iade enlra a I’iiospice. Il prdsentait alors les sympldmes suivants ; 
parole embarrassde et lente, inouvements dilTiciles et incertains, 
marche chancelahle. Ces symptdmes, joints au trouble de I’inlelli- 
gence, firent formuler le diagnostic : demence et paralysie. 

Dans la nuit du 19 au 20 octobre, il se ddclara un tel ensemble 
de'-symplOnies, quel’on crut ii une hdmorrhagie cdrdbrale, qti’on 
pratiqua une forte saignde et que Ton fit appliquer de larges sina- 
pismes. . 

Lelendemain 20, ddcubitus dorsal, rdsolution compifete de tons 
les membres, face Idgdrement colorde et sans mouvements con- 
vulsifs, abaissementdela paupidre supdrieure, point de ddviation 
des Idvres, paralysie compltte de la sensibilitd et dii mouvement. 

M. Leuret prescrivii une nouvelle saignde, une potion dthdrde 
et I’application immddiate de vdsicaloires i I’eau bouijlanle; le 
malade mourul a uiie lieurc. 




292 BEVUE FRANgAlSE ET fiTRANGtRE. 

A I’aiitopsie, on irouva un pen de sdrosiitf dans la cavitd de 
rarachno'ide et quelciues vtJsicules hydatiformes snr le l)ord libre 
des plexus choroldes. Le cerveau ne pr^sentait rien d’anormal dans 
son volume et sa consistance; seulement les deux hemispheres 
adheraienl d leur parCie anlerieure par suite d’une inflamma¬ 
tion ancienne de la sereuse. II est a regretler qiie Ton ait d^crit 
avecaussi peude details cctte dcrniere liision , que nous legardons 
comme la plus impoi'tanle, quand 11 s’agit de la paralysie gdndrale 
des alidnds, doiit elle conslilue pour ainsi dire le caractfere anato- 
mique, et 11 nous semble que les quelques accidents intei miltcnts 
qui sont vcnus la compliquer, comme cela se volt si souvcnt, 
n’eussent point dd modifier le premier diagnostic , et fnire prdfdrcr 
au terme propre le mot si vague et si mal ddfini A'apoplexie 
ncrreuse. ( Gazelle des hdpilaux, 30 ociobre 18^5.) 

DES FORMES DE LA FOLiE, par M. JoussET, interne des liOpitaux. 

En mddecine, comme dans une branche quelconque des sciences 
naturellcs, une classification impliquc ndccssaircmcnt I’idde d’d- 
tudes longues et patientcs , de connaissances profondes et dtenducs. 
La folie tie fait point exception a cette rdgle. On ne Tapprend point 
en un jour, et e’est peut-dtre rune des maladies dont I’dtude est 
la plus difficile, surtout au point de vue pratique. Le travail deM. Jons- 
set ne doit done dtre regardd que comme un essai; mais on doit 
au moins lui savoir grd d’avoir eu le courage d’enlreprendre ce 
qii'aucun mddccin alidniste n’a point encore oser abordcr, la clas- 
silicatiou des formes de I’alidnation mentale. M. Jousset nous per- 
mettra cependant de luiadresser un reproebe, e’est d’avoir donnd 
de la folie une ddlinition qui n’en est pas une, puisqu’elle peut s’ap- 
pliquer .sans modification auciine a toute autre maludie; en second 
lie I, d’avoir choisipour principale base de sa classification un ca- 
raetdre aussi difficile A saisir au debut d’une maladie et aussi pru 
utile pour le diagnostic quele plus ou moins de gravitd qu’ellepeut 
olfrir, et enfin de n’a voir point asscz pris en considdralion im S)m- 
pt6me bien plus important, selon nous , quaud il s’agit d’une clas¬ 
sification des formes de la folie, nous voulons dire I’alidnation 
d’esprit, le ddlire. 

(Archices de medecine, aottt et septembre 18/i5.) 
riSflexions critiques, sur un jugement en interdiction, de la 

di5mencf, et de l’imbecillit^ , par le docleur Max. Duuand- 

I'ARDEL. 

On a souvent reprochd aux mddecins alidnistes de ddclarcr trop 
facilement alidads des individus qui avaient commis des acles 



JOURKAUX FUANr.AlS. 


293 


criminels; lie poiin-ail-oii point reproclier anx magislrats de de¬ 
clarer Irop facilcincnt inlcrdils, sons pretexte d’alidnalion, des 
individus qiii se sent l endiis coupables de qnelques mefails sans 
importance aucune? C’est ce que M. Durand a parfaitement dd- 
monird, pour un cas de ce genre qni s’esl prdsenid dans Ic mois 
de jiiiii dernier. 11 n’y a qu’A lire, en elTet, Ics coiielnsions du tri¬ 
bunal pour se bien convaiiicrc : 1“ qu’ancun mddecin n’a did con- 
sulld dans cclie allaire , on du moins n'a did appeld a forninler son 
opinion ; 2" qnel’dtat actuel de I’individu inierdil, non plus qne ses 
anideddents, ne pcrmellait point, coinmc on I’a fait, de le ddclarer 
inibielU; 3° que cerlaines circonstanccs ddinonti cnl an coniraire 
qii’il joiiissaii ct qu’il jouit encore d’une ceriaine intelligence. 

Le tribunal n’dtait done point on droit dans ce cas de prononcer 
I’inlerdiclion. (Annales d'hyqiene, octobre 1845.) 

/CAS DE PELLAGRE OBSERvd A l’IIOPITAL DE LA CHARIld. 

bepnis la publication du livre de M. TIidophile Roussel stir la 
pellagre, un inidrdt nouveau doit necessairemeni s'allacher a toiis 
les cas de cette nature qui peuvent se prdsenter dans la pratique 
civile ou dans les liOpilaux. iNoiis croyons done utile de dire quel- 
ques mots de celiii qu’on vient d’observer a la Charitd. L’dryllidme 
des mains , Icur aspect raboteux , comme celni d’une palte d’oie , 
la Idsion de la moelie, se iraduisant par des dotdeurs vertdbrales , 
la douleur et la faiblesse dans les membres, les infdrieurs surtoiit; 
les douleurs acrodyniques, les Idsions de riniellect et I’air stupide, 
inaltenlif, la diminution du sens de la vue ; enfln , les Id.-ions des 
voies digestives, la diarrlide continuelle, les douleurs abdominales: 
telle a dtd du reste la sdric des synipi6mcs observds diet la nialade 
CD question , el qui ont fait reconnaitre ebez ellc I’alfeciion ddcrile 
de nos jonrsfsous le nom de pellagre. Ajonions cependant, sous le 
rapport de I’dtiologie, que cette femme ii’avait jamais mangd de 
mats. Cette circonslancc inlirmait singulidrcmcnt Ics rdsullats 
obtenus par M. Roussel; aussi ce mddecin , pour cette raison etpour 
d’aulres encore, n’a-t-il point hdsitd a dire, conlre I’opinion du 
chef du service, M. Rayer, et de M. Brierrc de Boismont, qui a 
beaucoup dtudid celle maladic, que ce n’dlaii point une pellagre, 
mais bien une parapligie rhumalismale , accompagnde de vomis- 
sements et compliqude d’une druption a la peau. Nous laissons le 
Iccieur juge entre ces assertions contradictoires. {Journal des 
connaissanccs medico-chirurgicales , novembre 1845.) 



294 


REVUE FHANgAlSE ET fiTRAPIGtRE. 


EPILEPSIE AVEC ACCES QUOTIDIENS , GUERIE PAR LE NITRATE 

d’argent. 

L’6pilepsie est une maladie contre laquellc on a prdconisd sans 
succfes presqiie ions les nii;dicamenls. II fant dire cepeiidant qu’il 
en est quelques uns dont I’.idministiaiioii a parfois , sinon ddicr- 
mind one gudrison cotnpldte, an moins prodiiil une cerlaineamd- 
lioi-ation. Tel est I’azoiaie d’argent, que M. Ilayer eniploie de prd- 
fdrence contre cetle maladie , el qui lui a si bien rdiissi dans le cas 
suivant, que nous rapportons lextuellement: 

Le n” 11, salle Saint-Vincent (service de M. Rayer 4 la Cliarild;, 
a dtd pccupd pendant une pariie de I’annee 1845 par une jeund 
femme de vingtans, maigre et d’lme constitution faible , dpilcpli- 
que depuis rsge de quinze ans. Les accds revenaienl tons les jours, 
quelquefois mdme elle en avail deux ou trois dans une seulejour- 
nde. Aprts avoir subi divers iraitements dans plusieurs hdpitaux de 
Paris, sans le moins succds, elle est entrde 5 I’lidpital an com¬ 
mencement du mois dcr mai dernier, se trouvanl a cctte dpoque 
enceinte de sept mois. Aprts avoir fait constater chez elle la rdalild 
d’une dpilepsie quolidienne, M. Rayer lui a fait prendre t I’intd- 
rietir du nilraie d’argent, d’abord a la dose de 3 cenlig., puis a 
celle de 5 cenlig. par jour. Le niirate d’argent dtait pulvdrisd, puis 
rdduit en une pilule it Taide d’un pen de gomme. Aprts quelques 
jours de I’emploi de cet agent, les accts out ddja perdu de leur 
force cl de leur frequence. Au bout d’un mois de traitenient, ils 
out compldtement disparu. Vers I’approclie du terme de la gros- 
sesse, on a dloigud d’abord les prises du mddicament, puis on les 
acessdestout-ii-fait pour y revenir de temps en temps. L’accouche- 
ment s’est lermind hcureuscment, et il est venu un enfant vivant, 
maisqui est iiiort au bout de quinze jours. Les accts d’dpilepsie se 
sout reprodnits a de fares intcrvalles aprts les couches; mais le 
retour au nitrate d’argent a paru en avoir raison, et I’on n’en a 
plus vu jusqu’au 8 octobre, jour de la sortie de la malade, pendant 
les quatre ou cinq mois que son sejour s’est encore prolonge. II y 
avait^tjqnc, quand elleestsortie, quatre mois que la gutrison pouvait 
passer pour compltte. Cette femme a pris en lout une cinquantaine 
de pilules de niirate d’argent. Ce mddicament n’a point produit chez 
elle la coloraUon qu’on lui a plusieurs reprochd d occasiottner chez 
les divers individus qui en out fait un usage prolongd. {Journal 
des cpmaissances medico-chirurgicales, yAnviav 1846.) 

L. LUINIER. 



SOCIETES SAVANTES. 


Acatl^mie ties (Sciences de Paris* 

Stances du 1" et du 22 d^cernbre 18i5. 

NERFS DES MEMBRANES S^REUSES. 

Nous avoiis dit quelques mots dans un de nos derniers numdros 
d’lm travail de M. Bourgery sur les nerfs des membranes siireiises, 
— M. Papennbeim a dcrit a celie occasion A I’Acaddmie pour faire 
observer quel’existence des nerfs danUes membranes s^reuses 6tait 
un fait d^jA connii. M. Ramack, de Berlin , a dficril des nerfs dans 
le pdritoine; M. Papennbeim lui-mfime et M. Valkmann en ont vu 
dans I’arachnoi'de. Mais ce mfidecin prdiend qii’il n’est point vrai 
de dire que ces nerfs existent en grande quantite , et que M. Bour- 
gery.a dte induit en erreur par le proctide qu’il a employe pour les 
diimontrer. 

{A. Bourgery adressa pen de temps aprAs A I’AcadAmie une petite 
nofe en rdponse a M. Papennbeim, et dit qu’il ne connaissait point 
les U^aux des micrograpbes allemands. Quant A ce qui est de la 
quaniitede ces nerfs, il se propose de dAmontrer plus tard la vAritA 
de ses assertions. 

Acadcmie royale de Medecine de Paris. 

seance du 13 octobre. 

CONSIDERATIONS THEORIQUES SDR e’ALiEnATION MENTALE. 

M. ColUneau fait en son nom et aux noms de MM. Ferrus et 
Faliet un rapport sur un mdmoire de M. Delasiauve ayant pour 
titre : Considerations theoriques sur I"alienation men tale. 

Quelle est la nature de la folie ? telle est la question que M. De¬ 
lasiauve se propose d’examiner dans ce meinoire. II fait d’abord 
observer que le mot folie est un terme abstrait qui s’applique A un 
grand nombre d’affections ou de formes qUi bien souvent n’ontdfi 
commun entre elles que le trouble ou Palteration de I’intelligence. 
Aussi, aprAs avoir Acarte de la discussion I’ldiotie, la dAmence et 
le dAlire des maladies aigues, qui correspondent A des arrAts de dA- 
veloppement ou A des modifications sensibles de I’organe encAphali- 
que, ne s’arrAte-t-il qu’aux affections men tales dont les symptdmes 
se manifestent sans paraltre influer sur la santA gAnArale, et ne 
s’accompagnent que de lA.sions physiques contestables et contestAs. 

Trois AlAments, dit I’auteur, sont nAcessaires A I'accomplisse- 
ment des fonctlons en gAnAral: des organes, une vie a ces organes. 



296 REVUE FRANgAISE EX ETRANGiiRE. 

des agenis qui donnent I’irapidsion aux organes vivants. Qu’un de 
ces ei^menis vienne a faillir ou 5 s’alierer, les fonctions elles-m6mes 
manquent ou sont Iroublecs dans leiir exercice. II rdsulte de ceci 
une consequence, c’cst qne le principe des maladies n’esl pas tou- 
jours le mSme, ct qne si paifois il i &ide dans les organes, il pent 
aussi se irouver en dehors d’eiix , soil dans les agents qni les siinni- 
lent, ou dans ceje ne sais quoi qui f.dt les organes des parlies 
vivantes. Aussi c’cst tantOl dans la tnaliire edrdbrale ct tanl6t cn 
dehors d'clle quo doit se rcncontrer roriginc des modificutions de 
riiitclligence : absence de stiinnlanls, action nulle; ddviation des 
slimnlants, action vicieuse; destrnclion du cerveau, cessation de 
la fonclion ; alteration de cet organe, ddsordre dans son exercice. 
Comment maintenant, dans chaenn de ces faits soumis a notre 
observation , ddterminer le sidge du principe de la maladie? C’est 
lit, selon moi, le point dilBcultueux, Ic vdritable noeiid de la 
question. 

Quant aux dispositions particuliercs, apres avoir rcconnu que 
dans i’ordre purement physique ct organiqne le cerveau ne rdglt les 
autres systfemes qu’aprds avoir regu le sang qui le nourrit et I'avo- 
rise son exercice, M. Delasianve fait observer que, dans I’ordre 
intellectuel et moral, cet organe semble avoir parfois en Ini-mftme 
la source de son activitd, et que, d’un autre c6td, il est mis en 
rapport avec tout I’organisme par les agents nerveux ordinaircs, et 
avec le monde extdrieur par des organes sensitifs spdeiaux; que de 
ces rapports divers rdsultent des impressions qui le modifient, im¬ 
pressions qu’il dlabore et d’ou naissent par suite les ddsirs, la vo- 
lontd, les passions et les actes; que,dans ce dernier cas, le cerveau, 
pour la formation de la pensde,, obdit a un ordre d’agehts distinct 
ct spdeial, a des agenis moraux, qui se composent d’iddes et de 
souvenirs. 

Quelle pourrait done dtre sur le cerveau, poursuit M. le rappor¬ 
teur, Taction matdrielle de ces agents qui n’ont rien de materiel 
en cux-mdmes ? De quelle manidredesiddes basdes sur la mdmoire, 
et qui se manifestent par la joie, la baine ou la colere, peuvent- 
elles exciter des mouvements dansla substanceedrdbrale homogdne, 
qui, jusqii’i prdsent, malgrd nos investigations les plus subtiles, 
n’a prdsenld que des modifications de couleur ou de consistance et 
des traces librillaires inapprdciables? S’op6re-t il un dbranlement, 
un ddplacement des moldcules cdrdhrales? Quel est ce ddplacement 
et quel mobile le produit ? 

. L’dtat des iddes, dit plus loin Tauleur, ne change pas d’une 

manidre sensible les conditions physiques de Torgane cdrdbral; il 




SOCIETES SAVANTES. 


297 


en rdsullc quc dans Ics affections menlalcs, non sculemenl Ics 
cliangenii nts materiels, s’il cn exisle, peiivenl n'etre qiie de sim¬ 
ples varialions d’arrangcmcnt moicculairc, siisccptibics crtfcliappce 
aux investigations de I’analomiste, mais cncoec que ces chaiige- 
menls mol^culaires nc sont pas absolnmeiu indispensables ii invo- 
quer. 

En riisiim^, Ics opinions de M. Dclasiaiive peuvent fiti’c forinnl^cs 
dans Ics propositions suivantes, savoir : que I’elat moibidc pent 
avoir sa cause dans I’oi’gane lui-mfeme-, dans ses aildralions de tex¬ 
ture, dans sa vilalili ct dans les agents qui le font mouvoir, qui 
d^leruiiuetil ces foiiclions normales, et que, ies id^es 6lant Ic 
stimulant naturel pour le cerveau, leur exaltation ou Icur alteration 
pcut troubler primiiivcment les fonctions de cet organe sans Idser 
sensibleinent sa texture, de mSme que des ciiangements, des rao- 
diiications, des alterations de tissus ou de vitalite peuvent deter¬ 
miner des affections mentales par defaut de rapports el d’equilibre: 
mais tonjours avec cette condition, loute d’observation etde prati¬ 
que, que, dans tons les cas, les etats morbides presentent des 
caractfcres divers et relatifs aux causes qui ies onl fait naiire«,% 

La Commission , dit cii terminant M. le rapporteur, a cru devoir 
s’abslcnir de toutc discussion sur les parties systematitiues de ce 
travail. Kite propose, pour conclusions , le depdt du memoire de 
M. Dclasiauvc dans les archives, son insertion par extrails dansle 
Bulleiin et des remerciements i I’auteur. 

M. Rochoux considfere la ihdotic de M. Delasiauve comme 
entiferement contradictoire aux fails , et combat la distinction que 
I’autcur et le rapporieur chcrchent a fairc prevaloir eutre I’esprit 
el la matitre, les fails physi(|ucs et les fails moraux, qui ne .sont 
qu’iine seule et meme chose. 1‘uisque le cerveau , dans I'etat sain, 
produil la santd, c’esi it nne alteration du cerveau qu’il faul atlri- 
buer ralienalion sans qu'on saclie comment. 

Aprfcs quelqucs courles observations de MM. Collineau el Caslel, 
les conclusions du rapport sont mises aux voix et adopldes. 

Seance du 2 decembre. 

DU TRAtTEMKNT MORAL DE LA FOLIE. 

M. Leuret lit un travail intitule : Des indicaiions d suivre dans 
le Irailemenl moral de la folk. 

Ce memoire , dont nous donnerons une analyse dansle prochain 
numero ties Annalcs, cst renvoye it I’examen d’line commission 
composec de MM. Pariset, Londc et Gerdy. 



298 REVUE FRAN^AISE ET fiTRANGfeRE. 

Societ*^ de IVIedecine pratique. 

Stance du 5 juillei 1845. 

DE LA PARALYSIE GfiN^RALE DES ALlfiN^S. 

M. Belhomme pst prie de donnev une idee des malieres conle- 
nues dansle mtooire doni il a fait hommage i la Socidl5 , et ayant 
pour litre ; Nouvelles recherches d'anatomie pathologique sur le 
cerveau des alienis a/fectes do paralysie gincrale. 

Ce mfidecin, apr6s avoir discutd les opinions des auteurs sur 
cette maladie, se rdsume en disant: 

1“ Que ces auteurs ont adtnis une affeclion cdrdbrale dans la dd - 
mence compliqu6e de paralysie gendrale; 

2“ Qu’ils ont signald des alterations superficielles , mais qu’ils 
n’ont point dit, comine il cherche b le demontrer par des observa¬ 
tions pathologiqiies, que rinflammatioii s’dlend pour ainsi dire 
couches par couches jusqu’au centre cdrebral, et qu’ils n’ont 
point expliqueia mort par la lesion successive des parties centrales 
encephaliques, presidant aux fonctions les plus essentielles de 
la vife. 

M. Duhamel demande 5 M. Belhomme si la paralysie generale 
ne se rencontre que chez les alienes, et cite deux de ses amis Sges 
de cinquaiitc a cinquante-cinq ans, tous deux attaques d’aneina- 
ladie qui semble devoir, se terminer par une paralysie gCnerale, et 
chez lesquels on n’observe cependanl aucun sigiie d’alienation. 

Le premier a 6td pris successivement d’insomnie, de perte de 
m^moii e, a iprouvd des maux de tete, mais n’a jamais dfirai- 
sonn^. Ce n’est que depuis liuit jours que les mouvements ont 
cesse d’etre parfaitemeni libres; il a (ltd obligd de suspendre son 
service d’huissier, parcc qu’il oubliait en chemin ce qu’il avail 5 
faire. Aujourd’hui encore il jouit de ses facultes intellectuelles: 
cepeudant il ressent de I’oppression , et ne peut avaler les liquides 
qu’avec beaucoup de diilicuhe. 

Chez le second, malade depuis uu mois, la paralysie s’est mon- 
tr6e d’abord, I’intelligence est intacte; on remarque seulement 
une diminution de la mtooire. 

M. Belhomme r^pond que la perte de m^moire est un commen¬ 
cement de d^mence. 11 ne nie point que la paralysie g^ndrale ne 
puisse devancer cette maladie, mais il croit qu’i une ceriaine pd- 
riode elle survient n'dcessairement. Quand il y a folie, la surface du 
cerveau est Idsde; cet organe lui-mdme subit une diminution de 
volume, et la bolte osseuse dprouve souvent un retrail. Lorsqu’ii y 
a paralysie gdndrale, la Idslon est plus profonde et atleint les parlies 
centrales. _ 



BIBLIOGRAPHIE. 


DE QUELQDES POINTS DE L’HISTOIRE 

PARALYSIE GEnERALE DES ALIENES. 

THESE PRESKMTEE KTiSOUTENUE 

VXR M. X.EGAI. EASAUX, 

Pendant son s(5joiir a la maison royalc de Cliarenton, M. Legal 
Lasalle a dSduit des fails nombreux de paralysie gdn^rale soumis a 
son observation, des considdrations fort iniporianles au point de 
vue de Tdtiologie, dii diagnostic, de I’anatoniie patliologiquc et du 
traitement de cette inaladie. 

« La paralysie gdn^rale des alidnes parait rcsulter d’une modifica¬ 
tion qui s’opdre dans la corislitution organique de la substance grise 
et de la substance blanche cdrebrales. Cette modification, pen 
connue dans sa nature in lime, se rdvfele a nous par un ensemble de 
caractferes anatomiques constants. 

1) Les progrfes lents mais assurds de la Idsion organique finissent 
par ddtermiucr Tabolition presque absolue de toutes les fonctions 
cdrebrales, simultandmenttroubldes dfes le ddbut de la maladie. 

» La puissance des causes qui ddterminent la paralysie gdndrale 
rdsulte plutOt de ieur combinaison entre elles et de la durde de letir 
action que de leur dnergie propre. 

» Les excds alcooliques, les excds vdndriens, les prddisposilions 
hdrdditaires, agissaut avec le concours d’nn petit nombre de causes 
d’un autre ordre , mais qui sc rapportent presque toutes a des dd- 
penses exagdrdes d’activitd cdrdbrale, ou bien a un changenient 
brusque dans les habitudes fonctionnelles du centre nerveux : telles 
sont les sources ou il faut puiser les dldmenls de I’dtiologie de la 
paralysie gdndrale des alidnds chez les neuf dixidmes au moins des 
malades. » 

Pour M. Lasalle, les exeds alcooliques et vdndriens ne sont que 
des causes prddisposantes; I’habitude invdtdrde des exeds alcooli¬ 
ques, en I’absence de toute autre cause concomitante, donne bien 
rarement lieu a la paralysie gdndrale des alidnds: cependant lorsque 
Tliabilude est rdeente , ils jouenl le role de causes ddlerminantes. 
Les exeds vdndriens, surtout dun Sge avaned , ont sur Tenedphale 
une influence plus directeinent pernicieuse que les exeds alcooliques. 

L’existence des prddispositions hdrdditaires aurait did constalde 
chez plus de la moitid des malades observes par M. Lasalle. 



300 


BlBMOfilUPHIE. 


I.es causes qiii s’ajonleni le plus habituellement anx pr^c^dentos, 
pour produiic la paralysie gdndiale, se reiiconlrent dans les pro¬ 
fessions iiidiislriellcs qui prdsenlenl si souvcnl de frequents cxem- 
ples de consomption de I’activite intelleelueile et morale, ofi Ton 
reinar(|iic dcs cliaiigcments brusques survenant dans les habitudes 
fonctionnelles de I’encdphale, tel que le passage d’une vie active ii 
line vie sddentaire, et vice versci. 

L’insolatlon, rcxposition prolongde 4 line trts Basse tempdra- 
turc , ia suppression des flux dtablis depuis longtemps, les chutes, 
les coups sur la tStc, etc., peuvent ddterminer la paralysie gdndiale 
des alidnds. 

M. Lasalle comhat I’opinion de Broussnis , qui regarde la para¬ 
lysie gdndrale coinme dtant le plus ordinairement la terminaison de 
la folie qui ddgdnere en ddmence ; pour liii, I’alidnation incntale 
ne constituc qu’une predisposition ties incertainc ii la paralysie 
gdndrale dans I’dtat de sdquestration ; mais dans I’diat de libertd, 
I’alidnd s’cxposant aux causes que nous avoiis analysdcs, pourra 
devenir paralytique. 

Telles sont les considdrations dtiologiques quo I’auteur a ddduitcs 
des fails qu’il a observds; elles nous ont paru s’dioigner un peu des 
iddes gdiidralement admises; c’cst 4 ce litre que nous avons cm 
devoir les exposer le plus longuement possible, laissant le soin de 
la critique a ceux qui sont 4 mdmc de vdrifier par un grand nombre 
de fails les propositions formuldes par M. Lasalle. 

Nous passerons sous silence les ddlails qui se rapportent aux 
syraptbnies, 4 I’anatomic palhologiquc de la paralysie gdndrale. 
Cette partie de Thisloire de cette maladie a dtd dtudide avec tant 
de soil! qu’il est bleu difficile de trouver des faits nouveaux: cepen- 
dant ii serait a ddsirer que I’atlention de I’anatomo-paihologiste 
ffllsurtoul lixde sur les rapports de la lesion fonctiounelle avec le 
sidge de la lesion organique. 

M. Lasalle termine ses recherches par des considdrations hygid- 
niquesqui tendent a ddinonlrer I’inexactilude du terrae moyen de 
ladurdedeia paralysie gdndrale, tel qn’il est fixd par les auteurs. 
Les statistiques se font d’apres des documents puisds dans des mai- 
sous d'alidnds oil la durde de la paralysie est abrdgde par suite des 
conditions dans lesqucllcs sontplacds les malades. Les modifications 
apportdes depuis plusicurs anodes 4 i’iiygidne des asiles publics doi- 
vent avoir unc influence hcureusc sur la santd gdndrale despara- 
lytlques. Depuis Pinel et Esquirol, les mddecins d’alidnds ont lou- 
joiirs eu pour but I’amdlioration des conditions hygidiiiques des 
dtablissemcnis qui leur sont confids, -J- j. MACQDET. 



BIBLIOGRAPHIE. 


301 


Onvragcs et Mdmoires & analyser. 

1* Uapports sill- I’asile des ali^nSs de Fains, pour les ann4es 1843 
el 1844, par M. Kenaudin. 

2“ Slate of the New-York hospital, and Bloomingdale asylum, for 
the year 1843. 

3" lleports of the Pensylvania hospilal for the Insane, for the 
years 1841, 1842 and 1843. 

4° Twenty-seventh annual report for the state of the asylum for 
the relief of persons deprived of the use of their reason , near 
Frankford. 

5" It^fiexions sur I’emploi des dvacualions sanguines dans le 
traitemcnt des maladies mentales.par M. Sauvet. 

6" D6ontologie mddicale, par M. Max. Simon. 

7“ Voyage inddical da ns i’Afriquesepte.ntrionaie, par M. Furnari. 

8“ Du hachisch et de I’alidnation menlale, par M. Moreau. 

9° Analysis of the urine of insane patients, by Alex. Suther¬ 
land and Edw. Uigby. ... . 

10” Twenty-fifth annual report of the directors of the Dundee 
Royal asylum for Lunatics. 

11° Nouveau projet de loi surle rdgime des aliduds en Belgique. 

12” Rapport sur I’asile public des aiidnds des Basses-Pyrdndcs , 
par M. Cazenave, pour 1844. 

13” Annual reports of the managers of tlie slate (New-York) Lu¬ 
natic asylum, for the years 1843 and 1844. 

14° The nineteenth and the twentieth annual reports of the of¬ 
ficers of the retreat for the insane at Hartford , 1843 and 1844. 

15° Report of the Pensylvania hospital for the insane, for the 
year 1844. 

16" Twenty-fourth annual report of Bloomingdale asylum for the 
insane, for tlie year 1844. 

17° Notice sur le service mddical de I’asile public d’alidnds de Ste- 
phansfeld, pendant les amides 1842,1843 el 1844, par M. J. Roederer. 

18°. Manuel de physiologie, par Muller. 

19°. Quatridme mdmoire sur la localisation des fonclions cdrd- 
brales et de la folie, par M. Belhommc. 

20° Tlie Pathology of mental diseases, par M. John Webster. 

21° Reports of the trustees, steward and treasurer and super¬ 
intendent of the insane hospilal of the Maine, for 1844. 

22° Twelfth annual report of the trustess of the state lunatic 
hospilal at Worcester, for 1844. 

23° Fifth and sixth annual reports of the Ohio lunatic asylum, 
for 1843 and 1844. 


psvcH, T. VII. Mars iRifi. 



BIOGRAPHIE. 

NOTICE HISTORIQUE 

SUR LA VIE ET LES TRAVAUX 

DU D'^ FODERE, 

Far •U. SUCROS (de Sixt), 


C’est k Sainl-Jean-de-Maiirienne, Ic 8 janvier 1764 , qiie naquit 
le savant pralicien FranQois-Emmanue] FoddriS. 

La fiimille de Fodei-d diait une de ces humbles families de la 
Savoie, qui n’ont pas d’autre appui que la Providence. Le pfere de 
cet enfant dtait mort quand la mfere le mil an monde ; mais la ten- 
dresse dnergique de celte mdre ddvoude n’eii devint que plus vive 
et plus ardente. Rien ne fut ndgligd pour rdducation de ce prdcieux 
enfant, et tout d’abord il se montra studieux , sdrieux , plein de ce 
«feie actif et intelligent qui annonce de grandes clioses. Cet orphelin 
avait en lui-mdme ce gdnie heureux que signalent prcsque toutes 
les biographies des hommes jiistement cdlfebres. II esi certain, en 
effet, que nos talents, nos dispdsilions naturelles ne sont pas entid- 
rement Toeuvre du temps et des circonstances. Kdcessairement les 
hommes qui se dislinguent par des qualitds extraordinaires ont dfl 
dtre douds d’une organisation heureuse et forte, et il est vrai de 
dire que les rdsultats de cette organisation primitive ont comraencd 
4 se manifesler dans I’enfance. 

GrSce 4 celte intelligence fdcondde par le travail, le jeune Foddrd 
obtint tons les succds qui se pouvaient attendre d'un 4ge si jeune ; 
ses progrds rapides lui mdritdrent la protection et I'amitid du che¬ 
valier de Saint-Rdal, intendant de la Maurienne. M. de Saint-Rdal 
sembla pressenlir, dans la facilitd prdcoce de I’enfant, les grandes 
qualitds qui devaient illustrer plus tard rhomme arrivd 41’llge mdr. 
Aprfes avoir termind ses premiferes dtudes, et ddj4 poussd par une 
vocation ddcidde pour la mddecine, son protecteur lui lit obtenir 
une place gratuite an colldge des Provinces, dans I’universitd de 






litOGBAPHIE. 


303 


Turin. Dans celle academie savante qui se soiivienl d’Aifieri et de 
Lagrange, le jeune homme se signala par la vivacity de ceite intel¬ 
ligence qui ne se reposait ni la nnit ni le jour. 11 poussa m6nie son 
ardeur pour la science jusqu’a braver, dans une circonstance que 
nous allons ciler, des prSjugds qui pouvaient alors lui snsciier des 
ennemis nombreux etpuissants, troubler sa tranqnillitd prdsente 
et compromettre son avenir. 

Hdlas 1 il n’est personne qui n’ait entendu parler de cette d^gofl- 
tante maladic qui nous montre I’espfece humaine sous I’aspect le 
plus triste et le plus repoussant: je veux parler du crMinisriie. Le 
jenne medecin porla son altention sur ce mal, sans nom et sans 
forme. Mais pour retrouver le mens divinior, le souille divin sous 
celle chair inerle, il fallait diudicr cette Sme enfouie dans les mystferes 
m6mes de I’organisation. Celle etude etail d’autant plus cntouide 
de dilliculi(;s et de dangers que, dans ce teraps-li encore, la dissec¬ 
tion des cadavres humains dlait regnrdde corame une profanation. 
La passion de la science I’emporta, chez Foddrd, sur la crainte des 
persddutions; il fit diiterrer un corps de crdlin, et, par une au- 
topsie patienle, il arriva ii des observations imporlantes. Tel fut le 
thfeme habile de son premier oiivrage , et ce grand travail osl restd 
le travail le plus complei dont les crdfins oht dt6 le pr^texte jusqu’a 
ce jour. 

Il avail did requ docieur & la facultd de Turin , h rage de vingt- 
iroisans, le 12 avril 1787, c’est-a-dire environ nn an avant la 
publication de son traitd du goitre et du cretinisme. La manidre 
brillante dont il avail ennquis tons ses grades au college des Pro¬ 
vinces, sa conduite sludieuse et regulitre avaienl attird sur ce jeune 
homme la bienveillante altention du roi Viclor-Auiddde Ilf. Ce 
sage monarque, pour favoriser im zele qui s’annoiiQait par depa- 
reilsddbuts, accorda au jeune mddecin une pension qui lui permit 
d’aller compldler pendant irois ans des dtudes si bien commencdcs. 
Foddrd viiit a Paris; il frdquenla les cours des facultds et la visile 
deshdpitaux. Il employait lejourS dcouter les leqons publlques, 4 
observer les fails imporianls de I’art medical; il employait une 
partie de .ses nuits 4 mdditer, 4 consigner, par dcrlt, les leijons des 
raaltres, les observations du disciple; vie patieiite, utile, labo- 
rieu.se, la vie d’un vdritable enfant de la Savoie; et lorsqu’eufin il 
se put dire 4 lui-mSme que I’dcole raddicale de Paris n’avait plus 
lien 4 lui apprendre, il parlit pour I’Angleterre, et il poursuivit ,’ 
dans les hOpilaux de Londres, le cours de ses observations et de 
ses dtudes. 11 revint enfin dans sa pairie, en 1790. Dds celle dpoque, 
il s’dtait ddj4 spdcialement occupd d’une branche importante de la- 



304 BIOGRAPHIE. 

science: je veiix pailer de la nnidecine Idgale, donton pent le re- 
garder, a juslc lilrp,couime Ic fondaleiir. C’est mSme aiixconnais- 
sances fitendiies qu’il avail acquises sur cede malifere qu’il dul sa 
nomination de mcdecin-jure du ducin! d’Aosle. II oblint plus 
tard la m6me place an Fort-de-Bard. 

Mais le docleur Foddre ne derail pas consacrer a la Savoie ses 
talents el ses services pendant sa vie eiiliAre. La ndpublique fran- 
caise, dans cette ardeiir qui n’etait pas pres de .s’dleindre, enva- 
hissait les Blais voisins de la France , menagant ddJ4 les contrdes 
lointaines. La Savoie fut rdnnie a la France en 1792. Foddrd, un 
des mddecins atlaclids a I’armde francaise , eul sa part de la gloire 
et des dangers de la guerre d’italie. 11 s’dlait accoutuinii 4 observer, 
a rdfldchir, el en tout lien il portait avec lui cette vive passion de 
voir, de comprendre, de savoir. Citons, pour exempie, le md- 
moire qu’il publia en Fan VIII, sur les maladies qui avaienl le plus 
frdquemment atleint les troupes dans le Mantouan. 

Aprfes la campagne d’lialie, il suivit 4 Marseille le corps de 
troupes commandd par le gendral Carteaux, et il devint I’liOte d’un 
confrfere, dojen de I’ancien colldge de mddecine, mddecin de 
l’H6tel-Dieu, praticien distingue , qui ne tarda pas a reconnailre ce 
indiile eminent. Bref, ce savant mddecin , nommd Moulari, prit 
Foddrd en amilid, el liiut par lui accorder la main de sa lllle ainde, 
compagne assurdmenl bien digne de cet excellciil homme, par 
I’didvation du caraclcrc cl par les nobles qualilds du coeur. C’est 4 
sa femme quo Foddrd adressait plus lard ces paroles toucliantcs , 
dans la dedicace d’un ouvrage publid en 1821 sous le litre de 
Voyage mix A Ipes marilimes :«Ton ame dlevde a souvent soutenu 
» mon courage. Tii n’ignorais pas que les sentiments gendreux, que 
» la science sans bassesse, la vertu sans intrigues, la vdritd sans 
» mensonges, ont presque loujours conduit 4 1a pauvreld, objet 
» d’ell'roi pour nos contemporains, el la pauvretd ne t’a pas 
» cffraydel.... « 

Le mariage de Foddrd avail dtd cdldbrd le 7 fdvrier 1793. Le 
gdndral Bernadolle ct Joseph Bonaparte, qui alors ne revaient pas 
les honneurs du trdne, dpousaient, presque en mfime temps, les 
deux soenrs Clary, de cette heureuse maison Clary qui a donnd une 
reine a I’Espagne, ,4 Naples, 4 la Suede; ces deux reines diaient 
les cousines germaines de madauie Foddrd. 11 est singulier que 
cette grande parentd n’ait pas did plus profitable au bon docteur, 
car lorsque le mardclial Bernadolle se fut assis sur le IrOne de 
Sufede, quand Joseph Bonaparte eut montd sur le trdne d’Espagne, 
Foddrd, cousin de deux rois, resta tout simplement le bon docleur 



BIOGRAPH IE. 


305 


Fod6r61 C’est qu’en effet le vrai mtinte est peu habile S se pro- 
duire, soitqu’il igaore, soil qu’il d^daigne les moycns par lesquels 
on pent se pousser dans le monde ; il ne sail point faire sa conr aiix 
riches et aux puissanls, et les riches cl les piiissaiiis, tropocciip4s 
de leurs ambitions on de leurs plaisirs, ne se ineltent guei e en peine 
d’aller aii-devaiit du m^rite. Le roi d’Espagne et le roi do Sufede, an 
sommcl de la fortune , oublitrent coinpldtemenl Icur parent, qui, 
de sop cdt6, ne fit aticiin effort, aucune dtiinarchc , pour se rap- 
peler a leiir souvenir. L’amour do la science, les devoirs de sa pro¬ 
fession , rddiicalion de ses enfants, I’absorbaient tout enlier : le 
temps lui paraissait irop prdcieux pour en employer une parlic a 
des sollicitations humillantes. Personne assiirdment n’efit dtd plus 
digne de parvenir auk dignitds et aux honnenrs, grace a ces 
alliances avec cette puissante famille de Bonaparte, dont les moin- 
dres rayons faisaient une fortune ; mais personne n’dtail moins ca¬ 
pable quo Fodiird de mettre A profit, dans un inldrdt purement 
personnel, les avanlages que pouvaient lui olfrir la rdpulatioh, le 
talent, les circonstances. 

Peu de temps aprfes son manage, il fut envoyd a I’armde des 
Alpes, el, sa mission achevde, il re.vint a Marseille, oil il oblint la 
place de mddecin de I’hospice A'Humanile et de I’hospice des 
Alidnds. On le vit alors ouvrir des cours publics d’anatomie et de 
physiologie, tant c’dtait la un esprit actif et passionnd pour son art. 

Nous avons dit que Foddrd, frappd du rdle quo la mddedne est 
appelde a jouer dans les questions judiciaires, avail porte toute son 
altenlion sur cette partie si importante de la science. Il n’avait 
trouvd que ddsordre et confusion dans la Idgislation criminelle; 
des lois exposdes a miile interprdlations diverscs pouvaient, dans 
une foule de circonstances, dire menagantes pour I’innocent, pro- 
tectrices pour le coupable. 11 s’agissait de porter la lumidre au 
milieu de ce chaos, et d’dtablir des rfegles certaines, autant du 
moins quo le comporte la faiblesse de I’esprit humain , pour con- 
stater le crime, sans dire exposd a confondre un fait purement 
accidentel, avec le rdsultat d’une action coupable et prdmdditde. 
Au commencement de fan Ill, ce savant mallre avail ddja com- 
posd sur cette matidre un ouvrage dont il adressa le manuscrit au 
comitd de f insiruction publique de la Convention. Soil que le co- 
mild n’efft point compris fimportance de ce travail, soil qu’on n’eflt 
pas eu le temps de I’examiner, on ne fit aucune reponse a fau- 
teur. Mais 11 dlalt trop pdndtrd de futilitd de son livre pour se 
ddeourager facilement; aussi bicn le voilu qui, faunde suivante, 
soumetce grand travail a I’Instilut de France. Devant ces uouveaux 



306 BiOGHAPHlK. 

juges, Fod(5rd fut plus heureiix; une commission fut chargee de 
I’examiner et d’en rendre compte : elle s’en occupa sails doute 
avee conscience, mais avec cette reserve mSlde de preventions 
dans laqnelle les corps savants se relranchcnt, pour peu que Ton 
s’dloigne des idees acceptees ; ce rapport de I’lnstitut, mgie de 
blame, male de louanges , temoigne d’une bonne volonte timide 
qui ne vent ricn hasarder et qni se hate lentement. 

Foderd retoucha son ouvrage; il en etendit le plan; il y mit 
plus d’ordre , plus de methode ; enfin il le livra a I’impression dans 
les derniers jours de ;1799. Le Traite de Medecine legale et d’Hy- 
giene publique restera comme le plus beau monument de la gloire 
de Foderd, et comme son titre incontestable a la reconnaissance de 
la postiirita. A celte hetire solennelle oil la France atait entree dans 
le travail de ses lois, admirable enfantement qui devait produire 
le Code fsapolion, ce recueil de documents prdcieux ne pouvait 
paraitre plus a propos. 

La composition de ce grand ouvrage et celle de tant d’autres 
livres que Foddrd a publics ne renipecbaicnt pas de se livrer avec 
la ni6me ardeur ii I'exercice de sa profession et aux travaux de 
I’enseignement. Nomm6 professeur de physique et de chimie a 
I’ficole cenlrale de Nice, il y remplit les devoirs du professoral, 
sans nagliger la pratique mddicale, jusqu’au moment oh cette 
dcole fut supprimde. De IS il passa a la preraidre dcole secondaire, 
dont il fut le dii'ecteur, et en mdme temps le professeur en pbilo- 
sopbie. 

Mddecin de rhdpital civil et militaire, il ouvril des cours d’ana- 
tomie et de physiologie. On eut dit que son activite n’avait point 
de homes , tant ses dtudes et ses travaux dtaient multiplids, tant 
son immense instruction, la vigueur de son esprit et son amour 
pour les devoirs qui lui diaient imposds, le rendaient capable de 
suiiire a tout. 

Arrive 1803; le docteur Foddrd fut cbargd par le gouvernement 
impdrial de dresser la statistique des Alpes maritimes, entreprlse 
remplie de pdrils, dans les valldes profondes, sur les sommets 
escarpds d’un pays presque sauvage. 

Pour accomplir cette tdche ausifere, il fallut non seulement du 
courage, de la pfrsdvdrance, une grande sagacild, mais encore des 
moyens raatdriels, des ressources ,pdcunialres qu’on n'avait pas 
soiigd il lui fournir. Maisqu’importe? la mission est belle, elle est 
utile; mdme au pdril de sa fortune, Foddrd saura la remplir. 
Certes, en dddiant ii I’honorable compagne de sa vie le fruit de ses 
longues et savantes recberches, Foddrd avail bien raison de dire 



niOGBAPHIE. 307 

quele pur amour de la science, lem^rite modeste, n’ont souvent 
d'aulre recompense que la pauvrete. 

Un an plus tard, 11 fut nomrae merabre du jury d’instruction 
publique, dujury medical du departement des Alpes maritimes; 
I’an de gloire 180/i le trouva medecin de riiblel-Dieu et de I’hospice 
des Alienes, et presque en mfime temps secretaire de la Societe 
medicale de Marseille. Le roi d’Espagne, Charles IV, fut tralne A 
Marseille par la volonte de I’empereur Napoleon; le faible Bourbon 
d’Espagne etait malade, et 11 appela le docteur Fodere. Fodere 
vint, il calma I’esprit, il conser^a le corps; et le roi Charles IV, 
qui partail pour Rome, voulut I’emmener.avec lui. Fodere fut sans 
douie touche de cetle proposition; mais comment se resoudre A 
s’eioigner d’line ville ou il vivait heureux, entoure de sa femme et 
de ses enfanls? Cependant le prince Ferdinand, celul meme qui, 
apres la niort de Charles IV, s’assil sur le trdne d’Espagne sous le 
nom de Ferdinand Vlt, etait detenu, en France, au chateau de 
Valenqay, avec don Carlos, son fr^re , et don Antonio, son oncle , 
pendant que I’Espagne etait remplie de I’invasioii. 

Le prince d’Espagne demanda, comme une faveur, au gouvcrne- 
ment fraufais, I’autorisation d’appeler auprfes de sa personne le 
savant medecin Fodere; qui avait rendu a la sante le roi d’Espagne. 
Cette demande fut renouvelde plusieurs fois, et d’une maniere 
pressante, et pouriant le gouvernement imperial attendit prfes de 
cinq aus avant de permetire d Foderd I’entree decette prison de 
Valenqay. Bien plus, d peine le savant docteur s’etait mis en route, 
lorsqu’il requl un contre-ordre de la part de I’Empereur. Vers ce. 
teinps-la il fut nomme medecin de I’hospice de Trevoux. Une annde 
s’ecoula encore avant qu’on lui permit de se rendre auprits du 
Bourbon pri.sonnier. A la fin pourtant, on le laissa parlir pour Ce 
chateau de Valengay, ou il fut accuellli avec des transports de joie 
par les illustres captifs. Il einploya tout son devouement et tout 
son zfele a adoucir I’amertume de cette captivite mal deguisde; les 
princes captifs recompensfirent par leor amitie tant de z61e et de 
devouement. Mais le chateau, environne d’espions, etait un sejour 
plein de tristesse pour Foddre; naturellement bon et loyal; il ne 
pouvait, sans chagrin et sans indignation , se soumettre a la sur¬ 
veillance dont il etait I’objet. Triste condition, en ellet 1 ne pouvoir 
faire un seul pas sans remarquer autour de soi des regards inquiets 
qui dpient Jusqu’a vos moindres gestes, ou bien se voir soumis a 
des interrogatoires odieuxl Le docteur Foddi-e ne put pas tenir 
longtemps a ce rdgime d’espionnage, et il abandonna cette capti¬ 
vite , qu’il ne pouvait ni secourir ni soulager. Ce qui n’dtonnera 



308 BIOGRAPHIE. 

personne, c’est que le prince Ferdinand (Ferdinand VII) monl4 
sur le trdne d’Espagne apr6s 181Ii, ne parut pas conserver le 
moindre souvenir de Thomme habile qiii, pendant deux amides, 
lui avail consacrd ses soins, ses talents , je dirai mdme sa libertd, 
Mais les princes sont presque ausslingrats que ies autres honimes; 
cela vient peut-6lre de ieurs continueiles prdoccupalions. Ferdi¬ 
nand VII, roi d’Espagne, ne songea pas h payer ies delles de I’em- 
pereur Napoidon ; et d’aiileurs, durant ce rfegne agonisant, quand 
toules les passions sont agildes , comment se souvenir du docteur 
Foddrd, surtout lorsque ceUii-ci mettait si peu d’empressement & 
se rappeler lui-mdme au souvenir des hommes qui pouvaient, qui 
devaientle servir? Don Carlos fut moins oublieux que I’aulrc captif 
de Valcncay, le prince Ferdinand VII. Lorsque le docteur Carron 
du Villards, mon digne maitre et nion ami, fut prdsentd au roi 
d’Espagne, don Carlos s’empressa de s’informer, avec une bien- 
veillante attention, du docteur Foddrd , et il manifesta des regrets 
sineferes en apprenant que son cdldbre mddecin n’existait plus. 

Foddrd, cdltbrepar ses Iravaux, dtait ddji sur le ddclin de I’dge, 
enlSli, lorsqu’il apprit qu’une chairc de raddecine Idgale, va- 
cante a la faculte de Strasbourg, allait etre mise au concours. II 
rdsolut il I’instant mdme de sc prdseuter au nombre des concur¬ 
rents. L’enseignement faisait partie du gdnie de cet habile liommc; 
il aimait S propager ses iddes, sa science, son travail, son zfele 
ardent pour toutes les grandes ddcouvertes, et comme cette chaire 
vacanle de Strasbourg avail surtout pour objel I’enseignemcnt d’une 
branchc mddicale dont lui, Foddrd, dtait pour ainsi dire le erda- 
teur, il rdsolut de pousser cette lulte jusqu’i la victoire. Aussitdt 
le voili qui se met en route; ni I’hiver qui s’avance, ni la famille 
qui redemande son chef, ni les embarras de chaque jour, ct bien 
plus les armenients de I’Europe qui viennent d’envahir la France 
un instant domptde, rien ne pent retenir le docteur Foddrd. Il 
part, il arrive; les dpreuves du concours dtaient diiTiciles , ct parmi 
les concurrents se trouvaient des hommes d’un mdrite reconnu. 
L’un d’entre eux meme, le docteur Lobstcin, joignait & un rare 
talent I’avantage, irds important dans cette circonslance, d’dlre 
nd en Alsace et de s’y dire ddjii fait une brillante rdputation. Le 
docteur Lobslein avait d’aiileurs pour ses partisans ddvouds les 
priheipaux membres de la religion rdformde, qui dtaient tout puis- 
sants dans ces contrdes. Mais Foddrd , dans les dpreuves du con¬ 
cours, I’emportasi dvidemment sur celui de ses concurrents qui 
paraissait rdnnir en sa favour le pins de cliances, que les juges ne 
purent s’empdeher de le proclamer vainqueur 4 runanimild. II 



BIOGRAPHIE. 


309 


ful ensuite, et coup sur coup, pidsidenl do jui-y cn miSdccinc,' 
vice-pcdsident du ccuseil de salubi itd publique , mddecin du colldge 
royal, prdsident de la Socldld de mddecinc, belles-leltres et d'agri- 
culture de Strasbourg. Enfin , renseignement rclatif aux maladies 
dpiddraiques ayant dtd interrompu en 1819 par la retraite du tilu- 
laire , cctte chaire fut confide a Foddrd. 

Depuis son arrlvde i Strasbourg jusqu’i sa mort, les vingl 
anndes qui s’dcoulent sont consacrdes, sans interruption, ii des 
travaux immcnses, toujours entrcprls et exdcutds dans I’intdrdt 
public. La lisle des ouvrages publids par Foddrd (on la trouvera a 
la fin de cet Essai, coniine la plus splendide pdroraison d’liu dis- 
coiirs a la louange de ce savant homine) pourra seulc donner line 
idde, Irfcs incomplfcte d’aillciirs, des travaux de cc savant mallrc, 
car il ne s’agit dans cctte page de cette vie laborieuse que des nid- 
dilalions du cabinet et non pas de la pratique mdine de Part md- 
dical, cc travail de tons les jours. 

Un grand nombre de socidlds savantes, franijaises oti dtrangdres, 
se montrferent jalouses de compter Foddrd au nombre de leurs 
mcmbres. Des sonverains dtrangers lui ecrivaicnt dans les termes 
les pins lionorables. 

En 1825 parut un Essai historique et moral sur la pauvreli 
des nations. Cette fois, ce n’est plus seulemcnt le mddecin qui 
consacre son habiletd au soulagcment des maux de I’individu, c'esl 
le pliilosophe religieux et dclaird, c’est le savant dconomiste qui 
porle son attention sur Phuraanitd tout entifere , et qui clierchc des 
moyens elDicaces pour faire disparaitre ,i la fois les accablanles 
mistres qui pdsent sur les naiions. Cc nouveau livre de Foddrd 
oblint le suffrage de IMcaddmic des sciences, el le suffrage, non 
moins prdcieux, du pape Leon XII, qui adressa a Pauteur une 
lettre de fdlicitaiions. 

A peine si, dans cette vie remplie de toutes les nobles dludes, le 
docteur Foddrd a connu le repos. Ilabiluellcmcnt il se coucliait a 
deux lieures aprfes mlniiil; Pdld corame Pliiver, il sc Icvait avec 
Icjour. La pratique de son art, les visiles aux malades , les fonc- 
tions de Penseignement remplissalent toute sa journde. Le temps 
dont il avail besoiu pour conlinuer ses nombreuses recherclies et 
pour composer ses oeuvres, il le ddrobait au sommeil. Les vacances 
n’dtaient pour lui qu’un .simple cliangcment dans Pordre on dans 
la nature des travaux. Il ne savait se reposer qii’en passant d’une 
occupation utile, imporlante, 5 une autre occupation qui, souvont, 
Pdtait encore davantage. 

Dans ses voyages, comme dans le cours de ses visiles, rlen de ce 



iGRAPHIE. 


qui peul int^resser la science n’dchappail a ses observations. Fo- 
d^rS possddait A un trfes haut degid le talent d’interroger pour 
s’dclairer de mille lumiferes, talent beaucoup plus rare qu’ou ne 
pense, et qui lui servait pour appreudre les faits qu’il n’avait pas 
observes parlui-mfime. 11 visita souvent, comme un simple curieux 
qui ne dit pas son nom, les prisons, les bOpilaux, les maisons 
d’alidnfis, les d(ip6ls de mendicity. 11 attaqua les abus sans mtina- 
gement, et, sur ses instances pressantes, de grandes amiiiiora- 
tions furent tent^es. Dans I’hospice des Enfanls-Trouvds d’Arras, 
I’administration reconnaissante fit placer le portrait de Foder6 en 
regard du portrait de saint Vincent-de-Paul. — G’est le plus ton- 
chant de tons les honneurs qui lui ont dtd rendns. 

Dans les derniers temps de sa vie, il ne pouvait plus ni lire ni 
dcrire, tant ses yeux dtaient affaiblis, et pourtant il ne suspendit 
point ie cours de ses travaux ; sa Diie ainde dcrivait sous sa dicl^e, 
et ses autres enfants, dignes fils d’un pfere excellent (I’alnd cst 
miidecin cantonal dans le d^partement du Ilaut-Rhin, et I’autre 
exerce la medecine & Paris), lui faisaient la lecture. Pendant les 
six derniers mois, il comprit, a des signes qui ue pouvaient pas le 
tromper, que sa fin dtait proche; il conserva son courage devant 
la mort qui s’avanqail. 11 conserva aussi iusqu’ii la fin I’activitd et 
la vigiienr de cet esprit que rien ne pouvait abattre. Le jour m6me 
ou il rendlt le dernier soupir, il avail encore dictd deux pages ci sa 
fllle. 11 mourut i Strasbourg, le k fevrier 1835. 

LISTE DES OUTRAGES DE FODERE. 

Traile du Goitre el du Crelinisme, precede d’un discours sur 
I’influence de fair humide sur I’enlendemetU humain. Turin , 
1791, Paris, 1800. 

Opuscules de medecine pMlosophique et decMmic. Turin, 1789. 
Memoire sur une affection de la louche el des gencioes, endemique 
dl’armee des Alpes. Embrun, an III (1795), in-8''. 

Analyse des eaux Ihermales el miner ales du Plan-de-Saly t 
sousMonlleon. Embrun, an III (1795), iu-8°. 

Essai sur la Phthisie pulmonaire relativemenl au choix d 
donner au regime tonique ou reldchant. Marseille, an IV 
( 1796 . 

Les Lois iclairees par les sciences physiques, ou Traile de 
Midecine legale el d'Hygiene puUique. Paris, an VII (1798), 
3 vol. iu-S"; 2' edition , Bourg, 1812,3 vol. in-8°; 3' Edition, 




BIOGRAPHIE. 311 

Paris, 1815, sous ce litre : Traili de Medecine legale el d’Hy- 
giene publique, 6 vol. in-8° avec le portrait de I’auteur. 

Memoire de Medecine pratique Sur le cliwat el les mdladiiei des 
montagnards, sur la cause frequcnle des diarrhees chroni- 
ques des jeunes soldals, sur I’epidemie de Nice. Paris, 1800, 
in-8”. 

Essai de Physiologic positive , appliquee specialement d la mi- 
decinepratique. Avignon, 1806, 3 vol. in-8". 

De Apoplexia disquisitio Iheorica-pracUca. Avignon, 1808, in-8“. 

Recherches experimenlales sur les succedanes du quinquina et 
sur les proprieles de Varseniale de soxide. Marseille, 1810, 
in-8”. 

De Infanlicidio. Strasbourg, 181A , in-A". 

Manuel du Garde-Malade. Strasbourg, 1816 , in-12 ; 2' Edition , 
Paris, 1827, in-18. 

Train du Delire applique d la medecine, a la morale et d la 
Ugislalion. Paris, 1817, 2 vol. in-8°. 

Voyage aux Alpes marilimes , ou Histoire nalurelle , agraire , 
civile el medicate du comte de Nice el pays limilrophes , enrichi 
de notes, de comparaisons avec d’autres contries. Paris, 
1822,2 vol. in-S". 

Lepons stir les ipidemies et I’Hygiene publigue , failes d la 
Faeulte de Medecine de Strasbourg. Strasbourg. 1822-182A, 
A vol. in-8“. 

Essai hislorique et moral sur lapauvrete des nations, la popu¬ 
lation, la mendicite, les hdpitaux et les enfanls trouves, 
Paris, 1825, in-S-. 

Memoire sur la Pelile-Terole vraie ou fausse et sur la Vaccine. 
Strasbourg, 1826, in-8”. 

Essai theorique et pratique de Pneumatologie humaine, ou 
Recherches sur la nature, les causes et le traitement des 
flaluosites et de diverses vesanies. Strasbourg, 1829, 10-8°. 

Recherches historiques el critiques sur le Cholera-morbus. 1831. 

Divers Memoires el Articles dans des rccueils scientifiques et 
dans le grand Diclionnaire des sciences midicales. 

MANUSCRITS ENCORE INfiDITS. 

Train des maladies nerveuses. 2 vol. 

Philosophie sociale, ou du Principe de vie de I’homme en socUti, 
A vol. 



Repertoire d’observations inedites. 


ClIl'TE SUIi LA TETE; SVAIPtOmES d'a- 
I.IENATION MENTAI.E; PABOLE CON- 

WOIS SANS PABALYSIE Nl CONVIiL- 
SIONS. — AbCES EKKVSTE VOl.Uilll- 
KEUX SIEGEANT DAKS LE LOBE AN- 
TEBIEUB ; BAJIOLLISSEHENT DE LA 
SUBSTANCE CEBEDRAI.E ABIBIANTE. 

La femme Havart, 4gee de qua- 
raiitc-huit ans, bien coiislilu6e, d’un 
caraclere igal, cst alTcclec d’uii liry- 
sipile de la face dans le couraiit de 
I’annee I83S. A la suite de cello mala- 
die, elle pi-6scnte des symptdines de 
congestion cdicbiale ou de ramol- 
lissemcnt tols qu’clourdisscmcnls , 
fourthil lemcnls des membies. Un mois 
apres, elle fait une chute sur la parlic 
postfricure de la tele, ct cnlre 4 la Pi- 
li4.. On s’apei'coit alors d’unc altdra- 
lion de I'inlelligence. Quinze jours 
apres sa chute , elle perd une fille de 
dix-neuf ans, et elle cn confoit Ic plus 
vif chagrin. Le ddsordre mental aug- 
menlant, elle est dirig4e de la Pili6 
sur la Salpelriere, au commencement 
denovembre 1838. Le bulletin con- 
cernant cette maladc porlait qu’elle 
dlait atleinic de lypdmanie , scnis U- 

11 mcnlionnait, en outre, unc certaiiic 
oppression cl quclqucs douleurs dans 
I’cslomac etdans les reins. ^ 

Elle ue fail qu’un court siijour a 
I’hospicc; mais elle y rcntic une se- 
conde fois, le H janvier 1839. Plac6e 
dans le service de M. Pariset, dont 
j’filais alors I’intcrne, elle cst sournise 
a mon observation el nc me parait pas 
presenter de troubles inlellcclucls 
bien marques : seulcmcnt, elle cst fort 
Irisle et pleure du matin au soir. 
Pendant les six premiers jours, elle 


n’ojfre aucuiie trace d'embarras dans 
la parole , ni de parahjsie. Elle se leve 
des Ic matin , recherche les endroils 
solitaires de la division, pour y plcu- 
rer a sou aisc, et ne regagne son dor- 
toirqu’a I’bcurc du couchcr. 

Le 20 janvier, In malade est au lit 
au moment de la visile, contre son 
habitude, ct nous constatons chez elle 
beaucoup de dyspnfie, de I’anxiitS , 
un pouls frequent et petit. La respi¬ 
ration s’enicnd bien dans rotcnduc 
des deux poumons. Les baltements du 
coeur sont priScipites, tumultneux, 
d’un timbre sourd. 11 n’existc pas de 
bruits anormaux, pas de convulsions 
ni de paralysie. — La malade suc- 
combe le lendemain, et I’autopsic est 
faite le 22 janvier. 

Membranes du cerveau saines, con- 
sislance du lissu chrObrai assez 

Hemisphere gauche sain. 

L’h4misphere droitpr4senlc au-dc- 
vant du lobe anlericur une plaque 
circulaire de la largeur d’une piece 
de trois francs, a laqnelle adhere as- 
Sez forlement la dure-radre au moycn 
de filaments ccllulcux. En inci.sant le 
cerveau dans cc point, on tombe au 
milieu d’un foyer purulent. Le pus 
est envcioppd dans un kystc de la 
grosseur d’un oeuf de pigeon , qn’on 
separc aisernent des parties voisines, 
car le lissu cdrcbral ambiant cst ra- 
molli dans I’elcndue de 15 millime¬ 
tres environ. Cekyste a une forme ir- 
regulierement spherique, et scs parois, 
d’un lissu fibro-carlilagineux, olTrcnt 
unedpaisscurde 3 millimetres. Sa ca- 
vite cst tapissde par une membrane 
rougcalre ct villeuse. Le pus, dont on 
pent dvalucr la quanlild a 20 gram¬ 
mes, est jaune-verddtrCi cremeux, ct 





RfiPERTOIRE. 


pr4sente lout-a-fait I’aspecl dii pus 
iouabic des abc6s chauils. Cekysie, 
siluii a une cgalc distance dc la come 
anteiicurc dc rheinisplii'ie el de la 
parlie anliricure du \cntricule late¬ 
ral , occiipe unc grande portion du 
lobe aiitirieur. II ne parait pas com- 
muniqucr avcc I’inldricur du vcn- 
triculc, clpourtanlon remarquc une 
ou deux goullelelles de pus dans la 
rainure qul limile anl^rieurcincnl le 
corps strie. 

Hypertrophic considirable duven- 
tricule gauche, sans alteration des 
valvules el oriliccs. 

Je ne rn’arreterai pas a falrc rcinar- 
quer cotnbien, clicz cettc maladc, les 
Ifeions du lobe antiricur s’accor- 
dent pen avec la persislance des fonc- 
tions que lui a attribu6es M. Bouil- 
laud; mals j’appellerai raltenlion sur 
dilKrents autrcs points, qui ne me 
paraisscnl pas moms curieux. 

lei, en cIVcL, on n’a observe, pour 
tout symptdme d'une Ires grave le¬ 
sion .qu’une alteration de I’intelli- 
gencc. Nous n’avons pas assisle au 
d6but de la maladic; mais si les de¬ 
tails relates par le inari dc cette femme 
sont exacts, elle n’aurait prescnle, 
pendant son sejour a la Pitid, ni pa- 
ralysie ni convulsions..!! esl certain 
encore, si I’on s’en rapportc au bulle¬ 
tin pris a la premiere entree a la Sal- 
pelrlere i c'est-a dlre peu de temps 
apres la chute sur la tele), qu'clic ne 
pr^sentait alors aucun trouble de la 
sensibilile ni du mouvemenl. Enlin, 
un fait plus posilif encore, puisqu’il 
nous a 6te donnd d’en etre lemoin 
nous-meme,est Vabsence de tome trace 

au moment de la scconde entree. 

Cc dernier fait pout, jusqu’a un 
certain point, s’expliquer, car I’abces 
avail alors probablcmcnt quatre ou 
cinq mois de date, ct Ton salt que le 
pus r6uni en foyer se comporle sou- 
vent comme un corps lilranger. 
M. Eallcmand, qui a si bien ddcrit 
revolution dc ces abccs enkystes ,1 


313 

pense que la rapidite plus ou moins 
prande des alTectlons cdrebrales in- 
flue plus sur I’ensemble des phdno- 
menes observes que la nature meme 
dc ces affeclinns, el il est dc fait 
qu’unc inllammation aiguB du cer. 
veau off re, pour les symplOmes. moins 
d’analogie avec une inllammation 
chronique dc cot organe qu’avec unc 
apoplexle, par cxemple. II n’csl done 
pas etonnant qu’un abccs enkyste ne 
pr6senle aucun des phenomencs des 
abccs rScents, et qu’il rcste plus ou 
moins longlemps cache dans les pro- 
fondeurs dc renc6phale, sans plus 
traliir sa presence qu’une lumeur 
hydatique, tubcrculeuse ou aufl'e. 

Jc dois mcnlionner enlin la termi- 
naison insolitc de la maladic. Qu’ar- 
rive-t-il, le plus habituellcmcnt, dans 
les cas do ce genre? Des kystes, dont 
les debuts ont ete signalds par des 
syrnpldmes speciaui plus ou moins 
graves, reslent cnsuite a I’etat latent 
pendant un laps de temps variable; 
puis une nouvelle inflammation aigug 
se devcioppe dans la substance cerC- 
brale voisinc, inflammation revetant 
les caractercs ordinaires et entrainant 
les maladcs au tombeau , si I’art ne 
parvienta Iriompher une secondc fois 
des accidents inilammatoires. Ici les 
choscS ne sc sont pas passfies tout-a- 
fait dc la memo maniere: nous avons 
bien renconire I’ancicn kyste cnlourd 
de lissu ramolli; mais rien , dans les 
phfenomcncs qui ont pr6c6d6 la mort, 
ne pouvait nous faire croire d I’exis- 
tcnce d'une pareillc lesion. Nous n’a¬ 
vons observe ni convulsions ni para- 
lysie. Celle seconde encdphalite con¬ 
secutive , si rapidement mortellc, ne 
s’est doiic annoncec par aucun des 
symptdmes ordinaires, ph6nomene 
negalif Ires remarquable , qui avail 
etc deja note pendant le cours de la 
premiere enceplialilc , lerminec par 
un abces. Comment, dans Petal actucl 
dc la science, expliquer toutes ces 
anomalies? . . . 

Vtr A. Pehrira (d’Orleans). 



314 


REPERTOIRE. 


KCt.AMPSIR PARTiKLLK. 

Le H Janvier 1846, entie a I'Ertpital 
Neckcrune femme dgce de vinglelun 
ans el demi, d’unc conslitulion ro- 
buste, d’un lempcramcnl saiiguin pro¬ 
nonce. Celle femme, d’une sanle ha- 
bitucllemenl Ires bonne, accoucbde a 
ferine , il y a six mois, d’un enfanl 
qu’elle a allailc jusqu’au jour dc son 
enli'6e a Tbupilal, n’avail jamais 
bprouve le moindrc accidcnl ner- 
veux , lorsque , deux mois environ 
avant d’accoucher, eile ful prise lout- 
a-coup, pendanf le jour cl sans cause 
appr6ciable , d’une yiolenle convul¬ 
sion. Celle convulsion, qui n’occupa 
que le cOle gauche, ne s’accompagna 
pas de perle dc connaissance el ful 
suivie pendanl une heure dc paraly- 
sie incomplile. 

L’accouchement ful normal, el la 
malade clail dans les meilleures con- 
di lions de sanl6, lorsque deux mois 
apres sa couche une nouvelle alla- 
que revinl pendanl la null. Trois se- 
maines plus lard , nouvelle. convul¬ 
sion , encore suivie de paralysie pen¬ 
danl une heure, el loujours du c(il6 
gauche; puis les acces se rapprochent: 
ils reviennent lous les hull jours, cl 
bienldl Ipus les jours. EnGn , h parlir 
du 28 dficembre dernier, les acces se 
rfipelenl de manibre a ne pas laisser' 
plus de deux a Irois minules d’inler- 
yalle. Depuis ce momenl, le bras el la 
jamhe gauches sonl resliis paralyses. 

I.a malade ^prouve une sensalion 
non doulourcuse qu’elle compare h 
quelque chose qui coulerail dans sa 
jainbc; puis la convulsion commence 
d’aijord dans le pied el,va en remon- 
tanl dans le Ironc, ie bras el meme 
la face. Quelquefois la convulsion , au 
lieu d’elre ascendanle, esl desccn- 
(jante. Quelquefois, aus&i, I'cclampsie 
restc bornee aux muscles du cdlii gau¬ 
che du visage, l/altaque , dans lous 
les cas, a eiaclement la forme d’un 
acces d’bpilepsie : d’abord roideur el 
dislorsion, puis secousses, puis rbso- 


luiion; mais, au milieu de lous ces 
accidenls, qui n’occupenl jamais que 
le c6l6 gauche du corps, la malade 
conserve loujours el compl6lemcnl sa 
connaissiince. I.a vue, Todorat, Tonic, 
sonl conscrviis des deux edits; la sen- 
sibilitt esl inlacte, mtmc du colt pa- 
ralyst, el la sanlt gontrale esl reslte 
invariablemcnt bonne. 

Apres d’inuliles Icntalives, la com¬ 
pression de la carolide, la ligature 
des membres, faites pour arrtler el 
prtvenir les acces, la malade prend 
succcssivemcnt pendanl trois jours 
5, 10 cl 15 centigrammes d'exlrail al- 
cooliquc do belladone. Apres ces Irois 
jours de traitemenl il y a un peu de 
sommeil, el les convulsions, que, jus- 
qu’alors, rien n'avail pu modifier, 
semblcnl s’arrelcr pendant quelques 
heures. I.e bras cl la jambe rtcupe- 
rcnl alors une partie de leurs mouve- 
mcnls. 

M. Trousseau adminislre alors 1.5 
milligrammes de strychnine (19 jan- 
vier', et Ic Icndemain les convulsions 
deviennent plus violentes cl surtout 
exccssivement doulourcnscs. 

I.e 20,2 cenligrammes de strych¬ 
nine sonl donnts a la malade; mais 
les convulsions deviennen t si frtqiien- 
tes et si horribiemenl doulourenses, 
qu’on craint une vtrilable intoxication 
par la strychnine , el qu’on esl forct 
d’en suspendre Temploi. 

On applique, le21,dcrriere Toreillc 
un vtsicaloire arnmoniacal qu'on 
saupoudre avec 25 milligrammes de 
sulfale de morphine, et la malade 
prend a Tinltrieur 15 centigrammes 
d’extrait de belladone. 

22. II s'csl produil un peu dc som¬ 
nolence. Les acets ontett moins dou¬ 
loureux et moins frtquenls, particu- 
lieremcnt celte null. La malade rc- 
mue un peu la jambe gauche; mais le 
bras reste compltlement paralyst. 

On conlinne la morphine sur le vt-. 
sicatoire, et a Tinltrieur les 15 cenli¬ 
grammes d’exlrail do belladone. 

23. La malade n’a cu depuis hier 




nfiPKRTOlRE. 


315 


qiic deux allaqucs, cl a distance assez 
rapprochfte. L’unc n’a occupd que la ( 
jambc gauche, I’autre a la fois le bras < 
cl la jambe. 

Meme Iraiternent. 

24. Pas de nouvellcs allaqucs. Lc 
mouvement revient dans lc bras el la 
jaitibc. De temps en temps la malade 
dprouvc comrne un IriSmlssemcnt qui 
parcourt le cfltfi gauche, sans convul¬ 
sions. D aillcurs. la saiitb genbralc cst 
Ires bonne. 

Morphine: 0,026 sur un vdsicatoire 
ammoniacal. 

Belladone: 0,15 a rinl6rieur. 

26. Pas de nouvellcs attaqucs. 
iVIouvemenls Men plus btendus du 
cdle paralyses. Quelques freSmisse- 
menls dans le bras seulemenl. 

Memo trailement. 

26. Pas de nouvellcs attaques. Le 
mouvement revient trfes bien dans les 
membres. Encore quelques freSmisse- 
ments dans la main gauche. 

On suspend la morphine ct la bel¬ 
ladone. 

27. l.a belladone est redonnte ce 
matin a la meme dose de 16 centi¬ 
grammes. La malade n’a pas eu de 
nouvellcs attaques. 


A partir de cc moment, clle rcste 
deux jours sans prendre de la bella- 
donej puis elle en prend le troisieme 
jour, a la memo dose de 15 centi¬ 
grammes. 

Elle sc repose ensuile Irois jours, 
et lc medicament est redonnd le qua- 
trieme ; quatre jours, et il eslrcdonne 
le cinquieme; cinq jours, et il estre- 
dorinb le sixicmc; six jours, et il est 
redound lc seplieme; et ainsi de suite, 
en suivant la meme progression. 

Aujourd’hui 26 fdvrier, la malade 
n'a cu ni attaques convulsiyes ni frd- 
missemcnls. La scnsibilite est aussi 
vive il gauche qii'a droile, la mptilild 
aussi ddvcloppde. La sanld gdiieralc 
est tres satisfaisante. 

Nous exposons sans commentaires 
cette observation, dgalemcnt intdres- 
sante au point de vue et de la patho- 
gdnie, ct de la Ihdrapeutique de ces 
rcmarquables accidents. Elle radrite, 
a ce double litre, unc discussion qui 
nc saurait trouver place dans cette 
pai lie du journal. 

M. Due LOS. 



VARIETES. 


STATISTIQUF. DES ALIENKS KN ANCI.ETEBRK. 

Dans les premiers inois dc I’annie 1845, un rapporl a 616 pr6scnt6 au 
paricmentsur la statistiqiic dcs ali6n6s cn Angletcrre.avcc de Ires grands 
d6tails sur Icur dislribulion dans le royaume, les d6pcnscs qu’exige 
leur entreticn , cic. D’apres ce rapport, le nombre des ali6n6s d’Anglc- 
lerre ii la fin de 1814 s’61cvait a 14,153, sur lesquels 7,271 indigenls 
(3,181 hommes cl 4,090 remmes), et 0,882 idiots (.3,271 boinmeset 3,011 
femmes). Sur ee nombre de 14,153, 3,574 elaienl rciirerm6.s dans les 
asiles de comt6s, 2,5.59 dans les 6lablissemenls auloris6s, 4,080 dans 
les maisons de travail; 3,9 iO 61aicnl plac6s isol6menl. 

Sous le rapport de I’Age il y en avail: 


Au-dcssous de 5 ans. 0 

I)e5al0. 40 

Del0a20. 818 

De 20 a 30. 2,828 

De 30 a 40. 3,117 

De 40 a 50. 3,047 

De 60 a GO.2,272 

DeG0a 70. 1,430 

Au-dessus de 70.. . 590 


I/cntrctien dcchacundeces malades a co(ll6, terme moyen, 7 s. 3 1/2d. 
par semaine dans les asiles de comte ; 8 s. 8 3/4 d. dans les 6tablisse- 
ments autoris6s, cl 2 s. 7 d. cn dehors de ccs 6labiisscmcnls. 

Dans le pays de Galles , il y avail 379 alienes et 820 idiots, cn lout 
1199, dont 37 dans des asiles de comt6 . 55 dans les 6tablissemcnls au- 
tnris6.s, 91 dans les maisons dc travail, cl ics aulres dans lours families 
ou ailleurs. — Leur entreticn a coute , lerme moyen ,7 s. 9 1/2 d. dans 
les asiles decomt6 ; 8 s. 4 3/4 d. dans Ics 6tablissenicnls autoris6s, et 
2 s. 2 3/4 d. partout ailleurs. 

Ainsi, au Dv janvier 1845, il y avail done en Anglcterre ct dans Ic 
pays dc Galles reunis 7,050 ali6n6s cl 7,072 idiots, cn tout 15,352, sur 
lesquels 3,011 6laient rcnrerm6s dans les asiles dc comt6, 3,014 dans les 
6tablisscmehts auloris6s, 4,171 dans les maisons de travail; enfln 
4,950 6taicnt dans Icurs families. 

— Deux de nos collaboralcurs, M. Parchappe, m6decin en chef dc 
I’asile des ari6n6s de la Seinc-Inf6ricure, et M. Girard, dirccteur-m6decin 
cn chefde I'asilc des ali6n6s d'Auxerre , viennent d’etre noram6s mem- 
bres corrcspondanls de rAcad6mie royalc de m6decine de Paris. 


Paris. — linprimerie dc PiOUrgoonr ct Martinet, rue Jacob, 30. 











m\m MBDlCO-PSYCflOLOGIOUES. 

jrOVRIHAEi 

de rAnatomie, de la Physiologia at da la Palbologia 

Dn 

SYSTEME NERVEUX. 


G^neralites raedico-psychologiques. 

DE LIMITATION 

CONSIDl^HfiE DANS SES RAPPORTS 

LA PlllLOSOPlllE, LA MORALE ET LA MEDECIl, 

PAR P. JOLLY, 

Discours lu a la seance annuelle de I’Acaddmie de rnddecinc, 

Ic 25 noYcmbre 1845. 

Messieurs, la science de I’hoinrae n’a pas seulement pour objet 
la d6termination de ses formes et de son organisation matfirielle; 
elle a aussi des fails qui sont inaccessibles h nos sens et ii nos 
instruments d’invesligation , des lois que n’expliquent iii la tex¬ 
ture physique ni le jeu mecanique de nos organes, des pro- 
blemcs donl la solution n’apppartient qu’aux dfiduclions logiques 
de I'observalion morale ou iulellectuelle. 

Consid6rdc sous cc point de vue, rimilation ou i'actiuii de 
reproduire certains acles organiques, en conformiti d'un type 
MKD.-PSYOii. T. vn. Mai 1840. I. 21 


ASNAl. 





318 Pli l’iMIT^TIOK CONSIDliUCE DANS SES RAPPORTS 
doiine, I’imitaiion , clis-je, est peul-6tre le fait le plus digne des 
inddilations du philosophe.ct du medecin. Pour en comprendre 
toute rirapoiTaiice, il faut [’observer aux cliverses fipoques de la 
vie, dans I’individu et dans la fainille, dans I’ordre moral et 
social, dans les sciences et les arts, dans les conditions de santo 
et de maladie. Tel est aussi le plan que nous nous proposons de 
suivre dans I’etude de cette mysterieusc faculty (1). 


(1) Quellcs que spienl les cirepnstances dans Icsquellespp pbserve I’i- 
mitatipn . spn eicrcicc imijlique n6cessairemenl un type; et ce type n’a 
pas sculcment pour objel les acles rnatiriels de I’organisine, mais aussi 
les acles scnsitifs. afreelifs cl inlellcctifs. En un mot, partout oii se 
trouve un type comme cause, etunc action qui le feproduit comme 
effet, 11 y a imitalinn. 

L’iinitalion suppose d’ailleurs, comme conditions dgalcmenl iiidis- 
pensables a son cxcrcice, une conformity d’yiy.mcnts organiques, une 
apliluile de determinations sponlanees , pt un consensus d’aclions vi- 
lales entre les individus et les cspeces analogues ; de la les insiincis cl 
les sympaihica , dont les actes peuvent acquyrir tons les caractcres de 
Chabiiude, par le seul fait de leur r6p6tition. 

Ainsi done, insiincl, sympalhie , imitation , habitude, repryscnlent au- 
tanl de fails physiologiques qui peuvent se sucefider daiis un ordre de 
filiation plus ou moins facile a saisir , mais qu’il n’est permis de con- 
fondre ni en logique ni en morale. 

E’instinct, e’est la loi d’impulsion des actes organiques ; la sympatliie, 
c'estla condition rydproque de sensibility physique ou morale eptre les 
organes oules individus; rimitalion, e’est le fait de la reproduction de 
tous les actes ou types physiologiques ; I’habitude, e’est la consequence 
naturelle de cette reproduction. 

I,’instinct cst dans la vie meme des organes, la sympathle dans le sen¬ 
timent seul, I’imitation dans le sentiment et le monvement, I’hahilude 
dans tous les actes organiques. 

Cette simple appryciation de termes suffira sans doutepour ytablirla 
valcur logique des fails que nous avons groupys autour des diffiircnts 
chefs d’imilation. 

Ellc rypondra aussi a Tobjection des personnes qui ont pu trouver 
des fails d'imagination plutfit que des cxemples d’imitation dans ceux 
que nous avons cites. Nous croyons, on effet, n'avoir pariy que do fails 
pouvant sc raltaclier a un type quelconque. Or, I’imagination propre- 



AVEC IK PHILOSOPHIE , LA MORALE ET LA MEDECINE. 319 
Et d’abord, rimitation entre comine loi primitive dans la na¬ 
ture de I’homnie et des animaux. Elio semble fairepartie ndces- 
saii'e, inseparable, de leur existence. Son premier type est done 
tout fait; il est dans la nature meme, il est dans I’oeuvre de la 
creation; et ses premiers actes sont peut-gtre ddja dans les pro- 
duits de la conception, dans les varietes de configuration des 
espbccs, dans les ressemblances des families, dans les lois 
pbysiologiques de I’lidredite. Quoi.qu’il en soit, mise en action 
et dirigde dans I’enfance par le seul instinct, I’imitation ne 
s’exerce alors que pour i-epondre a nos premiers besoins, ou 
pour nous conformer aux actes extdrieurs de la vie. Elle seule 
nous donne alors les premiers secrets du langage d’action; 'elle 
seule aussi prdside & la premiere Education de la parole; et 
comment en serait-il autrement de I’exercice d’une fonction si 
coroplexe, dont la seule dtude thdorique depasserait toute une 
vie de calculs et de combinaisons; ou il s’agit de decomposer, 
pour les soumettre ii autant de mouvements musculaires, les 
milliers de sons que represente I’articulation de la voix ? Mais 
chaque jour I’imitation acquiert de nouveaux types; chaque 
jour elle etend sa sphere d’activite dans des rapports qui se mul- 
tiplient avec les progres de I’age et les relations sociales, en 
sorte qu’elle n’est plus seulement une facultg primordiale de 


menl dite n’a pas de type, et elle n’en a pas besoin. Loin de 14, cite con- 
5oit par elle seule des types; elle imagine par elle-meme des plans, des 
projels, des fails, des actes, des idees, des sentiments, auxquels elle 
donne une existence rdelle. 

De plus, rimitation, quelle que soil sa source, instinctive ou in¬ 
tellective, ii’est jamais pour les individus qu’un moyen de relation, 
qu’un lien sympathique , qu’un instrument d’education ou de perfecti- 
bilitd. L’imagination, au contraire, est une puissance virtuelle, poss4- 
dant par clle-mdme lous les attributs de I’individualild. L’imitation nc 
s’exerce que sur Ic pass6 ou sur des fails accomplis ; I’imaginalion cm- 
brasse dgalenaent le pass6, ic present et I’avcnir. Elle a aussi pour elle 
les espaces, les mondes, I'univers, les abstractions, I’dtcrnitd, 




320r I)E I,’IM1TATI0N CONSlDERfiE DAKS SE3 RAPPORTS 
I’organlsme , mais I’un des grands moyens d’educalion, de ci¬ 
vilisation et de perfectibilite hutnaine. 

C’est dire aussi qu’il cst une imitation passive ou instinctive, 
et une imitation active ou intellective; Tune qui nous est com¬ 
mune avec les animaux, et qui s’accomplit h notre insu, li 
toules les fipoques et dans toutes les conditions de la vie mat6- 
rielle ou sensitive; I’aulre, qui est du domaine de I’esprit, 
s’exerpant avec intelligence et reflexion , cherchant h copier, h 
traduire, a s’appropricr tout ce qui lui plait dans les traits do¬ 
minants des individus et des soci6tes : ce qui fait deja que la 
facultd imitative pent etre un ecueil redoutable pour I’enfance 
comme pour les organisations mobiles et impressionnables, pour 
les caraetdres faibles, souples el disposes h subir toutes les em- 
preinles d’un contact habituel; de mdme qu’elle pent constituer 
un art, une methode d’dducation papable de transmeltre a qui- 
conque la recoit tous les bienfaits de I’instructlon, toutes les 
rfigles de conduite sociale et de devoir. 

L’homme , en effet, se moule pour ainsi dire sous toutes les 
impressions physiques et morales qu’il recoit des personnes et 
des objets qui I’entourent; et une fois faconnd a ces impressions, 
elles le dominent, elles le maitrisent avec toute la force de I’ha- 
bitude; de telle sorle qu’il faut que I’intervention de la raison 
et de la voloute I’arrache a toute la puissance de cette seconde 
nature, si elle le porte a des actes que condamnent la morale 
et la socidtd. 

C’est I’imitation qui, en presence de la rditdration incessante 
des mdmes actes, dlablit dans la famille , enlre proches parents, 
entre amis intimes ou personnes sympalhiques, une similitude 
plus ou moins frappante de traits, de gestes, de demarches, 
d’expression et de moeurs. G’est elle qui institue les opinions, 
les pr6jug6s , les coutumes, aussi bien que la physionomie phy¬ 
sique et morale des sociel^s et des peoples. C’esl par elle aussi 
que les peoples s’unissent d’intcution et de mouvement dans la 



AVEG LA PHILOSOPHIE, LA MORALE EX LA MfiOECINE. 321 
marche progressive de la civilisation; que les gouvernements se 
fondent, que les nations s’etablissenl dans I’exercice des lois 
civiles, morales et religieuses; et ce serail en vain que Ton 
ccrirait les lois dans les codes, les moeurs et les religions sur des 
tables de marbre, si I’exemple ou la tradition ne les gravait 
dans le coeur des hommes. 

En cela , I’histoire politique d’une nation n’est bien souvent 
que I’histoire philosophique de limitation. Et pour n’en citer 
qu’un seul cxemple bien frappant, tel homme apparait victo- 
rieux et tout charg6 de trophies au milieu d’un peuple qu’il 
trouve livr6 ii I’anarcbie , dechirfi par les factions, et ddja tout 
rassasifi de son inddpendance et de ses libertes. Tons les regards 
se dirigeut vers lui, et sont pour ainsi dire fascinfis de I’ficlat de 
sa gloire et du prestige de ses conquetes. Bientot chacun veut 
I’iniiter, et on I’imite dans sa tenue, dans ses mouvements, dans 
ses gestes , dans sa demarche, dans sa coiffure, dans ses vfite- 
ments; on voudrait m@me I’imiter dans sa taille; mais on I’imite 
surtoutdans son esprit guerrier, dans ses vertus militaires, dans 
le triomphe de ses victoires; et c’est ainsi que se fonde en peu 
d’anuees le plus puissant empire des temps modernes; et c’est 
ainsi que, dans la marche successive des temps et des sifecles, 
riiumanile tout entiere se fond pour ainsi dire dans un raeme 
moule , I’individu dans la famille , la famille dans la socidte, la 
societ6 dans la constitution des nations. De la, hatons-iious de 
le dire, cettc grave lecon pour les families et les societes qui ne 
comprendraient pas toute la puissance de I’imitation dans la 
conduite de la vie et la pratique du devoir; de la aussi cet aver- 
tissement non moins grave pour les gouvernements et les nations 
qui oublieraient que les exemples precedent toujours d’en bant, 
et peuvent repandre avec la meme facilite sur les generations 
qui s’elevent sous leurs yeux tous les fruits do I’ordre et de la 
vertu, tous les poisons de I’anarchie et du vice. 

L’iraitation embrasse egalement dans sa puissance les arts et 
les lettres; car c’est par elle que sont reproduits tous les chefs- 



322- DE L’lMiTATION CO^SID£REE DANS SES RAPPORTS 
d’oeuvre du gfinie, toutes les conquetes de I’espril humain; que 
chaque sifecle, chaque pays, chaque regne, imprime k ses 
monuments Pii caracmre special, un cachet d’fipoque, une sorte 
d’dcole que I’on aime a fetrouver et a suivre coinparativement 
dans le ciseau du sculpteUr, dans le burin du gravcur, dans ie 
pinceau du peintre, dans le genie du poete. Mais cctle imitation 
a aussi ses dcueils qu’il faut craindre dans un esprit qui s’as- 
servit k son modkle , quel qu’il soil, comme elle a d’immenses 
aVantages pour ceux qui savent distinguer et mettre en relief 
toutes les beaut6s d‘un sujet: car pour ceux-ci, I’imitation ne 
s’exerce plus seulement dans la splifire d’une servile dfipendance 
ou d’un coupable plagiat; elle sail s’affranchir du role de copiste 
ou de compilateur, et s’41ever au-dessus de ses modules. C’est 
ainsi que Boerhaave, Par6, Bichat, laissent loin d’eux les ha- 
biles maltres qu’ils s’6taient plu k imiter; que Rubens s’affran- 
chit tout-k-coup de I’ficole de PerUgino, apres I’avoir fid^lement 
suivie; que Corneille et Bacine surpassent, tout en les imitant, 
Sophocle et Euripide; que Moliere nous fait oublier Aristophane 
et Terence , ses premiers modules. 

ll n’appartient pourtant pas k chacurt d’imiter tel modMe qu’il 
se propose, moins encore de I’atteindre au degre de sup6riorite 
oh il se place k I’figard des intelligences vulgaires. Sous ce rap¬ 
port , il faut bien le dire, il est dans les sciences, les arts et les 
lettres des modules inimitables. IMais comme tout a ete prdvu 
aussi dans I’admirable plan du mohde intellectuel, il est des 
modeles pour toutes les aptitudes d’csprit, et les academies 
elles-memes nous en offrent I’exemple. Lk , en effet, chacun 
apporte kvcc son tribut commun, et sous des formes plus oU 
moins brillantes de style et de langage, la tournure de son es¬ 
prit, la direction spficiale de ses id6es, le cachet particulier de 
son talent. Lk, dis-je, il est de beaux modules en tons genres, 
des modeles d’eloquence et de g6nie que I’on ne pent espdrer 
d’iraiter, et qu’il faut se contenter d’admirer; mais aussi des 
modules de zele, d’ardeur, de patience et de d^vouement pour 



AVEC LA PHILOSOPniE, LA MORALE ET LA mRdECINE. S2J 
la science; des modeles auxquels tous peuvent prdtendre, fit 
qili, qitoique plus modestes, ne sent ccpendant ni sans attrait 
pour les hommes d’6tude , ni satis fruit pour les academies. 

Ce que je viens de dire s’applique principalement, comme on 
le voit, a cette imitation que j’ai appelde active ou intellective. 
Miiis il est une aiilre imitation qui a sa source dans les lois 
iiistinctives de Torganisme, seS manifestations dans les actes 
physiologiques et pathologiques, et qui, li ce litre seul, nidrite 
au plus haut degrd toute rattentioil du mddecin. 

En gdndral, les instincts d'imitation sont d'autant plus impe- 
rleux qii’On les observe dans un age tnoins avance , ou Chez les 
sujets qui n’ont point encore subi les elfels du contact social ni 
les dpreuves de la civilisation. Boerhaave raconte avec beiiucOup 
de details I’histoire curieuse d’un jeune homnle qui, Se trouvant 
dans de sCmblables conditions, copiail fiddleinent, rdpdlait in- 
Volontairetnent, et exdCutalt automaiiquemcnt, pour ainsi dire, 
tous les rnouvements, les gestes, les attitudes, les chants, les 
ris et les pleurs; en un mot, tons les actes qui se passaient au- 
lour de lul, faisarit ainsi tour a tour de la geomdtrie, de la 
statiqUe, de la mdeSnique, de I’harmonie, du sentiment meme, 
comme il eut fait sans doute de crimiilellcs actions, si eiles lui 
eussent dtd inspirdes par I’exemple. Tels, hdlas! ces enfaiitsdu 
people qUe l*on voit abandonnds il leUrs instincts d’imitation , 
que I’incUrie des pareiits toldre, que I’excmple mdme eficOurage 
dans le mdpris des lois et des devoirs, dans les actes de cruatitd 
et de inutilation qu’ils exercent sur les aniraaux, et qui, une 
fois entrds dans cette ddplorablc carriere, y grandissent, s'y 
affermissent par I’habitude, et n’en sortent trop souvent que 
pour entrer dans la voie du crime. 

Pour se faii’e une juste idee des elfets de cette imitation, il 
faut encore les observer dans les actes les plus habituels de la 
vie commune, dans le plus simple exercice des sens et des mou- 
vemeiltS; car C’esl par Ik surtout que s'dtablissent les rapports 
synipathiqUes d’imitation. Tout le monde le Sait, tin visage qui 



324 DE L’ISIITATION CONSIDEUEE OASS SES r.APPORTS 
sourit nous fait sourirc , et nos yeux sc remplisscnt de lames b 
la vue d’une pcrsonne cn plcurs; et personne n’igiiore que, 
sous I’empire meine de la conlrainte, les eclats du rire comme 
Ics sanglots de la douleur se propagent aussi rapidement que la 
pensec a toutc une societe, a toute une classc d’ecoliors, on dit 
memo a tout un regiment. Et voyez encore cet effet reinarquable 
de I’imitation dans la foule qui se presse autour des jongleurs 
et des mimes de profession : loutcs les figures des spcclateurs 
ont pris en m6me temps une physionomie uniformc, toute mo- 
del6e et comme empreinte sur celle qui les attire. 

La peinturc, la sculpture, I’art dramatique, font passer dans 
Tame, comme sur le visage de celui qui les admire, tous les 
sentiments qu’elles expriment. On se conforme, sans le vouloir, 
.sans le savoir, a la tenue exterieure, au ton , aux manibres, h 
la physionomie m^me des personnes avec lesquelles on vit en 
faniillc ou dans un contact habitucl, et ii est pcu d’hommes qui 
ne conservent pas, comme fruit de cette imitation, quelques 
traits dominants d’une premiere education, du caractere do 
famille ou de societe qui les ieur ont imprimds. G’est ainsi, dit¬ 
on , que tous les disciples de Democrite et d’H^raclite prdsen- 
taient une physionomie commune au caractbre physique et 
moral de ieur maitre; et c’est ainsi que, hien comprise et 
bien dirigee par I’habilete d’un precepteur, mise cn exercice 
et offerte en example par la sollicitude des parents, I’imitation 
peut doter la famille des plus precieux avanlages de I’education. 
Et ce qu’il faut bien dire .encore, c’est que cette imitation peut 
se survivre b clle-memc, et sc trausmettre , comme on le voit 
dans certaines conditions sociales, dans ces castes nobiliaires oiTt 
Ton retrouvc toujours ce caractere indelebile de famille, ce type 
d’education primitive qui les distingue , meme aprfis toutes les 
dprcuves qu’elles ont subics, memo aprfes toutes les rdvolutions 
qu’ellcs ont travers^es. 

Pour I’orcille comme pour les yeux, les elTcts de I’imitation 
sont tenement uaturcls, qu’il ne depend plus de celui qui inter- 



AVEC LA PHILOSOPHIE, LA MOPALE ET LA MtOECIKE. 325 
vient clans un entrelien quelconque de ne pas le continuer sur 
le meme ton. On parle habituellement dans le son de voix des 
personnes avec lesqiiclles on vit, comine on peint dans sa pro- 
pre conleur ou dans celle des individus qui vous sont sympathi- 
qnes. G’cst encore ii la meme puissance d’imilation qu’il faut 
rapporter les idiomcs, les locutions spdciales et tous les vices 
de prouoncialion qui sc perpfituent dans les families, comme 
dans cerlaines villes ou certaines provinces. 

On sait d’ailleurs quc la po6sie s’inspire imitativement a la 
lecture des beaux vers , que r^loquencc emeut tout un auditoire 
des mgmes sentiments qu’elle exprime, que Tadmiration que 
Ton rcsseut en priisencc d’un grand oratcur a plus d’unc fois 
enfantd des prodiges d’eloquencc. 

Mais e’est surtout dans I’exercice de I’liarraonie que I’imila- 
tion nous montre ses plus admirables effels. Tellepersoune qui, 
dans I’elude de la musique, s’everlue inulilcment h composer 
des sons et des accords, et qui no pent souvent y parvenir, 
meme avec I’aide du plus babile mailre, surraonte comme 
d’inspiration toutes les difficultes d’uu morceau d’harmonie par 
le seul fait de rimitation. Nous connaissons un violoncellislc qui 
excelle dans I’exficution d’un solo, et qui nous a avoue n’avoir 
jamais su r^soudre les difficultes de la musique que par imita¬ 
tion. Singulier elTet d’une faculty, ou I’bomme possdde en lui- 
memc plus d’art musical qu’il n’en saurait trouver dans tous les 
artistes du monde! Strange pbenomene de I’organisrae, ou tout 
debappe ii I'intelligence bumaine , ob tout est mystfere ct pro- 
dige, depuis le sentiment qui confoit I’barmonie, jiisqu’li la fa- 
culte qui la transmet, jusqu’a la merveillcuse coordination de 
tous les actes qui concourent a son execution! Et que I’orgueil 
de I’bomme ne se flatte pas pour lui seul d’uu pareil privilege , 
car tous les animauxen sontdouesau mSme degrd. Tous, dans 
les cris ou les cbanls qui leur sont propres, s’imitenl, se r6pe- 
tent au premier signal donn6 , et toujours sur le mfime ton. 
On sail aussi combien est entraiuant le pouvoir iiuitatif d’un 



326 DE L’IMITATION CONSII)ER6e dans SES RA1>P0RTS 
chant national, cl’un chant gneri ier, d’un simple refrain cle bal¬ 
lade. On a mfime vu la loi d’iinitation harmonique acquerlr 
assez de force pom* maitriser tons les efforts de la raison et de 
la Yolol)t6. Tel est le curieux exemple observe par Zimmerihann 
dans tin convent d’Allemagnc, oii I’une des religieuses s’etant 
inise S imiter le miaulemenl du chat, toutesles soeursrepfitferent 
ensemble le m@nie chant, jusqn’ii ce que Tinterventioli de la 
force publique put mettre nil terme h ce singulier concert. 

Les sens du goflt et de I’odorai ne sent point exempts des 
effets de riraitation. Vous donnez envie de boire et de manger 
a celui qui assiste a voire repas , et telle personne ne sait gofltet 
la saveur d’uli mets qui lui est offert qu’en presence de cortvives 
qui lui donnent Texemple de I’appetit. II ne serait mAme pas 
difficile de prouver que beaucoup d’aliments et d’assaisOUne- 
mettts ne sont venus accroitre la somme de nos besoins, de nos 
richesses et de nos superfluitAs culinaires, qu’aprAs aVoir subi 
la loi d’imitation ou le caprice de la mode, qui n’est elle-merne 
qu’un effet d’imitation. Pour juger du pouvoir de cette faculte 
Sur le sens de 1‘odorat, il devrait 6galeraeht suffice de signaler 
ce besoin remarquable, et pour ainsi dire contagieUx , de par- 
fums, a la seule vue de ceux qui on font usage , de montrer 
sUl’tout CCS legions de fUmeurs grossissant cliaque jour dans 
tomes les classes de la societe, et menapant d’envahir bientot 
I’universalite des populations. 

Rien encore de plus imitatif que I’action musculaire ou le 
mouvement: et 1^ aussi les fails et les exeraples nous frappent de 
toules parts. Vous avez vu souvent, et a I’exemple d’un seul, 
des animaux domesliqiies accourir ou fuir, des corapagnies d’oi- 
seaUx prendre leurs ebals ou leur vol, des troupeaux de chevres 
ou de moutons sauter et bondir. Et voyez cet enfant qui marche 
& peine ; il obfiit dejS a tous les mouvements qu'il observe; il 
court s’il voit courir, il saute en mesure s’ilvoit danser ou s'il 
entend le son d’Une musique dansantc. Vous cheminez du mSme 
pas en coUipagnie de plusieurs personnes, et si Tune d’elles 



AVEC LA PHlLdSOPHlE, LA MORALE ET LA MfiDECINE. 327 
glisse oil trdbuche, Vous vous contractez pour ainsi dire avec ses 
muscles comme pour I’empecher do tomber. De mfime, si vous 
apferceveZ quelqu’un au bord d’Un abitnO, dans I’imininence 
d’Un danger quelconque, vous preiiez vous-meme I’attitude que 
I’instiiict d’itnitation vous inspire pour parcr a ce danger, lit 
n’est-ce pas aussi par un effet d’imitaiion que des milliers de 
soldats obfiissent si merveilleuseoient, et par une sorte de pou- 
voir tnagique , & toutes les evolutions que leur imprirtie le signal 
imitatif du comtaandement; que des balaillons ann6s courent 
du mSnie pas au combat, a la victoire, ii la mort; que des 
masses populaires, entrainees par I’exemple, se pressent ^gale- 
ment au secours ou au meurtre de leurs semblables; que des 
martyrs de la religion et de la politique vont au-devant des sup- 
plices et des tortures, comme d’autrcs se sentent portfis au spec¬ 
tacle et au mouvement d’une ronde joyeuse ? 

Mais ce qui est aussi digne de remarque, c’est I'efFet de I’imi- 
tation sur le travail et le repos, sur la veille et le sommeil, Sur 
toutes les actions physiques et morales de I’hornme. Dans les 
ateliers d’art et d’industrie, dans les grandes reunions d’ouvriers, 
oft tout se passe en vertu de I’exemple , vous ne vOyez que des 
travailleurs ou des oisifs, suivant I’inipulsion donnee par un chef. 
De merae , toute la nature veille a I’aspect dU mouvement et da 
I’action du jour, tandis que tout sommedle dans le calme du si¬ 
lence ou de I’obscuritii, et le sommeil de la nuit n’est lui-m6me 
qu’une imitation du sommeil de la nature entiftre. On s’endort 
en presence d’une personne endormie; en s’endort au ddbit 
monotone d’un chant, d’un discours, d’un sermon; et malheur 
a I’orateur qui oublie que I’art d'animer un aUditoire est tout 
entier dans la peinture imitative des faits qu’il expose, des pas¬ 
sions qu’il exprime ou des sentiments qui I’animeiit. Mais aussi, 
d6fiez-vous de I’exaltatioll sympathique que peut faire naitrc une 
Eloquence exagfiree, car c'est par elle que toutes les passions 
peuvent s’dveiller et se transmettre; que 1’effervescence politi¬ 
que peut, en un din d’oeil, sd propager dans toute une nation; 



328 DE L’lMITATION CONSIDljREE DANS SES RAPPORIS 
que dcs populations entiercs s’arnieut, s’insurgent et boulever- 
scut dcs empires. 

Si done I’imitation peut ainsi modifier la constitution primi¬ 
tive de I’horamc, dfinaturer ses penchants, ses besoins indivi- 
duels, ou meme changer sa destinfie sociale, il est facile de 
concevoir qu’elle puisse, dans la r6it6ration incessante des 
mSmes actes, imprimer a son organisation des dispositions phy- 
siologiques plus ou moiits favorables ii certains etats inorbides; 
qu’elle puisse meme fairc eclater subitement telle maladie qui 
s’offre acluellement a son excrcice. Sous ce rapport, I’imitation 
est, comme on I’a dit, unc veritable contagion ; une contagion 
qui a son principe dans rexemple meme , comme la variole a 
son contage dans Ic virus qui la transmet; et de mfime qu’il 
existc dans rintimile de notre organisation des germes de ma¬ 
ladies qui n’atlendcnt pour se developper quo la plus 16gere 
cause , de meme il est eii nous des passions qui sommeillent 
dans 1’excrcice de la raison , et qui peuvents’6veiller par le seul 
effet de rimitation. C’est encore dire qu’il est des individus et 
des objets qu’il fact fuir, des r6cits et des actions qu’il faut 
craindre; car, dans la fragilite humaine, on ne peut pr6voir les 
consequences des impressions fortes ou insolites sur certaines 
organisations qui les recoivent; et en cela, I’expression de con¬ 
tagion morale n’estpas seulcment une vaine image, elle traduit 
un fait physiologique de la plus haute importance dans I’etiologie 
d’un grand nombre de maladies. La vue, comme I’a dit Buffon, 
est le toucher des astres, ou , comme I’a dit Voltaire, le toucher 
de I’univers. Elle touche, en effet, la personne qu’elle observe 
j usque dans son organisation la plus profonde et la plus intime; 
elle touche le cerveau mgine de fepileptique sur lequel s’arrfite 
toute son attention an moment de I’attaque; elle peifoit ainsi 
ses impressions a'ctuellcs et ses souffrances; elle subit ainsi la 
loi physiologique et toutes les consequences palhologiques d’une 
veritable contagion. De Ih , sans doute, celte fatigue musculaire, 
ce brisement du corps que ressent la personne qui assiste h 



AVEC LA PHILOSOPHIE, LA MORALE ET LA MfiDECINE. 329 
I’acte convulsif; de la aussi ces altaques de norfs si frequentes 
qui 6clatcnt en presence de la m6me affection; de lit, enfin, ces 
Hiille formes de maladies nerveuses qui naissent, se dfiveloppeut 
et se multiplient sous la seule influence de I’imitation. Et faut- 
il eif citer des exemples ? 

L’histoire si connue des 6pidemies convulsives de Loudun , 
de Saint-M^dard, de Harlem , ou la maladie se propageait avec 
la rapidity de I’eclair sur des centaines de personnes j celle plus 
r6cente de Saint-Roch , ou plus de soixante jeiines fdles, appe¬ 
llees h Icur premiere communion, furent .itteintes pendant I’of- 
fice et en moins d’une demi-heure de violentes convulsions 
dues au seul effet de I’imitation ; les exemples de hoquet et de 
b^gaienient rapportds par D6sormeaux ; les cas de coqueluche, 
de vomissement, d’hysterie et d’epilepsie racont(5s par Sauvages 
et Van-Swieten; et enfin cette epidfimie toute recente d’extase 
observee dans une partie de la Norwege, par suite des predica¬ 
tions exagerfies des fanaliqucs apotres du metliodisme, sont 
autant de teinoignages bien propres a confirmer cette verite. 

Hes medecins et autres personnes attachdes h des 6lablisse- 
ments d’alifinfis, out dft a cette meme influence des hallucina¬ 
tions des sens et toutes les formes d’affectious mentales qu’ils 
6taient appelds a observer. Et combien d’hypochondries ne 
sont que la consequence de la socifite intiinc de personnes ha- 
bituellement tristes et moroses! Et combien de monomanies 
suicides qui se sont transmises par imitation, depuis I’exemple 
si connu des Giles de Milet, qui se pendaient ou s’etranglaient 
sous les yeux memes de leurs gardiens, et I’exemple non moins 
c6l6bre des femmes de Lyon , qui trouvaient egalement moyeii 
d’dchapper a toute surveillance pour se noyer par centaines dans 
le Rhone! et combien enfin de monomanies homicides, de 
crimes de tous genres ont et6 inspires par le recit des actes cri- 
minels, par la puhlicile donnee aux drames des assises! Trisle 
et d6plorabie vi5rit6 qu’il 'faut bien reconnaitre ! I’idde d’iiuita- 
tion pout naiire b la seule pens(5e du fait qui I’inspire, et qui- 



330 DE I/IMITATION CONSlDfiRfiE DANS SfiS RAPPORTS 
conque penfitre dans la conscience de I’liotnine le plus pur se 
confond d’epouvante en presence de toules les mauvaises pen- 
sdes qiii sont venues I’obseder, de tous les crimes qu’il aurait 
pu commettre, s’il n’eut invoque tous les secours de sa raison 
et de sa vertu. 

Craignez done les effets de I’iraitation sur ces esprits faibles 
que I’exemple seul pent entrainer dans le torrent des passions, 
aussi bien que dans le d^veloppement des maladies qui en sont 
un si frequent r^sultat. 

Craignez-les chez les enfants, dont I’organisation est si flexible, 
si docile li toutes les influences exl6rieures, dont le caractfere 
se plait si facileraent ii suivre tous les penchants vicieux, ii co¬ 
pier fidelement tous les acles physiques et moraux , mflme les 
actes morbides qui s’offrent a leur imitation ! 

Craignez-les aussi chez les femmes, dont la sensibility est si 
active, si mobile, si avide d’irapressions; dont Tame s’ouvre si 
yolontiers k toutes les scenes , a tous les drames que lui pHre le 
thyitre de la vie ! 

La douleur physique meme se communique par imitation , 
et elle se rfiv^le k celui qui la pergoit ainsi, avec tous les carac- 
tferes varies qu’elle peut affecter dans I’indivklu qui la Iransqiet. 

0 La vue des angoisses d’aullruy m’angoisse matyriellement,» 
dit le spirituel auteur des Essais; et vous avez lu cette lettre ofl 
madamc de S^vigne ecrit a madame de Grignan, sa fille : « De- 
>1 puis que vous toussez, ma chyre enfant, j’ai mal a votre 
» poitrine. » Et ne croyez pas qu’il s’agit ici d’une sympathie 
purement morale, due a la seule preoccupation d’une tendresse 
maternelle; car rien n’est mieux constate que les toux d’imita- 
tion, et le seigneur de Montaigne le savait bien aussi quand il 
disait: « Un tousseur continuel irrite raon poulmon et mon go- 
zier; il ra’eurhume et me fait tousser. » Non seulement on 
frissonne en prdsence d’un frisson Kbrile, ou mSme au seul as¬ 
pect d’un marbre, mais on peut eprouver tous les-stades d’une 
fibvre d’accys par pur eHet d’imitation, et nous en avons vu tout 



AVEC I-A. PH[[.OSpPHIE, LA MOPALK ET LA. MpOECIKC. 331 
r^ceninieiU mi exemple remarquable. Nous avons vu aussi 
uiie mere qui ne pouvait so’itenir le regard de sa fillc alleinte 
d’opluhalmie, sans eprouver elle-meuie ce genre d’affection; 
et ne connaissez-vous pas ce singulier fait cit6 par Maleliranche 
d’unejeune seryante qui, timoin d’une saignee de pied que 
Ton praliquait a son maitre, fut saisie, au moment mgme de 
la piqure, d’une douleur si vive it la saphene, qu’elle fut 
pbligee do garder le lit pendant plusieurs jours? Et void venir 
nn autre historien egalement digne de foi, Thomas Bartholin, 
qui raconte qu’un mari etail en proie ii de violcntes coliques 
toutes ies fois que sa femme 6prouvait les donleurs de I’enfan- 
tement. 

De lels fails, qu’il serait facile de multiplier, ne sont ni plus 
myst6rieux ni moins croyables que mille autres qui se passept 
journellement sous nos yeux; que ce violent agacement dq 
depls que Ton ressent en voyant manger des fruits acides; que 
le besoin presque iuvipcible de bdllement ou d’dlernument en 
presence d’une personne qui bailie ou qui eternue; que 
I’exemple si frequent des individus qui vomissent & la vue dq 
vomissement; que tel besoin subit et pressant qui nait au bruit 
de I’excrdion qu’il provoque, ou mdne que tel autre besoin 
qu’eprouvent certaines personnes a la seule pensSe d’un purgalif. 

Que si I’organisme pent subir taut de modifications physiolo- 
giques et palhologiques par la seule influence de I’imitation, il 
n’est plus douleux que Ton ne puisse invoquer avec avaulage 
I’exercice de cette faculty dans le traitement moral d’un grand 
nombre de maladies; car, ici encore, les fails se touclient par 
lous les liens qui unissenl la physiologie a la palhologie, I’hy- 
gidie a la thfirapeulique, et qui les rendent pour ainsi dire tri- 
butaires des memes lois. 

La plus simple observation prouve , en elfet, que la santd, 
comme la maladie, peut s’acquerir par imitation. Mais unepre¬ 
miere condition semble pourtaut necessnire ii I’cffet iherapeu- 
tique de cctle puissance; e’est un certain degrd de syinpathie 



332 DE t’lMlTATION CONSIDfiRflE DANS SES RAPPORTS 
entre la personae qui se propose de I’exercer et celle qui est 
appelee a la subir; car, si la sympathie n’est pas I’iiiiitation ellc- 
m6me, elle en est du nioins la principale condition morale; et 
s’il en fant entre la mfere et la fille, entre le maitre et le dis¬ 
ciple , entre le chef d’une arm6e et le soldat, il en fant aussi, il 
en fant surtout entre le m6clecin et le malade. Est-il besoin 
d’ajouter que Ton. ne pourrait esperer de transmettre par voie 
d’imitalioii ce que Ton ne possederait pas soi-meme? Sous ce 
rapport, la sant6 mSme du mfidecin, le caractere de sa physiO'- 
nomie habiluelle, la tenue acluelle de son esprit, de son lan- 
gage, ne sont jamais compMtement indifferents dans reffel moral 
de ses soins et de ses couseils. G’cst ainsi que I’aspecl d’une fi¬ 
gure fraiclie et joyeusc, respirant it la fois la sante, la con- 
fiance , a suffi bien souvent pour porter le calme dans un corps 
souffrant, I’espfirance et la joie dans une ame inquifite. 

Il est pen de maladies ou le medecin ne puisse invoquer avec 
quelque avanlage I’exercice de I’imitation; mais c’est principa- 
lement dans les maladies nerveuses que I’art peut mettre a 
profit toute la puissance therapeulique de cette faculty. 

Nous avons di5jh dit dans quelles circonslances et ii quel point 
I’imitation peut influcncer les sensations exlerieures; ajoutons 
ici qu’elle peut merae aller au-devant des sensations int6rieures 
et des besoins naturels de I’organisme, quand, parexemple, 
tous les ressorts de la vie sont plus ou moins frappes d’asthenie, 
on manquent du stimulant ndeessaire a leur action. Nous avons 
vu un malade affect^ de paralysie de vessie devenue refractaire & 
toute espfecede traiteraent, et qui fonclionnaii merveilleusement 
h I’instigationdu bruit imitatifdel’excrfition simulee. 11 suffisait 
pour cela d’onvrir le robinet d’une fontaine placde dans une 
piece voisine, de recevoir dans un vase le jet continu du liquide 
qui en sortait, et de produirc ainsi un bruit analogue ii celui de 
I’excrfition naturclle. Ce moyen, inspire par rcxcmple que 
nous donnent certains animaux et mis en pratique avec la plus 
intclligcntcsolliciiude. ne nianquait jamais son effet, 



AVEC lA PHILOSOPHIE, LA MORALE ET LA MfiDECINE. 333 

Beaucoup de maladies convulsives peuvent etre egalement 
combattues par I’interventiou adroilement nidnagee de la puis¬ 
sance imitative; et si vous avez du craindre pour certaines per- 
sonnes les dangercux effets d’un contact frequent avec celles 
qui seraient atteintes, ou d’hyst6rie, ou de catalepsie, ou de 
choree, ou d!6pilepsie , vous pouvez espdrer d’opposer effica- 
cement ii ces diverses affections dcs actes imitalifs sageraent 
concus et habilement dirigfis dans un sens toujours contraire & 
leur predisposition ou ii leur effet. 

II en est de mSine de quelques anomalies musculaires con- 
nues sous Ic nom de tics, od I’imitation peut gtre aussi d’une effi- 
cacite remarquable; car si, comme nous I’avonsdil ailleurs, la 
volonte est dans ce cas le premier de tons les remedes, elle a 
souvent besoin de I'exemple pour se soutenir et demeurer in¬ 
flexible. Ainsi done, rfegle gfinerale et bien iraportante k cet 
egard, ne mettez eu contact habituel les persounes qui ont con- 
tracte des mouvements desordonnes ou des contractions inso- 
lites des paupieres, des yeux, des levres ou de toute autre 
partie du corps, qu’avec celles qni sauront leur offrir un 
exemple continuel de bonne tenue, de maintien decent, de 
regularity constante dans les attitudes et les actions muscu¬ 
laires. La danse, I’escrime, I’equitaiion , la callisthenie et tons 
les exercices d’imitation peuvent Stre alors d’un effet jirycieux, 
en siibstituant des poses el des attitudes rygulieres a des habi^ 
tudes musculaires plus ou moins vicieuses. Ici encore le service 
militaire a quelquefois opyre des prodiges. Nous avons vu, 
comme beaucoup d’autres ont pu voir, de jeunes soldats se 
dyfaire i’apidement, k Tarmfie, de tics habituels qu’ils de- 
vaient k dcs dispositions naturelles oU k des vices d’^ducalion 
physique que rien u’avail pu maitriser. 

Que s’il s’agissait de bygaiement, comptez aussi sur cette 
gyranastique vocale dyja si heureusement appliquee aux diire- 
rcnls vices de la parole, et qui est ygalement toute d’exemple ou 
d’imilation, Ne mettez en relation intime les personnes qui se- 

ASNU,. MED.-r.SVCil. T. YU. Mill 18tC. ?. 3J 



S3/l CK t’lMITATION CONSlDfiRfiE DA^S SES RAPPORTS 
raient alteintes d’une tcllc affection qu’avec celles qui, dans 
leur conversation habituelle, savent s’imposer une continuelle 
accentuation de la voix, une articulation toujours mesur^e, 
toujours nette et precise, de manifere ii leur donner sans cesse 
rexemple de prononciation que vous proposezli leur imitation. 

Et parlerai-je aussi des pr6cieuses ressources dont riinilalion 
a su profiter pour I’^ducation des sourds-niuets; de cet art au- 
quel s’attache la noble et sainte mission de rapprocher de la 
famillc et de la soci6t6 ces etres si malbeureux et si digues d’in- 
t6r@t, que leur infirmitd seule exclut tout k lafois du foyer do- 
mestique et des affections de famille, des droits civils et de tous 
les bienfaitsde I’dducaiion? Pour concevoir toute la puissance 
de I'imitation ci I’dgard dessourds-muets, il faut encore se rap- 
peler que la parole, comme le langage d’action, comme I’expres- 
sion muette des gestes et du visage, est le fruit n^cessairc de 
cette faculty; que le sens de la vue peut; dans beaucoup de cas, 
supplier le .sens de Touie; qu’il peut mfime suivre avec assez 
d’intelbgcnce le jeu des levres , des yeux et de la physionomie 
entifere, pour porter dans I’esprit tous les raatfiriaux du raison- 
nement, c’est-h-dire tons les elements intellectuels de la parole. 

0 Pour instruire les sourds-muets, dit le v6n6rable abb6 de 
» rfipee, il suffit de faire entrer dans leur esprit par les yeux 
» ce qui ne pourrait y entrer par lesoreilles. » SI done, comme 
nousl’apprend encore un disciple 6claire de son 6coIe (W. Dubois), 
vous voulez obtenir de la mimique tout ce qu’il est perrnis d’en 
espfirer, ne vous bornez pas au seul langage des mouvements 
et des gestes; adressez-vous aussi aux instruments de la parole, 
prenez de bonuebeure rhabitude de parler le langage oral, meme 
i I’enfant priv6 de Pouie; e’est le moyeu d’6tablir plus sUrement 
avec lui un commerce, une intelligence de rapports, une 
conversation qui, quoique tacite, lui offrira ebaque jour plus 
d’attraits. Si vous ne lui parlez a haute voix, faites du moins que 
le mouvement de vos levres represente un langage articul6 et 
que ses regards soient conslamment fix6s sur votre physiono- 



AVEC LA PHILOSOPHIE, LA MORALE ET LA MfiDECINE. S35 
mie pour cn suivre et eh reproduire tous les mouvomems. Vous 
captiverez d’autant plus facilement son attention que vous 
joindrez au jeu continuel des Ifivres la representation fidele de 
I’objet dont vous I’occupez. Bientot, n’en doutez pas, I’enfant 
se fainiliarisera avec cette forme de langage, et 11 vous suffirait 
alors de lui inspirer le sentiment de la voix , de I’initier a la 
connaissance des, sons, si d6jh il ne I’a intuitivement acquise, 
pour le faire entrer dans I’^ducation de la parole. Mais ici com¬ 
mence une nouvelle tache qui appariient encore tout entiere It 
I’imitation; tSche grande et belle, bien difficile sans doute, 
mais non impossible, comme on I’a cru si longtemps avant les 
heureux essais tentes dans plusieurs 6tablissements spficiaux de 
I’Allemagne; et grace a de nobles efforts qui se poursuivent de- 
puis quelque temps en France, grace au z61e infatigable de 
MM. Vaisse, Laurent, Rabet, Vallade, etc., bientot nousn’au- 
rons plus rien & envier h ceux qui nous ont pr6c6d4s dans cette 
nouvelle carrihre. 

On salt aussi combien la faculty imitative acquiert de force et 
de ddveloppement dans les maladies mentales, et tout ce qu’il 
est perrais d’en esp6rer dans I’etude de leur diagnostic et de 
leur traitement. R6duites pour ainsi dire ft la vie mat§rielle 
dans I’idiotisme, toutes les facultes cer6brales se rfiduisent alors 
dans I’exercice des sens externes, et c’est a I’imitation surtout 
que la mfidecine morale doit les seules ressources qu’elle pos- 
s6de centre ce genre d’affection; c’est a I’artde concevoir et de 
combiner des actes imitatifs ft la portee des idiots, de les ajuster 
pour ainsi dire aux instruments incomplets de leur intelligence, 
que I’orthophrfinie s’est adressee dans ces derniers temps pour 
essayer d’enlever aussi cette classe de malheureux ii leur 6tat 
d’isolement et d’abjection; et c’est d’elle seule qu’elle pouvait 
obtenir les succ6s qui, dans quelques cas, ont paru r4pondre h 
ses g6n6reux efforts et k sa noble philanthropie. 

Dalis la d§mence, oh I’ali^nation mentale a pass6 par tons 
ses degr6s • oft les malades sont devenus incapables d’ipsSisine 



336 I)E L’IMITATION CONSIDliRfiE OANS SES RAPPORTS 
ou de spontan6it6 d’action; ou ils peuvent tout au plus oheir 
aux actes qu’une sollicitude particuliere ou une volonld 6tran- 
gereleurimprime, I’imitation est encore le seul moyen desus- 
ciler et de faire comprendre leurs besoins, d’entretenir ainsi les 
faibles, les seuls liens organiques de leur existence. 

Mais elle a ete et sera toujours plus heureuse, il faut le dire, 
dans les aulres formes de maladies mentales, dans les diverses 
inouomanies surtout, ou il a suffi bien souvent, pour rfigulariser 
une sensation d6vi6e, r^primer une passion dominante ou une 
id(5e exclusive , de solliciter I’exercice de toute autre faculty par 
une s6rie d’impressions et d’actes iinitatifs, capables d’opfirer 
sur elle une sorte d’antagonisme sensitif, moral et intellecluel. 

Bien souvent , en effet, une monoraanie n’est quel’exagera- 
tion d’une disposition affective ou intellectuelle qui s’estinsen- 
siblement accrue jusqu’au degrfi d’ali6nation; et cela, par le 
seul fait de sa suractivitS propre ou de revolution des organes 
qui sont specialeraent affectfis son exercice. Or, c’est ii la sol¬ 
licitude eclairee du medecin a saisir dansl’apprecialion detou- 
tes les circonstances individuelles de la maladie, les moyens 
d’altenuer et de balancer scs effets; de chercher it la divertir 
par des actes imltatifs varies suivant sa cause, sa nature, sa ten¬ 
dance ou son objet; de faire intervenir au besoin tous les exer- 
cices inusculaires ou gymnastiq'ues, tous les elements de la 
morale, tous les arts d’imitation, la peinture, la musique, I’art 
drauiatique, en un mot tout ce qui pent peiudre et faire naitre 
un autre sentiment, une autre .situation de I’esprit; tout ce qui 
peut arracher le malade & I’ambition, a la frayeur. It la haine, it 
la vengeance, a la soif du sang ou de I’or, it toute passion qui le 
subjugue, I’enlfeve ou I’aliene h lui-meme. 

En presence des mille formes de maladies mentales, qui peu- 
venttraduire autant dedeviations de I’innervation, mille moyens. 
aussi peuvent etre opposes; mais ce n’est ni dans les agents, 
pliarmacologiques, ni dans un langage de persuasion et de dis¬ 
suasion qu’il faut les chercher. Le seul principe de Irailement, 



AVi;r. LA PHlt.OSOI’HlE, LA MOIIALE ET LA Ml'iDEClKE. 337 
le seul remfedc est, coniine on I’a dit, la rfivulsion morale on in- 
tcllcctuelle; non cette revulsion qui ne connait quo I’inliniida- 
lion et la discipline, qui n’a de foi que dans les menaces et les 
correciions; inais celle revulsion qui, ii la faveur dc Texemple, 
cveille, stiniule et developpe les instincts d’iraitation; ou plutot 
c'csl encore I’imitaiion elle-meme, s’adressant tour a tour ii 
routes les puissances de I’organisrae, substituant sans cessc h 
des impressions actuelles plus ou moins exagerfies, plus ou 
moinsdesordonnfies, des impressions nouvelles, capables de les 
mellre en harmonie avec elles-ingines ou avec celles qui les 
donnnent. 

Comine vous le voyez, messieurs, I’inHuencc de I’imitation 
est immense. Ellc s’exerce sur tout; elle regne ct domine par- 
tout. Elle tient 6galemenl sous sa d6pendance Thonime phy¬ 
sique , riiommemoral, rhommesocial, I’homme physiologique, 
I’homme pathologique; et aucun n’a le pouvoir de s’en affran- 
chir, car elle le modifie', le transforme le plus souvent a son 
insu. 

C’est done h la mMecine de I’avertir de sa puissance, cl de lui 
montrer tout ce qu’il doit craindre ou tout cc qu’il pent espfirer 
d’elle. 

C’est ii la mddecine dc comprendre la haute et noble mission 
que lui impose son alliance intime, son alliance inseparable avec 
la philosophie et la morale; e’est ii elle ciifin dc sc pdnelrer de 
ce, grand prcceple de I’ficole de Stahl, qu’il faudrait aussi gra¬ 
ver dans nos acaddmies el dans nos ecoles: que I'etude de noire 
artdevrait toujours commence)' par celle ducaiur kumain. 



SUR LA FOtlE 


Palhologie. 

MALADIES MENTALES. 

SUR LA POLIE 

DANS LA PRODUCTION DU SUICIDE, 

e.-F. FTOC-BEIUAZF, 


I. Depuis quelques ann6es, la science des maladies mentales 
a . fait en France des progrfis incontestables. Les lesions affectives 
et les desordres de la volonte sont entres d6finllivement dans 
ce groupe de symptSmes qu’on appelle la folie. Apr6s de longs 
ddbats, I’existence de la monomanie homicide esl enfin reconnue 
par la haute sagesse de la magistrature; et, chaque jour, de mal- 
heureux alienfis, auxquels, il y a vingt ans, on n’eut pas dpargnd 
I’iufamie du bagne ou de rdchafaud, viennent recevoir dans nos 
asiles les solos qu’une loi de bienfaisance assure k tous les ma- 
lades. 

C’est Ih, sans doiite, une glorieuse et noble conqudte de la 
medecine moderne, un service de plus rendu par elle h I’hu- 
nianitd. 

ftlais, pour conserver ce que nos efforts ont acquis, pour ac- 
qucrir encore , gardons-nous de rien exagdrer, et de vouloir 
agrandir, sans raison et sans mesure, le champ ddja si vaste des 
aljerralions mentales. Pour etre les serviteurs de la science, 
soyons toujours les organes de la vdritd, qul lui sert de base; 
car la vdritd est ce qui cst, I’erreur est ce qui n’est pas. 

Je faisais ces rdllexions en lisant le mdinoire de M. le docteur 
Bourdin sur le Suicide considere comme maladie, et un article 



DANS tA PRODUCTION DU SUICIDE. 339 

sur le m6me sujet par M. Moreau, m6decin des ali6nes de Bi- 
cStre, ins6r6 dernierement dans les Annales medico-psycholo- 
giqiies. 

M. Bourdin afiirme et s’efforce de prouver que le suicide est 
toujours une maladie, toujours uu acte d'alidnation mentale, et 
que, par consequent, il ne merite ni louange ni blame (1)^ 

M. Moreau se demande si le suicide doit elre regarde, daus 
tons les cas, comme le resultat d’une alienation mentale, soit 
durable, soit passagere; et il repond qu’instinctivement on 
penche d’aulant plus vers I’affirmative que Ton a fait de la folie 
une etude plus approfondie (2). 

Deje, dans quelques recherches sur le suicide, publiees il y 
a deux ans, j’avais essaye de resoudre celte question, et mes 
efforts n'avaient pu me conduire & admeltre une opinion si ab- 
solue, si exclusive. Je pensais alors que le suicide est trds sou- 
vent le resultat de la folie j je ne pouvais croire qu’il fut toujours 
et necessairement un fait d’alienation mentale (3). 

Cette opinion, je I’avoue, n’a pas changfi. Elle n’a pas 6t6 
modifide, elle a meme ete confirmee par les travaux des auteurs 
que je viens de citer. 

11. Le caraclfere essentiel du suicide est, a mes yeux, I’lnler- 
vention de la volonte, plus ou moins puissante, plus ou moins 
6clairee, dans I’actiou de se donner la mort (4). 

D’apres M. Bourdin, «Il y a suicide quand le malade a 
» conscience de son action, et que cette action est le resultat 
i) funeste de la volontd (5). » Ainsi, pour etre suicide, il faut 

(1) Da Suicide considM comme maladie , par le docleur C.-T. Bour¬ 
din, Paris, 1845, p. 9. 

(2) Annales midico-psychologiqttes, numdro de mars 1846, t. VII, 
p. 287 et 288. 

(3) Recherches slalisliques sur le Suicide, appliquies a I’hygieitepubliqite 
eiblu midecine Ugqle, parG.-F. Etoc-Demazy, Paris, 1844 , p. 169 et 
suivantes. 

(4) Recherches slalisliques sur le Suicide, p. 143. 

(5) Du Suicide considiri comme maladie, p. 22. 



SUH LA fOLlE 


d’abord fitre malade, puisil fain agir avec conscience et volonl6. 

En faisant entrer dans cette definilion I’idee de nialadie comme 
condilion premiferc et fondamentale du suicide, M. Bourdin 
suppose demoiUre ce qu’il se propose de prouver, savoir, que le 
suicide est toujours une inaladie. J’ai cru d’abord que cette 
manifere de raisonner 6tait le simple resultat d’une inadvertance; 
car ellc est dtrangere a M. Falret et aux aulres mddecins spe- 
eiaux, avec lesquels M. Bourdin declare 6tre d’accord dans la 
dSfinition qu’il donue du suicide. J’ai du penser autrement en 
voyant que M. Bourdin raisonnait d’apres cette definition, qui 
est tout un principe, comme si elle efit eie, de sa part, I’ceuvre 
de la reflexion, et I’expression veritable de sa pensfie. Ainsi, il 
ne considere pas comme Suicides ces saintes femmes qui se sont 
donne la mort pour sauver leur chastet6; ces membres de la 
convention nationale qui se sont tues volontairement; et ces 
ames tendres, mais passionnees, dit-il, qui, sentant le neant 
aulour d’elles, redament ardemment ime autre patrie (1). 

Il est clair que ces ames tendres ne sont pas suicides, lant 
qu’elles se bornent a redamer une autre patrie. Mais si, passant 
des simples voenx a I’action, dies accelArent volontairement 
I’arrivee du moment on elles se croient appel^es a jouir de cette 
patrie, si dies se tuent dans le but de la'possMer plus lot, 
je ne comprends pas commenfdles no seraientpas de veritables 
suicides. Je ne vois pas non plus pourquoi M. Bourdin ne recon- 
nait pas les caracteres du suicide chez les saintes femmes et cliez 
les conventionnels qui se sont donne la mort, si ce n’est parce 
que ces personnages n’etaient pas malades; car, pourlui, le 
suicide est inseparable de la maladie, de la monomanie. Ils pre- 
seniaient, en effet, les aulres caracteres propres au suicide : 
ils ne se bornaient pas, comme Regulus et saint Ignace le martyr, 
auxquds M. Bourdin les assimile neanmoins, ils ne se bornaient 
pas, dis-je, h s’exposer a la mort; ils n’atlendaient pas qu’elle 


(1) Ouvrage cite, p. 22 el 23. 




DANS LA PROBUCTION DU SUIUDIi. 34,1 

yiuL a eux; ils la provoquaient, ils se la douuaient eux-raetncs 
avec conscience et volonte. 

II existe done des iudividus qui se luent sciemment, volon- 
lairernent, et qui ne sont pas malades, qui iie sont pas ali4u6s. 
11 en existe d’autres, cela n’est pas douteux, qui se tuent dans 
les ineines conditions, cl dont la raison est alldree. Je ne clierche 
pas si les premiers sont ou ne sont pas suicides: e’est ih une 
question de mots; je me borne & constater une dilTfirence que 
I’oii remarque entre les homines qui attentent h leur yie, diff6- 
rence essentieile, car elle est fondde sur I’^tat de leurs facultds 
mentales. J’observerai seulement que si le suicide, dans le sens 
ordinaire de ce mot, 6tait toujours un acte de folie, une veri¬ 
table monomanie, comme le veut M. Bourdin , il faudrait ad- 
mettre, — ce qu’a Dieu ne plaise, — que sainte Domniue et 
sainte Peiagie, qui se sont tu^es volonlaireraent, etaient de yd- 
ritables monomanes. 

D’apres M. Bourdin , ces morts volontaires prdsentent les ap- 
parcnces du suicide, mais eUes ne sont pas de vdritablcs sui¬ 
cides (1). II me semble assez dilScile de distinguer ces appa- 
rences de la rdalite. ividemment, personne ne pent regarder 
comme suicides les hommes qui s’exposent ii la mort sans agir 
dans I’intention de la provoquer; je les dcarte done de cette 
discussion. Mais il ne me parait pas exact de ne comprendre 
parmi les suicides, comme le fait M. Bourdin, que les iudi¬ 
vidus qui agissent dans i’intention formelle et exclusive de se 
donner la mort (2). 

Les suicides en general, et particulierement ceux que je ne 
puis regarder comme ali6nes, agissent bien dans I’intention for¬ 
melle de se tuer; mais, deleur part, cette intention n’est pas 
exclusive. La mort pour eux est un moyen; elle n’est pas un but. 
Lcur but le plus ordinaire est d’echapper aux douleurs qu’ils 
croient ne pouvoir 6viter qu’en renoncant ii la vie; quelquefois 

(1) Ouvrage cite, p. 22. 

(2) Ouvrage cite, p. 23. 



342 SUR LA FOLIE 

ils ont eii vue la satisfaction d’un d6sir avec laqueile leur exis¬ 
tence lie pent plus se concilier; et coniine le suicide est 4 leurs 
yeux le seul moyen qui leur reste pour atteiiidre ce but, ils 
ont recours au suicide. Je ne sais, mais il me semble qu’on doit 
ranger dans cette catdgorie sainte PSlagie, qui se pr6cipila d’un 
toit pour se derober aux violences d’un juge d’Antiochc; saiinte 
Domnine, sainte Berenice et sainte Prosdoce, qui se noyfirenl 
pour sauver leur lionneur et leur foi (1). 

Ceux, aucontraire, quiagissentdansI’intentionexclusivede 
se donner la mort, se tUent pour se tuer, pour ne plus vivre; 
c’est la tout leur motif. Ils appartiennent 6videmment a la classe 
des alienes; mais ils ne sont ni plus ni moins suicides que les 
premiers; car ce qui fait qu’on est suicide, ce n’est pas le but 
qu’oii se propose , c’est le moyen qu’on emploie pour atteindre 
ce but. 

La distinction que M. Bourdin etablit enlre les faits de suicide 
veritable et certains actes qu’il considfire comme en pr6sentant 
seulement les apparences, 6tait nficessaire, dit-il, pour pr^ciser 
exactement les limites dans lesquelles le suicide se trouve con- 
tenu, et pour §liminer de ses cadres pathologiques les faits qui 
lui sont 6trangers (2). Ainsi, M. Bourdin, dont le memoire a 
pouf objet unique de prouver que le suicide est toujours une 
maladie, toujours une monomanie , refuse d’abord de regarder 
comme des suicides les faits de mort volontaire qu’il ne peut 
faire entrer dans les cadres pathologiques du suicide; piiis, aprfes 
avoir proc6de a cette 6limination , il se croit autoris6 it conduce 
que le suicide est toujours une veritable monomanie!... 

iVIais si les saintes femmes qui se sont noydes pour sauver leur 
honneur, si les conventionnels qui se sont tu6s pour d6rober 
leur t6te 4 I’fichafaud ne sont pas des suicides, que sont-ils 
done? 

(1) Les vies des Saints, t. 11, p. 107, ett. Ill, p. 70, in-folio, Pari», 
1701. 

(2) Ouvrage cit6, p. 23. 



DANS LA PRODUCTION DU SUICIDE. 3/lS 

Assurfiment, tous ceux qui abandonnent ainsi la vie ne doi- 
vent pas @tre confbndus. Ils different enlre eux principalement 
par les motifs qui les out dirigfis; les uns mfiritent le bllme , 
d’autres la piti6, d’autres peuvent fitre excuses : « Bxcusantur... 

» Razias et plures qui honorantur ut maiTyres, licet mortem 
» sibi intulerint, quia praesumuntur itii cgisse ex divinS inspi- 
» ratione, vel ex errore invincibili (1). » Mais ces differences 
qui les distinguent reposent surle degre de responsabilite qu’en- 
traine leur action , sur sa moralite, et non sur rexisteUce de 
cette action, qui est toujours la meme au point de vue physlo- 
logique, et doit toujours Stre designee par le mSme nom , dfes 
qu’elle presente r6unis les deux caracteres propres au suicide i 
savoir : la mort ou la tentative de mort, avec conscience et 
volonte. 

Chose singuliere! M. Bourdin ne veut pas ranger au nombre 
des suicides les saintes femmes et les conventionnels dont nous 
venons de parler, et il regarde comme suicides, et d6s lors 
comme ali^n^s, Lucrfece, qui se tue pour ne pas survivre h son 
honneur; Vatel, qui se perce de son 6p6e parce que la marfic 
est en retard; et il assimile h ce cuisinier tous les soldatsqui ont 
mieux aim6 se tuer que se rendre h I’ennemi; et il impriine le 
cachet de la folie sur le front de ces habitants de Jerusalem, as- 
sieg6e par les Romains, qui se prficipitaient du haut de leurs 
remparts, ou se brfilaient dans leurs maisons, pottr ne pas 
tomber au pouvoir des vainqueurs. « N’est-ce pas le corable de 
» la ddraison , dit-il, de se faire beaucoup de mal, de se don- 
» ner la mort pour dviter des maux possibles, sans doute, mais 
» non certains (2) ? » 

Ainsi, les marins du Vengeur, qui refusdrent d’abaisser leur 
pavilion et s’engloutirent dans la mer, eux que depuis cinquante 
ans le monde admire, ils ne mdritent ni louange ni blame : 

(11 Insiitiuiones theological, par M. J.-B. Bouvier, dvdque du Mans, 
1. V, p. 390. 

(2) Ouvrage citd, p. 60, 61, 63. 



SUK LA FOLIE 


34 4 

ils ctaieiU arrives au cbuible de la deraisoii, ils etaient fous; et 
ail moment supreme ou ils deliberaieiU , ou ils prbKraleiit la 
mort aux pontons de I’Angleterre, oil ils clouaient leur pavilion, 
h Feni/ett>’n’6tait plus qu’une maison flottanle d’alibnes!... 

M. Bourdin, examinant les causes les plus frequentes du sui¬ 
cide , fait observer qu’elles ont une grande analogie avec celles 
de la monomanie. J’avais d6ja fait cette remarque (1). Mais 
cette analogie ne nous donne nullement le droit de regarder, 
dans tous les cas, le suicide el la folie comme identiques. Com- 
bien de fois, en elTet, ne voyons-nous pas des causes sembla- 
bles produire des effets bien dilTerents par leur nature! Deux 
individus apprennent un malheur, une perte qui les alfecte vive- 
ment: Tun se met en colere, I'autre tombe en convulsions. 
Chez CCS deux homines, la similitude de la cause entraine-l-elle 
done I’identite des resultals? Le premier u’est pas sorti de 
I’ftat pliysiologique; I’aulrc est entrb dans le doraaine de la 
paihologie. 

Apres avoir aflirme que le suicide est toujours une maladie , 
toujours un actc d’alieaation menlale, M. Bourdin ajoute: 
« Quelques uns de mes adversaires m’accordent que, dans 
I) I’immense majorild des cas, le suicide se rattache ii la folie; 
» mais , soil fausse crainte, soil inaltenlion, soil routine, soil 
1 ) preoccupation d’esprit, soil conviction sincere, ils ajoutent 
1 ) que , dans certains cas, il n’y a pas le moindre trouble cerb- 
» bral. Tout cela n’est que thdorie ; car cette opinion n’a pas 
» pu s’autoriser, que je sache, d’un seul fait probant et positif. 
» A plusieurs reprises et a plusieurs personnes, j’ai demande 
» un seul fail conlradicloire , et jusqu’a present on n’a pas pu 
» me le fournir. Ne suis-jc pas autorisb h rester dans mon opi- 
»mon(2)?» 

Il ne me serait peut-etre pas tr&s difficile de satisfaire 

(1) Recherclies slatistiqiies sur le Suicide, p. 168. 

(2) Ouvrage cite, p. 9. 



DANS LA PHODUCTION DU SUICIDE. 345 

M. Bourdin. Maisje crains de rapporter des fails que j’ai ob¬ 
serves ; il pourrait me dire: « Ge ne sont pas les signes du de¬ 
ft lire qui manquent chez celui qui se suicide, ce sont les ob- 
» servateurs qui ne sont pas a portee de tout voir et de bien 
ft voir (1). ft Elastique et facile r6ponse, dont il ne in’appar- 
tiendrait pas de contester I’application. 

Pour offrir a M. Bourdin le fait qu’il a vaiiiement demande ii 
plusieurs personnes, il faudrait done trouver un homme bien 
connu, bien observe, qui ait tente de se suicider, et dont la 
mort ait ete empeebee par des causes independanles de sa vo- 
lonte. Si I’opinion de M. Bourdin est conforrae ci la verite, celle 
tenlative sera necessairement le resullal de lafolie; elle sera 
rndme le prelude certain d’une serie d’actes insenses de la part 
de celui qui I’ama elfectuee. 

Get homme, je crois I’avoir trouve. Lui-ni6me va vous ra- 
conler ce passage de sa vie. 

« Je me tronvais dans une de ccs situations nausdabondes qui 
suspendent les facultes cdrebrales et rendent la vie un fardeau 
trop lourd. Ma mdre venait de m’avouer toule I’horreur de sa 
position. Obligde de fuir la guerre que se faisaient les monta- 
gnards corses, elle dtait h Mai seille, sans aucun moyen d’exis- 
lence, et ii’ayant que ses vertus hdroiques pour ddfendre 
I’bonneur de ses lilies centre la misere et les corruptions de tout 
genre qui etaient dans les moeurs de cette epoque de chaos 
social. La mechante conduite du reprdsentant Aubry m’ayant 
prive de mes appoinlements, toutes mes ressourcos dtaient 
dpuisdes; il ne me restait qu’un assignat de cent sous. J’dtais 
sorti, comme entraind par un instinct vers le suicide, etje lon- 
geais les quais en seutant ma faiblesse , raais sans pouvoir la 
vaincre. Quelques instants de plus, et je me jelais 4 I’eau, 
quand le basard me fit heurter un individu convert des habits 
d’un simple manoeuvre, et qui, me rcconnaissant, me sauta au 


(1) Ouvrage rili!, j). on. 



346 SUB folie 

cou en me disant,: «Est-ce bien toi, Napoldon? Quelle joie de 
» te revoir! » C’etait Qemasis, men ancien camarade d’artiU 
lerie ; il avail eniigre , ct 6lait rentr6 en France d6guis6, pour 
voir sa vieilie mere. Il allait repartir:« Qu’as-tu ? me demanda- 
» t-il, lu ne m’6coutes pas; tu ne te r6jouis pas de me voir? 
M Quel malheur te menace? Tu me representes un fou qui va se 
» tuer, » Get appel direct it I’impression qui me dominait 
produisit en moi une revolution , et sans rfiflexion je lui dis tout. 
flCen’est que cela? me dit-il en ouvrant sa mauvaise veste 
» et en dfitachant une ceinture qu’il me mit dans les mains; 
» voilii 30,000 francs en or, prends-les et sauve ta m6re. » Sans 
pouvoir me I’expliquer encore aujourd’hui, je pris cet or 
comme par un mouveraent convulsif, et je courus comme un 
fou pour I’expfidier a ma mere. Ce ne fut qu’une fois hors de 
Dies mains que je pensai 4 ce que je venais de faire. Je revins & 
la hate a I’endroit ou j’avals laiss6 Demasis; mais il n’y 6tait 
plus. Plusieurs jours de suite, je sortais des le matin et ne ren- 
trais que le soir, parcourant lous les lieux oh j’esp6rais le ren- 
contrer. Toutes mes recherches d’alors, comme celles que je 
fis h mon avenement au pouvoir, furent inutiles. G'est seule- 
ment vers la fin de I’Empire que par hasard je retrouvai De¬ 
masis (1). * 

Lors de cet 6venement Napoleon 6tait-il r4ellementfou? 

Napoldon avait alors vingt-quatre ans; il venait d’enlever 
Toulon aux Anglais. Tout-h-coup il apprend que sa m6re et ses 
soeurs sont dans la misere; lui-meme est prive de ses appointe- 
ments; il est sans ressources; il ne pent rien poursa mere, il 
ne peut rien pour ses soeurs. Vaincu par le d^sespoir, il va se 
luer..., lorsqu’il rencontre par hasard un ami, un ami vdritahle. 
Il espere alors, il peui sauver sa mhre, et avec I’esp^rance il 
revieni h la vie. 


(I) Hisioire de la Captivili de 6'aime-Hilene, par le gfin^ral Monlholon, 
ch. XVII, Paris, 1846. 



DANS LA PRODUCTION DU SUICIDE. 347 

C’est 14 un exemple dc suicide aigu, d’nn suicide dans le- 
quel la d6termiiiation allait 6tre immediatemeht suivie de I’exe- 
culion. Est-ce aussi uii acte de folie? Je ne puis le croire, tant 
que les passions d^pressives , lesprofondes et subiteS douleurSi 
le d6couragement, le ddsespoir, si prompts h s’emparer des 
ames vivement impressioniiables, ne seront pas eux-raemes re- 
gardes comme des signes de folie. Mon sa\ant et honorable ami 
M. le docteur Lelut a dit, dans ses Recherches des analogies de 
la Folie el de la Raison; «Le dfisespoir tient h la fois,de la co- 
lerc et de la crainte, mais davantage de cc dernier sentiment j 
c’est la frayeur de I’avenir, comme la peur est la frayeur du 
present... La seule ou du raoin.s la principale dilTerence qu’il y 
ait enlre le desespoir de la raison et celui de la folie, c’est que le 
premier reconnait une cause reelle, puis6e dans le monde exte- 
ricur; tandis que, dans le second , celte cause, qui jadis a pu 
avoir ce caractere, I’a desormais perdu , et ne reside plus que 
dans les perceptions spontanees et sans objet du maniaque (1). n 

Personne , je le pense, ne niera la justesse de la distinction 
etablie par M. Leiut, comme personne ne niera la rdalite dela 
cause qui avait jet6 dans le desespoir Tame de Napoleon. Ge 
desespoir et la determination qu’il avait subitement fait edore 
out cesse avec leurs causes, et le calme s’est promptement re* 
tabli. 

Au moment oil il allait se donner la mort, Napoleon n’avait 
done pas franchi les homes de la raison ; il n’etait pas malade , 
il n’etait pas fou. 

Pourtant, si je me trompais; s’il etait vrai que son esprit, 
au lieu d’etre reste dans les limites du desespoir, les eiit depas- 
sees; s’il avait eprouve une aberration morbide passagere; s’il 
avait ete foil enfiii, quel moyeii de le savoir, d’en acquerir la 
certitude? Ge moyen est bien simple ; M. Bonrdin moUS I’in- 
dique : « Il suffit d’examiner left individus qui 6chappent h la 


(1) Du Dimoii de Socrale, par F. I.elut, Paris, IS.S6, p. 334 el 336. 



3i|8 SCR LA FOLIE 

» mort volontaire, pour se convaincre qu’uii suicide quelconque 
» est le prelude d’une sfirie d’actes de dfilirc (1).» 

Voyonsdonc les actions de Napoleon qui ont suivi cet 6v6iie- 
ment, et cherchons a decouvrir la serie des actes inseiises donl 
cette tentative de suicide a du etre le precurseur. 

Ces actions, c’est la prise d’Oneilie, c’est la journfie du 
13 vendfimiaire, c’est Montenotte, Millesimo, Mondovi, Lodi, 
Castiglione, Arcole, Rivoli, Mantoue... Est-ce lii cette serie d’ac¬ 
tes de d^Iire que vous prdsage toujours une tentative de suicide ? 
Et en supposant mfime, ce qui est presque inadmissible, que 
cette prodigieuse sfirie de conquetes et de triomphos, qui exi- 
geaient les plus sublimes combinaisons du g6nie militaire, eut 
pu se concilier avec {’existence de la folie dans le cerveau qui 
les enfantait, est-il possible de croire que si Napoleon eut pr6- 
sente alors quelques indices d’egaremcnt, et meme de singula¬ 
rity , ces indices eussent echappe ii tous les regards qui sans 
cesse entouraient sa personnel Non, assurement; ils auraient 
yt6 facile men t saisis; car sa vie etait bien connue, elle n’6tait 
pas murye, elle se passait au grand jour; ils auraient ety avide- 
ment signaiys, commentys, amplifies mgme , comme le sont or- 
dinaireinent les particularites qui concernent la vie des grands 
homines. 

Quelques annyes aprfis ce.t evyuement, Napoiyon lui-m§me 
semble nous indiquer son opinion sur la nature du suicide, 
danscetordre dujour qu’iladressait k sa garde, le 12 mail802: 

« Le premier Consul ordonne qu’il soil mis & I’ordre du jour 
» de la garde : 

v Qu’un soldat doit savoir vaincre la douleur ou la myian- 
1 ) colie des passions; qu’il y a autant de vrai courage a souffrir 
» avec Constance les peines de Fame qu’ci rester fixy sur la mi- 
» traille d’une batlerie. 

» S’abandonner au chagrin sans i-ysisler, sc tuer pour s’y 


(I) Ouvrage ciU , p. 8. 




DANS LA PRODUCTION DU SUICIDE. 349 

» soustraire, c’esl abandonner le champ dfe bataillo avant d’a- 
» voir vaincu. » 

Aiusi, s’abandonner au chagrin sans rdsister, se tuer pour s’y 
soustraire, c’est, dans I’esprit de Napolfion, une faiblesse mo¬ 
rale... 

Il ne vient pas meine a sa pensee de voir dans celte faiblesse 
une apparence de folie. 

Le desespoir qui conduit au suicide, au suicide aigu sur- 
tout, agit t) la manifere des passions violcntes, dans lesquelles 
I’instinct domine I’inlelligence, et diminue plus ou moins la 
puissance de la volont6. Mais s’il est vrai que les passions 
soienl des causes frdquentes de folie, il est vrai aussi qu’clles 
ne sont pas la folie m6me; elles appartiennent encore h la raison. 
11 est quelquefois assez difficile , je I’avoue, de reconnaitre les 
caractferes qui les distinguent de la folie. « Entre un hoinine de 
g6nie et un fou, il n’y a que I’epaisseur d’une pifcce de six 
Hards,» a dit Napoleon; et les passions, bien plus encore que le 
g6nie, nous rapprochent de la folie. L’intervalle qui les s6pare 
est bien facile h franchir, lorsque d6ja certaines conditions se 
trouvent r6unies. Quelque bornd qu’il soit, il existe cependant; 
il est 6tabli par la nature. C’est dans cet intervalle que toute 
morale repose; ne cherchons pas & le ddlruire. 

Ce n’est pas tout. Napoleon, qui, dans I’ardeur do sa jeunesse 
et dans la violence de son dfisespoir, nous a donne I’exemple 
d’un suicide aigu, a voulu encore se donner la mort dans un 
age plus avance. Il avait alors quarante-six ans. Ce second sui¬ 
cide est un suicide chronique; il avait r(5solu, il avait 6t6 
prepare, il fut exdcute avec la maturite, avec la rdflexion pro- 
pres il la virilitd. 

L’Empereur lui-meme nous fait connaitre les ddtails de cet 
dvdnement. 

(1 Le 4 avril 1815 , je venais de passer la parade dans la cnur 
du Cheval-Blanc, a Fontainebleau, et je rentrais dans inon ca¬ 
binet avec le prince de Neufcbatel, pour lui donner quelques 

ANMAt,. MKD.-PSVCM. T. VII. Mai tSid. .3. 2:1 



SUH LA FOLIE 


itaO 

(lerniers ordres de mouvemeiit avant de monter it cheval pour 
porter mon quartier-g(5n6ral a Ch5lcau-Thierry, lorsqu’il me 
demanda, avecquelqtie einbarras, une audience pour les ma- 
r6chaux. J’ordonnai de les faire enlrer; mais avec eiix leduc 
deBassaiio, le due de Vicence el le grand-mar6chal. 

<1 ■— e’est par d6vouemein a voire personne et it voire dynas- 
tie, balbutia I’un des marechaux , que nous sommes decidfis 
a ddchirer le voile qui vous cache encore la terrible vdrite. 

■> Tout est perdu si Voire Wajestd hdsite it d^poser la cou- 
ronne sur la IGle de son fils; it ce seul prix la paix est possible; 
I’armfie est fatigu6e, decouragee, dfisorganisde; la defection est 
dans ses rangs. On ne pent pas penser h rentrer dans Paris; 
car tout efibrt pour I’essayer ferait r6pandre un sang inutile.» 

» Ge decouragemenl subit des chefs conirastait 6trangement 
avec I’ardeur inanifest6e par les troupes qui m’entouraient; 
car il se bait aux rapports que le due de Vicence m’avail faits 
sur la situation de Paris, ^ son retour de la mission qu’il ve- 
uait de remplir auprfes de I’empereur Alexandre, dont les der- 
nieres paroles avaient 6t6 : 

<■ Je lie fais pas de diplomatic avec vous, mais je ne puis pas 
» tout vous dire; comprenez-le et ne perdez pas une heure 
» pour rendre coinpte a I’empereur Napoleon de notre coiiver- 
» salion, de la situation de ses affaires ici, et revenez tout aussi 
» vite porteur de son abdication eii favour de son fils. Quant it 
)) son sort personnel, je vous donne ma parole d’honneur qu’il 
1 ) sera convenablement traite ; mais, je le r6p6te, ne perdez 
» pas une heure * ou tout est perdu pour lui, et je n’aurai plus 
»le pouvoir de rien faire pour lui ni pour sa dynastic. » 

» C’6tait pour nioi un symptome incontestable des progrfis de 
la defection,,, la guerre civile serait in6vitable, si je continnais 
la guerre... 

» .le n’hdsitai pas dans le sacrifice que Ton demandait ii mon 
patriolisme; je m’assis it une petite table sur laquelle se trou- 
vaienl quelques feiiilles de papier et un encrier; j'6crivis I’acte 




DANS LA PRODUCTION DU SUICIDE. 351 

de mon abdication en faveur de mou fils, et je cliargeai le due 
de Vicence de le porter h Paris, en Ini adjoignant le prince de 
la Moskowa et le due de Raguse, que je ui’fitais accoulumd , 
depuis vingt-cinq ans, a regarder comme un des miens; j’avais 
partagfi aveclui, comme -avec un frfere, mon mince revenu 
quand j’6lais lieutenant d’artillerie. Cependant, quelques ob¬ 
servations du due de Bassano, je crois, me firent pr6f6rer le 
mardchal Macdonald, qui, d’ailleurs, 6tait present. 

» Le sacrifice de ma couronne n’dtait pas le coup le plus sen¬ 
sible que la fatalitd m’efit rdservd pour cette journde. Gour- 
gaud, que j’avais envoyd ii Marmont, revint sans avoir pu rem- 
plir sa mission. Marmont avait quittd ses di-apeaux, son corps 
d’aruide ne couvrait plus Fontainebleau , et a la nouvelle de sa 
ddfection, les allids avaient refusd mon abdication en ddclarant 
qu’iis relevaient le tr6ne des Bourbons. 

» A ces nouvelles, le ddcouragement rdgna en maitre autonr 
de moi; les dvdnements marchaient trop lentement; chacun 
contenait avec peine son impatience d’aller chercher une posi¬ 
tion dansle nouvel ordre de choses qu’allait erder la royautd de 
Louis XVIII. 

» A toutes mes pensdes pour sauver la patrie d’une contre-rd- 
volution, on m’opposait la guerre civile, parce qu’on savait que 
me la montrer comme consdquence de la continuation de la 
guerre, c’dtait porter un coup mortel it mes rdsolutions... et 
lorsque, poussd h bout, je leur dis : « Puisqu’il faut renoncer 
& ddfendre la France, sauvons du moins I’ltalie, qu’elle con¬ 
serve sa nationalitd et soil le refuge des raalKeureux Francais 
qu’attendent les vengeances de I’dmigration, »un morne silence 
ne me prouva que trop bien que je n’avais plus rien it attendre 
des hommes que j’avais dlevds, par mes bienfaits, aux plus 
hautes dignitds de I’Empire et de I’armde. 

» Epuisd par cette lutte de mon ame toute fran^aise, je ne rd- 
sistai pins, et, fiddle ii mon serment, je rendis la couronne, que 
je n’avais acceptde que pour la gloire et la prospdritdde la France. 



352 


SUR LA FOUR 


n Depuis la retraite de Russie, je portals sur inoi du poison 
suspendu au cou dans un sachet de sole. C'est Ivan qui I’avait 
prepare par raon ordre, dans la crainte d’etre enleve par des 
cosaques... Ma vie n’appartenait plus a la patrie.... les evene- 
inents do ces derniers jours m’en avaicni rendu le niaitre... 
Pourquoi tant souffrir ? me dis-je, et qui salt si ma mort nc 
placerait pas la couronne sur la tete de mon fils ? La France sc- 
rait sauv6e.., Je n’hesilai pas, je sautai ii has de mon lit, et, 
delayant le poison dans un peu d'eau, je le bus avec tine sorte 
de bonheur... Mais le temps lui avail ole sa valeur. D’atroces 
douleurs m’arracherent quelques gemissernents; ils furent en- 
tendus, des secours m’arriverent; Dieu ne voulut pas que je 
mourusse encore... Sainie-Hel6ne 6tait dans ma destinee (1). » 

Je dois supprimer toutes les reflexions qu’inspire cer6cit, 
pour ne m’occuper que du fait principal, de la tentative de 
suicide efiectufie par I’Empei eur. 

Depuis la retraite de Russie, Napoleon porlait sur lui du 
poison. Ce poison, il le conserve irois ans avec la volont6 d’6- 
chapper par la mort 5 des ev6nements dont il ne serait plus 
maitre. Pendant trois annees, la pens6e du suicide est fix6e 
dans sa tete. Il se dit, a I’exemple de Condorcet : Si tel mal- 
heur arrive, je me tuerai, je suis pret... Dans cette longue p6- 
riode, le suicide n’est pas ex6cut6 matdriellement, ilest vrai; 
mais il est resolu ; mais il est moraleraent, virtuellement ac¬ 
compli ; la volont4 a fait ce qu’elle pouvait faire; elle attend les 
6venemenls, elle attend des motifs d’action. 

L’intelligence qui avail arrfite et qui maintenait ainsi, pendant 
trois annees, cette resolntion, 6tait-elle done alienee ? Napoleon 
ali6n6 pendant les guerres d’Allemagne, pendant la campagne 
de France, h Tile d’Elbe, li Paris, a Waterloo!... En vfirite, 
je serais presque honteux de r^pondre li cette question... 


(1) Histoire de la Captiviti de Sniiiie-H/Jbne, par le gdniral Monlho- 
lon.ch.XVII. 



DA^S LA PRODUCTION DU SUIClDli. 353 

Puis, lorsque toutesl consomme, lorsque I’Krapcreura tout 
perdu, lorsqu’il ne lui reste plus que sa vie et ses douleurs, 
que sa vie qui ii’appartieiit plus k la patrie et dont il se croil le 
maitre : « Pourquoi tant soulTrir? » se dit-il, et il prend le 
poison avec une sorle de bonheur. 

Assurfiment, Napol6on 6tait conduit au suicide par un raison- 
iiement que la morale ne pent approuver; sa vie ne lui appar- 
tenait pas, elle devait encore etre utile, elle devait servir 
d’exemple au monde. Mais on considerant son esprit au point 
de vue psychologique et mfidical, en analysant ses pensdes, ses 
affections, ses penchants, ses actions, avant et pendant cctte 
nouvelle tentative de suicide, qui pourrait y trouver la plus 16- 
gfere trace de Me? 

Et apres cetle journde, pendant Irs angoisses qui Tout suivie, 
pendant les six amides de la captivitd de Sainle-Hdlene, ofi 
I'Empereur fut abreuvd de loutes les humiliations rdservdes par 
la haine k la gloire et k I’ambition ddfues, voyons-nous done 
faillir cette grande intelligence? voyons-nous cette serie d’actes 
insensds dont le suicide de Fontainebleau aurait du dtre le prd- 
curseur? Et cependant, quel homme fut jamais place dans des 
conditions plus propres k favoriser le ddveloppement d’une ma- 
ladie men tale? 

Je crois avoir fourni a M. Bourdin un fait tel que celuiqu’il 
desire, et qu’il a vainement cberchd depuis longteinps, e’est- 
k-dire un fait probant et positif de suicide exempt de folie. Les 
faits de ce genre sont rares, je I’avoue.' Mais enfin, ils existent, 
ils sont incontestables; et dds lors, nul n’a le droit de ranger, 
sans examen prdalable, au nombre des alidnds, tons les mal- 
heureux qui se donnent ou tentent de se donner la mort avec 
conscience et volonld. 

Ilf. M. le docteur Moreau se demande si le suicide doit dtre 
regarde, dans tous les cas,. corame le rdsullat d’une alidnation 
mentale, soit durable, soit passagdre; et.il rdpoiul a cette ques¬ 
tion , « qu’instinctivement on penche d’autant plus vers I’affir- 



354 SUR LA FOLIE 

» mative, que Ton a fait de la folie une 6tude plus approfondie, 
» que Ton a acquis plus d’expdrience, et qu’enfin on a vu plus 
» d’ali6n6s (1). » 

Personne plus que moi n’apprecie les connaissances et I’ex-: 
perience de M. Moreau. Cependant il me semble que, pour bien 
connailre le suicide, il ne sufQt pas de faire de la folie une 
dtude tr6s approfondie et de voir beaucoup d’alienfis. Nos yeux 
fatigues 4 regarder le soleil conservent sou image , et croient le 
voir encore lorsqu’il a disparu. La folie ne pourrait-elle pas agir 
quelque'fois sur notre esprit coniine le soleil sur nos yeux? Pour 
connaitre le suicide ilest bon d’etudier aussi la raison. L’homme 
tout entier, d’ailleurs, appartient il la medecine: que ses in- 
firraites et ses misferes ne fasscnt pas negliger ses erreurs et ses 
faiblesses. 

Apr6s avoir etabli ce principe , M. Moreau ajoute : « A mon 
I) sens, on s’est tres fort fourvoy6 dans cette question, qui, 
1 ) apres tout, n’est qu’une question de faits, et qui ne pent fitre 
» trancb^e que par des faits et non par des raisonnements a 
« priori , par des inductions hasardees, coinme on essaie de 
» le faire gen6ralement. Il ne s’agit pas, en effet, de savoir si 
>1 tels outels qui se sent lues avaient ou non des raisons 
1 ) ou moins legitimes pour le faire; il s’agit de savoir si, au 
» moment ou I’acte a etdaccompli, I’individujouissaitencore de 
» sa pleine liberty morale, de son libre arbitre, c’est-a-dire, 

» s’il etait encore et toujours libre de n’exdcuter pas comme 
» d’ex^culer I’acte qui avail fait anterieurement I’objet de ses 
» reflexions. Ne prenons pas le change : ce ne sont pas les mo- 
» tifs de I’acte qui soul en cause, c’est I’acte mfime ou plutot 
» I’irapulsion immediate qui I’a determine; et d6s lors il s’agit 
» de savoir si cette impulsion n’a pas pris sa source dans de 
» telles conditions psychiques qu’elle fftt in'esistible (2). » 


(t) Ouvrage cit6 , p. 287. 
(2) Ouvrage cite, p. 287. 



DA.NS r.A PRODUCTION DU SUICIDE. 355 

Assur^incnt, les fails ont une grande importance dans la 
question de savoir si le suicide est toujours un acte de folie. 
Blais ces fails eux-mSmes, pour nous donner tout ce qu’ils ren- 
ferment, ont besoin d’etre interprfitfis , d’fitre f6cond6s par des 
raisonnements. Nous ne rejelons done ni les fails, ni les rai- 
sonnements; nous nous servons des uns el des autres; nous fai- 
sons en sorte qu’ils se fortilient mutuellement, et que des rai-^ 
sonnemenls bien d6duits reposeni toujours sur des fails bien 
observes. 

Pour apprecier I’dtat mental des individus qui se donnent la 
mort, il me semble toujours necessaire de connaitre les motifs 
de leur action. Cos motifs ne sauraient etre legitimes a aucun 
degr6, sans doute; raais il importe de savoir s’ils ont une exis¬ 
tence rSelle , s’ils sont cn rapport avec la gravity de I’acte qu’ils 
ont determine , ou bien s’ils sont imaginaires et fond6s sur des 
conceptions delirantes, sur des aberrations de I’entendement. 

Dans toutes les circonstances de la vie, la nature morale d’une 
action n’est - elle pas constiluee par les motifs de cetle action ? 
et la connaissance de ces motifs n’est - elle pas une condition 
indispensable pour apprecier I’etat mental de celui qui a fait 
cette action? Lorsqu’uu homicide est commis, nechercbons- 
nous pas avec grand soin it constatef les motifs de son auteur, 
pour dficouvrir sa nature et savoir s’il conslitue un crime ou s’il 
est le rdsultat de la folie? « Le criminel a toujours un motif," 
dit M. Esquirol; le meurtre n’est pour lui qu’un moyen desa- 
tisfaire une passion plus ou moins criminelle. Leconlraire a lieu 
dans la monomanie homicide (1). » L’existence ou la non-exis¬ 
tence des motifs el leur appreciation out done une grande im¬ 
portance dans ce cas. Pourquoi done negligcr leur examen dans 
les cas de suicide? En procedant ainsi, ne doit-oa pas craindre 
de ne pas connaitre la v6rit6, ou de ne la connaitre que partiel- 
lement? 


(I) Des maladies meitialet,Paris, 1838, t. It, p. 837.. 



356 SUR LA rOLlE 

M. Moreau se prfioccupe d’une scule chose, savoir : si, au 
moment ou I'acle a ete accompli, I’individu jouissait encore de 
sa pleine liberie morale. 

Je ne connais qu’un seul cas dans lequel rhomme raisonnable 
jouisse de sa pleine liberty morale : c’est lorsqu’il ne fait rien. 
S’il agit, c’est parce qu’il a des motifs d’action , et chacun de 
ces motifs cst une entrave it sa liberty. 

« La liberty, comme la raison, dit M. L61ut, est une chose 
•>_ r6elle, mais limit^e, incertaine et floltante, suivant une foule 
» de motifs divers de determination... L’homme est un 6tre es- 
» sentiellement et sponlaneraent actif, mais qui ne se d6- 
i> termine h agir que sur des motifs; et une action non mo- 
» tiv6e, ou motiv6e seulement surle desir deprouverson libre 
» arbilre, ne serait pas une preuve de liberty illimit^e, ou de 
» raison tonte-puissante, mais serait tout simplement, comme 
» dit Locke, un signe de folie (1). » 

Toute action suppose done pr6alabfement un motif. Dans 
I’filat de raison, dans la raison norraale et philosopbique, la 
gravity des actions est en rapport avec la gravity des motifs; et 
plus les motifssont puissants, plus la liberte morale est limitfie. 
Or, quelle action est plus grave que le meurtre de soi-ragme, 
pour un horame qui peut rapprecicr avec justesse? Ses motifs 
doivent 6trc bien puissants, et d6s lorssa liberty doit gtrebien 
•limil6e. 11 est done impossible qu’au moment ou cet acte s’ac- 
complit, celui qui I’execute jouis.se de sa pleine liberty. Pour 
que cette pleine liberte exisliit, il faudrait que les motifs d’ac¬ 
tion n’existassenl plus; et si alors Ic suicide 6tait commis, il 
serait u^cessairement un acte de folie. 

L’impulsion qui conduit au suicide, comme celle qui porte 
h rhomicide, peut varier dans son intensite; elle varie comme 
ia puissance des motifs de determination. II peut m6me arriver 
qu’elle approche de I’irresistibilite : elle a ce caraclere lorsque 


(I) QiiCil-ce que la pliHnologie? Paris, I83C, p. 2t5 et 218. 



DANS LA I'RODtJCTION DU SUICIDE. 357 

les liiiiiles dans lesqiicllcs s’exerce la liberty sonl lellement res- 
scrrees que I’espacequi lui reste est presquc dfitruitpar la vio¬ 
lence de ces motifs. Ainsi unhomme tombe subitement dans le 
d6sespoir, comme Napoleon , et va se donner la raort; un autre 
est vivement offens6, et, dans la violence de sa colere, il tue 
son offenseur; un autre, pour sauver son honneur, va livrer sa 
vie aux chances d’un duel que le bon sens condamne. Que se 
passe-t-11 chez ces trois hommes? Lour libertd morale est forte- 
ment diminnee par la grande puissance des motifs d’action; la 
volont6 leur fait prdferer ce qu’ils d6sirent dans la violence de 
leur passion ; leur action est en rapport avec le motif qui la de¬ 
termine , et ce motif d’ailleurs est riel, il n’est pas imaginaire. 
La raison est trfis limitee alors, car elle setraduit et se mesurc 
par le degre de libeitd qui reste pour agir; et cependant elle 
existe encore, les bornes qui la s6parent de la folie ne sonl pas 
encore franchies. 

Il est difficile de savoir si, dans le suicide, la liberte pent 6tre 
entierement suspendue, et si I’impulsion peut devenir comple- 
tement irresistible. Jene connais aucun fait qui leprouve; et 
merne, je I’avoue, je ne comprendrais pas un pareil fait. L’ir- 
resistibilite se concilierait difficilement avec la volont6, qui est 
contenue dans I’idee do suicide, et doit toujours inlervenir, 
maisa des degrds differenis, dans Taction de se donner la mort; 
voiia pourquoi nous avoiis dit qu’elle eiait alors plus ou moins 
piiissante , plus ou moins dclairee. Sans la volontd, le suicide 
ne peut done pas exister, et la volonte exclut Tirresistibiliie. Si 
des hommes se tuaient, entrain6s par une impulsion irresis¬ 
tible , aveugle et non motivee, leur mort, involontaire, ne se- 
rait pas un suicide; elle serait cn quelque sorte Teffet d’un ac¬ 
cident, et cet accident serait lui-mfime leresultat de la folie; 

M. Moreau parait considerer toute impulsion irresistible 
comme un signe de folie. Je no puis partager celte opinion. Ne 
voit-on pas, en effet, celte suspension passagfere de la liberte, 
cette irresistibiliie dans certains dials qui, dvidemment, sont 



358 SL’R LA. FOLIt 

dtrangers a la folie, par exemple dans la pour arriv^e a son plus 
haul degre, dans la peur qui, conime nous I’avons vu , est la 
frayeur du present? Un homme vivement effray^ par une cause 
rdelle fait alors ce qu’il ne desire pas faire; quelquefois mSme il 
va se jeter dans le danger qu’il voudrait eviter. Son action n’est 
plus en rapport avec le motif qui la d6lerniine. Ce motif coni- 
mande en maitre, avec tant de violence et de promptitude que 
la liberty morale, resserree dans ses derniferes limites, ne 
s’exerce plus; la raison clle-meme, qui se mesure par le degr6 
de liberty, se suspend; la volonl6 n’est plus suffisammenl eclai- 
r§e, elle ne choisit pas: il y a irresistibility. Le danger passd, 
la frayeur se dissipe, et la raison revient h son 6tat ordinaire. 

Eh bien! un homme ainsi effrayy est-il un fou, un mono¬ 
mane? et cependant il a agi irr6sistiblement. Ce n’est pas ainsi 
que se prdsente la monomanie , caractfirisde qu’elle est, soil 
par une association de certaines id6es fausses, basdes sur un 
faux principe, inais rdgulidrement ddduites, soit par une devia¬ 
tion des sentiments, ou par I’entrainement aveugle des pen¬ 
chants. 

11 existe done, dans le plus haut degrd de la passion, un dtat 
passager, dont I’irrdsislibilitd est le caraetdre essentiel, et qui 
n’est pas la folie. 

Cependant, me dira-t-ou , il y a des cas on celui qui commet 
un homicide est entraind par une impulsion irrdsistible, et nous 
reconnaissons tous, dans cette irrdsistibilitd mdme, un signe de 
monomanie. Oui, sans doule; mais alors I’irrdsistibilitd n’est 
pas lide k des motifs d’action. L’impulsion surgit et se ddveloppe 
d’elle-nidme, sans la prdexistence d’aucun motif, soit rdel, soit 
imaginaire. « Dans ce cas, dit M. Esquirol, I’homicide est 
commis sans motif ^ sans intdrdt, le plus souvent sur des per- 
sonues chdries (1); » 11 ne suffit done pas qu’une impulsion soit 
irrdsistible pour etre un signe de folie, il faut encore qu’elle se 


(1) Detmaladits mentales, t. 11, p. 834. 



DANS LA PRODUCTION DU SUICIDE. 359 

dfiveloppe sans aucun motif d’action. Dans I’fitat normal, en 
effet, une impulsion ne doit pas se manifester sans un motif 
prtoistant; lorsque cette condition n’est pas remplie, I’ordre 
physiologique est trouble, il y a maladie. C’est a peu pres 
comme le d4sordre qui arrive parfois dans les functions des 
sens, oil toute perception suppose une impression antfirieure : 
si la perception surgit d’elle-m@me, sans motif, sans impreS' 
sion pr^alable, il y a maladie, il y a hallucination. Une impul¬ 
sion non motivfie ne serait-elle pas une esp^ce d’liallucination 
instinctive?... 

Ce n’est pas la ce qui arrive dans le suicide. L’homme pas- 
sionn6 qui se tue a toujours un motif d’aclion, et sa liberty est 
d’autant plus limit6e que ce motif a plus d’empire sur son 
esprit. 

Ainsi, dans I’ordre physiologique comme dans I’etat patho- 
logique, nous voyons que les motifs d’action sont toujours en 
cause et doivent 6tre pris en consideration. Pour apprecier la 
nature morale du suicide, il ne suffit done pas d’etudier I’acte 
en lui-meme et I’impulsion immediate dont il est reffetj il faut 
aussi rechercher les motifs qui I’ont determine. 

Nous voyons, en outre, que la liberte morale ne pent pas 
exister dans toute sa plenitude au moment oil cet acte s’accom- 
plit, et qii’unc impulsion irresistible n’est pas necessairement 
par elle-meme un signe de folie. 

IVi M. Moreau avoue «qu’un individu aura pu, pendant plus 
» ou moins de temps, conserver au-dedans de lui-rndme I’idde 
» du suicide, y reflechir, murir son projet, en peser le pouret 
»le centre, sans que ses facuUds morales aient refu la moindre 
»atteinte. » Puis il ajoute : « Ce n’est qu’au moment merae 
1 ) Du peu d’instants avant d’accomplir son projet, que le mal se 
> sera declare, I’aura arrache violemment et brusquement ii 
» son libre arbitre. » 

Ces reflexions sont inspirees A M. Moreau par le fait suivant, 
consigne dans le journal VEsprit public , du 14 f6vrierl8/i6 : 




360 


StIH LA FOLIE 


0 Une femme d’une quarantainc d’annees venait de sortirdu 
» I’alais-dc-Justice, ou ellc avail, dit-on, perdu un proces en 
» iiremiSre instance. Passant sur le pent au Change, elle esca- 
» lada tout-Ji-coup le parapet el chercha h se precipiter dans la 
» Seine. Un homme qui se trouvait quelques pas derriere elle, 

»tdmoin de cette tentative, s’elanca el parvint a la saisir par 
»ses vclemcnts au moment ou elle se prficipitait dans le fleuve. 

B Cette femme, donl le desespoir etait a son comble, fit tons ses 
» efforts pour se d6barrasser des mains de I’homme qui voulait la 
» sauver. Elle fut conduite imm6diatement au poste du Palais- 
1 ) de-Juslice, oH elle fut consignee, en attendant qiie des me- 
» sures do suret6 fnssent prises' pour sa conservation, grave- 
» ment com|)romise par I’affaiblissement SDBIT de ses facultes 
* mentales (1)!» 

Ce fait est si incomplet, si mal pr6sent6, que je m’elonne de 
le voir reproduit dans les Annales medico-psychologiques. 
Rien no prouve, enelTet, que cette femme ait muri plus ou 
moins longteinps son projet; rien ne prouve que le suicide 
n’ait pas ete tente aussitot que r6solu, et dans le desespoir 
caus6 par la pcrte du proces. Rien ne prouve que la Me n’ait 
pas eclate aprfis la tentative de suicide, et seulement au moment 
db cette malheureuse femme etait conduite et consignee au poste 
du Palais-de-Justice; ce qui, aprds les Emotions qu’elle venait 
d’eprouver, dlait bien de nature, il faut en convenir, a trou- 
bler sa raison. Rien ne prouve enfin que ses facultds mentales, 
si elles etaient reellement affaiblies, I’aient 6te subitement; el 
encore, jo prends ce dernier mot dans le sens vulgaire; car 
je ne sais pas si jamais un suicide a ete tente par une intelli¬ 
gence allaiblie, c’est-a-dire en ddraence. 

Eh bien , je suppose que ce fait possdde toules les qualitds 
qui lui manqqent pour servir de base aux reflexions de M. Mo¬ 
reau , dont ropinion d’ailleurs est moins affirmative que celle 


(1) Ouvrage cit6, p. 388. 



DANS LA PRODUCTION DU SUICIDE. 361 

de M. Bourdin, que poarra-t-il prouver ? une scule chose, sa- 
voir : que I’idde du suicide peut 6tre couservee plus ou moins 
longtemps, sans aucun d&ordre mental, par un individu dont 
la raison ne s’6gare qu’au moment ou il accomplit son projet. 
Mais il y a loin de cette induction, de cette possibilite h celte 
proposition gendrale:«Le suicide doit 6tre regardd, dans tons les 
cas, comme le rdsultat d’une alidnation mentale, soit durable, 
soit passagdre;» et avant qu’il soit permis de la considdrer 
comme I’expression de la vdritd, bien des lacunes devront dtre 
combldes, bien des fails contradicloires devront cesser d’exister. 

Comment d’ailleurs admcllre qu’un homme qui rdfldcliil long- 
temps h son projet, qui en apprdcie les motifs, qui en peso le 
pouret le centre, et dont la raison ne prdsente alors, vous le 
reconnaissez, aucune altdralion, devienne loujours et ndcessai- 
rement alidnd au moment ou il exdcute ce projct, au moment oil 
il fait ce qu’il a pris le parti de faire ? Mais il est en cela parfaite- 
ment d’accord avec lui-meme; il ddduit rdgulierement la con- 
sdquence du p^incipe qu’il a dtabli, du principe arrStd par sa 
raison non altdrde; et, dans ce moment, il n’esl assurdment pas 
plus fou que I’assassin exdcutant le crime qu’il a prdmdditd. Ce 
n’est pas Id, en effet, ce qu’on observe dans la monomanie, qui 
consiste, comme on sait, dans la ddviation de certains senti¬ 
ments, dans une association d’iddes extravagantes, rdgulifere- 
ment ddduites, ilestvrai, mais ddduites de principes qui sent 
manifestement I’oeuvre de la folie. 

Est-il possible enfm d’admettre que cette maladie se ddclare 
toujours peu d’instanls avant le suicide, dans les cas od elle 
n’existait pas auparavant, lorsqu’on voit des hommes qui, 
comme Napoldon, survivcnt a leur tentative, et nous permet- 
tent de suivre sans interruption la sdrie de leurs pensdes, I’en- 
chainement de leurs rai.sonnements et la nature de leurs senti¬ 
ments, depuis lejourou leur suicide est rdsolujusqu’au-delhdu 
moment ou il est cxdculd, et chez lesquels on ne peut saisir au- 



^62 SUR LA FOLIE DANS LA PRODUCTION DU SUICIDE, 
cune trace de folk, ni avant, ni pendant, ni apiks I’accomplis- 
sement de leur projet? 

La persistance de quelques auteurs h regarder !e suicide, dans 
tous les cas, comnie nn fait d’alidnation nientale, vient sans 
doute de ce qu’ils s’exagSrent, ou plutot de ce qu’ils gfenSrali- 
sent trop la puissance du penchant qui nous attache a fa vie. A 
Texemple de M. Moreau, peut-6tre consultent-ils un peu leur 
instinct pour r^soudre cette question, au lieu de s’adresser ci 
I’observation rigoureuse, h la raison pure. En puisant h ces 
deux sources de lumifere, ils reconnaitront, je I’espfere, que 
I’amour de la vie n’est pas figalement d6velopp6 chez tous les 
hommes, et qu’il piksente, comme les autres penchants, des 
degrds remarquables dans son activity. 

Je crois avoir repondu aux prlncipaux arguments prdsenks 
par MM. Bourdin et Moreau pour dfimontrer I’identik con- 
stante du suicide et de la folie; je I’ai fait avec une conviction 
sincere. Cktait pour nioi le seul moyen de maintenir I'opinion 
que j’avais 4mise ailleurs, savoir : que la mort volontaire n’est 
pastoujours et ndcessairement un fait d’alifination mentale. Je 
n’ai pas besoin d’ajouter qu’en m’6levant centre la doctrine de 
ces deux honorables inedecins, je n’ai voulu attaquer que des 
principes; je rends homniage a leurs efforts comme it leurs in¬ 
tentions, et, comme eux, je n’ai qu’un seul but, la connais- 
sance de la v6rit§. 

25 mars 1846. 



DU TBAITEMENT DU URfiTlNlSME. 


S63 


PATHOLOGIE MENTALE 

m BELGIQUE, m ALLEMAGl, M ITALIE ET EN SUISSE. 

d'l.eUre(l). 

M TRAITEMEMT M CRETI\ISIHE, 

QUKLQUES MOTS ENCODE SUB LA PATHOLOGIE MENTALS 
EN SDISSE ET EN BELGIQUE. 

Bruxelles, l".marsl84C. 

A M. le docteur Feri'us. 

Monsieur, dans ma dernifere lettre, j’ai essayfi de vous don- 
lier une analyse aussi fiddle que possible des idees qui ont dir 
rigd M. le docteur Guggenbuhl, iddos qui, du resle, sont 
partagdes par tout ce que la Suisse nifidicale reiifermed’hoinnies 
dmiuents. J’ai depuis eu occasion de parler de ce que j’avais vn, 
sous r.e rapport, a beaucoup de raddecins en pays dtrangers et 
je ne puis m’empdcher de vous faire part de I’espdce d’dtoqne-r 
ment que ines assertions ont excite chez plusieurs de nos hono- 
rables confrdres. II ne in’a pas dtd difficile de voir que le doute, 
qui plane encore dans beaucoup d’esprits sur la possibilite de 
gudrir le crdtinisnie, vieiit, soit de la manidre dont la question 
est posde, soit des notions fausses que Ton a sur cet dtat maladif. 
Jecroisdonc utile de revenirsur ce sujet: il est assez important 
pour que Ton s’en occupe, 

Il rdpugne d’abord a beaucoup de niddecins d’admettre que 
I'on puisse gudrir une maladie quise prdsente d leurs yeux avee 
un ensemble de symptfimes si hideux , que I’esperance de )a 
gudrison leur semble le rdsultat d’une utopie inadmissible au 

(1) Voy. les Nuindros de seplcmbre et de novembre Iftt.'!, Janvier 
etmni 1840.— (Vol. VI cl Vlt de la collection.) 



364 , DO TKAITEMENT DH CR£TINISME, 

point de vue scientifique. Ils ont raison sans doute , lorsqu’il 
s’agit de cr6linisme confirine ; maisj’ai assrz r^p^tequ’il n’en- 
Irera dans I’esprit de personne que M. Guggenbiilil se fasse 
fort de guerir les cretins adultes. Lcs rfegles qu’il 6tablit pour 
le traitement font assez voir a quelle classe de malades il s’a- 
dresse. 11 est done bien n6cessaire d’etablirune distinction tran- 
elide entre les diverses formes de cretinisme, si I’on vent se 
faire une idee des cas que Ton peut gudrir et de ceux qu’il est 
seulemcnt possible d’amdliorer, de ceux enfm qui soiit au-des- 
sus des rcssourccs de I’art. 

Depuis longtemps ddja, le bon sens populaire savait distin- 
guer deux especes de erdtinisme, I’un complet et I’autre in- 
complet. Cette distinction reposait sur I’observalion vulgaire j 
elleexistait avantl’introduction des classifications plus scienti- 
fiques de la pratique nioderne ; mais toujours est-il que cette 
simple division rdpondait aux principales exigencesdu traitement. 
C’est I’idde qui domine du moins le travail du mddecin charge 
de faire son rapport sur ce sujet a la Socidtd helvdlique des 
sciences naturelles. 

1“ Ilsuffit, est-il dit, de partager les erdtins en deuxgrandes 
classes bien distinctes, selon qu’ils nous prdsentent un erdti¬ 
nisme complet ou incomplet. Il est complet, ajoute le meme 
auteur, chez tous les individus ou tout ce qui constitue la na¬ 
ture humaine au point de vue des facultds de percevoir, sentir, 
aimer, vouloir, parler, agir et prendre soin de la vie, est tota- 
lement andanti, de facon que Thomme se trouve au-dessous de 
la brute. 

2° Le erdtinisme est incomplet partout ou, dans la conduite, 
la docilitd et I’expression de la physionomie, du regard et du 
langage, nous trouvons plus ou moins les dispositions qui con¬ 
stituent la nature buinaine, bien que toujours notablement au- 
dessous du point de culture que I’age des malades, leur position 
dans la vie et les soins de I’dducaiion devraient produire. 
Laissons maintenant parler d’autres autoritds. 



DU TRAITEMENT DU CRfiTINISMK. 3fi5 

M. le docteur Gosse, cle Geneve, 6crit a la Soci^te hclv6tique dos 
sciences nalurellcs, it la date du 19 juillet 1840 :« Je me suis 
beaucoup occupe du inline sujet, et mon experience m’a prouvd 
que si le s6jour des inontagnes elevfies, I’exposition au soleil du 
matin, sent le plus puissant moyen de detruire la disposition 
lymphatique qui accompagne constamment le developperaent du 
erfitinisme; si, par consequent, ce sejoiir peut pr6venir la dd- 
g6n6rescence physique et morale chez les enfants en bas age, 
d’aulre part il serait tout-arfait chlmfirique de penser gu6rir le 
erfitinisme chez les individus adultes , dont la constitution a 
6prouv4 une alteration aussi profonde. Qu’on cree dans tous les 
pays alteints de cette maladie des etablissements sur les mon- 
tagnes pour y recevoir les nouveaux-n4s disposes au erdtinisme 
ou les enfants en bas age, comme le font les habitants deSion, 
rien de plus rationnel et de plus efficace.... Mais qu’on etende 
ces precautions a prendre aux cretins confirm6s, je crois que 
I’experience lie r6pondra pas a I’attente..» 

M. le docteur Lusser ecrit a la Societe, a la date du 18 juil¬ 
let 18'i0, un rapport en allemand dont je traduis le passage 
suivaut:« Je suis persuade, dit ce medecin,quela cause du cre- 
tinisme est une des plus desastreuses qui puissent agir sur I’orga- 
nisme. Elleestcliraateriqueou atmospherique; elle sedeveloppe 
dans les valiees profondes, et son influence se trouve activee non 
seulement paries elements d’un air humideetchaudquin’estpas 
assez renouvele , mais encore par la pauvrete, la mauvaise npur- 
riture et la malproprete. Je suis persuade que, par des etablis¬ 
sements dans le genre de ceux deM. Guggenbiihl, il serait pos¬ 
sible non seulement d’ameiiorer le sort de beaucoup d’enfants, 
mais d’an-eter cette funeste predisposition chez heaucoup. Quant 
h ce qui regarde les cretins proprement dits, ils ne sont gueris- 
sables par aucune voie. » 

L’auteur entre ensuite dans quelques considerations sur la 
classe^des individus que le cretinisme atteint le plus souvent. 
G’est parmi les pauvres que cette maladie exerce le plus de ra- 




366 nu TBAITEMENT DD CBliTINISME. 

vages; les raisons en sont faciles a concevoir. Aussi ne voit-on 
pas la possibilite d’extirper le cretinisme d’un pays sans le con- 
cours actif du gouvernement. 

Le docteur Eblin, de Coire, adresse aussi en allemand plu- 
sieurs mfiraoircs h la Soci6t(5. Je remarque des passages fort in- 
tfiressaiUs dans la relation d’un voyage fait h pied de Coire & 
Mayenfeld , en passant & Marschlins, dans une valine oCi se trou- 
vent, h I’orient, les trois villages de Frimmis, Irgis et Zizers, si 
connus autrefois par le grand nombre de leurs cretins (1). 

Apr6s 6tre entrd dans quelques consid4rations sur les cban- 
gements de temperature qui arrivent si fr4queinment dans ces 
vall4es, sur la grande dur4e de I’hiver et la nature des vents 
r4gnants, I’auteur remarque que les degrfis 61ev4s du cr4tinisrae, 
si communs autrefois dans ces pays, ont completement disparu. 
Il attribue cette amelioration aux bienfaits de la civilisation qui, 
en percent des routes nouvelles , a r4pandu plus d’aisance et 
etabli des rapports plus faciles dans des pays sSpares pour ainsi 
dire autrefois du monde entier. Ce m'4decin fait preuve de bon 
jugement en cltant aussi comme cause de progriis I’amelioration 
des 4coles; il remarque avec justesse qu’en dehors des influen¬ 
ces climateriques que personne ne pent nier, il faut meltreaussi 
en ligne de cause le dfifaut d’4ducation tant intellectuelle et 
morale que physique. Il regarde I’^ducation comme un puissant 
antagoniste de cette maladie. J’ai pnme convaincredu deplorable 
milieu dans leqiiel v4g6tent les facultes tant physiques que mo¬ 
rales des enfants pauvres. 11s sont abandonnes ordinairement 


(1) Le village de La Battiaz , pres Marligny, si connu jadis par ses 
crfitins, n’en comple plus aujourd’hui. bien quo sa populalion suit Iri- 
plfie. Pour se rendre raison de ce chaiigement, il faut se souvenir que 
les terres incultes, couverlcs de bois, arrivaient jusqu’aux maisons, 
tandis qu’aujourd’hui le sol esld6frich6 et charge de belles et abondantes 
moissons. Des habitations mieux construites, bien aer6es, ontprisla 
place de cabanes oii la lumi6re pdn^traitapeine, etdont les fenetres ho 
s’ouvraicnt jamais. (Docteur Clivaz.) 



DU TRAITEMENT DU CRfeTlNISME. 367 

dans des habitations infectes, prMes le plus souvent d’air et de 
lumiere; pendant que leurs parents sent occnpds de travaux 
extei'ieurs, ils se trouvent absolument seuls, n’ayant d’autre 
compagnie que celle des animaux domestiques. Lorsque leur 
age ne-les force pas a rester emraailloltes, ils sont fortement fixfe 
sur des chaises etroites, reduits ii6cessaireinent a I’inimobilitS, 
chose si funeste aux enfants. Les parents les laissent dans cet 
6tal apres ieur avoir inger6 une alimentation , soil insuflisante, 
soit indigeste et nialsaine. G’est ainsi queces malheureuses crea¬ 
tures ne yivent que d’une vie vegetative oh rien no stimule leurs 
sens, rien n’eveille leur intelligence tristement affectee lant par 
la inonotonie des actes qui se passent autour d’clles que par la 
transition non moins funeste h I’etat contraire amene par I’ivresse 
ou I’inconduite des parents, causes funestes de troubles d’inte- 
rieur et de desharmonie. 

En presence de tels faits, serait-il bien logique de chercher 
dans les seules conditions atmospheriques les causes de cette 
nialadie ? Pourrait-on expliquer, dit le docteur Eblin, que dans 
tel village, souvent dans la meme habitation, il y a des indivi- 
dus cretinises, tandis que les autres, respirant le meme air, 
buvant la m6me eau, mangeant la mfime nourriture , se deve- 
loppent dans des conditions normales. 

D’ailleurs, ajoute. encore I’auteur , les types les plus affreux 
du crdtinisme se trouvent chez des individus ag6s de plus de 
quaranteans. On pent en conclure avec droit que depuislesr§- 
volutions qui ont change I’^tat moral et intellectuel de ce pays, 
la maladie a perdu son intensitfi; car les conditions atmo- 
sph4riques sont a peu prbs les m6mes; j’ajouterai encore une 
autre consideration : plusieurs medecins, on Suisse, m’ont as¬ 
sure que des cas de cretinismeavaientete signals dansdes can¬ 
tons oh cette affection ne s’etait pas raontree jusqu’a ce jour. 
Ges cantons, comme celui d’Aarau, par excmple, se trouvent 
dans d’autres conditions climateriques que ceux oh le creti- 
nisme est endemique; mais aussi on a observe que la demora- 



368 Dll TBAITKMRNT DU CBl^TINISME, 

lisation etait plus grande dans ces pays qu’aotrefois; que I’ha- 
bitude de I’ivrognerie s’y etaii accrue dans des proportions 
effrayanles. Je crois utile, dans I’interfit des fitudes 4tiologiques 
de cerlaines affections, de formuler ici une proposition quej’a- 
vais r(5serv6e pour I’dlude ginerale des causes des inaladiesmen- 
tales, mais qui se trouvc avoir aussi naturelleuient sa place en 
cet endroit, c’est qu’wne cause physique etant donnee , il nest 
pas possible de si bien I'isoler dans son mode d’influence sur les 
facidtes, que Von puisse Vappeler : cause physique exclu¬ 
sive agissant independnmment de tout element intellectuel et 
moral. 

J’ai 6te guidfi par le nj6me principe lorsque j’ai cherche h me 
rendre compte du dcveloppement plus grand de I’idiotisme con- 
genital dans le nord de I’Europe, et je crois 6lre arrive h des re- 
sultats qui, tout en cclairant i’etiologie , permettront d’asseoir 
le traitement sur une base plus large et plus philosophique. 

Pour conlirmer ces assertions, je suis heureux de pouvoir 
citer dans cette circonstance une autoritfi bien prdcieuse pour 
nous, c’est cellede notre excellent confrere et ami M. le docteur 
Buchez. En parlant de I’influence du langage sur le ddveloppe- 
nient de nos facultes, ce savant a occasion de parler des cretins, 
ct s’appuie sur I’autorite de M. le docteur Cerise, qui a etudid 
sur place les diverses phases de cette maladie. « Ce mddecin 
» a observdjdit W. Buchcz, que, chez les crdlins, ceux aux- 
» quels on s’etait donne la peine d’enseigner avec perseverance 
)),la science du langage, ne tombaient pas dans une idiotie pa- 
» reille h cede que Ton reraarque chez ceux dont on avail com- 
» pldtement ndglige I’enfance. II parait que I’enseignement du 
»langage a, chez ces malheureux, qui apportent en naissaiu 
» cette disposition fatale, une influence en quelque sorte thdra- 
» peulique. II ne contribue pas seulemcnt h developper letir in- 
» telligence et leur encdphale, il agit encore d’une maniere 
» dgalement avanlageuse sur le resle de rdconomie. » Je ne 
puis m’einpecher de citer les conclusions philosophiques que 



OU TRAlTEMEiNT UU CRETliNlSMli. 369 

tire M. Buchez de ces fails : « Ccs observations, dit-il, quoique 
« prises chez des individus dont I’organisnie est imparfait, nous 
» donnent neannioins une idee de I’influence que le signe ou 
» la parole exerce sur I’encephale. Elies nous nionlrent que la 
» puissance intellectuelle, resultant de I’union de I’arae a I’or- 
» ganisme nerveux, n’est rien do plus qu’un germe qui, comme 
» I’oeuf renferme dans I’ovaire, a besoin d’etre feconde pour 
» produire un nouvel etre. Elies nous apprennent enfiii que , 
>> dans la g6n6raiion intellectuelle , c’est I’cnseignement qui est 
» charge de I’oeuvre de la fecondatioh (1). » {Essai d'un si/s- 
feme complet dephilosophie, t. Ill, chap. Ideologie.) 

Au reste, pour 6tre juste, je dois avouer que la plupqrt des 
bons praticiens de la Suisse sont convaincus qu’il faut rechercher 
les causes du cretinisme dans un assemblage de causes plutot 
que dans une cause unique. 11 en est de inSnie de la folie, et 
pour Tune et I’aulre de ces affections, le traitement doit n6ces- 


(I) Void, du reste, la note communiquee de M. le docteur Cerise, sur 
laquclle M. Buchez a fondfi les conclusions precedcnles : nj’ai acquis, 
dit M. Cerise, par de nombreuses observalions failcs sur les licux et 
dans les circonstances les plus favorables, la preuve que le cretinisme 
est d’aulant plus prononce que I’enseigncmcnt parld a 616 plus neglige 
des la plus tendre enfance. Bes enfants, toule predisposition originelle 
egale d’ailleurs, que des excitations spirituelles ont enloures avec suite 
et perseverance, n’atteignent que le premier ou le second dcgrd de I’i- 
diolie, c’est-a-dirc celui oii le cretin s’exprime par des signes paries, par 
des gestes, par des exclamations qui ont un signe convenlionnel. Dans 
CCS cas, I’idiot marche , sent, raisonne, agit; il pent meme gercr ses 
affaires. Dans le degre inferieur (le quatricine degrd ], il nc pent ni se 
deplacer, ni fairc un signe, ni mouvoirscs paupicrcs; il ne grandit pas, 
il vieillit sans puberie et sans adolescence; il ne ■■.ail pas meme manger. 
Un grognement semblable a celui du cuchon est a peu pris le seul bruit 
qu’il fasse entendre, annontant moins une sensation penible qu’iine 
atonic des muscles de la respiration et le rdle bronchique par accumula¬ 
tion de mucosites; ses cris ne varientjamais: e’est une voyelle trainee 
longuement sous ia forme d’un hurlement. 

Nulle part il n’y a aulant de sourds-rauels que dans les pays ou 



370 DU TRAITEMEKT DU CRETINISME. 

sairement 6tre complexe. A propos du cretinisme, il est une cause 
signal^e par divers auteurs que je ne dois pas passer sous si¬ 
lence , c’est le mariage trop precoce, en g6u6ral, et conclu de 
plus dans des conditions de parente trop rapprochdes. 

Permettez-moi, monsieur, de dire encore un mot & propos 
du traitement. G’est en attaquant une h une toutes les causes 
qui produisentle cretinisme , dit M. le docteur Clivaz, qu’on 
parviendra du moins ii arreter le developpement ultdrieur de la 
maladie, s’il n’est pas possible de I’extirper entidrement. In- 
troduire la proprete par I’education et la civilisation, abattre 
les bois comme I’a ddja conseille Foderd dans le voisinage des 
habitations, cultiver les terres , diguer les torrents , dessdcher 
les maraisqui, dans les bas-fonds, alimentent les fievres, qui 
arretent toute vegetation animale et produisent des engorgements 
de tons genres, ces ventres enormes, etc., tous ces conseils se 
terminent toujourspar I’indication capitale: Transporter les en~ 
fants sur les hauteurs pendant plusieurs etes. J’ajouterai: ne 
pas manquer de chercher a les ddvelopper par le langage et 
par toutes les ressources de la therapeutique morale. 

II n’est pas rare, dit M. le docteur Clivaz, de voir des 
enfantsqui, en naissant, jouissent d’une brillante santd, chan¬ 
ger bientot d I’age de un ou deux ans. Ici I’intelligence langult, 
I’enfant cherche le repos, ses mouvemenls sont rares et lents, 
son regard n’est plus le meme, et bientot le crdtinisme ne peut 
etre meconnu. C’est a I’apparition du premier et du plus Idger 
syraptome qu’il faut sortir I’enfant de I’atmosphdre qu’il a res- 
pirde jusqu’alors. Des bains (1;, des frictions sur la moelle dpi- 


regne le cretinisme. A mcs yeux, dans ces pays , c’cst la meme maladie 
a divers degrds. Chez ceux qui font des signcs, il y a force stature, 
quelque intelligence; chez les autres, il n'y a presque rien d’humain , 
on ne trouve que I’aspect et la degradation la plus repoussante. 

(1) La nature semble, en Suisse comme dans nos Pyrenees, avoir 
place le mal 4 cOte du remede. Outre I’inlluence incontestable de Pair 
sur le sommet des montagnes, ces raemes contrees renferment encore 



DU TBAITEMENT DU CRfiTINISME. 371 

ni6re, I’exercice dans un air pur, et tous les moyens qui com- 
batlent les scrophules, parviendront S raniiner chez I’enfant 
r^tincelle de la vie qui s’fiteint. Voili ce qu’une experience de 
douzeann6es de pratique dans le Yalais a demontr6 h M. Clivaz. 
Le nienie auteur ajoute cette reinarque importante que des en- 
fants presentent dejii en naissant les syraptonies de I’etat deplo¬ 
rable qui les attend , et des prfitresobservateurs assurent avoir 
reconnu le cretinisme chez des enfants qu’ils baptisaient. Je 
pourrais, pour la confirmation de ce que j’ai avancfi, citer en¬ 
core une foule d’autres tenioignages et des plus respectables; 
raais ce que j’ai dit suffirapour prouver que la possibilit6 de la 
gufirison du crelinisme coinmencant ne repose pas sur une 
simple utopie. 

D’un autre c6t6, il ressortira encore de ces quelques consi¬ 
derations un autre enscignement; c’est que si I’art ne pent rien 
contre le cr6tinisme confirmc, il pent au moins fitablir les 
bases d’un traitement prophylactique; et ceci n’est pas un des 
moindres services de ce genre que la science a rendus dans ces 
derniers temps a rhumanite, service d’autant plus precieux 
qu’il est plus honorable encore de pr6venir les maladies que de 
les gufirir (1). 


une quantity d’caux Ihcrmales que t’on pourrait uliliser dans beaucoup 
d’affeclions du systerne lymphatique. Il s’agirait d’en rendre I’emploi 
plus facile pour la classe pauvrc. 

(1) Il est a tcgrelter que M. le docteur Voisin n’ait pu continuer 
I’oeuvre qu'il avail cntreprise cn fondant une maison sp6ciale pour les 
enfants prCscntant certaines anomalies de I’intelligenccet des sentiments 
qui rendent leur education difficile, sinon impossible , dans les condi¬ 
tions ordinaircs de la vie. Je m’adresse ici a toutes les personnes qui pnt 
die dans I’enseignement, et je leur demanderai si dies n’ont pas toutes 
rencontre de ces series d’enfants chez Icsquels leurs efforts pour rdpri- 
mer certains penchants , certaines tendances inlellectuelles, venaient 
debouer, malgrd I’emploi soil de la douceur ou de la persuasion, soil des 
moyens severes de punition. Quelques uns de ces enfantssont sous I’in- 
fluence de prddispositions hdrddilaires maladives; d’aulres portent ddja 
en eux le germe d’une maladie menlale, qui se ddveloppera plus tard 



372 


DU THAITEMEM' DU CI\liT]NlSME. 


Mon intention 6tait de visiter en Suisse quelques etablisse- 
inents d’ali6nes; inais le temps quejepassai fitudier le crdti- 
nisme m’absorba compl6teraent. Je vis pr^s de Berne nn eta- 
blissement destine aux incurables et qui me sembla assez bien 
tenu. On m’engagca ii aller voir un autre fitablissement d’alifinfis 
a quelque distance de cette villo, on I’on obtenait des resultats 
admirables, dit-on , par un traitement exclusivement religienx; 
cette seule annonce m’empScha d’y allcr. Je n'aimel’exageration 
en rien , et moins encore dans le traitement des maladies men- 
tales que dans toute autre chose. Que les personncs qui ont 
ainsi exag6r6 un bon principe soient de bonne foi, je ne veux 
pas en douter un moment; mais comme il m’est impossible, 
nialgrfi la specialite de son delire, de regarder la folie autrement 
qu’une maladie en meme temps physique et morale, je ne vois 
paspourquoi son traitement ne rentrcrait pas exclusivement dans 
le domaine de la mfidecine. Je sais bien que les tendances con- 
traires cherchent ii se faire jour; mais je crois ici I’occasion favo- 

si on ne les place dans des conditions spdcialcs on ils rccevronl line 
education , tanl physique quo morale, appropriee a Icur Clal. J’ai eu 
chez moi, a Paris, a trailer un jeune hornmc de seize ans chez lequel 
les premiers symptdmes d’une maladie mentalc hercdilairc s’etaienl deja 
declares a sii ou sept ans. Place a dix ans au college Henri IV, aucun de 
ses profcsseurs, ni a plus forte raison de scs camarades, nc pouvail 
se rendre compte de sa misanthropic toul-ii-fait mniiomamaque. ('.elen¬ 
fant prescntait quelques facultes remarquables, mais qui ne pouvaienl 
se developper dans les conditions d’eiudcs fixecs par le programme du 
college. Aussi qu’arriva-t-il? C’esl que, rcbuie paries punilions conli- 
nuclies infligees parleprofesscur, qui nc voyait dans son 6latquedel’in- 
ddciliie et de la mauvaise volonte, en butte aux moqucries et aux per¬ 
secutions de scs camarades, on vit .se declarer de bonne heure chez lui 
une tendance au suicide, et bicntOt une folie complete. MalgrC une ame¬ 
lioration tres grande obtenuc par un traitement medical rationnel, j’ai 
loujours regarde, ainsi que M. Bouebet, de Nantes, qui avail observe ce 
jeune homme, le cas cornmc incurable : tanl il est difficile de reparcr 
plus tard le mal cause par une premiere education manqnee, lorsquc 
surfout I'enfant se trouve sous I’influcnce dc predispositions heredi- 



1)U TlUlTliSllilNT L)U CRETlSISllE. 373 

raBle de protester contre lout traitemeiil d’alieiies qui ne repo- 
serait pas sur uiie base exclusivemeiit medicale, et qui ne serait 
pas dirig6 par des niedeciiis. Je crois niGme, sauf quelques rares 
exceptions, quo I’on ne pent Men traiter les alienes que dans 
des etablissements speciaux. Desinedecins cepeudant, dansces 
derniers temps, out trouve que la colonie de Gheel dlait une 
institution admirable , pouvant presque rivaliser avec les meil- 
leurs hospices; je ne sais vraiment ce qui a pu mother leur 
jugement. J’ai vu Gheel, j’espere y retourner encore; mais 
j’y ai cherclie en \ain relement d’un traile.ment (1). J’y ai vu 
de malheurcux maiiiaques abandonnes seuls et enchaiiiGs dims 
les habitations pendant que leurs maitres etaient h leurs travaux. 
J’ai admire comme tout le monde la simplicite patriarcale des 
habitants, la bontti instinctive de la plupart ii i’Cgard des alid- 
nes qui leur sont confies; mais leur pauvretG d’une part, la 
modicltG de la pension de I’autre, font que I’alifinG ne peut 
echapper a la perspective d'y etre traitG comme une chose quo 
Ton exploite (2). Ceci est si vrai, que ce ne sont pas les Gheelois 
seuls qui se livrent a cette Industrie. Dans d’autres parties des 
Flandres, des paysans ont iraitG leur exemple et ont des malades 
chez eux; ilscherchent ainsi h reparer le raal que leur fait la 


(/) Qualre mGdccins out ccpendant file prGposGs dans ccs derniers 
temps pour surveiller le traitement des aliinds; mais I’indcmnitG qu’ils 
repoivenl est si peu de chose, que je suis honteux de due qu’elle s’GIGve 
a la misGrable sommc de IflO florins, je crois. Je veux bien admettre, 
pour I’honneur de la corporation, que le zele des mGdccins ne se formule 
pas d'apres le taux des honoraircs, des exemplcs journaliers le prouvenl 
asscz; mais pourq.ii connait les localilGs de Gheel, oil les distances sont 
dnormes, illui sera facile de sc convaincre qu’une parcille mission mfi- 
ritait mieux. 

(2) On voit dans le rapport de la commission nommee cn 1842 par le 
gouverncment beige, pour visiter les ilablissemcnts d’ali6n6s,.que des 
nourriciers ont adopld des malades pour la misGrahle somme de 26 fr. 
par an. Ces cas sont rares; mais le prix moyen de la pension n’est guere 
que de 185 fr., ou 60 cent, par jour d’entretien. 



374 DU TRAITEMENT DU CRETINISME. 

perte de I’industrie linifire. Je tiens ce fait de M. Giiislain , et 
personne ne contestera I’autorite de cet honorable praticien 
poor juger de la valeur d’un iraitement quelconque appliqufi a 
la gu^rison des maladies mentales. Que de fois ce sujet n’est-il 
jias revenu dans nos entretieiis, lorsque nous nous plaislons & 
nous rappeler les souvenirs agrfiables de nos voyages en Italie ! 
Je peux presque vous citer texlueilemeiU les opinions de notre 
confrere ; vous savez que ses convictions sont profondes et qu’il 
les exprinie avec clialeur. 

Deux principales formes de la folie , dil W. Guislain , doivent 
surtout attirer I’attenlion du praticien : la forme maniaque et 
celle mSlancolique. Une erreur populaire , et qui ne laisse pas 
d’etre partagfie par plusieurs mfidecins, consiste h croire que 
le maniaque a besoin du grand air, de I’espace , pour s’y livrer 
a un besoin imp6rieux de locomotion, puissance qu’il ne semble 
plus maitre do diriger. Eh bien, I’experience du professeur de 
Gand lui a prouv6 qu’il fallait restreindre cette activity dans un 
cercle de plus en plus r6tr6ci, si I’on ne voulait pas voir cette 
agitation du maniaque, cette exagdration dans les raouvements 
des muscles locomoteurs, constituer sous I’influence de I’habi- 
tude un type tout-a-fait incurable que cet auteur a exprirad dans 
certains cas sous le nom de folie fantastique. Je ne veux pas ici 
attaquer les iddes des partisans du systfeme du 
mais entre I’emploi trop frequent de la camisole, de la chambre 
noire, de la fixation du malade dans un lit au moyen de liens, 
il y a un juste milieu a garder, un systemc medical de coerci- 
tion ^ suivre, qui doit se. graduer tant sur la forme de la manie 
que sur le degre d’excitabilitd du maniaque. 

Dans la mdlancolie maintenant, quelles sont les prcmidrds 
indications h remplir 7 Mettre le malade dans un milieu tran- 
quille, I’entourer de soins hygidniques, lui faire garder souvent 
le lit dans les premiers temps, rdtablir les fonctious de la peau , 
presque toujours froide et ddcolorde, examiner avec soin com¬ 
ment s’accoraplissent les iraportantes fonctlons de la digestion 



DU TRAITEMENT DU CRfiTINISME. 375 

et de la circulation. Si le malade appartient ii la classe pauvre, 
il aura souvent besoin d’une bonne nourriture. Or, comment 
veut-on que ces indications et taut d’autres encore, fonddes sou¬ 
vent sur des 616ments de diagnostic tr6s difficiles & etabllr, puis- 
sent Stre remplies, malgre la meilleure volontd du monde, par 
de pauvres nourriciers, comme on les appelle h Ghecl, mal 
logSs, mal nourris, manquant souvent eux-mgmes du ndces- 
saire, surtout dans des ann6es aussi ddsastreuses que celle-ci ? 

Une autre consideration trfes importante et sur laquelle on n’a 
pas assez insiste, est cede de la moralitd, qui ne pent trouver 
une sauvegarde sure que dans les dtablissements bien dirigfis 
et bien tenus. 

Un motif puissant qui milite encore en favour de I’dtablis- 
sement d’une maison centrale d’alidnds, dit M. le docteur 
Kalcker, fondateur d’une excollente maison de santd prds 
Bruxelles, c’est que les femmes alidudes sont indistinctement 
envoydes ii Gheel, quelle que soit I’espdce de folie dont elles 
sont atteiiites, meme les nymphoraaniaques; et combien ne 
rdpugne-t-il pas de voir habiter chez ces paysans des femmes 
alidndesde tout age, sans surveillance aucune, et exposdes h la 
brutalitddes domestiques’lNe sait-on pas d’ailleurs que les ma¬ 
ladies mentales n’dtouffent pas tous les besoins de la nature, et 
que ces malades ne sefont passcrupule de satisfaire ce penchant 
lorsqu’elles y sont portdes? Et, dans le cas conlraire, I’aEFaiblis- 
sement de I’intelligence ne leur donne pas le pouvoir de se dd- 
fendre des agressions d’un autre sexe: aussi combien de femmes 
envoydes ^ Gheel deviennent enceintes, dont on cache la gros- 
sesse, en prdtextant un dlat de fureur qui ndcessite les chaines 
et la loge 1 — (D' Kalcker, Rapport auconseil provincial de 
Brabant, 1838.) 

Jevousai dit, monsieur, dansma premidre lettre, que lors- 
que jevisitai Gheel en 1844, lejour mdme de mon arrivdc le 
bourgmestre de I’eudroit venait d’dtre tud par un monomania- 



376 DU TRAlTEMENr DU CRfiXlNlSME. 

qiie. Les fails de ce genre se sont reproduits plus d’une fois; 
les liabitaiUs, comme on le pense bien, liennent a les cacher : 
aussi ne sais-je pas trop si je pourrai reussir dans la statistique 
que jeme propose d’entreprendre dans ma prochaine visile & la 
colonie, du noinbre des guerisons, des dfices el dcs accidents 
dc lous genres qui out trouvii naissance an milieu de tels Ele¬ 
ments. Si une chose doit etonner, c’est que ces accidents ne se 
rcnouvellunt pas plus souvent. Je ne crois pas inutile de pre- 
venir que le genre de recherches que je compte faire n’aura 
d’autre but que I’iniErEt purement scientifiqiie. Je respecte les 
opinions des inEdecins qui irouvent cct Elat de choses bien. 
Lorsque je constaterai de bons rEsuIlats, je m’empresserai de 
les signaler; mais je veux me rEserver une entiEre liberlE de 
jugeuientdansrapprEciaiion des fails. Jesuis, d’un autre cotE, 
parfaitemeiit d’accord avecM.Moreau (deTours) sur leprincipe 
de la colonisation; mais quant a cequi regarde le systEraed’ap- 
plication, je ne crois pas que ni la science ni riiumanitE se trou- 
vent bien d’en laisser le soin a de pauvres et ignorants habitants 
de la campagne. 

La colonisation doit se faire sous la protection d’un hospice. 
L’hospice doit Eire le point de dEpart de I’irapulsion niEdicale 
ct I’aboutissant des efforts individuels. Les rapports qui existent 
enlre Bicfitre el la fei me Sainle-Anne donnent, a mon avis, la 
meilleure klEe dela maniEre dont le U'avail des aliEnEs pent Eire 
utilise, tant dans leur propre interEt que dans celuide I’hospice 
qui les a adoptEs et qui leur doit aide el protection. J’ajoute 
qu’un hospice est le seul asile ou la santE et le bien-Elre, tant 
physiqueque moral, du malade, puissent Eire garantis; car si, 
malgrE lafaciiitedu controle et I’influence si puissante de I’opi- 
nion publique, il se glisse encore aujourd’hui des abus dans 
nos Etablisseraents publics, ces abus ne seront ils pas mille fois 
plus It craindre lorsqu’on n’aura d’autre garantie du traitement 
que subissent les aliEnes que la probite d’un grand nonibre de 



DU TRAITEMENT DU ('.RfiTmiSME. 377 

families dans le sein desquelles le controle est bien difficile, sinon 
impossible, a exercer (1). Je suis bieu persuade, pour ma part, 
el tous les m6decins que j’ai vus sonl de la nieme opinion, que 
votre ferme Sainte-Aiine, pres de Bicetre, rfialise ce qu’il y a de 
mieux , tant dans I’interfit des malades que de I’hospice auquel 
ils appartienuent. Que de fois n’ai-je pas 6le le confident de la 
peine qu’dprouvaient les ra6decins dirccleurs de maisons d’alifi- 
n6s de ne pouvoir, faule d’espace et de terrain convenabics, 
imiter ce que vous avez fait sous ce rapport dans vos fonctions 
de raddeciu en chef de I’hospice de Bicfitre! 

Aprfes celte longue digression, permettez-moi, monsieur, de 
reveniren Suisse. Je n’avais pas oublio la recommandation que 
vous m’aviez faite, ainsi que M. Falret, de voir I’hospice des 
ali6ncs de Genfeve et de faire la connaissaiice de M. le docleur 
Coindet, mfidecin de cet 6tablissement. 

Je me Klicite d’avoir pu passer quelques jours a Geneve avec 
cet excellent praticien. L’hospice, que vous connaissez, est 
situ6iiun quart de lieue de la ville et contient h pen pr6s 80 ma¬ 
lades des deux sexes. 11s y sont classes non pas prdcisement par 
le taux du prix de la pension, mais par le degrd el la forme de 
leur maladie. Les jardins privildgies, les lieux de rdunion sont 
accessibles non seulement a la classe riche, mais encore h la 
classe pauvre: etre privd de ces endroils est aussi, dans quel¬ 
ques cas, une punition, et pouvoir y etre admis une rdcompense 
offerte h plusieurs malades pour prix des efforts qu’ils font dans 
la repression de certains penchants et de certaines iddes. Quand 


(I) Nous voyons souvent les journaux relenlir des plaintes judiciaires 
inlcntdes a des parents pour cause de raauvais iraitemenls, et parfois 
meme d’atlenlat a la pudeur exerces sur leurs propres enfants. Ce sont, 
dira-t-on , des cas exceptionnels. II est lieureux que cela soit. Mais ces 
fails malbeureux se sont rcnouvelds assez souvent pour qu’unc anloritd 
intclligente prfefere, quand II s’agira des ali6n6s, les garanlies d’un hos¬ 
pice bien dirigd et bien tenu a cellos que peuvent donner d’ignorants et 
pauvres spdculaleurs. 



378 DU TRAITEMENT DU CRI^TINISME. 

j’ai parl6 de la classification basee sur la forme de la maladie, 
je n’ai pas entendu dire que I’ideedu medecin etait que les ma- 
lades affectds du m6me genre de delire fussent ensemble. Hien 
ne serait, je crois, si mauvais pour le traitement que de niettre, 
par exemple, tous les mfilancoliques dans la meme division. Je 
n’entends parler ici que d’une classification pi’atique qui dif- 
f6re de la classification scientifique en cequedes malades affect^s 
de diverses formes de manie peuvent etre rfiunis dans la m§me 
division, lorsque I’expfirience du medccin lui a appris que ces 
divers malades, loin'de se nuire, no pouvaient qu’exercer 
une influence favorable les uns sur les autres. D’ailleurs, une 
visile journalifere apprend bien vite au medecin quels sent les 
changements qui doivent 6tre faits lorsqu’iine premiere obser¬ 
vation n’a pu assez I’ficlairer. G’est ainsi que M. Coindet me fai- 
sait observer deux femmes lypemaniaques qui ^laient attirfies 
Tune vers I’autre par une sympathie irresistible d’autant plus 
singulifere qu’elle ne se manifestait ni par la parole ni par le 
geste. Elies ne se cherchaient pas meme des yeux ; raais, sfipa- 
rees d’abord dans la mgrae cour, elles finissaient par se re- 
trouver, se prenaientpar le bras, et tournalent continuellement 
dans le ra6me cercle de promenade, sans ecbanger un seul mot, 
et chacune regardant du cote oppose. Si Tune s’arrgtait, I’autre 
s’arretait aussi; le mouvement de I’une produisait celul de 
I’antre. II eut et6 difficile de dire laquelle des deux donnait I’im- 
pulsion a I’autre. Elles ne se regardaicnt pas, ne s’adressaient 
jamais la parole; a les voir, on pouvait les prendre pour deux 
automates mus par le meme mecanisme. On comprend facile- 
ment que le traitement exigeait de s6parer ces deux malades 
dont les formes de maladie etaient si identiques. 

La maison des alignSs de Genfeve n’a qu’un etage ; une heu- 
reuse distribution des localitSs permet d’avoirun centre de sur¬ 
veillance vers lequel viennent rayonner les corridors el duquel 
on peut s’assurer de la raaniere dont se faille service. Les cbam- 
bres des malades sent simples, mais excessivement proprgs. 



nu TRAITEMENT DU CK^TJNISME. 379 

Les barreaux des fenfilres sont en fei- arroudi d’une dimension 
assez considerable, et reconverts d’une couche do peinlure; 
leur solidite ne necessite pas I’emploi de tringles de fer placees 
transversalement. Cette precaution est bonne, comme me le 
faisait remarquer M. Goindet, dans les pays ou la propension au 
suicide est forte : les malades, de cetle maniere, ne trouvent 
pas de points d’appui pour se pendre. 

J’ai deja insiste, a propos de la paralysie g6nerale, sur lesidees 
de M. Goindet; il n’est pas partisan, dans cette affection, des 
moyens derivatifs violenls, comme setons a la nuque, cauteri¬ 
sations avecle fer rouge, etc.; tons ces moyens irritent le ma- 
lade et ne font qu’augmenter ses dispositions a la congestion 
cerebrale. Les principaux agents du traitement de M. Goindet 
consistent dans unc hygiene douce, dans une alimentation de 
facile digestion, les grands bains, de legers purgalifs, et I’eioi- 
gnement, autant qu’il est possible de le faire, de toute excita¬ 
tion morale ou physique. 

Quant a ce qui regarde I’influence morale du raedecin sur le 
malade, M. Goindet possede , sous ce rapport, certaines quali- 
t6s, don pi-ecieux de la nature que I’etude constante et de soi- 
mSme et des autres ne fait que perfectionner. J’ai pu me con- 
vaincre, dans mes visites i I’hospice , qu’il est impossible do 
joindre plus de sev6rit6.a plus de douceur. Les mficontents, les 
recalcitrants, qui attendent toujours la venue du mfidecin pour 
formuler leurs pretentions d61irantes, s’en allaient calines et con¬ 
tents aprfes quelques paroles fermes autant que bienveillantes qui 
Ieuravaient6t6 adrcss6es; lesagiles eux-memesse Irouvaient sou- 
vent desarmfe; les monomaniaques orgueilleux qui 6taient dejJi 
venus se briser centre cette volonte ferme n’osaient renouveler 
leurs pretentions, ou du moins ne le faisaient que timidement. 

Telle est la puissance d’une raison droiteet calme sur les in¬ 
telligences egarees. Le principe de son action ne pent qu’im- 
parfaitement se d6crire dans les livres ; aussi peut-on dire avcc 
justesse que I’essence du traitement moral reside dans la per- 



380 DU TRAITEMENT DU CRfiTINISME. 

sonnalile du m(§decin. Le c6I6bre Heinrotli le sentait bien lors- 
qu’il exigeait du incdecin ali£niste Ips qualites reuiiies d’un me- 
decin, d’un dducateur et d’un pretre. Ajoutons que si cette 
triple qualite n’indiqne pas toujours, vu sadifficultd nidnie, une 
formule indispensable a reraplir, elle ddmontre an moins la na- 
tnre des tendances qui doivent doininer le vdrilable traiteinent 
moral des alidnes. 

C’dlail ici la place de vons parler * monsieur, de la statislique 
concernant le nombre des alidnds et cretins de la Snisse. Mal- 
heureiisement, les documents recueillis sous ce rapport par 
M. le conseiller Schneider ne sont pas encore en ma possession, 
dependant il est nn point de vne de ce savant que je iie veux pas 
passer sous silence, en Ini en laissant toutefois la responsabilitd. 
Comparant les diverses denudes qu’il avail sur cette matiere, 
le savant autenr s’apercnt que les ddgdndrescences, organiques 
surtout, constituant le erdtinisme, semblaient se trouver en 
rapport avec la nature des diffdrents terrains sur lesqucls se 
trouvaient placdes les localitds. Encore nne fois , i! m’est im¬ 
possible de disculer ce qne ce point de vue gdologiqne pent avoir 
de fondd; je ne fais que citer I’opinion de cel auteur. C’est 
ainsi que, parlageant son canton (Berne) en trois districts di- 
Visds en trois formations diffdrentes: formation de molasse, for¬ 
mation jurassique et formation alpine , il trouva dans la pre¬ 
miere, sur 279,102 habitans, 1,033 erdtins ; 119, sur 73,147, 
dans la seconde, et 154, sur 55,673 habitants, dans la troi- 
sidme. Je ne donne cet aperfu de M. le conseiller Schneider 
que comme une nouvelle preuve de I’ardeur avec laquelle les 
savants de toutes les spdcialitds, mddecins, botauistes, gdolo- 
gues, etc., ont dtudid la question dans ces derniers temps. 
M. le major Amstein a aussi remarque que le erdtinisme rdgnait 
enddmiquement dans les endroits dont le sol dtait formd, d’a- 
prds le professeur Sluder, par des couches sebisteuses. 

Au reste, nous aurons bientot, j’espere, un relevd exact des 
erdtins de la Suisse, la commission helvdtique ayant dmis le 



DU TRATTEMENT DU CRETINISME. 381 

vteu que les nouvellcs etudes sue la mati6rc conimencassent par 
une slatistique indiquant le npndn-e des inalades. 

La raemc commission a eu le bon esprit d’etablir un certain 
nombre de questions auxquelles pourront rfipondre facilement 
les mSdecins des diverses localitSs. Les 616ments de ces recher- 
ches stalisliques sent dict6s dans le mcme esprit que celui qui a 
dirige la statistique de la Weslphalie faite par M. le docteur 
Ruer, ct dont j’ai eu occasion de yous parler. Les differentes 
recherches it faire se divisent en liuit series principals, renfer- 
mant toutes un certain nombre de questions, dont je vous trans- 
mets les plus importantes. 

Premiere serie. Topographie. Hauteur relative des localitds 
au-dessus du niveau de la mer. Logement des habitants. V6te 
ments. Nourriture. Cultures principales. Temperature r6gnante. 
Quality des eaux. Formation des terrains, etc. 

Deuxieme serie. Nombre des habitants de la commune. Idem 
des cretins de chaque sexe, leur age. Rapports de la commune 
avec celles du voisinage. Manages. Se font-ils fr6quemment 
dans les limites de la locality entre parents plus ou moins rap- 
prochds, etc. ? 

Troisihne serie. Maladies atteignant frfiquemmentles erdtins. 
l°Combien sontaffectes de goitres; 2” d’autres engorgements; 
3“ de paralysie par.tielle; h" de surdo-mutite ou d’une oreille 
dure ; 5“ de difficultfi de parler; 6" d’epilepsie ; 7” de rachi- 
tisme; 8°de scrofules; 9"de diverses maladies de la peau,etc, 

Quatri'eme serie. Heredite. Gombien du pfere. Idem de la 
mfire. Statistique hfireditaire concernanl les ascendants. Com- 
bien de ces malades comptent-ils de erdtins parmi leurs frdres, 
leurs soeurs, etc. ? 

Cinquieme serie. K quel age le cretinisme s’est-il manifeste? 
Quelle education physique et intellectuelle ont-ils recuejusqu’& 
I’age de cinq ans dans le sein de leur famille? 

Sixi'eme serie. Renferme a peu prds les memes questions pour 
les cretins b partir de I'age de cinq ans, questions relatives li la 

INVAL. MiD.-r-SYCii. T. VII. Mai IStO. 6. 26 




382 DU TRAITEMENT DU CRETINISME. 

nourriture, I’liygifene, la Mquentation des ^coles, des eglises. 
Combien ont recu de mauvais traitements. 6tat moral des pa¬ 
rents, etc. 

Septihne serie. Renferme les renseignements a prendre sur 
les divers accidents arrives durant la grossesse (tels que chutes, 
coups recus, frayeurs h la vue d’un cretin), sur les soins que 
des parents plus intelligents auraient donnes dans le principe a 
leurs enfants predisposes au crfitinisme; s’informer si ces soins 
ont 6t6 suivis de succ^s, etc. 

. Huitwme serie. Est-ce que le cretinisnie, de memoire des 
anciens du pays, a toujours existe dans la commune ? Depuis 
quand a-t-il (5t6 observd? A-t-il 6t6 import^ par des alliances 
contractfies au dehors? Si le cretinisrae est sur son d6clln, a 
quelle cause faut-il rattribuer? L’aisance est-elle plus grande? 
l’6ducation mieux etendue ? A-t-on dessechfi les marais, defri- 
cha les forets ? Les ecoles se sont-elles am61ior(5es ? Un plus 
grand nombre d’enfants y cst-il admis ? 

Tels sent, monsieur, les principaux desiderata fixes par la 
commission; vous voyez qu’ils renferment une foule de recher- 
ches a faire. Mais, comme j’ai d6ja eu I’lionneurde vous le faire 
observer, une statistique de ce genre, faite avec un bon esprit 
d’observation, eclairerait en meme tempsl’6tiologie d’autres af¬ 
fections et surtout de la folie; elle conduirait infailliblement a 
des donmiesplus sures et plus pratiques pour ce qui regarde le 
traitement prophylactique. Jlalgre la diversit6 des questions, je 
remarque que la commission n’a pas assez insist^ sur les re- 
cherches a faire concernantlamoralitedes habitants. C’est ainsi 
que I’usage des boissons alcooliques s’est accru partout dans ces 
derniers temps, et cela dans des proportions qui en ont double 
et tripl6 meme la consomniation dans certaincs localites. J’au- 
rais voulu voir quelques questions poRfies sur I’influence de 
I’ivrognerie. Je suis parfaitement de I’avis de plusjeurs me- 
decins du nord de I’Europe qui croient que le coit pratique 
dans ces conditions a des rfisultats trSs funesles sur les gfindra- 



DU TRAITEMENT DU URfiTJNISRE. 383 

tions h venir. La masturbation est aussi un vice trbs r6pandu 
dans certains pays et surtout dans les carapagnes; je ne vois 
aucune question relative aces ordresde faits. 

En quittant M. le docteur Coindet, ii Geneve, mon intention 
etait de visiter I’etablissement d’ali6n6s dont iM. de Muron, 
dans sa gdnerosite, a dotd sa ville natale de Neuchatel; mais la 
saison , ddja avancee, m’appelait a Ems, et je dus me hater de 
gagner les rives du Rhin, 

Je revis M. le docteur Roller el rdtablissement d’lllenau. II 
me serait difficile, apres I’excellente description que M. Falret 
a faite de cet etablisseraeni, d’en dire quelque chose qui ne fut 
bien deceit el bien connu : aussi le but de ma visile 6tait-il 
moins de recueillir de nouveaux faits scientifiques que de jouir 
de quelques instants de repos auprfes de ce savant et excellent 
confrere. Je n’ai pas oublifi le hasard heureux auquel j’ai du, 
monsieur, votre rencontre, dans ce pays. C’est apres vous avoir 
quitte que, d’apres votre conseil, je visitai l’(5tablissement d’E- 
berbach , hospice Irop important pour que je ne vous en enlre- 
tienne pas avec detail dans ces lettres. 

Eberbach est situe dans le duche de Nassau, sur la rive droite 
du Rhin. Ce petit pays, si connu des voyageurs, est traverse 
par plusieurs chaines de montagnes appartenant au systeme des 
monts Taunus. La partie sud de ces montagnes est convene, 
comme Vous savez, par les plus fameux vignobles d’Alleraagne. 
Les vallees renferment des eaux niinfirales tr6s riches en prin- 
cipes medicamentcux, et, parmi celles-ci, les eaux d’Ems, de 
Schwalbach et de AViesbaden ont une reputation europeenne. 
En gdneral, comme dans les pays montagneux, la temperature 
offre de grandes variations, selon I’exposition des versants do 
montagnes au nord ou au midi. Les habitants des vallees font 
un usage ordinaire des eaux minfirales froides acidulees que Ton 
rencontre pour ainsi dire ii chaque pas. J’ai remarquO genOra- 
lement chez eux une constitution lymphatique Irfis prononcAe. 
Ce pays, comme la plupart des petiles principaut6s d’Ailemagne, 




38tl DU TRAITEMl'NT DU f.RlfTINISME 

esl adraiiiislre avec beaucoup cl’intelligcnce; on pent se Tier 
parfaitement aux renseignemeuts siatistiques, qui sont recueillis 
avec une exaclitude reniarquable. Grace a I’obligcance deM. le 
directeur de I’diablissement d’Eberbach, SI. Lindpaitncr, de 
M. le docteur Basting, medecin aspirant, j’ai pn rfiunir sur le 
nonibre des alienes, lenr traitement, rorganisation de la So- 
ciet6 de patronage pour les alienes, des details interessants qui 
feront le sujet de ina sixifime lettre. 

Je termine celle-ci en reparant une omission grave que je 
fis dans ma premifire en vous parlant dc la Belgique ; c’esl de 
vous donner des dfitails sur qnelqnes dtablissemeuts particii- 
liers qui, par leur bonne direction , echappeni aux reproches 
que la commission de 1842 adresse assez g4n4raleinent aux 
hospices d’ali(5nes de la Belgique, ainsi qu’ii quelques maisons 
particulifires ou r^lement du traitement est subordonn6 a I’cs- 
prit mercantile (1\ 

L’elablissemenl le plus important des environs de la capitale 
du royaume de Belgique est celui que SI. le docteur Kalcker a 
fond6 b Gccles pres Bruxelles. Depuis le rapport de la commis¬ 
sion de 1842 , cet ciablissement a 6te considerablement aug- 
menle, etpeut contenir aujourd’hui facilement une soixantainc 
de malades. Des pavilions nouyeaux bieii isoles, entour4s dc 
jardins, sont en cc moment construits par SI. le docteur Kal¬ 
cker, et specialement destines a la classe riche. La raaison, bien 
distribute , admirablement situee, est entourte de vastes jar- 
dins, ou Ton cherche le plus possible h faire travailler les ma¬ 


tt) J’espere voir aussi, dans une prochaine excursion, t’ctablissemenl 
pour les alienes ties deux sexes fonde a I.i6ge par MM. lesdocteurs Lom¬ 
bard , Tonibeur, Delavaehcrie el Delheid. 

J’aurai aussi a vous parler do I’elablissernent fonde pres de Bruxcltcs 
par M. le docteur Cronamclinck, que nous avons connu 4 Paris. A mon 
premier passage (juiltet 1844), M. Crommctinck cii eiail a son debut 
d'installalion, Depuis cc temps, il a considerablement augmente et 
ameiiore son etabtissemcnl. 



DU TKAlTliM^;^T DU CBCTIIXISME. 


385 


lades. M. Kalcker a eprouve, comme tous Ics medecins, la 
difficult^ qu’il y a a faire travailler les gens de la classe riche. 
La raalheurcuse oisivet(5 dans laquelle ils onl 6te eleves dans le 
monde les poursuit, a plus forle raison, dans leur etal inaladif. 
On ne peutgu^re leur creer d’aulres occupations que le jeu et 
la promenade. Sous ce rapport, Uccles offro de grandes res- 
sources, non seulement quant a I’inlerieur de I'etablissement; 
inais les environs sont admirablenieut accidentes pour que de 
quelque c6l6 qu’on dirige les alifines, ils trouvent de I’oinbrage 
etde charraantcs promenades. 

Le traitemeut de M. le docteur Kalcker m’a paru tres ration- 
nel, en ce qu’il suivait surtout avec sagacile les indications que 
lui prCsente le temperament des malades. Il ii’esi pas parti¬ 
san de la douche, qui lui a semblcplus nuisible encore dans uu 
pays ofi Ton rencontre beaucoup de disposition aux congestions 
c6r6brales et h la paralysie gen^rale. II ne I’emploie guere que 
quand I’aliend refuse de manger. Les memos raisons font qu’il 
ne se sert de la camisole de force que dans des cas toul-h-fait 
sp6ciauxet en employantles plus grandes prficaulions. M. Kal¬ 
cker en remplacele plussouYentl’usage par une espfece de man- 
chon en cuir qui laisse au inalade toute la liberte possible de 
respirer, tout en lui otant celle de se nuire a lui-meiue ou aux 
autres. 

II esl une autre indication hygienique, en memc temps que 
iherapeutique, que je crois devoir signaler, parce qu’elle m’a 
sembl6 bien negligee dans les grands 6tablissemeiils; e’est celle 
resultant d’un bon systfime de rhauffage. L’experiencc a d6- 
montre a M. Kalcker que rien n’est si nuisible aux malades que 
les transitions brusques de tempfirature, surtout dans un pays 
dont I’atmosphfere est toujours chargfie de tant d’humiditd. II a 
cru devoir remplacer le chauffage ordinaire par les cheraindes 
ou les podles, dans les chambres a coucher des malades pauvres 
surtout, par celui plus uniforme que Ton so procure au moyen 
de calorifercs dont la chaleur est cnlrelenue par la vapour d’eau. 



386 


TRAITEMENT DU CRETINISME. 


Ce moyen lui a serable tres hygifinique, surtout pour les 
malades affectes cle lesions c(5rebralos et predisposes S la para- 
iysie genfirale, pour les alienes agites qui se decouvrent ordi- 
nairement la nuit, et par consequent sont soumis, ci toutes les 
chances mauvaises causces par les refroidissements et les tran¬ 
spirations arretfies. 

Au reste , M. le docteur Kalcker n’a qu’ft se loner jusqu’ci 
present des resultats qu’il a obtenus. L’6tablissement est foiide 
depuis 1836, et void , h dater de cette 6poque, le nombre des 
malades admis, gneris et morls : 

Rcciis. Gneris. Moris. 

1836 . . 17 . . 8 . . 1 

1837 . . 19 . . 10 . . 3 

1838 . . 20 . . 10 . . 1 

1839 . . 25 . . 7 . . 5 

i8i0 . . 20 . . 9 . . 1 

1841 . . 19 . . 8 . . 3 

18112 . . 25 . . 12 . . 

18113 . . 20 . . 10 . . 5 

181ili . . 17 . . 8 . . 6 

1845 . . 19 . . 10 . . 4 

Totaux. . . 201 . . 92 . . 27 

L’arrangement des fenetres est encore un des meilleurs que 
j’ai vus. Elies out une forme gothlque et reunissent I’eiegance a 
la solidite, car elles sont toutes en fer. Les malades peuvent 
ouvrir le chassis sans danger; un balcon empeche que I’aliene 
tie se jette par la fenfitre. Il y a dans toutes les chambres et les 
corridors des ventilateurs qu’on ouvre et ferine a volontfi. 

3’ai vu ici prendre pour les epilepliques, les paralyses, les 
mSraes precautions que j’ai eu occasion de vous signaler en vous 
decrivant les hospices d’ltalie. Ces malades couchent dans des 
lits dont I’entree se relfeve et s’abaisse a volonte. II convient, dit 
M. Kalcker, que le contour fait a jour soil bourrele. Quand, 
malgre ces precautions, le malade cherche encore a cscalader 
cet obstacle, on dispose au-dessus du bois de lit un filet fi- 








DU TRAITEMENT DU CR£t1N1SM£. 387 

loche avec de fortes cordes, ce qui rend sa sortie tout-k-fait 
impossible. 

M. Kalcker pr6f6re les lits en bois aiix lits en fer. J’ai eu oc¬ 
casion d’observer aussi dans quelques hospices, en Allemagne, 
la preference donnee a ce dernier mode de couchage, les m6- 
decins pr6tcndant, non sans raison je crois, que les lits en bois 
conserveiu niieux la chaleur. On revient gcneralernent d’un 
prejuge qui a et6 longtemps fatal an Iraitemcnt des ali6nes, et 
qui consistait a croire que ces inalades pouvaient plus facileuient 
endurer les interaperies des saisons que toute autre espece d’in- 
dividus (1). 

Je termine ici, monsieur, ce que j’ai a vous dire dans cette 
letlre; je remets k la prochaine les details que je vous ai promis, 
et vous prie d’en faire part aux lecteurs des AnnaleSj si vous 
lesjugez digues de quelque interet. 

MOREL. 


(Ij Dans I’inleret de la conservation des bitiments, je ne crois pas 
inutile de vous faire part d’une note qui m’est communiquee par M. le 
docteur Kalcker. II cst parvenu a rerafidier aux inconvenients de I’humi- 
dit6 par le moyen suivant. Lorsque les murs nouvellement bStis lont 
bien secs, on a I’habitude dans ce pays de les revetir d’une couchc de 
peinture; mais on est oblige de la renouveler souvent, a cause de I’aboti- 
dance des pluies; cos pluies Dltrcnt a travers les iiiurs, et entretiennent 
une grande humidite dans rintdrieur des habitations. M. Kalcker est 
parvenu a rendre, pour ainsi dire, ses murs irnpcrmeables au moyen 
de la preparation suivante. II faitbouillirjusqu’aebullition et complete 
solution : gomme elastiquc, 120 gramm. dans 6 liv. d'huile de lin, avec 
addition de litharge, 260 gramm. Pour favoriser la solution de la gomme 
eiastique, il la coupe en petits morceaux et la fait bouillir prealablenaent 
dans de l ean. Avant de revetir les murs avec la couche de peinture, on 
les enduit premierement avec cette preparation. 



388 


QUliSTJONS 


QUESTIONS 

DE THERAPEITIQBE llEMALE, 

Far le D' CH. LASXGVE. 

LA THfiORIE DU TRAITEJIENT MORAL E8T-ELLE POSSIBLE? 

C’est un fait rcconiiu par tous les aulcurs queccrlaincs reac¬ 
tions morales, les emolions vives, les donleurs ou les joics sou- 
daines, les sensations imprevucs, ne sont pas sans influence sur 
la marche de la folie. De lout temps, on a cite des exemples de 
gu6risons dues evidemmenta de simples rdvolulions morales ; 
d’autres malades, s’ils n’ont ete gueris, ontdu moins etesou- 
ag6s, sausqueramelioration de leur sante physique ou I’em- 
ploi d’aucun medicament put expliquer ces changements favo- 
rables. 

Des observations cntourees de toutcsles garanlics ne permet- 
lent aucun doute ; mais, en acceptant ces rfenltats de I’expfi- 
rience, il est difficile d’en profiler ct de provoquer artificielle- 
ment les effets qu’avait produils ie hasard des circonsiances. 

Dans la plupart des cas, la guerison est toute spontanee. Des 
impressions inaltendues, des evenements qu’aucunc prevision 
n’eut dte capable d’atieindre , out fait ce que la science n’aurait 
ni tentdni meme soupcoune. Comment donner des regies a la 
diversity des dispositions individuelles ? Comment choisir parmi 
ces possibilites incalculables cellos qn’il conviendrait d’appli- 
quer it chaque malade ? En supposant mdme qu’on reconnut 
I’indication , comment se' procurer les moyens de la remplir? 

Ces difficultes sont grandes et decourageantes; il manque, cn 
elTet, ala lh6rapeutique medicalc les elements indispensables 
dc toute iherapeutique: une matiereinddicale susceptible d’etre 
formulee et dcst-maladics suflisamment ddiermiuees pour qu’on 





389 


UK TllEltAPKUJ'lQUK IIKNTALK. 

]eur oppose des medicaincnts calculesa I’avance : aussi beaucoup 
de niedecins reculent-ils devant cette impossibilile apparente. 
llsse contcntent, en desespoir de cause, de presence aux ina- 
lades la maniere de vivre qui d’ordinaire s’accorde le mieux 
avec la sante de riiUelligence: une maison retiree , des distrac¬ 
tions douces, quclqucs voyages agreables , iiiie societe rare et 
choisie, des livres d’uiie lecture facile; en un mot, toutes les 
conditions d’existcnce on doit se coinplaire un homine calme et 
sain d’esprit. Commele milieu ou raliene setrouvait prdeedem- 
mentet au sein duquelil a contracte sa maladic n’eu a pas em- 
pechd le developpement, il ne peut aider ii !a guerison; on or- 
donne alors le deplacement, I’isolement avec des restrictions, 
I’eloignement de toutes les causes de troubles. 

Ces coDseils sont d’une prudence inattaquable; mais ils ont le 
ddfaut grave de substituer I’hygiene a la medecine, la prophy- 
laxie an trailement. 11 est trop tard, quand le inal est accompli, 
pour se mettre sur ses gardes. 

D’autre^, plus hardis, ont essaye d’imiter les guerisons na- 
turelles. Convaincus que la plupart de ces guerisons reconuais- 
seutpour cause une reaction violente, ils se sont appliques <i 
contrarier par une brusque opposition, les tendances de leurs 
malades, a les soumeltre, au besoin, a de continuelles vexa¬ 
tions , it des menaces, it des frayeurs, parfois mdine a de vives 
souffrances. Ge systeme, appliqud dans toute sa rigueur, a 
compte dessucc6s et des revers. Ses partisans les plus devours 
s’en sont relach6s peu it peu, soit que I’experience leur eftt 
montre quelles restrictions il convenait d’y mettre, soit qu’ii la 
longue notre volonte se fatigue en fatiguant la volpnte des autres. 

A ne considererque cos deux fxoles, le traitcraent moral p§- 
cherait plutot par excesque par defaut de theories. Le plus haut 
degrd des conceptions iheoriques consiste it reunir les merabres 
epars, it remplacer les cas particuliers par des lois gtinerales. Or, 
ici nous trouvons de prime abord une seule loi dominant ou 
plutot annulant toutes les autres; attendro ou intimider. 



390 QUESTIONS 

Malheureuseraent, avec I’unite, une theorie, pour 6tre 
bonne, rgclanie une autre condition , et cette condition, qu’on 
appelle la reritfi, estpeut-6tre inoins compicteincnt satisfaite. 

Qu’est-il rfeultfi de ccs extremes inconciliables ? une conse¬ 
quence facile ii prevoir. Les csprits, nioiiis disposes a se jetcr 
dans les exagerations, n’ontadrais ni I’un ni I’auire, et, renfcr- 
ines dans ce dilemnie, ils en sont sortis cn niant les deux termes. 
ISi les revulsions violentes, ont-ils dit, ni la patience et I’expec- 
tation ne sont applicables toujours et partout; ces deux tenta- 
tives de theorie conduiraient leurs adeptes a de facheux egare- 
meiUs: il faut done s"en garder et renoncer h tout systhme. Les 
raisons, comine d’ordinaire, sont venues apres les convictions, 
et, par un revirement etrange , quoique assez cornmun, les 
liommes les plus systematiques ont 6le des premiers h s’inscrire 
centre tdute diaboration tbfiorique du traitement moral. 

Quand on s’attache h un systeme avec une sufTisanle ardeur, 
au bout de peu de temps on s’identifie avec ses donnees au 
point d’etre guid6 par elles et de n’en avoir plus conscience. On 
pense alors comme on vit, sans se douter qu’on execute une 
chose dfilicate et laborieuse. Rien ne semble plus naturel que 
de reclame!- centre les systemes; e’est une de ces circonstaiices 
oh, pour ne pas voir une paille dans I’oeil de son voisin, il faut 
avoir une poutre dans le sien. 

Voiia comment les esprits qui repugnent le plus ouvertement 
aUx enonciations theoriques sont ordinairement les thfioriciens 
les plus exclusifs et les moins faciles a convaincre. Quoi qu’on 
fasse, on obeit toujours a des principes; mieux vaut le recon- 
naitre et dlscuter ses raisons d’agir, que de se faire un ra6rite 
d’avoir agi sans motifs. 

Ce serait d’ailleurs une triste nOcessitfi si le mOdecin de fous 
n’avait pour guide que le hasard de son imagination. Il est dif¬ 
ficile de compter sur I’inspiration quand on n’est libre de choi- 
slr ni son moment ni son objet, et, quelle quo soit la puissance 
d’uneintelligence, dequelqUes ressources qu’ellc dispose, elle 



DE THEUAPEUTIQUE MENTALE. 391 

n’est jamais & la hauteur de la tache qu’on voudrait imposer a 
I’aMnisle.' L’esprit le plus perseverant et le plus actif a ses 
heures de decouragement et de faiblesse; il faut alors qu’il s’ap- 
puie sur un soutien plus ferme, capable de rdsister k I’indeci- 
sion de nos facultfis. 

Avec les adversaires des theories therapeutiques, la mede- 
cihe lie serait qu’uii art etcesserait d’etre une science. C’est la 
une de ces conclusions qu’ou serait force d’accepter si elles 
dtaieht vraies, mais qu’on doit ecarter alors meme qu’elles sent 
douteuses. 

Qu’en rfisulterait-il, en effet? Le mfidecin, abandonnS au 
libre jeu de ses instincts, serait forc6 de faire lui-mgine son 
education mfidicale. Puisqu’il n’y a pas de regies 6tablies, puis- 
que ces rkgles mSme sent dficlarfies introuvables, il n’existe au- 
cuh moyen pour lui de s’instruire par I’experience des autres et 
par la transmission deieurs idees. Une fois qu’il aura developp6 
ses facultes, quand I’instrument sera devenu propre aux grandes 
choses auxqutelles il le destine , il aura epuis6 sa vie dans cette 
preparation sans fin, et ne laissera pas plus a ses successeurs 
qu’il n’arecu de ses devanciers. Est-ce , en v6rite, un moyen 
d’assurerles progrSs de la m6declne que de renoncer vplontai- 
rementaux traditions, pour recommencer chaque fois un travail 
qu’on n’achevera jamais? 

Admettez que le medecin soit doufi d’assez de genie pour im¬ 
proviser cette lente education ou iL pent k peine exploiter ses 
propres experiences; ce ne sera pas encore uiie suffisante con¬ 
cession. 

Le plus dangereux de tons les obstacles, c’est, et tout le 
monde en convient, un traitement commence sur des indica¬ 
tions mal comprises. Il en est de I’alienation comme des autres 
maladies: raieux vaut arriver tard pr6s d’un malade laisse aux 
seules ressources de la nature que d’avoir k reparerdes eireurs. 
Dans le traitement moral, le succks depend surtout de la direc¬ 
tion des premiers efforts; une fausse route prise au debut perd 



392 QUESriONS 

ou coHipi’onict giMvement I’avcnii’ de la gudrison en conipro- 
metlant le medeciii. Comment alors ne pas s’entourer de toiites 
les prdcaiilions et gardcr taiU de confiance dans la suretd de son 
jugemcnt, quand les fautcs sont a peine rdparables? On ne doit, 
jc Ic rdpetc, ddsespdrer d’une thdorie de la ihdrapeutique men- 
tale qu’apres I’avoir lentde par tons les moyens; la rdcuser 
sysldmatiquement est le fait d’un scepticisme qui conduirait 
bicntot a I’inactioii. 

Deux fins de non-recevoir out dtd surtout opposcesa la thdo- 
ric: I’une est prise de la maladie, I’autre du mddecin. Une 
troisieme objection , plus difficile a discuter, mais inoins sou- 
vent reproduile, serait empruntee a la mddication, ou plutot 
aux mddicamenls dont dispose le traitcment moral. 

J’indiquerai les points principaux de cliacun de ces ordres 
d’arguraents, autantpour exposer claircmeut les probleinesque 
dans f espoir de les resoudre. 

Les formes de la folie sont, dit-on , trop inddcises pour que 
des cas exactement analogues se reproduisent dans la pratique et 
permcttent d’utiles prdvisions. 

Si on exige des maladies mentales une idcntitd que lesautres 
affections ne prdsentent pas au sein des plus franclies6pid6mies, 
il est Evident qu’on ne la trouvera pas. II suffit que la somnie 
des resseinblances I’emportc sur cclle des diversites pour qu’on 
puisse composer des genres ou des especcs auxquelles s’appli- 
queront les mcmes moyens avec des chances de succes. C’est 
une classification thfirapeutique qu’il s’agit d’iiistiluer: la me- 
thode severe des naturalistes n’a pas ici son emploi. 

Or, la vari(5t6 des formes de la folie porte essentiellement sur 
deux points: ou les objets de I’alienation ou les sujcts ali6nds 
sont trop variables pour etre soumis a un systeme et pour 
que le traitemenl puisse etre dirig6 suivant des indications g& 
morales. 

II est miccssaire, afm d’apprecier la valeur de cct argument, 
d’dlablir quclques distinctions. La folie, quant a sun ubjet, est 



DE THERAPEUTIQUE JJENTAEE. 393 

d6finie ou iiid(5fiiiie: ou le nialade a concentrd son ddlire sur 
certaiiies idees qui reviennenl sans cesse ct persistent obstinc- 
mentdans son intelligence, ou son alienation consiste plutot 
dans des tendances qui sc font jour en toute occasion, quel que 
soil, d’ailleurs , lefait qui les rdveille. Lc fou qui se pretend roi 
d’Espagne ou gouverneur de telle province determinee appar- 
tient cl la premifere catdgorie; celui qui repete tons les mots ci 
plusieurs reprises serait un cxemple de la seconde. 

Lorsque I’alienation est dcfinie, si nouibreuses que soient 
les varidles objectives, on n’aurait droit de rien conclure 
centre les analogies llierapeuliques. Nous somraes sans action 
sur les 6tres iuiaginaires que se cree un esprit en ddlire ; ce 
n’est pas de ce cotd qu’il est civantageux d’attaquer la maladlc. 
Vous aurez beau reprdsenter a unc folle qui pleure ses enfants 
assassinds sous ses yeux les enfants inemes dont elle dfiplore la 
perte; I’expdrience de tous les jours apprend combien e’est 
une demonstration inutile. Les gens du monde et les visiteurs 
d’hopiiaux qui parlent de la folie ont repandu a ce sujet de fa- 
cheux prdjuges. On rUconte avec plaisir, parce qu’elles sont in- 
genieuses, des histoires sans noinbre ou rimagination des ma- 
lades est spirituelleraent abusde, Tantot e’est uue monlre qu’un 
fou pretend avoir avalde et qu’on lui represente parmi ses defe¬ 
cations , tantot e’est un insecle qu’on arraclie de son cerveau 
od il le croyait loge. De I’avis de tousles medecins, ces gudri- 
sons sont plus lilteraires que scientifiques, et nous n’avons pas a 
en tenir grand compte. 

Reslent done les cas moins nombreux ou le trouble intellec- 
luel est accuse par des revelations d’un autre genre. A moins 
que les premieres manifestations ne soient dejii celles de la dc- 
mence qui s’essaie, leur classement n’offre pas de grandes clif- 
ficultes. On pourrait se convaincre, on consultant les auteurs, 
et do la frequence des formes analogues et surtout de I’analogie 
des traitements qui, sans parti pris de systSme, leur ont etc op¬ 
poses; inaisje renvoic it plus lard ces preuves experimentales. 



394 QUESTIONS 

Elaiit une fois admis qiie les objets de I’alMnation, que les 
conceptions d61irantes ne sont pas le veritable point dc d6part, 
ni leur mobilite ni leurs vari6tes capricieuses ne contredisent 
la possibilite d’une thfiorie. La question cependant, pour n’etre 
plus sur ce terrain, n’en demeure pas moins tout entiere, 
peut-6lre nieme devient-elle plus difficile a r&oudre. Les indi- 
vidus alien6s n’offrent-ils pas tant de differences personnelles 
tlans le jeu des facult6s en action, qu’on tenterail inutilement 
desclassifications methodiques? Or, sansconformitede maladies, 
il n’existe pas de conformite de medicaments. 

Dedeux clioses I’une : le fou conserve h quelque degrfi son 
caract6re,ouralienalion a produit une revolution telle, qu’il est 
devenu un etre nouveau. Dans la premiere hypothese, il s’agira 
simplement de reclierclicr jusqu’ii que} point les temperaments 
moraux sont susceptibles d’etre groupes; ce .sera de la peda¬ 
gogic appliqiiee aux liommcs faits. Dans I’autre cas, les disposi¬ 
tions qui existaient durant la sante sont remplacees par des in¬ 
clinations nouyellcs; la philosophic perd ses droits du jour ou la 
pathologie peut revendiquer les siens. 

Evidemment les habitudes de la sante morale ne peuvent se 
continuer sans etre alterees plus ou moins pendant la duree de 
la maladie. S’il en etait autrement, le fou ne differerait plus de 
rhomme raisonnable. 

Parmi les modifications qui donnent naissance aux troubles 
de I’intelligence ou qui en proviennent secondairement, les unes 
sont generalcs, les autres particulieres. 

Du jour oil la folie prepare son invasion, alors meme qu’elle 
se declare par des prodromes plutot que par des faits , I’individu 
qu’elle menace ajoute a son caraetbre un caractere empruntb. 
]1 est place, au point de vue psychologique, dans des condi¬ 
tions analogues h celles ou se trouvent tons les malades au debut 
des autres affections. Quoiqu’ils gardent leur temperament pri- 
mitif, et que la marche des accidents reste subordonneo k leur 
constitution, les phenombnes morbides out pris, le dessus, un 



395 


DE THfiRAPEUTIQUE MENTALE. 

6l6ment nouveaij dont il faul faire la part s’est introduit dans 
Torganisme, Ainsi, dans I’alienaiion, sans tenir compte des 
formes difKrentes, apparaissentdfes le priiicipe dessymptomes 
cominuns, rdsultat de I’alt^ralion raaladive, et qui sont an 
mouveinent des idces ce que la fievre est k la circulationi II 
suffit d’etre fou pour que ces symptomes se montrent, coinmeil 
suffit d’etre malade pour que le pouls s’acc61ere. 

Get etat g6n(5ral est caracterise d’abord par unc tendance : 
I’esprit d’isolement. En entrant dans un asile, c’est le premier 
fait qui frappe les visileurs; ils voient Ik ce qu’ils ne verraient 
nulle part ailleurs, une association sans unite oil chacun vit 
pour soi. Les repas sont pris en commun , tous iravaillent en¬ 
semble , et cependant personne n’a I’air de connaitre son voisin. 
Lofsque les raalades de la ferine de Sainte-Anne, et beaucoup 
sont convalescents, se rassemblent aux barrieres de Paris pour 
se rendre k leur tache, le peuple les considere avec 6tonue- 
ment. Comparez, en effet, des groupes d’ouvriers k ces tristes 
reunions, voyez dans les ateliers les prisouniers auxquels on 
impose le silence, cela ne ressemble en rien aux reunions d’a- 
lieues. 

II est filrange, et tout le monde en fait la remaj-que, que les 
fous, tout en protestaut centre leur reclusion, ne conspirent pas 
pours’(5chapperi meme en pleine rampagne. Cen’est pas par sou- 
mission, puisque individuellement ils escaladent les murailles, 
cherchent k franchir les jtortes par la ruse, et sollicitent leur 
sortie, avec des prieres iustantes. C’est qu’ils sont 6lrangers k 
leurs compagnons et incapables de s’entendre. 

Que celte tendance figoiste s’arrcte k I’indifffirence ou monte 
jusqu’k la haine, le seul fait de substituer le desir de I’lsolement, 
k I’amour de la societe est un changement dqnt I’inlluence est 
grande surlasSrie des affections et des idees. Les dfitentipns 
cellulaires out 6t6 proposees conime le plus puissant moyen 
d’agir Sur I’esprit des coupables , et rexp6rience a conQrmfi ces. 




396 niiKSTiONS 

provisions. N’est-ce pas dOja one rOvolution profonde de tons 
nos sentiments que de convertir en un besoin ce qui, pour les 
aulres homines, est la peine la plus dure ? 

En contradiction avec ce premier symptome, I’alienation en- 
traine a sa suite une reniarquable propension a communiquer 
ses impressions inlimes. II n’est pas tin individu raisonnable qui 
se soumit h Ocrire ces longues pages ou les malades racontent 
avec mille details les nioindres Ovenements de leur folie. Sauf 
les melancoliqucs parvenus au dernier degre, il est plus diffi¬ 
cile d’imposer le silence que d’obtenir des renseignements. De- 
vant les Otrangers, dans la solitude, le jour comrne la nuit, les 
fous parlent beaucoup par des mots ou par des gestes; eth dO- 
faut d’assistants, ils deviennent a eux-m6mes des auditeurs in- 
fatigables. La melancolie profonde echappe a peine h cet entrai- 
nement; en se privant de la parole, la plupart se rOservent le • 
geste; jamais lour accablement n’est plus sombre, leur physio- 
nomie n’est plus abattue, que quand ils se savent observes. 

Voilii done, pour citer ces seuls exemples, deux dispositions 
qui, isolOment, derangeraient les combinai.sons habituelles de 
nos facultOs, qui rOunies y portent une double perturbation. 
Elies sont communes a tons les malades et doivent entrer dans 
toutes les provisions. 

De ce c6t0 du moins la thOorie du traitement ne rencontre 
aucune difficultO sOrieuse : les mOmes inclinations requierent 
I’einploi des memes moyens, el la pratique de tons les mOdecins 
s’accordepour le dOmontrer. Les Otablissements publics sont Ota- 
blis dans celte croyance qu’il existe des conditions Ogalement 
favorables aux malades qu’on y amenc, quelle que soil la di- 
versitO de leur alienation. Par la on reconnait lacitement, ce 
que je tiens it Otablir, I’existence de prOdispositions communes 
^ tons les fous et la possibiliiO de les modifier indOpendamment 
des varielOs individuelles. S'il en est ainsi, la iherapeutique men- 
tale trouve une somme d’analogics suffi,santes pour qu’elle ait 



DE THfinAPEUTIQUE MEMTALE. 397 

le di'oit de poser des rfigles, et de formuler au moins les prfi- 
ceples de cette espece de traitenient que j’appellerai le traite- 
menl administratif. 

La cure iiidivlduelle, cu7'a singulwds, estla plus iniportante 
et la plus difficile eu menie temps a r6duire a d’es lois positives. 
Je le repete, et il n’est peut-fitre pas inutile d’y insister, il ne 
s’agitpas d’etablir des classifications absolucs, inaisde chercher 
des indications. Dans un classement naturel on doit se prdoc- 
cuper de tons les caracteres , les subordonner les uns aux autres 
sans rien omettre. La folie ou les bizarres conceptions abon- 
dent ne s’accominode gubre d’une telle rigueur. Lorsque le 
but cst seuleraent de rassembler les formes qui se prSlent aux 
ni6mes mddications, les exigences et par suite les difficultfissonl 
moindres. Nous disposons d’un petit nombre de remedes mo- 
raux, et comme les maladies sent distributes d’apres cette seule 
mesure, le nombre des classes est en rapport avec celui des mt- 
dicaments. De plus, certains phenomtnes secondaires sont inu¬ 
tiles it considtrer; ce serait introduire dans la mtdecine des 
alitnts une facheuse tendance que d’essayer ce qu’pn nomme 
ailleurs les traitement des symptomes. L’individu ne pent gtre 
decompost, il forme un tout inseparable, et si nombreuses que 
soient les expressions de sa folie , elles doivent ttre seuleraent 
des indices pour remonter a leur point de dtpart. Il en rtsulte 
que les moindres fails ont une valeur, mais seuleraent une va- 
leur relative, et qu’ils liennent leur importance de la disposi¬ 
tion plus gtuerale qu’ils nous rtvelent. 

Suivant cette maniere de voir, le mtdecin qui cherche h 
gutrir ne s’oublie pas dans les epiphenomenes et ne perd pasde 
vue, au milieu des incidents, le but de ses recherches. On rt- 
siste difficileraent a I’attrait que prtsentent les observations prt- 
tendues exactes, oft tout est consignt sans inductions, sans 
mtthode rtfltchie, comme I’a donne le hasard des interrogations 
ou des Cvtnements. Cette ponctualite stduisante dtgage I’esprit 
de, ses plus peuibles efforts; on se coutente de voir en s’tvitant 

• ANXAI.. MriD.-PSVClI. T. Vll. Mni ISIS. fi. 3(1 



398 QUESTIONS 

Id pciile dd regarder. Plus tard, quand des observations airisi 
prises sent rassemblees, la succession des symptomes, ia mul¬ 
titude des actes incoherents saisil et n’instruit pas; on marche 
dans un labyrinthe Sans rien pour vous guider. Quoi de plus 
naturel, aprfes avoir parcouru tant de faits, assist^ h tant de 
propos, que de ddsesperer d’une coordination systematique I 
Autant les observations destinies seulemcilt ii fournir les mate- 
riaux sont frdquentes, autant celles qui devraient servir a as- 
seoir un traitement sont rares dans la science. Ce n’est qu’en 
groupant les symptomes en rapport avec les medications, en 
comparant les insuccfis et les rfiussitcs qu’on arrivera a des don- 
n6cs prficises, ou qu’on aura le droit de les proclamer impos¬ 
sibles. A defanl de documents ainsi composes, on estr6duitii 
chercheren dehors de I’experience les elements de la discussion. 

An point de vue du traitement, non seulcment I’atiene est 
une unite, ses idees, ses sentiments, precedent d’un commun 
accord; inais la maladie tient b la sante par des liens qu’on ne 
pent rompre. S’il est guerissable, il redeviendra ce qu’il etait 
avant I’invasion du mal, et passera une seconde fois, mais en 
sens Inverse, par le chemin qui I’a conduit h la deraisOn. 

Or, quel est le role du medecin ? Lui est-il permis d’enlever 
le mal, comme le fait I’instrument du chirurgien? S’il en est 
airisi, les indications therapeutiques correspondent aux varietCs 
palhologiques , et je comprends les obstacles qui s’eievent; mais 
dans le domaine des idfies, on n’extirpe pas it son gr6 celles 
qui corapromettent I’intelligence. Le malade a une ressource 
centre laquelle nous sommeS impuissants, il rentre pour ainsi 
dire soil malet nous laisse sans aucune prise. Dul-il ne pas re- 
coui'ir a ce moyeri extreme , le dedire renait h mesure qu’on le 
reduit; 'ce n’est pas une production Ctrangere oft se sont accu- 
mulCs les principes nuisibles, e’est un effet dont la force sub- 
siste. Voulez-vous dCraciner la force elle*meme? vous ne serez 
pas plus heureux. L’intelligence ne salt pas se cr6er une facultri 
nouvelle qui naisse bu disparaisse sans que les autres soient en 



DE THltUAPEDTIQUE MENTALE. S9^ 

souffrance. L’ali6nation n’est pas uii voile jel<5 sur I’entende- 
merit, elle est n6e de rentendenient Iui-m6me. En considdrant ies 
conceptions folles corarae des produits accidenlels, on complique 
singuliferement une ladie deja si complexe. Quels procedfis 
choisir parmi ceux qui se pr6sentent en foule h I’esprit? Il faut 
qu’a I’aide de sa propre intelligence le mfidecin d6tache ces 
etranges produits d6veloppes an milieu d’une intelligence 6tran- 
gfife, qu’il r6agisse seul centre des facultds qui ne sent pas les 
siennes et prenne en lui-mfime son unique point d’appui. 

ileureusemeiit que sa mission n’exige pas un tel effort. It 
trouve dans le malade le principe de la gu6rison. Si troubldes 
que soient les fonctions psychologiques, elles ne le sont jamais 
assez pour que, sous les desordres apparents, il ne reste pas 
quelques traces de I’dtat normal. La mesure des probabilit&fa- 
vorables est dans la coraparaison des filaments morbides avec les 
dMments non encore alt6r6s; I’intervention du medecin n’a 
qu’un but, e’est de diiveloppcr ces germes h demi etoufffs, de 
leur rendre la force qu’ils ont perdue, et d’assurer ainsi la gue- 
rison. Le principal objet de sou 6tude n’est done pas la mani¬ 
festation de la folie, mais celle de la raison; il constate les moin- 
dres troubles de la sensibility, les plus petits egarements de 
rimaginatiOn par rapport ii I’intelligence normale dont il se re¬ 
presente le type. Pour lui Talifination n’est pas ce qu’il cherche 
cl atteindre; il laisse de c6te le malade et s’adresse ii I’homme 

De cette facon la diversity de la folie n’est qu’uit obstacle se- 
condaire. S’il nous ytait donny d’appryder, indypendamnlent de 
I’espece du dysordre, la quantity de son influence , la meillcure 
classification thyrapeutique serait celle qui rangerait les aliynes 
d’aprfes la somtne de raison persistante. On aurait ainsi des 
degrys de raison au lieu d’avoir des clegrys de delire; rien ne 
serait changy ii la marche du traitemeut, puisqu’il s’appuierait 
toujours sur les facultys saines, les seules sur lesquelles il doive 
s‘ytayer. 



'<00 QUEST tONS 

Je sais cjuecctte table de progression est impossible li dresser; 
nous n’avons pas d’etalon sur leqiiel se mesure I’intelligence ou 
la sensibiliKi; lesuns on ont plus, les autres moins; nousn’en 
savons que ce qu’ils veulent en dficouvrir. A defaut d’une notion 
claire, nous cslimons alors vagueinent les faculies resides in- 
lactes par cellos qui sont en souffrance. Tonies les divisions, tons 
les groupes dlablis n’ont pas d’autre objcl. Le mddecin a besoin 
des enseignements que lui fournit la nature pariiculidre du de¬ 
lire; inais faille de s’dlcver au-dessus des simples observations 
paihologiqucs, il se condamne h conslaler et n’apprend pas h 
gudrir. Les observateurs scrupuleux,- s’ils ne sont qu’observa- 
teurs, reciieillent pour les autres des matdriaux improductifs et 
n’avancenl en rien la science du trailement. 

La conclusion de tout ceci est quo les mddications morales 
doivenl etre institudes suivant les penchants antdrieurs et les 
inclinationsprdsentes du malade; que la connaissance des formes 
particulidres du ddlire serl uniquement h faire concevoir I’dlat 
ou sont rdduiles les dispositions qui exist'aient durant la santd. 
Hen rdsulte que la thdorie tbdrapeutique repose sur I’apprdcia- 
lion des caracleres plulot que sur les diversitds des conceptions 
ddliranies. Les arguments cmpruntdsa ce dernier ordre de con- 
siddratiohs ne sauraient infirmcr la possibilite d’une thdorie. 11 
est possible d’imposer des regies au traitement; ces prdeeptes 
sont cominuns au mddecin et ii I’dducateur; la plus grande diffd- 
rence qui les separc tient au mode d’observation, mais ne porte 
ni sur les proeddds ni sur les divisions thdoriques. 

En posant un scmblable principe, il est cependant ndeessaire 
de le reslreindre dans sesjustes limites. G’est une erreur, je le 
crois, de rdduire I’etude de la folie a I’examen des bizarres in¬ 
ventions de I’alidnd; ce serait une erreur dgalement de se Jeter 
dans I’autre exlrdmitd, et de ne voir dans le fou qu’un degrd 
de rhorame raisonnable. Gelui qui parcourt la sdrie des inter- 
mddiaires par lesquels la droite raison passe au ddlire serait 
volontiers entraind h cette confusion. Le philosophe doit s’en 



»E J HfiKAPEU riQUE MENTALE. 401 

preserver; le medecin n’a que faire de se lenir sur ses gardes. 

Le fait saillant pourlui, celui qu'il aperfoit au premier abord, 
c’est I’alteration des ideesou des sentiments. Quoi qu’il arrive, 
il ne pent I’oublicr; sa seule presence dans un asile le lui rap- 
pellerait au besoin. II est done sollicite naturellement ii donner 
toute son attention aux phciiomfencs pathologiques, et peut-etre 
h ndgliger le resle. II 6tablit ainsi un diagnostic savant; mais il 
n’est pas conduit au diagnostic iherapeulique, le seul qui, pour 
nous, soit en cause. Dans la mfidecine des alienes, comme 
dans toute autre, se preoccuper exclusivenient du dfisordre, 
e’est marcher droit vers le decouragement et rinaclion, 11 n’y a 
de medecins aclifs que ceux qui ont foi dans les ressources incr- 
veilleuses de la nature, et esperent de la saute plus qu’ils ne 
desesperent de la maladie. 

Le second ordred’objeclions quo nous avons a examiner n’est 
plus fond6 sur la mobility msaisissable des formes de I’aliena- 
tion, sur rimpuissance ou nous somincs de faire rentrer toutes 
les vari(5l6s dans des classes d6fmies. Dut-ou admettre la po.ssi- 
bilitd d’une classification thfirapeutique, et reunir ainsi des in¬ 
dications gencrales, les m'C-mes difficultes se reprCscnteront 
quand il s’agii'a d’appliqucr la raddicalion. Vous poiivez con- 
seiller le choix et I'emploi des moyens; mais tons les m6decins 
seront-ils propres a s’en servir'? La diversild de leurs carac- 
teres se pr6tera-t-elle h runiforraitedes indications? C’csttou- 
jours, comme ou le voit, le meme argument : seuleinenl, au 
lieu de s’appliquer aux inalades, il s’applique aux medecins. 

Chaque homme nalt avec des qualites d’esprit qui lui sent 
personnelles. Les uns seraient incapablcs de mener ii fin les 
perturbations od se plaisent les autres; il en est aux mains des- 
quels la douceur meme est une arme puissante, tandis que des 
natures plus ardentes essaient en vain d’y recoiirir. On doit 
done faire la part des individus et ne pas spdculer sur les hommes 
comme siir des formules algdbi iques; mais est-ce une raison 
pour tout abandonner au caprice el aux vagues inspirations? En 



402 QUESTIONS 

s’attachaiit h de telles objections, on atlaque h la fois la ihfiorie 
et la pratique du Iraitement moral. Le jour ou il sera dfmontre 
que le ra6decin n’a d’apiitudes que pour donner aux alienes des 
imp.ulsions toujours conformes a son propre caractere, la cause 
de la therapeutique morale sera perdue. 

Comment croire, en elTet, a I’inlluence des moyens moraux 
sur des esprits obstines, quand on n’accorde pas plus de pou- 
Yoira la volonle d’un homme raisonnable? Le medecin qui s’en- 
gage i dominer les penchants des autres sera le spectateurim- 
puissant de ses passions ; jl exigera du fou un effort dont il se 
reconnait incapable. 

Si les dispositions innees de chaque caractfire sont lellement 
irresistibles, la condition des malades confies it nos soiris de- 
vient assez malheureiise. Le hasard seul conduira celui que 
gudriraient les medications violentes vers le medecin d’une na¬ 
ture 4nergique et passionnee, et dirigcra celui sur lequel la 
bienveillance aurait plus de prise vers un autre mfidecin d’un 
caracttre plus facile. Admet-on la verite d’un seul des deux 
systemes qui se partagent la science: il fautalors exiger du me¬ 
decin de singuliferes dpreuves ou plaindre le sort des alien6s 
commis aux mains de ses adversaires. 

Il n’est ni vrai ni possible que de si 6troites limites soient 
posties a Taction raedicale; et quand nieme cette regrettable 
impuissance serait prouvee, elle nous imposerait Tobligation 
plus pressante de chercher des lois gSmirales; ce serait le seul 
moyen d’aider le medecin it mieux faire. Quand les hommes 
sont inhabiles h se diriger avec les seules lumifires de leur con¬ 
science, on leur impose un code ou les circonstances sont pr6- 
vues; on substitue la loi dcrite aux indecisions des sentiments. 
Plus on insiste sur les diCficulles qui resullent des dispositions 
individuelles de Talieniste, plus on confirme Turgence de cette 
thdorie. 

Les prdceptes no donnent ni Tesprit ni le genie, mais ils pr6- 
servent des errcurs; ils font profiter le present (Jos enseigne- 



DE THfiRAPEUTXQUE MENTALE. 4,03 

uients du pass6; en moderant les tendances exclusives, ils n’pnt 
jamais la force d’entraver la spontaneite. Le formulaire le plus 
metliodique laisse au rafidecin sa libertfi tout entiere; on est 
avec lui habile ou impi'6voyant: seulement, I’imprSvoyance a 
moins d’excuses et moins d’occasions. 

Un motif a surtout contribu6 a exag6rer les diflicultds qui 
proviennent de cette source. Gomme touS ceux qui veulent 
exalter un systdme, les partisans des libres allures du traite- 
nient ont fait dire a leurs adversaires plus qu’ils ne disaient 
rdcllement. La prdtention de doser les medicaments moraux 
ii’esl venue it la pensec de personne: on indique des medications 
et non des remedes. L’alienation n’a rien sous ce rapport qu’on 
ne rctrouve dans la medecine; ses prdvisions sont du meme 
ordre et ne comprennent pas les mille dventualites dont le me- 
deein est le seuljuge. 

La troisidme objection est celle-ci : I’ensemble des moyens 
qui constituent la matidre mddicale du traitemeut moral n’est 
pas susceptible d’un classement methodique. Les medicaments 
n’ont pas de propridtes absolues, et comme tout est relatif aux 
circonstances, tout doit etre remis it la volontd du mddecin. 

La seule manidre de vdrifier cette proposition est, ce me 
semble, de parcourir Tune aprds I’autre les mddications mo¬ 
rales , de ddfinir leurs limites, leur mode d’action, de, faire, en 
■un mot, sur la thdrapeutique mentale un travail que, de tout 
temps , on a jugd indispensable h la thdrapeutique ordinaire. 

Je ne me dissimule pas les diflicultds d’un essai de ce genre; 
elles sont de nature a faire reculer de plus habiles; si je I’en- 
treprends dans une sdrie d’articles auxquels celui-ci servira 
d’introduction , c’est en parfaite connaissance de cause. 

Avant d’en aborder aucun autre, j’ai commence par ce pro- 
bldme; La thdorie du traitement moral est-elle possible ? Le 
reste ddpendait de sa solution. Si le mddecin d’alidnds est libre 
comme le poete et I’artiste, qu’on lui accorde les droits du 
quidlibet audendi^ sinon qu’il cherchc a constituer sa science, 



h^lx QUESTIONS DE THEKAPEUTIQUE MENTALE. 

et qu’a defaut de mieux, il se propose au moins un questionnaire 

oft los r6ponses manqueronl sous les demandes. . 

Je n’ai pas, je ne saurais avoir d’autre pretention que celle 
de noter ainsi les questions a rfisoudre, et de tracer le cadre 
qu’il conviendrait de reinplir. 

Ce premier apercu peutfairepressentir la m6thode a laquelle 
la suite des recherches sera soumise. Les plus graves empeche- 
menls qu’on ail signal^s viennent de la inultiplicitd des formes 
du| delire; eii renversaiit la marche ordinairement adoptee, 
les choses deviennent plus simples et peul-Clre plus pratiques. 

Au lieu d’exposer le iraiteraent applicable a cliaquc cas parli- 
culier ou a cliaque especc dc folie, il vaut mieux prendre pout- 
base de classification le petit nombre de moyens dont nous avons 
I’emploi. Les divisions sont aiusi moins nombreuses, et sont 
conformes d’ailleurs aux enseignements de I’exp^rience medi- 
cale. Nous aurons done a examiner I’isolement, les violences, 
les distractions, etc.; en un mol, les vertus et les contre-indi- 
cations des remedes moraux suivant une methode analogue a 
celle qu’ont adoptee les livres de therapeulique. 



fiTUDES 


SUH LES 

MALADIES mCIDE^TES DES ALIE]\ES, 


Par M. Ic doctcur TIIORE , 



( S' AIITICI.E ) ()). 


MAXiADIES DE E’ESrCEPHAIiE. 

Aj)oplexie nerveuse (2). 

Personne n’ignore et personne ne conteste ,les imporlants 
services que I’anatomie pathologique a rendiis a I'liistoire ties 
maladies du cerveau et le degr6 de precision qu’elle a donne ii 
cetle parlie tie la science. Gependaiit, elle n’a point encore dit 
son premier mot sur certaines affections qui ont deCe jusqu’ii 
ce jour le scalpel tie I’anatomiste, et an nombre desquelles se 
trouve celle dout je me propose de m’occuper ici. 

Je me garderai bien de soulever une discussion , an moins 
inutile, sur ce qu’on a appel6 une malatlie essentielle, «'ne ma- 
teria, etc. S’il cst pen conforme a la raison d’admettre un effel 
sans canse, on est cepeiidant aussi autorise it resler dans le 
doute jusqu’ii ce que cello cause ait 6tc trouv6e. Confessor dans 
ce cas riusufiisance de I’anatomie pathologique, ce n’est point 
lul faire un proces et lui opposer une barriere qu’elle ne devra 
point franchir plus tard, raais lout simplenient intliquer une 
lacune que des travaux ullerieurs pourront peut-elre combler. 
Cet aveu , ce nous semble , n’a rien d’bumiliant et n’a d’autrc 


(1) Voir lc.s numiros de Janvier, dc Mai, de Juillct et de Scptembrc 
1844, de Janvier el de Mai 1845 , et dc mars 184G. 

(2) Apoplexie simple (Abercrombie), nOvrose al)oplectirorme^Moulin), 
apoplexie sans lesion appreciable dc I’encephale (L6lul, LittrO). 





406 


flTUDES 


but que d’imposer quelque rfeerve aux mfideciiis trop prfivenus 
ea faveur de la Constance des lesions materielles dans les affec¬ 
tions nerveuses. 

Avant d’aborder cette question, il convient d’en bien pre- 
jciser les terines, et de savoir iau juste ce qu’on doit decrire Sous 
le nom d’apoplexie neryeuse. 

On ne trouve point parmi les auteurs un accord unaniine: 
ainsi certains medecins ont donne ce nom & I’apbplexie dans 
laquelle on trouvait un epancheitient sanguin ou sbreux dans 
I’encbpliale, lorsqu’ils supposent qu’ellc a ble le rbsultat d’un 
etat nerveux. Gette opinion est developpce dans un ecrit de 
Zulianus, cit6 par M. Gendrin, qui parlc do cette apoplexie, 
quuB ex spasmo exoritur et ex vi quadam morhosu , sin minus 
in nervos unice, in eos saltern primario swuiente. 

Pour la plupart des mbdecins, I’apoplexie nerveuse est celle 
qui ne laisse aprfes la mort aucune trace de lesion pathologi- 
que; velut si , cim animd , causa quoque morbi fugisset , a 
dit Quarin. 

Ainsi Hildenbrand a observe dans le typhus, coranie la cause 
de mort la plus frdquente , I’apoplexie due seulement h un re- 
ISchefflent subit du systbme nerveux. 

M. Moulin en parle comrae d’une affection caracterisbe par 
lesmemes symptOmes que I’apoplexie sanguine, moins la para- 
lysie qui n’existe jamais dans la vraie n6vrose apoplectiforme, 
et ce signe negatif est, suivant lui, le plus caracteristique. 

Void comment Abercrombie s’exprime sur ce sujet (p. 299, 
Des maladies de I’encephale) : « Lorsqu’une personne qui 
jouissait d’une parfaite sante tombe subitement privbe de sen- 
timetit et de mouvement, et perit aprbs 6tre reside un certain 
teihps dans I’dtat d’apoplexie; si, h la dissection du cadavre, 
on ne pent ddcouvrir dans le cerveau aucune altdraiion de la 
structure naturelle propre a rendre raison des accidents, la mort 
^ etd le resultat d’un dffit morb|de que je propose d’appeler 
apoplexie simple.» 



SUU LES MALADIES INCIDEMTES DES ALtliNfiS. 407 

M. Thoujas Mayo [Londcm medical Gaz.), se placant entre 
ces deux opinions, adinet, dans la plupart des cas d’apoplexie, 
deux periodps. La premiere, dans laquelle I’affection cerebrale 
esl purenient dynamique, est caracterisee seulement par certains 
troubles .dans les fonctions intellectuelles et sensoriales, tels que 
les vertiges, la cephalalgie, les tinlemcnts d’oreilles, la per¬ 
ception d’une luraiere vive, et quelquefois la lipothymie. Tout 
cela n’est du qu’h une sirapje perturbation de I’actiou nerveuse 
du cerveau. Mais les choses peuvent bien n’en point rester lit, 
et une veritable hemorrhagic pent avoir lieu dans la pulpe du 
cerveau. II admet en consequence Irois formes distinctes : 

1" Mort subite par suite de I’abolition complete de I’action 
cdrebrale; 

2° Symptomes ordinaires d’une apoplexie grave avec dispa- 
rition rapide de la paralysie; 

3" Enfm, comme dernier degre, des symptomes de la com¬ 
pression ou de la rupture du tissu cSrebral accompagnes de 
troubles notables de la circulation et d’un raptus plus ou moins 
violent de sang vers la tete (apoplexie ordinaire avec hfimor- 
rhagie c6r6brale). 

Qqoi qu’il en soit, nous entendrons par apoplexie nerveuse 
upe maladie caract^risSe par une perte plus ou moins subite et 
plus ou moins complfete de la sensibilite, de la molilitd et de 
I’intelligence, et qui n‘offre a I’autopsie aucune l&ion appr6r 
ciable de renc6phale. 

Avant de tracer rbistoire de cette maladie, nous allons d’a- 
bord passer en revue les faits deja assez nombreux, mais de 
valeur fort inpgale sur lesquels clle sera basec. Nous ne pour- 
rons qu’incliquer d’une maniere succiacte un certain nombre 
d’entre elles; mais nous reproduirons dans leur integrite toutes 
cellep qui se rapportent a des indlyidus atteints d’alienation 
meptale. Nous diyiserons ces observations en trois series, se 
rapportaut a des formes trbs distinctes. 



fiXUDliS 


Dans la premiere, la mort a ete subite, ct Ton n’a point eu le 
temps de noter I’exislence d’aucun symptome. 

Dans la deuxieme, il cxistait suriout un 6tai comateux. 

Dans la iroisieme, on trouvait tons les symploraes d’une at- 
laque d’hemorrhagie cerebrale avec une paralysie bien caractfi- 
ris^e. 

!'■' Forme. Mort subite. 

O liSERVATION PREMiliRE. 

Morgagni, dans sa cinquieme Leltre sur I’apoplexie qui n’est 
ni sanguine ni sercuse (§ 24), rapporle, d’aprfis Conrad Fa- 
bricius, rhisloire d’uiui femme qui, bien porlante eii appa- 
rence, etait tumble morte subitement. L’aulopsie nc permit 
point de dficouvrir la moindre allcraiion dans Ic cerveau, mais 
les arlercs et les veincs du cerveau ct les sinus, de la dure m6re 
dlaient dislendus par do Fair : cc qui lui sulTit pour expliquer 
la mort. Cette observation est d’ailleurs a peine indiqufie et fort 
incomplete sous tons les rapports. 

OBSER.VATION DEUXIEME. 

Celle que Ton doit a 'Willis {De anima brutorum, pars pa- 
thologica , cap. ix. Historia oppido rara) a et6 decrite avec 
plus de soin ; je regrctle de ne pouvoir pas la transcrire ici; 
on la trouvera d’ailleurs reproduite et iraduite en entier par 
M. Gendriu, dans les notes doht il a cnrichi I’ouvrage d;Aber- 
crombie (voy. p. 287). Il s’agit d’un ecclesiastique, d’une assez 
mauvaise sante, qui fut frappe d’une apoplexie an moment ou 
il se mettait a genoux. AYillis, appele avec d’autres mcdecins, 
le trouva privd de sentiment, de pouls et de respiration , et il 
succomba bientot. L’autopsie fut pratiquee avec le plus grand 
soin, et, malgrfi les recherches les plus attentives dans le cer¬ 
veau et ses dependances, ainsi que dans les organes contenus 
dans la poitrine, on ne trouva aucune lesion qui pQt expliquer 
la mort. 



SlIR r.ES MAI.ADIES INCIDKN’TES DES Ar.nvNfiS. /l09 


OnSEUVATION troisiEme. 

M. Ozanam a public une observation qui a pour sujet une 
sage-femme de I’liospicc de Milan qui etait rachilique, avail 
cu plusieiirs pneumonies et fiprouvait une dyspnde habituelle. 
Appelde pour un accouchement en ville, et surprise a son re¬ 
tour par un orage, elle arriva tout essouttl^e ii I’bospice, et, k 
peine assise dans sa chambre, elle tomba la ifite centre le chevet 
de son lit et expira. On ne trouva aucune Id’sion dans les cavites 
crSnienne et ihoracique qui put rendre raison d’une inort aussi 
proinpte. 

OBSERVATION QUATRIEME. 

Une dame qui paraissait jouir d’une bonne sanlfi se mit h 
table pour souper, et, apres avoir aval6 quelques bouchees, sc 
plaignit tout-h-coup d’un mal de coeur, se renversa centre le 
dossier de sa chaise et mourut. Plusieurs circonstances Grent 
soupconner sa domestique, qui fut accusfie de I’avoir einpoi- 
sonnde, et I’autopsie faite avec beaucoup do IfigEretd et lr6s 
incompldlement par irois chirurgiens commis par le juge de 
paix, vint k I’appui de cette accusation. Gependant M. Giraud 
et un autre mfidecin, charges d’un nouvel examen, purent 
s’assurer que tous les visceres ^taient en bon 6tat, et conclurent 
que cette dame avail du morrir d’uu spasme ou de louie autre 
affection nerveuse qui avail subilement detruit la vie. (Fod4r6, 
Medecine legale , t. IV, p. 310.) 

OBSERVATION CINQUIEME. 

Un homine d’une forte constitution sort de chez lui aprfes 
avoir mange moderfiment et se portant fort bien. En passant 
devant I’eglise Saint-Eustache, il eprouve de 16gers etourdisse- 
ments et entre dans I’^glise pour s’asseoir; puis il retourne 
chez lui, et sa ddmarche esl incertaine et chancelante; il arrive 
k son apparlement, situ6 au troisibme dtage, et il tombe mort 
en ouvraiit la pbrte. Le lendemain, M. Nacquart fit I’otiverlure 



410 fifuDES 

du cadavre, et les recherches les plus exacles ne lui fireiit d6- 
couvrir aucune espece d’alt6ration ni dans le cerveau, ni dans 
la poitrine , au coeur ou aux poumons, ni au diaphragme, ni 
^ I’origine de la moelle epiniSre. L’estomac et la colonne vertd- 
brale ne furent point ouverts. 

OBSERYA.TION SIXIEME. 

Un homme de soixante-dix aiis, d’iirie forte complexion',' Soft 
h minuit d’une maison ou il avait passe la soifde; il fentre cFiez 
lui fort gaiement et se couche & deux heures du matin. Il sonde, 
et son domestique le trouve sans parole et frappd d’apoplexie. 
Les secours les plus empressds arrivent trop tard: le malade 
dtait mort. On ne trouve d’autre ddrangement qu’une gan- 
grdne ou qu’une apparence de gangrene occupant 8 pouces de 
I’ildpn. 

Void raaintenant des observations, dont irois sont relatives a 
des abends, que nous allons reproduire avec plus de ddtails. 

OBSERVATION SEPTIfeME. 

J’ai donnd des soihs , d‘it M. Esquirol [Maladies rheniates, 
f. I", p. 108 ), h iin vieilfard de soixante-doUze aiis, sec et 
maigre, qui depuis trOis mois dlaiit dans une agifatioh et un 
ddlire continUels. A son rdveil, il demande du ton le plus calme 
sa tabatiere a son domestique, prend une prise de tabac et 
meuft. La putrdfactidfi' S’est emipafde frds vite de son corps, et 
I’intdrieur du crane n’a prdsente aucune alteration. 

OBSERVATION HUITIEmE. 

M...., agd de quarante-trois ans, d’un tempdrament Sec, 
etait depuis un mois dans un accds de ddlire avec fureur. Le 
trente et unidme jour, on I’apercoit palir, il demande h s’asseoir 
et expire. J’ai trouve dans la duplicaturc du repli falciforme de 
la dure-mdre un point osseux pisifonne, de 3 lignes environ 
de diamdtre, ddprimant la circonvolution correspondaiite du 
cerveau. Chez d’autres je n’ai rien trouvd. 



SUR LES MALADIES INCTDENTES DES ALl^NES. /ill 

II arrive qiielquefois y dit le m6me mfidecin (t. II, p. 182 ), 
et dans les temps froids particulierement, que les maniaques 
sent frapp6s de mort iristanlanee, subite, inattendue. Ce seat 
les maniaques les plus agltes, les plus violents, dont I’egarement 
de la raison va jusqu’ii la perte du sentiment de leur propre 
existence. Les maniaques sont ordinairement maigres, pales, 
d’un temperament nerveux, tres irritables; ils ont des convul¬ 
sions de la face. Ces individus succombent-ils a une apoplexie 
nerveuse ? L’ouverture du corps ne m’a rien appris h cet egard : 
aucune Idsion ne revtde la cause de la mort. 

OBSERVATION NEUVlfiME. 

Dans le courant de I’dte dernier, la police envoya , comme 
ali6n6, h Bicetre, un homme ramasse sur la voie publique, fai- 
sant des extravagances. On no put avoir aucun renseignement 
sur son etat, n’ayant trouvd aucun papier sur lui et n’ayant 
puobtenir seulemenl qu’il pronongat son nom. Nous jugeames 
par ses vetements et par les callosilds de ses mains qu’il etait 
ouvrier; if paraissait age d’une trcntaine d’annees. Ses mem- 
bres etaient fortement prononces; cheveux et yeux bruns,, 
peau assez blanche. II a passe quatre jours a I’hospice dans 
I’dtat suivaut: il etait toujours debout, la tele un peu portde 
en arriere, les membres tendus sans etre roides; il s’dcriait a 
chaque minute: Ah I mon Dieu! et il ajoutait deux ou irois mots 
vagues, ordinairement ceux qu’il entendait prononcer autour 
de lui. Par exemplc, je lui demandais s’il etait soldat ou bien 
ouvrier, et il repetait: Ah! mon Dieu! etes-voussoldat ou bien 
ouvtier ? Ses yeux etaient Ires saillauts et toujours ouverts, la 
conjunctive injectde, la pupille peu dilutee, a rombre comme 
a la lumiere; elle ne paraissait point se contractor davantage 
lorsqu’on tournait le malade vers le soleii, qu’il fixait comme 
lout autre objet, sans clignoter. Les machoires dtaient appli- 
qudesl’une centre I’autre sans trismus, car on les lui faisait 
dcarier sans peine pour le faire boke; inais les boissons intro- 



duites par la bouche s’ucoulaieut par les commissures des 16- 
vrcs, sans que le malacle songeat a les avaler; il fallait, pour les 
faire descendre dans I’estomac, les faire ingurgiter avec un 
biberon, ou eii le faisanl coucher sur le dos, ce qui n’6tait point 
difficile, car il n’opposait qu’uiie r6sislauce machinale, sans 
diriger ses mouvemeiils vers un but. Il paraissail quelquefois 
vouloir relirer ses bras de la camisole, puis il les enfoncait plus 
profondement. La sensibilile physique 6tait aussi obscure que 
la sensibilii6 morale; il ne senlait ni les piqftres, ni I’aspersioii 
d’eau froide, ni la clialeur , et cependant ia peau rougissait par 
ces diverses impressions, et lesv6sicatoircs queje lui fis appli- 
querproduisirent des phlyct6nes. Les organes des sens n’etaient 
pas toul-h-fait oblil6r6s ; mais les impressions qu'ils recevaienl 
ne pouvaienf r6veiller la r6action du cerveau et ne d6termi- 
naient que quelques efTcls automatiques ou d’habitude. Ainsi il 
voyait, puisqu’il nc se heurtait pas dans ses mouveraents, mais 
il ne distinguait point la qualile des objels ; il enlendait, puis¬ 
qu’il r6p6tait quelques uns des mots qu’on prononcall aupres 
de lui, mais il n’attachait aucun sens a ces mots. L’attenlion et 
le jugement etaient complelemcnt suspendus. Le pouls 6tait 
plein et dur; une saignee que je lui fis faire ne changea ni en 
bien ni en mal cet etat extraordinaire. Il mourut comme subite- 
ment dans la nuit qui suivit le quatrieme jour de son entr6e. 
L’infirmier me dit qu’il avail eu le rfde pendant quelques mi¬ 
nutes et un peu d’ecume a la bouche. 

A I’ouverture du cadavre, nous trouvames les visceres de 
I’abdomen et de la poitrine dans I’etat nalurel; le cerveau et 
ses membranes ne prdsent6rent aucune particularitd. (Hdbrdard, 
Annuaire medico-chinirgical des hdjntmtx de Paris, p. 592.) 

OBSERVATION DIXlIlME. 

Guillaume Ganiben, octogenaire, d’une tr6s grande taille, 
d’une constitution seche et maigre, servait depuis plusieurs an- 
ndes de commis-surveillant de la division des alidnds. 11 dtait 



SUR LES MALADIES INCIDENTES DES ALIIiNfiS. 413 
presque completement sourd; mais sa saiitfi et sa raison etaient 
aussi bonnes que le comportait son age avance, et son activity 
etait encore assez grande; ses mouveraents etaient egalement 
fort libres, et il n’avait jamais eu d’atlaque d’apoplexie. 

Dans la premiere quinzaine de mai 1833, G..., apres avoir 
subiI’influence fipidemiqne r(ignante (la grippe), elait revenu 
& un 6tat de sante assez satisfaisant; niais, depuis quelques 
jours, son etat mental avait un pen change ; il suivait beau- 
coup moins bien une conversation. Sa menioire I’abandonnait 
davantage; il elait ou plus absorb6 ou plus gai. Ccpendant il 
n’avait rien perdu de ses habitudes de travail, et il servait son 
maitre avcc la mSme regularite. 

Le 16 mai, jour de I’Ascension, il se leve a son heure ordi¬ 
naire, vaqiie il toute’s ses occupations habituelles, arrose le jar- 
din, ecoute la lecture du journal, prepare le dejeuner de son 
maitre et monte ii une chambre du premier elage pour y faire 
son lit. Il 6tait sept heures et demie. Quelques minutes avant 
huit heures, on le trouve etendu sur le dos pres du poele, qu’il 
avait rcnverse dans sa chute; on le releve, il dtait mort. Toutes 
les articulations etaient souples; la face dtait pale ou Idgdrement 
violette, sans distorsion d’aucune de ses parties. 11 n’y avait 
point de traces de Idsions occasionndes par la chute, soil a la tete, 
soit ailleurs. 

Ndcropsie faite vingt-quatre heures apres la mort. 

Apparence exterieure. La face est plus violette qu’hier, la 
commissure droite des levres semble Idgdrement tirde en haut 
et en dehors. 

Sysleme nerveux. Pldiiitude considdrable des vaisseaux des 
Idguments du crane et de ceux de la dure-radre. Injection nid- 
diocre des vaisseaux des'membranes cdrdbrales externes et du 
tissu mdme de I’encdphale. Il n’existe aucune Idsion appreciable, 
soit locale, soit gdndrale, de cet organe. 

Appareil circulatoire. Aucune dilatation , aucune rup- 
A.N.SAL. MEu.-HSYcn. T. VII. Mai 1846. 7. 27 



hlU liTUDES 

lure dll coeur ou des gros vaisseaux ou de lout autre point du 
syslfenie circulatoire. 

Appareil respiratoire, Masses tuberculeuses cretac6es au 
sommet de chaque poumon, autoiir desquelles il y a une spli5- 
nisation fort legbre du tissu de I’organe. Mais, du reste, aucuu 
^panchement, soit d’air, soit de sang, dans le tissu des poumons. 

Appareil digestif. Aucuu 6panchenient de quelque sorte 
que ce soit dans rabdoraeu ; aucune rupture des orgaues con- 
tenus dans cette cayite, 

ISuomie developpement des cryptes de la membrane mu- 
queuse gastrique, qui, du reste, est h I’^tat normal. 

Tons ces fails recueillis par des observateurs difTfirents out de 
I’importance et merilent d’etre jiris on sfirieuse consideration. 
Gependant ils laissent pour la plupart quelque chose a d&irer au 
point de vue de I’anatomie pathologique, et il faut une certaine 
rteve dans leur appreciation. L’dtude des causes de mort 
subite est fort delicate et entouree encore aujourd’hui d’uue 
foule de difificult^s. Souvent un examen anatomique fait avec 
plus de soin pourrait expliquer certains cas de ce genre que Ton 
a attribues it une apoplexie nerveuse. Quoi qu’il en soit, parmi 
les observations que nous avons rapport6es, on en irouvera 
quelques unes qui remplissent sous ce rapport toutes les condi¬ 
tions voulues, et danslesquelles la mort, arrivfie au milieu des 
meilleures apparences de santA, n’a pu etre expliqufie que par la 
suspension brusque des functions du cerveau, sans que rexamcn 
necroscopique, fait avec le plus grand soin , ait pu faire de - 
couvrir la moindre alteration pathologique. 
y Ce genre de mort, d’apres M. Esquirol, ne serait point rare 
chez les aUenes et parait s’observer de pr6f6rence chez les indi- 
vidus atteints de manie; car tons les fails que nous venous de 
reproduire sont relatife h cette forme d’alienalion menlale. 

La rapidite avec laquelle la mort survientfait qu’il n’y a pas 
plus de syinptomes a noter que de traitemenl a mettre en usage: 
aussi ne devons-nous pas nous y arreler plus longtemps. 



sun LES MA.LA.DIES INCIDENTES DES ALIENJiS. 415 
2“ Forme comateuse. 

OBSERVATION ONZIEmE. 

Une femme de quaraiite ans environ mourut a I’hopital 
dans I’espace de deux jours, et fut porlee a I’ampliilhfiatre d’a- 
natomie. La cause de sa mort avail 6t6 une attaque d’apo- 
plexie telle, qu’au bout de quatre jours, elle ne conservait au- 
cun signe de sensibility ni de motility, et qu’elle ouvrit ^ pe